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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Hermann Gorter (sa place dans le mouvement théorique du communisme international)
{Bilan} n°11 - Septembre 1934
Article mis en ligne le 17 décembre 2016
dernière modification le 1er avril 2017

par ArchivesAutonomies
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Une remarque préliminaire. Les camarades de "Bilan" me demandent d’écrire sur la soi-disante "école" hollandaise. Cette épithète n’est autre qu’un mot sarcastique employé par des militants russes, qui excellaient dans l’art d’attribuer des adjectifs désobligeants aux personnes et courants contre lesquels ils avaient à lutter. Lénine, Radek, Trotski étaient passés maîtres dans cet art. Dans les années 1919-1922, la tendance de gauche des Communistes Ouvriers Allemands luttait contre les changements qui, à cette époque déjà, se manifestaient dans la structure soviétique en Russie, changements qui aboutirent à une dictature de "parti" laquelle devint en pratique une dictature de la bureaucratie et même de quelques-uns. Hermann Gorter et Anton Pannekoek jouèrent dans ce courant un rôle théorique très important. C’est dans la lutte qui se déclenche contre eux et que menaient Karl Radek et Trotski - Radek le fit surtout avec beaucoup d’animosité personnelle - que le titre de maîtres de l’"école hollandaise" leur fut décerné en lui donnant un sens méprisant, bien entendu. C’était un trait d’ironie que leur décochèrent les dieux olympiques de la Révolution russe, dans l’intention de ridiculiser ces "petites gens".
D’une véritable école dans l’avant-garde marxiste hollandaise de cette époque, il n’en est pas question, tout au moins, si on entend conférer à ce titre la distinction intellectuelle qu’il importe de lui attribuer et notamment la signification de génératrice d’un courant théorique original et particulier.
Étant amené à écrire quand même à propos de ce mot ironique, passé à l’état de légende, nous nous efforcerons de marquer la place du Docteur Hermann Gorter dans la théorie du mouvement communiste.

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Gorter fut un marxiste "dogmatique", mais son "dogmatisme" était d’une noble moralité de la meilleure espèce. Gorter n’a rien apporté de neuf à la théorie du marxisme. Il lui donna simplement, par sa haute dignité humaine et par ses dons poétiques sublimes, un cachet mental que des gens comme Radek et consorts n’ont jamais pu lui apporter. Gorter est le produit de ce que pouvait être la meilleure culture bourgeoise allée à l’enthousiasme délicat et la vue prophétique qu’engendrent la raison et le sentiment socialistes, dans le marécage capitaliste.
Gorter était un adepte de la philosophie et de l’éthique spinozistes. par elle, il sentait l’unité de la dialectique du marxisme, de ses théories économiques et du monde. Gorter était poète d’esprit et de caractère.
Tel il était dans l’art de la poésie et dans sports physiques : un vrai enfant dans la nature, tel il était aussi dans la lutte politique de tous les jours : naïf. Son honnêteté abstraite l’empêchait d’être démagogue. Aussi dans les flaques d’eau et de boue de la lutte quotidienne contre les démagogues de routine, il ne put obtenir de succès. Dans une lutte contre celle qu’il dut livrer à l’avocat retord, feu P. J. Troelstra, ci-devant dirigeant de la section hollandaise de la IIe Internationale, il devait être vaincu, non pas à cause de ses vérités, mais à cause de ses méthodes de luttes dénuées de tout calcul obscur. Nous pourrions conter pas mal d’historiettes sur les égards exagérés que Gorter témoignait dans les débats à des gens sans scrupules. Il supposait chez l’adversaire socialiste la même droiture et la même harmonie entre l’effort et le but que lui-même apportait dans le mouvement. Il ne fut ni un sophiste ni un démagogue ; ce fut par son caractère et ses connaissances un pédagogue.
Ses vues marxistes, il les puisa aux sources kautskystes d’avant 1914. Il se les assimila d’une manière contemplative, sans toutefois fermer les yeux à la décadence et la déformation kautskyenne qu’il sentait parfaitement. Il devait aboutir finalement à la conception communiste d’extrême gauche, préconisant la création de "conseils ouvriers" comme seules garanties gardant à la dictature du prolétariat toute sa "pureté" et comme correctif contre le pouvoir bureaucratique dictant d’en haut, s’arrogeant le qualificatif de prolétarien, mais jetant au fond les bases d’une nouvelle structure d’État. Malgré cela, Gorter n’apporta aucun élément critique nouveau à la théorie du marxisme, même pas contre l’élasticité par trop grande avec laquelle on interprétait les déductions théoriques de Marx, mais surtout d’Engels et d’où la social-démocratie puisa son dogmatisme étatique légaliste ; et Gorter opposait à de telles déformations les arguments classiques du marxisme, sans y ajouter de nouveaux critères. Tout à la fin de sa vie, il essaya de mettre en harmonie les théories sur la relativité d’Einstein avec la dialectique du matérialisme historique. Son panthéisme spinoziste ne l’amena pas seulement à rejeter, en marxiste, l’image métaphysique que l’homme s’est créé : la notion d’un Dieu, et a embrasser aussi l’athéisme, mais ce panthéisme il devait l’appliquer à la conception qu’il se faisait du socialisme lui-même.

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Hermann Gorter fut bien un produit culturel de la vie sociale et spirituelle hollandaises des années 1880-95, qui connu pendant ces années un certain renouveau et un terrain d’expansion.
Sur le fond d’une renaissance économique et de l’impérialisme européen naissant, le révolutionnaire de l’esprit, Multatuli (Edouard Douwes Decker) [1] avait déjà dirigé victorieusement un premier tir contre les idées pleines de moisissures des pasteurs du XVIIIe siècle, la morale d’épicier des courtiers en grains et cafés des Indes, les rimailleurs baveurs. Multatuli avait miné la morale de tartuffe, calviniste-luthérienne, ainsi que ses idées politiques et littéraires. Le nouveau mouvement révolutionnaire dans la littérature de la bourgeoisie moderne avancée et de la petite bourgeoisie produisit un poète comme Hermann Gorter, Madame Henriette Rolland-Holst et toute une kyrielle de précurseurs qui firent figure dans le mouvement connu sous les nom de "mouvement littéraire des années 80".
Gorter apportait le "son nouveau" dans ce "nouveau printemps", comme le dit le premier passage du poème "Mai", un joyau au point de vue de beauté de langue et sublime de musique et de rythme.
La bourgeoisie soignée et avancée de la jeune Hollande de cette époque fit du poète de "Mai" un Homère et un Dante néerlandais.
L’homme passionné qu’était Gorter entra en contact avec les courants sociaux du moment et apprit à connaître, sous l’influence de l’enseignement théorique de Franck van der Goes [2] le mouvement social-démocrate.
L’ampleur que prenait à cette époque les organisations socialistes, parti, coopératives et syndicats, ces "instruments de pouvoir éprouvés" le conquit rapidement. Gorter devint marxiste et se plaça sous l’inspiration kautskyste. Mais son caractère devait le pousser à confondre le socialisme comme but avec la tactique ; celle-ci devait être le seul chemin qui conduit au socialisme mondial (pan-socialisme).
Les sentiments "pan-socialistes" de Gorter en prirent jamais plus de relief que dans la controverse qu’il eut avec P. J. Troelstra à propos de la morale des classes. Quel était le fin fond de cette dispute ? Gorter prétendait que Marx avait imprégné les règles stratégiques qu’il désirait voir suivre dans la lutte du prolétariat (les statuts de la Première Internationale) de cette considération que le prolétariat ne pouvait, dans sa lutte révolutionnaire, se laisser guider par des considérations morales communes avec l’adversaire, la bourgeoisie, étant donné que cette dernière n’en avait pas non plus de commune avec le prolétariat. Cette déclaration de Gorter donnant sa paternité à une morale de classes, ne fit pas seulement élever une rumeur chez les classes possédantes, mais aussi les héros politiques de la social-démocratie se mirent à hurler et à gémir parce que, eux aussi, subissaient soi-disant des dommages de cette théorie dans leur lutte au parlement.
Cette controverse mit même le garde des sceaux du marxisme d’avant-guerre, le pape Kautsky, en mouvement. Sollicité pour donner son opinion, il agit à peu près dans le sens de sa conduite pendant la guerre, lorsqu’il mit la solidarité internationale en retraite. Questionné sur le point de savoir si oui ou non le prolétariat devait avoir sa morale de classe, il répondit que Marx n’avait pu approfondir tout à fait la question et que ce fut dans un esprit de concession vis-à-vis de la section proudhonienne française qu’il consentit à ce que les statuts de la Première Internationale fassent mention de normes morales et d’un sentiment de justice humaine générale que tous les hommes auraient en commun. Celui qui, à l’heure actuelle, à une époque où une réaction sans pareille est déchaînée sur le monde entier et où les exploiteurs étalent leur brutale vanité, donc à l’heure où la morale de classe la plus immonde s’affirme triomphante, - celui qui oserait prétendre que le prolétariat ne peut pas et ne doit pas pratiquer une morale de classe dans sa lutte quotidienne, celui-là ne peut être qu’un stipendié ou un partisan obtus de la classe dominante. Que Marx l’ait décrété ou qu’il ne l’ait pas fait - mais il l’a fait - chaque page de l’histoire humaine nous enseigne que chaque classe a sa propre morale, son propre droit.
Dans cette controverse qui fit époque dans l’histoire de la social-démocratie hollandaise, ce fut Gorter qui eut raison et avec lui tous ceux qui luttaient pour que soient mises à l’avant plan dans la lutte quotidienne, les racines fondamentales du marxisme. Dans cette tactique qui mettait toujours en avant le socialisme, Gorter marchait sur les traces d’un autre précurseur, Ferdinand Domela Nieuwenhuis.

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Lorsqu’au commencement de ce siècle, le fameux combat théorique d’avant-garde déclenché par Bernstein se produisit, et fit éclater l’hypocrisie de la social-démocratie, la lutte dans le parti socialiste en Hollande éclata avec une force inouïe. Dans cette lutte se forma, face aux réformistes, le courant marxiste avec Gorter, Pannekoek (celui-ci devait devenir plus tard professeur à l’école du parti de la social-démocratie allemande), Madame Rolland-Holst et le groupe du journal la "Tribune", avec D. J. Winjkoop, Ceton et Van Ravenstein. Les trois derniers furent exclus du parti social-démocrate en 1908 et le parti social-démocrate fut créé (l’ancien parti - actuellement encore section hollandaise de la IIe Internationale - s’intitulait Parti Ouvrier Social-Démocrate : S.D.A.P.). Ce fut la formation du parti marxiste.
Gorter y adhéra ainsi que Henriette Rolland-Holst. Une éternelle versatilité et une éternelle féminité sont les traits dominants de la politique de cette dernière, qui jamais ne fit montre des qualités nécessaires à une conductrices d’hommes. Pour l’instant, après avoir appartenu à l’extrême gauche, elle est en train de canoter dans les eaux du mouvement politico-littéraire religieux. Nous ne nous étonnerions pas plus que cela si cette Orphée, que le monde prit jadis pour une pétroleuse moderne, finissait sa carrière dans un cloître. C’est avec mauvaise humeur qu’elle parle, dans ses souvenirs, des vues d’athée de Gorter. S’il pouvait être question d’une école marxiste hollandaise - et les railleurs russes classaient aussi parmi les adeptes de cette école Rolland-Holst - on n’aurait certainement pas pu lui discerner le titre de dirigeante. En effet, on peut dire d’elle qu’elle protégea tous les courants anti-marxistes qui virent le jour au cours de ces dix dernières années. Mais malgré son savoir étendu, son don poétique incontestable, ses multiples travaux critiques, dans toutes ses critiques, les claires et les confuses, de l’oeuvre de Marx, surtout celles s’adressant aux "déductions mécaniques" que cette oeuvre aurait permis, Rolland-Holst ne put enrichir le marxisme d’un seul argument et elle ne lui apporta le moindre perfectionnement, pas plus d’ailleurs que son élève : Henri de Man.
L’autre maître de la soi-disant école hollandaise, l’astronome Anton Pannekoek, n’a non plus jamais prétendu enseigner un marxisme néerlandais particulier. Comme Gorter, il fut un dirigeant théorique du Parti Communiste Ouvrier Allemand qui, dès le deuxième congrès, mais surtout du troisième congrès de l’Internationale Communiste prit position contre la politique léniniste du national bolchevisme. Gorter écrivit sa "Lettre ouverte à Lénine" et Pannekoek fit paraître dans la revue viennoise "Kommunismus" des articles sur "Le développement de la révolution mondiale et la tactique du communisme". C’était à cette époque, après que le Bureau Central pour l’Europe Occidentale, fondé par eux en Hollande, eut été désavoué par la direction russe d ela IIIe Internationale, que Radek et Trotski parlèrent, avec le mépris cynique qui ne sied qu’à des parvenus de l’intellect qui ont conquis le pouvoir, d’une école marxiste hollandaise. Telle est l’histoire de cette "école".

Gorter n’est plus ! Une maladie l’emporta prématurément alors qu’il avait à peine dépassé la soixantaine. Après son poème "Mai", qui lui valut la gloire de la Néerlande bourgeoise, il produisit encore d’autres poèmes, notamment son "École de la poésie" et un "Petit poème héroïque". Et, enfin, son grand poème socialiste "Pan". La bourgeoisie et toute la valetaille littéraire, les partisans de "l’art pour l’art" (bourgeois) ne purent accepter "Pan". Pour celle ce n’était que dogmatisme artificiel et non pas l’expression vécue d’un idéal senti vu au travers du sentiment du poète.

Madame Rolland-Holst consacra à ce poème les lignes suivantes :

"Ce que Gorter a essayé de faire dans son "Pan", c’est de mettre le nouvel élément philosophique dans sa poésie en harmonie avec la représentation des ravissements que lui procuraient le sentiment de la nature et les désirs érotiques qui inondaient son être. Cependant il n’a jamais pu associer parfaitement ces deux faits dans sa pensée et de son sentiment. Son amour du prolétariat créateur triomphant d’un nouvel ordre social, était aussi passionné que son amour de la nature et ses sentiments sexuels, mais l’amour charnel et son amour de l’esprit restèrent toujours plus ou moins séparés l’un de l’autre, ne s’interpénétrèrent jamais complètement."
Il manque à la "jeune fille" dans "Pan" le côté miraculeusement suggestif, ce qui aurait rappelé le sang chaud tout en conférant une vie surnaturelle à cette figure, qui aurait pu jaillir d’une pareille interpénétration ; elle n’est pas devenue une figure comme Béatrice, mais resta un spectre allégorique. Et d’un autre côté, ce n’est que sporadiquement, en quelques endroits seulement, qu’au travers du marxismes abstrait et du schema rigide de la pensée de l’économisme dialectique matérialiste, perce le plein flot de la vie et de l’amour."
Dans son "Pan", Gorter a dépeint la certitude du socialisme telle qu’elle découle de la base des dogmes marxistes et de la philosophie dialectique matérialiste ; il l’a fait merveilleusement comme on n’aurait pu le faire mieux. Ce n’est pas la limitation de son don poétique, mais l’essence même du marxisme qui est cause que son poème n’a pu avoir les dimension spirituelles de la "Divine Comédie" ou du "Paradis Perdu". Le marxisme possède un élément mécanique très fort. S’il ne nie pas les valeurs spirituelles les plus élevées, il les amenuise en les interprétant comme des images, des reflets ou des fonctions de procès économiques matériels. On peut dire que Gorter a lutté de toutes ses forces pour créer, sur la base de sa foi, le matérialisme dialectique, une image de l’Univers et de l’Humanité souffrante et luttante, une image d’une tension aussi élevée que celles qui créèrent les plus grands parmi ceux qui le précédèrent et cela en vertu de leur croyance. Dans ce matérialisme il y avait énormément qui devait l’attirer fortement, lui le païen de nature ; dans tout cela il se baignait avec volupté."

Ce n’est pas la seule fois que Madame Rolland-Holst reprocha à Gorter ses sentiments anti-religieux. Ainsi donc cette personnalité entière et pure n’a pas créée d’"école" marxiste. Il n’a fait qu’enseigner aux travailleurs comment ils avaient à lutter, comme classe une et indivisible, pour l’avènement d’une société communiste, ordre nouveau de valeurs sociales et spirituelles, ne connaissant "ni dieu, ni maître".

A. SOEP

Notes :

[1Un littérateur hollandais connu surtout pour son roman social "Max Havelaar" où l’auteur dépeignait la poignante tragédie de la lente agonie des peuples des Indes, sous l’exaction des hommes d’affaires néerlandais. - Note du traducteur.

[2Un théoricien socialiste hollandais de la première heure. Appartint au parti social-démocrate hollandais jusqu’en 1933, moment auquel il suivit la minorité de gauche qui fonda le Parti Socialiste Indépendant (O.S.P.) dont il est resté un des militants. - Note du traducteur.




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