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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Les compétitions inter-impérialistes en Chine
{Bilan} n°11 - Septembre 1934
Article mis en ligne le 17 décembre 2016
dernière modification le 12 décembre 2016

par ArchivesAutonomies
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La guerre impérialiste de 1914-18 n’a ni posé ni résolu le problème du partage de l’Asie. Il est certain qu’avant la conflagration mondiale la puissance dominante en Extrême-Orient était l’Angleterre, soutenant les velléités expansionnistes du Japon contre la Russie. La guerre de 1914 n’a pas embrassé les contradictions impérialistes en Asie et cela est prouvé par la participation de l’Angleterre, de la Russie et du Japon dans une même constellation. En rapport avec le développement du monde capitaliste dans son ensemble, de ses besoins expansionnistes, 1914 représente une lutte pour un nouveau partage des colonies méditerranéennes, des zones d’influence économique en Europe centrale.
Avant la guerre, nous le répétons, la puissance prédominante en Asie fut la Grande-Bretagne. Elle seule possédait grâce au contrôle des voies maritimes d’Europe en Asie, sa puissance industrielle et financière, sa force navale incontestée, la possibilité d’effectuer des investissements en Chine, de contrôler leur emploi, d’accaparer des marchés de l’Asie, ce qui d’ailleurs lui était grandement facilité par ses positions aux Indes. En étroite liaison avec le degré de développement des États capitalistes européens, la guerre de 1914 ne pouvait encore mettre en jeu l’Asie, mais elle devait modifier le poids des influences impérialistes s’affrontant en Chine. Le Japon d’une part, les États-Unis de l’autre, voilà les protagonistes que rencontra désormais l’Angleterre. La politique japonaise consista, en liaison avec le développement de sa base industrielle, à accaparer d’abord des îles telles Formose, Kurilen, qui avec les îles de l’archipel japonais, lui permirent de surveiller sur 3 000 milles les côtes de l’Asie. Par après, l’annexion de Port Arthur et de la Corée montra que l’impérialisme nippon se préoccupait essentiellement de prendre pied sur le continent. Dans la mesure où il s’agit de lutter contre l’expansion tsariste en Asie, menaçant l’Afghanistan et les Indes, le Japon bénéficia de l’appui britannique. D’autant plus qu’il ne pouvait, à cette époque, résister à la concurrence anglaise asseyant sa prédominance dans les provinces du Sud-Ouest de la Chine, instaurant son pouvoir par Hong-Kong, Canton, Shanghai, places fortes pour la pénétration "pacifique" en Chine. Face à l’influence anglaise, face au Japon guettant par la Corée et Port Arthur l’occasion favorable pour se diriger vers la Mandchourie, la Russie tsariste contrôlait la Mongolie extérieure, la Mandchourie avec le chemin de fer de l’Est chinois, construit avec des capitaux russes.
Pour le Japon, la pénétration sur le continent était une question vitale tant pour s’accaparer des matières premières que pour disposer de marchés, de territoires que le développement accéléré de son industrie, l’accroissement de sa population, nécessitaient. C’est pourquoi, grâce à la guerre de 1914, permettant un développement gigantesque de son industrie possible par la rupture du négoce entre l’Europe et l’Asie, profitant de l’isolement de la Chine, le Japon accentua sa pénétration continentale.
La fin de l’hégémonie anglaise en Chine, l’apparition du Japon et des États-Unis, la lutte qui en résulte pour un partage de l’Asie a exprimé dans la phase de l’après-guerre l’impossibilité, vu le développement des forces de production dans le monde, de maintenir la lutte inter-impérialistes pour de nouveaux débouchés autour d’un nouveau partage des colonies et des territoires sous influence de la Méditerranée et de l’Europe centrale, et la nécessité de développer cette lutte en y englobant les territoires asiatiques, dont l’étendue et la densité de population pouvaient seuls contenter des capitalismes aux abois. Les objectifs de 1914, un nouveau partage du monde influencé et contrôlé déjà par les impérialismes, restent dans toute leur acuité, mais se relient désormais aux compétitions de l’Asie où le capitalisme à la recherche de nouveaux marchés, de nouveaux profits, se dirige inévitablement.
Le problème de la Chine se pose actuellement sur la base de la défaite des ouvriers chinois en 1927. C’est l’incapacité des ouvriers chinois à réaliser l’unification de la Chine, seulement possible par le renversement d’une bourgeoisie incapable de lutte contre les impérialismes oppresseurs de crainte de voir s’élever le prolétariat en armes, qui a permis le dépècement actuel de la Chine et l’éclosion des contrastes inter-capitalistes qui se manifestent au sujet du partage des régions chinoises. C’est depuis 1927 que les impérialismes se préparent aux annexions qui se vérifient actuellement. La Grande-Bretagne maintient ses positions en Chine sans jouir de la même prédominance qu’avant guerre. Elle doit compter avec la concurrence japonaise et américaine. Malgré tout, avec le Tibet, elle contrôle le Sud-Est et Ouest de la Chine. Le Japon, après avoir annexé le Chantung occupé par l’Allemagne jusqu’en 1915, occupe depuis 1931 la Mandchourie et le Jéhol en plus de ses anciennes possessions. La Russie soviétique a abandonné tous ses droits sur la Chine après la révolution. Cependant, la Mongolie extérieure fait virtuellement partie de la Russie, bien qu’officiellement elle soit encore territoire chinois. D’autre part, la Russie participe à la lutte autour du Turkestan chinois, où se trouvent l’Angleterre et le Japon. Il s’agit ici de contrôler une place stratégique qui confine avec le Tibet, le Turkestan soviétique et la Chine.
Pour ce qui est des États-Unis, son formidable développement de l’après-guerre devait poser le problème de son expansion en Asie. Mais il semble bien que ce problème ait été résolu par l’impérialisme Yankee (ne pouvant pas résoudre le problème par l’annexion ou l’occupation de points stratégiques, car il aurait fallu pour cela heureer directement l’Angleterre et le Japon déjà établis), par le recours au financement d’entreprises, à de larges investigations industrielles. Ce n’est qu’à la faveur d’une nouvelle guerre mondiale que les États-Unis pourraient conquérir des bases économiques et militaires en Asie, ce qui leur permettrait un peu à la façon de l’Angleterre et du Japon, de mettre sous coupe réglée la Chine. Mais pour cela il lui faut des bases militaires dans le Pacifique, à proximité de l’Asie, ce qu’elle ne possède pas encore. En outre, l’économie américaine, sa structure et ses ressources immenses nécessitent peut-être plus la possibilité de pouvoir exporter des capitaux dans le monde entier que de posséder des colonies pour maintenir un taux élevé du profit. Cela explique d’ailleurs la politique américaine en Asie et son alliance avec la Russie soviétique. Cependant, tous les contrastes inter-impérialistes en Asie semblent actuellement se polariser autour de la tension russe-japonaise. Concrètement le Japon se dirige vers la conquête de la Mongolie intérieure. Seule voie pour occuper la Mongolie extérieure et tenter de couper la Russie de ses ports sur le Pacifique en occupant les provinces maritimes de Vladivostok, ce qui lui permettrait de contrôler les républiques de l’Extrême-Orient et de s’en emparer. Toute l’acuité de cette lutte se concentre autour du chemin de fer de L’Est chinois qui coupe la Mandchourie du Sud-Ouest au Sud-Est et relie directement en coupant court le transsibérien à Vladivostok.
La situation se présente ainsi à l’heure actuelle : le Japon, tant pour disposer de matières premières que de débouchés, doit réaliser le fameux plan de Tanaka qui prévoit l’occupation de la Chine du Nord et des provinces maritimes russes. Il sait pouvoir compter sur la neutralité de l’Angleterre qui conserve sa prédominance dans le Sud et conserve une neutralité tant que le Tibet ne sera pas menacé par la conquête japonaise du Turkestan. Les États-Unis ne peuvent s’appuyer que sur la Russie pour sauvegarder leurs intérêts dans l’Extrême-Orient et s’opposer au Japon et à l’Angleterre. La Russie ne peut se laisser couper de Vladivostok sans par là même se couper du Pacifique. Il s’agit donc d’examiner la lutte qui oppose le Japon à la Russie et d’évaluer autant que cela est possible les dangers de conflagration mondiale ou de guerre isolée qu’une avance japonaise vers la Mongolie intérieure pourrait déterminer.
Lorsqu’en 1924, l’État prolétarien fit reconnaître par la Chine ses droits sur l’Est chinois, il ne s’agissait pas de revendiquer les privilèges que s’était arrogé le tsarisme, mais de conserver un point stratégique de la plus haute importance que l’on devait remettre entre les mains de la révolution chinoise victorieuse. En réalité, l’État prolétarien exploitait la faiblesse de la bourgeoisie chinoise, des féodaux, pour maintenir son contrôle sur l’Est chinois en prévision d’un triomphe révolutionnaire en Chine en même temps qu’il s’agissait de maintenir une voie commerciale de la plus haute importance pour les républiques soviétiques d’Extrême-Orient. Cette position de l’État prolétarien avait l’inconvénient de permettre la réalisation d’un bloc nationaliste contre la Russie mise sur le même pied que les puissances impérialistes maintenant des concessions en Chine. D’ailleurs, ce bloc se réalisa en 1929 lors du conflit Sino-Russe, lorsque le centrisme maintient ses prétentions sur l’Est chinois en se déclarant prêt à le défendre par la force des armes. À cette époque, nous avons ouvertement affirmé que la nouvelle situation résultant de la défaite révolutionnaire ne justifiait plus le maintien de l’Est chinois. La position adoptée par le centrisme permit la réalisation d’un bloc nationaliste entraînant ouvriers et paysans au détriment de la lutte du prolétariat. Et actuellement, devant un rapport de force infiniment autre, devant la menace japonaise, le centrisme adopte la position de l’abandon de l’Est chinois, non pour ne pas compromettre la lutte révolutionnaire pour longtemps écrasée en Chine, mais pour éviter un conflit armé avec le Japon, dans l’indifférence générale du prolétariat chinois. Nous n’avons évidemment pas à nous solidariser avec la position actuelle du centrisme en Mandchourie. S’il en est à devoir effectuer des concessions au Japon, il ne les effectue pas sur la base d’une perspective d’évolution de la lutte révolutionnaire en Chine, mais sur la base de son écrasement.
En 1929, le Camarade Trotski préconisait la défense de l’Est chinois, qu’il fallait conserver pour la révolution chinoise. À l’heure actuelle, ses partisans ne soufflent mot sur la position de la Russie sur ce problème et sont même prêts à accepter cette concession à l’impérialisme nippon au nom de la défense de l’U.R.S.S.
Par sa mainmise sur la Mandchourie en 1931, le Japon a mis pratiquement al main sur le chemin de fer de l’Est chinois et il est évident que seule une guerre pourrait le déterminer à l’abandonner. Il semble bien que la position de la Russie à ce sujet s’apparente avec celle de la Chine en 1931. Devant compter sur la neutralité sournoise de l’Angleterre, sur l’impréparation pour la guerre des États-Unis en proie à des difficultés intérieures, l’Union Soviétique ne peut s’opposer pour le moment à la puissance militaire que représente le Japon. D’autant plus qu’aucune aide effective du prolétariat chinois, japonais ou mondial, c’est à escompter. En 1931, la Chine impuissante devant l’impérialisme japonais, guetté par l’Angleterre et les U.S.A., ne put que s’accrocher à "l’opinion universelle", à la S.D.N. et pratiquement dût céder devant le Japon. Seul le prolétariat aurait pu arrêter les convoitises de l’impérialisme nippon en renversant la bourgeoisie et en instaurant l’État prolétarien. Une fois le prolétariat battu, il devenait inévitable que la bourgeoisie, incapable de résister à la pression des impérialismes, n’osant s’appuyer sur le prolétariat pour réaliser son unification et lutter contre les impérialismes, aurait cédé au Japon. Ni les appels à la S.D.N., ni les appels à l’opinion universelle n’empêchèrent la réalisation du mémorandum Tanaka en Mandchourie.
Aujourd’hui, l’U.R.S.S. prend la même position que la Chine en 1931. Elle aussi s’appuie sur la S.D.N., fait appel à l’opinion universelle pour sauvegarder la paix, mais pratiquement, recule, fait des concessions et vraisemblablement cèdera aux exigences japonaises. Nous ne pensons pas qu’il faudrait que l’Union Soviétique déclare la guerre au Japon, mais ce qui est clair, c’est que toutes ses concessions n’ont rien à voir avec la lutte du prolétariat mondial, puisqu’elles résultent de la politique centriste qui a écrasé le prolétariat en spéculant sur l’alliance éventuelle d’États capitalistes pour résister à d’autres États capitalistes.
Il est certain que les provocations du Japon sur l’Est chinois auraient dû depuis longtemps déterminer un conflit armé si la Russie ne se sentait pour le moment insuffisamment préparée pour pareille éventualité. Les meurtres, les assassinats d’employés soviétiques, les notes comminatoires du Japon, le chantage effectué contre la Russie, auraient amplement suffi pour fournir un prétexte de guerre si la situation était vraiment mûre pour cela. Mais l’Union Soviétique recule. Elle veut vendre le chemin de fer de l’Est chinois, cette "route de la révolution chinoise" aux Nippons. Demain, lorsque le Japon posera le problème de la Mongolie extérieure en y déterminant d’une façon ou d’une autre un mouvement "d’indépendance", la Russie s’appuyant toujours sur la S.D.N. dont elle devient membre effectif protestera au nom de la "conscience universelle" mais laissera vraisemblablement faire, à moins de s’engager dans une guerre isolée avec le Japon, ce qui serait très aléatoire vu sa faiblesse militaire. Tant que n’auront pas mûri les conditions internationales pour la guerre, la Russie, une fois le prolétariat chinois écrasé, devra reculer devant la menace japonaise. Cela est tellement évident pour le centrisme, qui dirige l’État prolétarien, qu’actuellement toute son activité diplomatique converge vers Genève, vers le renforcement de son système d’alliances en Europe. Le capitalisme international dans son ensemble appuie la Russie afin de faire coïncider le partage de l’Asie avec l’explosion des contrastes inter-européens. Cela explique l’attitude de la France, de l’Angleterre, soutenant l’entrée de la Russie dans la Société des Nations, bien que divergeant - surtout l’Angleterre - avec la Russie sur le problème de l’Asie. Le capitalisme mondial tend à empêcher un conflit entre la Russie et le Japon avant le conflit mondial. Mais la sortie du Japon de la Société des Nations indique clairement sa volonté de ne plus attendre que se constituent les constellations impérialistes, mais bien de passer à un partage rapide et exclusif de la Chine en confisquant les points stratégiques et les zones contrôlées par les Soviets jusqu’ici. En somme, deux hypothèses sont possibles : ou bien le Japon accélère ses attaques contre la Russie et l’oblige à entrer dans un conflit armé, ou bien la Russie recule et parvient tant bien que mal à attendre la maturation de la guerre mondiale pour s’appuyer sur les États-Unis qui, en renforçant leurs bases navales des Iles Aléouttines semblent répondre à cette préoccupation soviétique. En outre, le traité russo-américain laisse supposer que c’est vers cette perspective que se dirige la Russie.
Dans les deux cas, le prolétariat ne peut pas se borner à opposer à l’agression japonaise la défense de l’U.R.S.S. ou de la constellation dont celle-ci fera partie. Une guerre isolée entre la Russie et le Japon pourrait se prévaloir quand même de l’appui d’une partie des impérialismes qui viseraient au rétablissement de la bourgeoisie en U.R.S.S. Le prolétariat ne serait en aucun cas considéré comme la base et le but de cette conflagration. Il en subirait simplement les conséquences ou au nom de la défense de l’U.R.S.S., c’est à dire au nom d’un système d’alliance avec le capitalisme auquel est liée la Russie actuelle.




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