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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Les Jeunesses léninistes belges récidivent
{Bilan} n°11 - Septembre 1934
Article mis en ligne le 17 décembre 2016
dernière modification le 12 décembre 2016

par ArchivesAutonomies
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Les jeunes "léninistes" de Belgique nous ont envoyé une lettre que nous publions ci-dessous :

"Le numéro de 10 de votre revue Bilan, dans l’article intitulé "En marge du front unique", indique dans ses dernières lignes qu’"en France les centristes abdiquent leur liberté de critique, soulevant la protestation des bolcheviks-léninistes. Mais en Belgique ces derniers réaliseront un front unique (30 jeunes "léninistes", près de 150 jeunes centristes contre plus de 20 000 J.G.S.) qui se base sur l’interdiction fermement reconnue et stipulée, d’émettre des critiques réciproques".
Nous vous prions de remarquer que cette note est totalement inexacte. En effet, voici en entier le paragraphe du pacte qui concerne les critiques :

"Les trois organisations considèrent comme logique et élémentaire de prendre l’engagement d’honneur de faire trêve à leurs querelles et de cesser les attaques réciproques au cours de l’action commune, chaque organisation s’engage à ne rien tenter en vue de s’arracher mutuellement des membres. Toutefois, chaque organisation, en dehors de l’action commune, gardera son entière indépendance pour développer sa propre propagande doctrinale, il doit être entendu que pendant la durée du pacte les organisations condamneront les injures réciproques, même en dehors de l’action commune."

Et voici un autre paragraphe :

"... Organisation active de la défense de l’U.R.S.S. cet engagement n’excluant nullement la libre critique en dehors de l’action commune eu égard à la politique extérieure de l’U.R.S.S., de la part des J.G.S. et des jeunesses léninistes."
Dans ces conditions, la note de Bilan prend le caractère d’une véritable calomnie vis-à-vis de notre organisation. Nous pensons qu’il s’agit d’un malentendu de votre part, ou plutôt que vous aurez mal lu et interprété le pacte d’action commune.
Comme vous ne tiendrez pas, sans doute, à faire subsister cette erreur chez vos lecteurs, nous vous prions d’insérer notre lettre dans le prochain numéro de Bilan, l’extrait du pacte y compris."

Les jeunesses "léninistes" nous ont demandé d’insérer l’extrait du pacte pour prouver... ce que nous avions écrit. Nous disions "interdiction, fermement reconnue et stipulée d’émettre des critiques réciproques" et le pacte dit "engagement d’honneur de faire trêve à leurs querelles et de cesser les attaques réciproques au cours de l’action commune". Cette formule du pacte est calquée sur les propositions que firent les partis communistes en 1933 aux différents partis socialistes et qui a été reprise en Belgique aussi bien qu’en France. Contre cette formule, jeunes et adultes "léninistes" ont toujours protesté avec véhémence, du moins jusqu’au moment actuel.
Mais les jeunesses léninistes ne se trahissent pas et restent fidèles à ce petit jeu qui consiste à souligner non la partie du pacte où il est question des attaques réciproques, mais l’autre partie où est maintenue la liberté doctrinale, c’est-à-dire l’indépendance d’organisation des parties contractantes. Si nous nous étions occupés de cette clause - malheureusement l’esprit de prophétie nous manque - nous aurions dû prévoir qu’en quelques semaines la nouvelle culbute "léniniste" vers la IIe Internationale allait annuler, au moins en France, jusqu’à cette garantie (?).
Les jeunesses belges récidivent et protestent dans leur lettre contre leurs coreligionnaires politiques de France qui ont abandonné même l’indépendance de leur organisation et ont proclamé la discipline à la S.F.I.O., section de la IIe Internationale. Comme il n’est pas dans nos habitudes de brouiller des ménages, nous laisserons les jeunesses belges mener leur "lutte intransigeante" en toute tranquillité au sein d’une organisation internationale qui en France se relie à L. Blum et qui en Belgique qualifie de calomnie l’accusation d’avoir sacrifié la liberté de critique.
Nous nous étions bornés à constater les contradictions des bolcheviks-léninistes, mais si les jeunes voulaient (une fois n’est pas coutume) sortir du petit jeu des manœuvres et aborder la question de principe, ils s’apercevraient que la condition du succès du front unique réside dans la base sur laquelle il est établi. Et cette base ne peut être que l’organisation de classe du prolétariat : les syndicats, ses revendications immédiates qui excluent d’elles-mêmes la critique, car elles rassemblent sur le même front ouvriers socialistes et ouvriers communistes qui peuvent lutter fermement, car l’objectif du front commun est la défense de leurs intérêts de classe et non des positions de partis auxquels ils appartiennent.
Mais les jeunesses "léninistes" sont pour le front unique entre partis représentant des classes différentes, plus concrètement, ils sont pour un front unique à portée morale (dixit F. Godefroid, secrétaire des Jeunes Gardes Socialistes), où les socialistes imposent ce qu’ils veulent et où centristes et léninistes ne représentent presque rien. Les injures sont bannies durant l’action commune et même en dehors de cette action, mais il reste à chacun sa liberté doctrinale. En réalité, cela signifie que les Jeunes Gardes Socialistes peuvent parler de "casser l’échine aux communistes", sans que léninistes et centristes protestent, que les J.C. peuvent mener une campagne "doctrinale" contre Trotski sans qu’il y ait rupture du pacte pour causes "d’injures". La liberté doctrinale, l’interdiction des injures signifie donc le droit du plus fort à démolir le plus faible. En outre, probablement, les jeunes socialistes estiment qu’on appelle "injures" la lutte pour la mobilisation des syndicats, la possibilité de stigmatiser la direction réformiste de ceux-ci, la dénonciation du rôle infâme joué par les Jeunes Gardes Socialiste à Verviers lorsque, avec la police, ils s’opposèrent à la colère des ouvriers voulant châtier les traîtres. Et les léninistes acceptent cette clause - très naturellement puisqu’elle est conforme à leur politique - se liant ainsi aux social-démocrates en soulignant leur entière liberté doctrinale. Décidément les jeunesses léninistes ont peu de chance avec leur "mise au point".


Les notions de parti et de classe doivent être distinguées avec le plus grand soin. Les membres des syndicats "chrétiens" et libéraux d’Allemagne, d’Angleterre et d’autres pays, appartiennent indubitablement à la classe ouvrière. Les groupements ouvriers plus ou moins considérables qui se rangent encore à la suite de Scheidemann, de Gompers et consorts lui appartiennent aussi. Dans de telles conditions historiques, il est très possible que de nombreuses tendances réactionnaires se fassent jour dans la classe ouvrière. La tâche du communisme n’est pas de s’adapter à ces éléments arriérés de la classe ouvrière mais d’élever toute la classe ouvrière au niveau de l’avant-garde communiste. La confusion entre ces deux notions de "parti" et de "classe" peut conduire aux fautes et aux malentendus les plus graves. Il est, par exemple, évident que les Partis ouvriers devaient, en dépit des préjugés et de l’état d’esprit d’une portion de la classe ouvrière pendant la guerre impérialiste, s’insurger à tout prix contre ces préjugés, cet état d’esprit, au nom des intérêts historiques du prolétariat qui mettaient son Parti dans l’obligation de déclarer la guerre à la guerre.
C’est ainsi par exemple, qu’au début de la guerre impérialiste de 1914, les Partis socialistes de tous les pays, soutenant "leurs" bourgeoisies respectives, ne manquaient pas de justifier leur conduite en invoquant la volonté de la classe ouvrière. Ils oubliaient, ce faisant, que si même il en avait été ainsi, c’eût été plutôt la tâche du Parti prolétarien de réagir contre la mentalité ouvrière générale et de défendre envers et contre tous les intérêts historiques du prolétariat. C’est ainsi qu’au commencement du XXe siècle les mencheviks russes (qui se nommaient alors économistes) répudiaient la lutte ouverte contre le tsarisme parce que, disaient-ils, la classe ouvrière dans son ensemble n’était pas encore en état de comprendre la nécessité de la lutte politique.
C’est ainsi que les indépendants de droite en Allemagne ont justifié toujours leurs demi-mesures en disant qu’il fallait comprendre avant tout les désirs des masses, et ne comprenaient pas eux-mêmes que le Parti est destiné à marcher en avant des masses et à leur montrer le chemin.

( Thèses du IIe Congrès de l’I.C. )




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