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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Le Syndicat unique et le "procédé de fusion"
{Bilan} n°11 - Septembre 1934
Article mis en ligne le 17 décembre 2016
dernière modification le 12 décembre 2016

par ArchivesAutonomies
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Le "Comité de Coordination des Partis Socialiste et Communiste s’est réuni le 11 septembre et a "enregistré avec satisfaction les résultats obtenus par l’application du pacte dans le pays". Pour juger des résultats, il y a deux critères : s’en référer à la réponse donnée par les ouvriers au pacte, ou bien aux effets de ce dernier sur la situation en France. Adopter le premier critère c’est enregistrer l’enthousiasme avec lequel les prolétaires répondent à des appels qui s’intitulent de "lutte contre le fascisme et le capitalisme". Mais tout est de voir si encore une fois, au moyen d’une démagogie éhontée, on ne berne et on ne trahit la volonté de lutte des ouvriers. Mieux encore, si la condition pour trahir la classe ouvrière ne se trouve pas précisément réalisée par les hauts cris qui atteignent leur paroxysme lorsqu’on parle de la lutte, comme s’il s’agissait d’étouffer la volonté de combat des prolétaires.
Si l’on s’en tient aux répercussions du pacte sur la situation en France, il faut commencer par constater que les épisodes de réaction prolétarienne aux attaques capitalistes après février, loin de se multiplier et de se coordonner, s’atténuent toujours plus. Avant le pacte, les ouvriers agissaient spontanément et déterminaient des mouvements énergiques faisant reculer les projets de pénétration des différentes formations réactionnaires. Maintenant que le pacte a été signé, le contrôle des masses est repris par les centristes et socialistes, par les deux forces éminemment contre-révolutionnaires qui trahissent et paralysent la classe ouvrière, et le prolétariat relâche ses disposition à la lutte. Il est vrai que, dernièrement - apparemment comme sous l’influence du pacte - les différentes ligues réactionnaires ont suspendu leurs manifestations, mais il s’agit là d’une manoeuvre tactique bien conçue : elles attendent que le pacte "donne" et lorsque les masses se trouveront bien emprisonnées par centristes et socialistes, le moment sera venu pour lancer la réforme de l’État dont un avant-goût nous fut donné par les mesures du ministre Berthod contre les instituteurs.
Mais bien qu’il soit encore trop tôt pour juger des résultats du pacte qui est à longue portée et dont le but est de permettre la victoire du capitalisme dans l’attaque frontale menée pour anéantir les conquêtes ouvrières, les événements nous permettent déjà de bien comprendre la signification de l’accord intervenu entre socialistes et centristes. Dans le domaine propre de l’accord, c’est-à-dire pour ce qui concerne les deux partis, tout a marché à merveille : manifestations, meetings, préparation pour les élections cantonales, tout indique que l’entente est stable et viable. Mais du pacte ne découlent que des obligations - pour les deux partis - qu’en ce qui concerne la démagogie des meetings ou des élections. On pourra parler de tout, en dehors d’une chose : des syndicats, des luttes que les ouvriers ne peuvent réaliser que sur le terrain syndical pour opposer à l’attaque capitaliste une action pour leurs revendications de classe. Quelles directives donneront les deux parties contractantes à leurs membres respectifs pour agir dans les syndicats ? Aucune. Mieux, on leur donnera l’ordre de ne jamais lier les questions de classe aux tractations entre les deux partis.
Au Congrès de l’Éclairage, Jouhaux tint un discours dont "Le Populaire" écrivit "ce fut beau discours", alors que "L’Humanité" mit en évidence l’opposition acharnée de Jouhaux à la réalisation de l’unité syndicale. Mais la polémique entre ces deux journaux ne menacera en rien le développement du pacte conclu : les syndicats ne pouvant intéresser les deux directions. Seulement, la poussée vers l’unité des masses se manifeste aussi sur le terrain syndical et à cette poussée C.G.T. et C.G.T.U. donnent deux réponses radicalement opposées. Avant le pacte, la C.G.T.U. avait fait des propositions que nous nous étions empressés de saluer : fusion des deux centrales sur la base d’un programme de lutte pour les revendications immédiates et de classe des ouvriers. Mais il y eut le pacte. Et la C.G.T.U., au lieu de lutter pour maintenir ses positions au sein de ses syndicats, comme à l’intérieur des syndicats cégétistes, estime que la meilleure condition pour réaliser l’unité syndicale consiste dans la création d’un troisième syndicat, LE SYNDICAT UNIQUE. Que peut représenter la fusion à la base dans telle ou telle localité, quand cette fusion n’est possible qu’en évitant les obstacles, c’est-à-dire quand, au lieu d’agir à l’intérieur des syndicats existants pour changer l’orientation des organisations ayant une influence décisive sur la situation de l’ensemble du pays, on s’en sépare en croyant possible de réaliser le socialisme dans son propre patelin. Cette fusion à la base n’est qu’une nouvelle entrave à l’unité et, en définitive, un nouveau succès pour la social-démocratie intéressée, au premier chef, à entretenir la division syndicale.
De son côté, la direction de la C.G.T. a trouvé son procédé pour situer la poussée des masses vers l’unité, dans les limites de son contrôle exclusif. Aussi, aux différences assises des organisations qui lui sont rattachées, les motions contiennent toutes des considérations très favorables à l’unité, pour arriver à la conclusion que cette unité nécessite une procédure "archi-démocratique". On arrivera au Congrès de fusion des deux Centrales, après que la fusion se sera réalisée à la base. Jouhaux va jusqu’à dire, au Congrès de l’Éclairage, qu’il n’a pas le droit de parler de la question de l’unité. Cela appartient "aux syndicats, aux fédérations". C’est dire que, tout d’abord, il faut que les syndicats de la C.G.T.U. réintègrent la "maison qu’ils ont abandonnée". Ensuite, on consacrera cette rentrée par un beau congrès qui s’appellera de "fusion" et où sera maintenu dans toute son ampleur la dictature des réformistes qui, au nom de l’unité, excluront tous les militants qui oseront opposer une fraction syndicale se basant sur les intérêts révolutionnaires du prolétariat, à l’omnipotence des dirigeants ayant à leur disposition tout l’appareil pour faire triompher les intérêts de la contre-révolution.
Les deux réponses opposées que donnent C.G.T.U. et C.G.T. au problème de l’unité syndicale se trouvent donc sur le même plan : elles entravent l’unité syndicale et, au fond, le Comité de Coordination n’avait pas tort de se réjouir des résultats du pacte, dont le but est de dissoudre les volontés de lutte du prolétariat français dans la confusion pour permettre une expansion totale de la fonction contre-révolutionnaire des centristes et des socialistes, en France comme dans tous les autres pays.




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