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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Comment les réformistes belges torpillent les grèves
{Bilan} n°11 - Septembre 1934
Article mis en ligne le 17 décembre 2016
dernière modification le 12 décembre 2016

par ArchivesAutonomies
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Le lundi 30 juillet, la grève du Textile verviétois était honteusement liquidée par les dirigeants réformistes de la Commission Syndicale de Belgique. Le motif invoqué était l’impossibilité de trouver des fonds suffisants pour continuer la lutte, d’autant plus que l’intransigeance patronale laissait entrevoir l’impossibilité d’arriver à un compromis.
Les réformistes avaient considéré cette grève comme une simple compétition commerciale : d’une part, le patronat qui, après l’épuisement des stocks, se serait trouvé dans la nécessité de faire appel aux ouvriers ; d’autre part, le prolétariat du Textile verviétois soutenu par des indemnités de grève et qui ne serait rentré au travail qu’après avoir obtenu satisfaction. Remarquons en passant que même sur le terrain commercial, les réformistes avaient pris soin de ne pas laisser les patrons dans une trop mauvaise posture et, pour cela, leur avaient permis de passer leurs commandes dans les fabriques du Sud-Flandre et même dans des entreprises filiales des usines verviétoises. Cette concession était d’ailleurs nécessaire, car l’extension du conflit à d’autres régions aurait orienté la lutte vers la seule direction pouvant offrir une solution à la classe ouvrière. En effet, l’enjeu de la lutte de Verviers était l’annulation des conquêtes de trente années de batailles. La crise ne permettant plus au capitalisme de tolérer la situation que les travailleurs avaient conquise, le problème était ouvertement posé : ou la lutte du prolétariat belge tout entier se concentrait autour des grévistes de Verviers, ou c’était l’abandon de cette lutte à la merci du capitalisme. C’est évidemment la deuxième solution qu’ont choisie les réformistes.
Aussi, notre critique ne se borne-t-elle pas à l’ordre de levée de la grève, laquelle ne pouvait être gagnée sur le terrain de la compétition commerciale, mais à toute la conduite du mouvement, son orientation, ses bases. Les grévistes de Verviers étaient disposés à continuer la lutte, même au risque de voir diminuer bien plus encore leurs indemnités de grève, mais les réformistes ne pouvaient pas hésiter, car la situation se compliquait à cause de l’échéance prochaine du compromis réalisé avec les patrons charbonniers. Dès lors, il fallait rapidement réagir : les dirigeants réformistes sentant bien qu’il aurait été très difficile de maintenir dans les cadres de la Constitution belge les mouvements des mineurs et des ouvriers du textile (le dernier Congrès de la Commission Syndicale a proclamé que le mouvement ouvrier doit se développer dans les limites de la Constitution) ont donné l’ordre de la rentrée. Après la victoire du patronat de Verviers, les barons de la mine ont décidé de réduire de 5 % les salaires des mineurs. Si l’on tient compte que le salaire de ces derniers fut déjà abaissé de 3à à 40 %, que dans de nombreuses fosses l’on ne travaille plus que 3 à 4 jours par semaine, il est facile de comprendre dans quelles conditions d’effervescence ouvrière se serait déroulée l’attaque du patronat.
Les réformistes convoquèrent un Congrès national des mineurs pour le 9 septembre à Bruxelles et une résolution y fut approuvée unanimement où l’on opposait la grève générale à la menace patronale. Pour bien saisir l’esprit dans lequel ont agi les dirigeants syndicaux, il suffira de rappeler qu’à la veille du Congrès des mineurs, le député Delattre écrivait un article où il démontrait l’impossibilité d’effectuer la grève dans les conditions actuelles à cause des stocks énormes de charbon. Au Congrès, il fallut cependant tenir compte du mécontentement des mineurs et la résolution pour la grève fut votée, mais en y incorporant les positions traditionnelles des réformistes. La résolution votée accepte toutes les revendications patronales à l’exception de la baisse des salaires, c’est-à-dire le contingentement des exportations de charbon allemand en Belgique et le maintien des ouvriers étrangers dans les mines à la condition que cela soit fait avec l’assentiment d’une commission mixte. Jusqu’ici, les réformistes exigeaient le remplacement pur et simple des ouvriers étrangers par des belges ; actuellement, ils acceptent de laisser le patronat minier se servir de la main-d’oeuvre étrangère pour créer des diversions chauvines au sein de la classe ouvrière.
Fait sans précédent en Belgique, toute "l’opinion publique" soutint les mineurs. Même les syndicats chrétiens votèrent la grève. Des fractions importantes de la bourgeoisie se solidarisèrent avec le mouvement des mineurs et approuvèrent la décision de grève adoptée par le Congrès des mineurs.
Que se passait-il ? En réalité, les réformistes, en démontrant que la baisse des salaires était insuffisante pour "sauver l’industrie minière, base économique du pays", mirent en évidence une revendication propre aux patrons miniers : le contingentement du charbon allemand. La déclaration de grève, se faisant sur la base de cette revendication, vérifiait un déplacement du front de la lutte de classes vers un bloc avec le patronat pour la lutte contre l’Allemagne, afin d’obliger le gouvernement à prendre des mesures désirées par la grosse industrie du sud du pays, mais combattues, sans toutefois beaucoup d’énergie, par les armateurs anversois bénéficiant des importations maritimes allemandes. En tout cas, pour ce qui est du charbon, la Belgique est liée par un traité de 1925 à l’Allemagne. À cette époque, bénéficiant d’importations de charbon allemand à titre de réparations, la Belgique dut consentir à laisser entrer un tonnage assez important de charbon germanique, qui devait finir par régler le marché charbonnier belge. En effet, la clause de la nation la plus favorisée appliquée à cet accord garantissait un minima fixe à l’Allemagne, que les autres pays auraient pu dépasser à la seule condition d’une augmentation correspondante des importations germaniques. C’est cette situation que les patrons charbonniers voudraient voir supprimer d’autant plus que les entrées actuelles de charbon ne sont plus faites - même partiellement - à titre de réparations. Mais le gouvernement belge ne peut résoudre facilement le problème. Si à Lausanne, en 1932, la Belgique put sauver du naufrage des réparations une partie de son butin de guerre, bien évidemment cela eut pour contrepartie le maintien des dispositions du traité de 1925. Les récentes conversations qui eurent lieu entre les deux gouvernements n’ont pas modifié l’accord de 1925, mais l’ont même aggravé, ce qui prouve que le capitalisme belge ne pourrait interdire l’entrée des charbons allemands qu’à la condition de renoncer à d’autres avantages qui, bien que non connus, doivent être suffisamment importants.
La Centrale réformiste des mineurs, en proclamant la grève générale pour le lundi 17 septembre, ne faisait qu’escompter des mesures gouvernementales à l’avantage des patrons. Aucune préparation réelle pour la grève n’était effectuée, si ce n’est des attaques contre les communistes remplissant, après le Congrès, les colonnes du "Peuple". En définitive, le Congrès du 9 septembre ne se prononçait pas pour une grève de défense des intérêts des mineurs, mais pour une grève destinée à faire triompher les revendications patronales. Cela explique la sympathie avec laquelle la presse bourgeoise considéra les décisions du Congrès des mineurs socialistes et chrétiens. Il est certain que si la grève avait réellement éclaté, le prétexte aurait été facilement trouvé pour se jeter contre les atteintes "à la liberté du travail", aux "intérêts de l’industrie nationale". En dernier lieu, un accord intervint entre le gouvernement, patrons et ouvriers et, le samedi 15 septembre, le mot d’ordre de grève générale était retiré.
La diminution de salaire est reportée jusqu’au 30 décembre avec possibilité de dénonciation de cette limite avec préavis d’un mois. Le gouvernement a promis de compenser le "sacrifice" consenti par les patrons, notamment en versant au fonds commun des charbonnages le montant des taxes, de 10 à 15 francs par tonne, levé sur les charbons importés. D’autre part, une réorganisation de l’industrie charbonnière est envisagée. Le communiqué gouvernemental invoque le caractère transitoire de l’aide aux magnats de la mine, en mettant en évidence la possibilité de majorer, à partir du 1er janvier, les taxes d’importation du charbon. En outre, et cela est essentiel pour nous, la baisse des salaires se reliera à l’élaboration d’une nouvelle convention entre patrons et ouvriers basée exclusivement sur le coût de la vie.
Il est évident que le stocks (près de 3 millions et demi de tonnes) obligent le patronat à recourir à des moyens de compressions nécessaires s’il veut pratiquer exportation de dumping. Le contingentement du charbon étranger est évidemment une mesure positive pour ses intérêts, mais il s’agit de sacrifier, dans ce cas, une contrepartie que l’on évalue difficilement à l’heure actuelle. Dans tous les cas, ce qui paraît certain, c’est bien la volonté du capitalisme de recourir à nouveau à des baisses de salaires.
La lutte est donc remise. La manoeuvre du capitalisme est d’obtenir une diminution conventionnelle des salaires, ce à quoi tentent d’arriver les chefs réformistes voulant "sauvegarder l’industrie nationale". L’organisation d’un mouvement général de tout le prolétariat belge s’impose donc malgré tout, en tant que seul moyen d’enrayer l’attaque du capitalisme belge contre les salaires et les conquêtes ouvrières.




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