Bandeau
Fragments d’Histoire de la gauche radicale
Slogan du site
Descriptif du site
Les Problèmes de l’Extrême-Orient
{Bilan} n°11 - Septembre 1934
Article mis en ligne le 17 décembre 2016
dernière modification le 12 décembre 2016

par ArchivesAutonomies
logo imprimer

Tout comme dans les autres domaines de la théorie marxiste, dans la question nationale aussi, l’énonciation de la loi générale du développement ne signifie pas qu’à chaque instant du cours de ce développement nous devons assister à l’action contradictoire des facteurs commandant l’évolution historique. Par exemple, l’opposition entre les classes fondamentales de la société, entre capitalisme et prolétariat, n’exclut pas l’éventualité où la classe opprimée, battue par l’ennemi se trouve évincée de la lutte pour ses besoins historiques et devient la proie de la bourgeoisie qui pourra dire aux ouvriers que leur salut est le salut de la patrie capitaliste.
À première vue ces situations opposeraient le plus brutal démenti à la théorie matérialiste du marxisme, laquelle, suivant l’"idéalisme" des brutes fascistes, représente un facteur de décomposition sociale, parce que basant ses fondements sur les intérêts matériels, sur la lutte entre les classes et l’évolution de la technique de production. Mais seulement une compréhension grossière de la loi générale peut conduire à de tels résultats dans l’analyse des situations et des contingences. En effet, l’opposition des contraires ne peut agir qu’à la condition que la classe opprimée prenne conscience et lutte pour greffer son épanouissement sur le cours de l’évolution historique qui lui est favorable. À défaut de cette conscience et de cette lutte, mieux, lorsqu’après une défaite le prolétariat perd provisoirement la vision des intérêts de sa classe, l’opposition des deux classes antagonistes cesse d’être le moteur de la nouvelle contingence et le corps de la société unifiée, avant de se dissocier à nouveau entre les classes qui la composent, évolue tout entier vers le précipice de la guerre. Et ainsi la lutte entre les classes, l’opposition irréductible entre ces dernières n’auront pu être étouffées  [1]
qu’au prix de l’ouverture d’un autre contraste, celui qui opposera les États capitalistes pour le déclenchement de la guerre.
Pour ce qui concerne l’évolution économique des colonies, la situation actuelle semblerait infirmer la thèse que Marx avait émise et suivant laquelle : "le mode de production et l’accumulation capitaliste, et partant la propriété privée capitaliste présuppose l’anéantissement de la propriété privée fondée sur le travail personnel, sa base c’est l’expropriation des travailleurs".
N’assistons-nous pas à l’heure actuelle à une action des différents impérialismes dans les colonies non point pour ébranler l’organisation économique rétrograde de ces pays afin d’asseoir sur ces ruines une puissante industrie modernisée mais pour refouler, retarder, si ce n’est briser le courant vers l’industrialisation ? Et il serait vain de s’en rapporter ici à une autre thèse marxiste, et expliquer le frein qu’oppose l’impérialisme à la transformation industrielle de la colonie, par la nécessité qu’à l’économie capitaliste de trouver des marchés extra-capitalistes, car un mécanisme productif limité à la zone purement capitaliste ne permet pas l’écoulement de la production, la classe ouvrière se trouvant forcée de consommer une partie toujours décroissante de produits. Car, pour Marx, ainsi qu’il résulte clairement de sa critique de la théorie colonialiste de Wakefield  [2], la condition me pour permettre à l’exploitation du capitalisme de s’installer dans les colonies consiste dans l’anéantissement du mode de production qui y existe : "les modes de production et d’appropriation capitalistes se heurtent partout contre la propriété, corollaire du travail personnel, contre le producteur qui, disposant des conditions extérieures du travail s’enrichit lui-même au lieu d’enrichir le capitaliste" (Le Capital, chapitre XXXIII). Il est donc clair que dans l’analyse de l’économie capitaliste, Marx considère que l’existence du marché extra-capitaliste est une condition indispensable au fonctionnement du système, mais que la tendance organique du capitalisme consiste à supplanter toutes les anciennes formes économiques qui s’opposent à lui et à sa domination, ainsi que le dit le Manifeste : "sous peine de mort, elle [la bourgeoisie] force toutes les nations à adopter les modes bourgeois de production, elle les force à introduire chez elle la soi-disant civilisation, c’est-à-dire à devenir bourgeoise. En un mot, elle façonne un monde à son image".
Dans la lutte des classes, les prémices économiques favorisent mais ne fécondent pas automatiquement la victoire de la classe ouvrière. Lorsque, comme dans la situation actuelle, le prolétariat a été battu, ce n’est pas l’opposition foncière entre les classes protagonistes qui détermine provisoirement le cours des situations, mais les contrastes sur lesquels se base la société capitaliste mèneront cette dernière jusqu’à la guerre qui anéantie les produits et les forces humaines de production dépassant les limites d’une économie basée sur la loi du profit. C’est donc des conditions politiques et sociales qui peuvent permettre l’évolution de la société capitaliste vers le socialisme.
Dans les colonies, le capitalisme ne peut s’installer qu’à la condition de détruire l’ancien ordre économique, alors que, pour les nécessités mêmes de son régime, il devrait conserver ces économies surannées lui fournissant des consommateurs qui ne sont pas en même temps des producteurs de plus-value. Pour décider lequel des deux courants historiques va triompher dans les colonies, il faut aussi établir quelle force sociale pourra intervenir dans les événements et résoudre les problèmes historiques qui s’y posent. Nous croyons que c’est là le noeud des problèmes qui se posent et se sont posés jusqu’à aujourd’hui en Asie surtout, dans les colonies en général.
Tout d’abord, il faudra considérer que l’épanouissement de l’industrialisation d’un pays colonial s’oppose directement aux intérêts de l’impérialisme de la métropole à cause des perspectives qui s’y rattachent. En effet, l’industrie détermine directement à la fois la formation d’une bourgeoisie indigène qui se dressera en compétitrice du capitalisme colonisateur et d’un prolétariat abordant la lutte pour ses intérêts de classe. Dans une société capitaliste, la bourgeoisie, incapable de supprimer le prolétariat qui résulte du même mode de production qui donne vie au capitalisme, barre par la corruption, la violence et enfin par la guerre, le chemin qui conduit la classe ouvrière à sa libération. Dans les colonies, le capitalisme, incapable de faire de ces pays des simples débouchés pour sa production, forcé qu’il est d’y créer un salariat, empruntera le même chemin de la corruption, de la violence et de la guerre pour empêcher la victoire de l’ennemi qu’il féconde : du prolétariat des pays coloniaux.
Pour une compréhension plus claire des problèmes coloniaux actuels il est nécessaire de tenir compte que, contrairement à ce qui s’était vérifié pour les États-Unis, l’industrialisation de l’Asie se déroule dans une situation historique où le capitalisme n’ayant plus d’horizons pour son développement, la possibilité n’existe plus pour y constituer des États capitalistes pouvant réaliser une transformation industrielle de ces économies arriérées. Nous ne sommes plus dans la situation du XIXe siècle qui permit la formation du capitalisme yankee. Actuellement la saturation de la société capitaliste européenne a atteint son sommet : il n’existe plus de pénétration pacifique possible et les régions où le capital pourrait se déverser pour y accomplir une révolution industrielle déterminent l’opposition des différents États capitalistes. M. Delaisi peut évidemment aligner une comptabilité parfaite pour prouver l’intérêt simultané des capitalistes européens pour l’installation - sous les auspices de la Société des Nations - d’une économie industrielle dans les pays balkaniques, ses calculs ne seront que chimères et ces pays resteront à la merci de l’opposition que se font entre elles l’Angleterre, la France, l’Italie et l’Allemagne, chacune d’elle voulant réaliser pour son propre compte l’exploitation de ces pays.
Dans l’époque de déclin du capitalisme, quand les conditions n’existent plus pour la création d’États capitalistes en Asie, les impérialismes des différents pays, ne pouvant pas se partager la Chine en zones d’influence où progresseraient en même temps que leurs positions l’organisation industrielle de l’économie indigène, seront forcés de ne pas altérer profondément le mode de production existant, car dans ce cas ce serait la guerre entre les différents États, chacun d’eux voulant, pour son compte exclusif, déverser dans la colonie les capitaux rebutés par le mécanisme de la production capitaliste à l’intérieur du pays respectif.
L’industrialisation de l’Asie en général et de la Chine en particulier, se présente donc en opposition directe avec le maintien du capitalisme dans le monde entier. Les principales puissances se heurtent en Europe, mais le creuset où agissent les forces historiques actuellement se trouve en Asie car c’est là que mûrissent les grandes transformations économiques déjà réalisées dans les pays d’Occident. Le théâtre de la prochaine guerre se trouvera encore là où le développement économique et politique a atteint son plus haut degré. Mais aussi bien l’enjeu de la conflagration que le sort de la révolution qui en résultera se trouvera dans les pays d’Orient où d’ailleurs, les événements de 1924-1927 ont nettement prouvé que l’évolution industrielle ne pouvait s’accompagner qu’avec le triomphe de la révolution prolétarienne. L’écrasement de cette dernière en 1927 n’a pas fourni de base pour le développement de la bourgeoisie indigène et les bourreaux des ouvriers chinois, loin de pouvoir s’opposer à l’impérialisme des différents pays ne feront que quêter l’appel de l’un ou de l’autre capitalisme pour s’opposer aux plans actuels du Japon, ou de main à ceux de l’Angleterre. Entreprise inutile d’ailleurs, car ainsi que nous l’avons dit, le développement économique et politique de la Chine n’est possible qu’à la condition du triomphe de l’ennemi contre lequel les capitalistes de tous les pays sont solidaires : le prolétariat chinois.
Poser ainsi le problème, c’est permettre de comprendre la signification des événements actuels, aussi bien que d’en dégager une perspective pour ce qui concerne surtout le conflit russo-japonais.
Une économie où fermentent les facteurs industriels n’est possible qu’à la condition d’avoir une tête qui la contrôle et qui, elle, soit pourvue d’une économie développée et moderne. La Chine se trouve dans cette position intermédiaire : bien que son territoire immense soit encore à un état économique très arriéré, toutefois des zones industrielles (Hong-Kong, Schanghai, Tchangsha, Tientsi, Canton) très développées agissent dans l’ensemble de l’économie où elles détiennent d’ailleurs une importance de tout premier ordre. La rupture du cours de la révolution prolétarienne a aussi brisé la construction d’une économie se concentrant autour de ces districts industriels. Il s’en est suivi qu’un autre centre industriel, le Japon, a vu s’ouvrir devant lui un champ de vastes opérations militaires et économiques. Les différentes économies agricoles de la Chine, déjà ébranlées par la transformation industrielle qui s’y est ébauchée, ne pouvant trouver dans leur sein les éléments d’une transformation économique qui en permette l’épanouissement (le mouvement prolétarien ayant été écrasé), ne peuvent s’orienter que vers la puissance qui, par sa position géographique, se trouve dans la possibilité de permettre une certaine vie à un organisme économique qui a été amputé, en 1927, de sa force fondamentale, le prolétariat.

L’horizon qui s’ouvre donc devant le Japon résulte des conditions historiques de la situation mondiale d’aujourd’hui où la contre-révolution triomphe partout. S’il est à exclure que le Japon puisse étendre sa domination dans la Chine toute entière, où il aurait d’ailleurs à compter avec les positions d’autres impérialismes, il est par contre certain que son expansion progressive sera parfaitement possible, surtout dans le Nord de la Chine, et que le conflit avec la Russie pourrait bien se résoudre en dehors de la conflagration mondiale et en face d’une Russie qui ne pourrait opposer que les mêmes lamentations que la Chine en 1931, invoquant la Société des Nations, en face des agressions des armées japonaises manoeuvrant des généraux chinois qui afficheraient "un programme d’indépendance nationale" (?).
Pour s’opposer au plan du Japon il n’y a que la voie qui conduit à la révolution mondiale. La Russie Soviétique a bien montré qu’elle pose le problème de sa défense et de son expansion, non en correspondance avec le mouvement ouvrier de chaque pays, mais sur la base de l’appui des États capitalistes qui ont obtenu et obtiendront d’elle, en échange, tout l’appui qui leur sera nécessaire pour écraser le mouvement prolétarien dans leurs pays respectifs.
L’hypothèse d’un conflit armé russo-japonais, limité à ces deux pays, n’opposerait pas seulement les deux États tels qu’ils se présentent actuellement, mais poserait directement le problème de l’inévitable transformation de la base de classe de l’État russe au cours de la conflagration et il est très possible que, étant donné la condition défavorable où se trouve actuellement le prolétariat mondial, cette transformation se vérifierait à l’avantage du capitalisme.
En face d’une telle perspective, le devoir du prolétariat est d’affirmer avant tout que la condition avantageuse détenue par le Japon est le résultat direct de la politique imposée par le centrisme au parti communiste chinois et à la Russie Soviétique. Ensuite que l’enjeu réel de la lutte serait le bouleversement du régime prolétarien et que le centrisme, loin de représenter un "moindre mal" pouvant empêcher la victoire de l’ennemi, représenterait un facteur permettant le succès du capitalisme. Dans ces conditions le devoir du prolétariat ne pourrait pas se borner à propager la transformation en guerre civile de l’agression japonaise pour se concentrer autour de la Russie actuelle en associant, dans une synthèse impossible centrisme et révolution russe, mais serait de lutter conjointement avec les ouvriers japonais et de tous les autres pays afin que du conflit résulte non la victoire du capitalisme, mais le triomphe du communisme mondial. La position de simple défense de l’U.R.S.S., en considération des bases prolétariennes de cet État, disposerait les ouvriers russes, japonais et de tous les pays à s’appuyer sur une planche pourrie : le centrisme qui, ou bien s’effondrerait pour faire directement place à l’ennemi, ou bien évoluerait graduellement jusqu’à devenir organisme de la classe exploiteuse. Une fausse base de départ compromettrait toutes les chances de victoire révolutionnaire pouvant résulter du conflit russo-japonais dans l’intérêt de la révolution mondiale.

Notes :

[1Dans le texte : "suffoquées".

[2Wakefield soutenait que, pour assurer la main-d’oeuvre aux capitalistes, il ne fallait pas pour cela détruire l’économie personnelle des colonies, mais simplement hausser les prix des terres pour empêcher l’accès du travailleur salarié à la position du travailleur indépendant.




Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.87.53