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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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La prison de la faim - Une grève de mineurs hongrois
{Bilan} n°12 - Octobre 1934
Article mis en ligne le 17 décembre 2016
dernière modification le 12 décembre 2016

par ArchivesAutonomies
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Il y a quelque temps, la presse relatait que dans le puits de Pecs, à Funfkrenen (Hongrie), 950 mineurs s’étaient barricadés au fond de la mine en déclenchant une grève de la faim. Il s’agissait d’obtenir que leurs salaires soient reportés de 15 shellings par semaine à 17 shellings (100 à 132 fr. par semaine). Cette grève se prolongea pendant plus de cent heures et se termina par un compromis : les propriétaires, après intervention du gouvernement, s’engageant à améliorer un peu ces misérables salaires. Il nous reste maintenant à dégager la signification de ce mouvement de désespoir, de cette marche héroïque vers le suicide, que les mineurs du puits de Pecs avaient entrepris. La seule arme que leur misère terrible put trouver pour résister au capitalisme est leur propre destruction, ou la menace de celle-ci. Comme le bagnard courbé sous le fouet du bourreau et qui se révolte en choisissant ou la mort ou une atténuation de son supplice, les mineurs de Hongrie, prisonniers du joug terrible des classes dominantes, ont choisi la grève de la faim, le suicide, pour attirer "l’attention sur leur situation".
Seuls, atrocement seuls, sans espoir d’arriver à briser le régime qui fait d’eux des esclaves, les ouvriers de Hongrie qui instaurèrent en 1920 une république soviétique, sombrent aujourd’hui, comme les esclaves antiques impuissants à briser le joug romain, dans des entreprises sans issue. Que l’on se rende bien compte de la portée du geste des mineurs de Pecs. Ils ont vu leur pouvoir s’ériger dans l’après-guerre, subi une défaite terrible, connu les massacres de l’amiral Horthy, sans perdre cependant l’espoir de remonter le courant et de marcher à nouveau vers la révolution prolétarienne. D’ailleurs, la Russie n’existait-elle pas ? L’I.C. ne continuait-elle pas son action en Hongrie ? Mais vinrent les défaites de 1923, en Allemagne, en Bulgarie. L’U.R.S.S., d’autre part, glissa dans le camp des compétitions impérialistes, les P.C. dégénérèrent, les défaites ouvrières devinrent des fossés. Dès lors, que faire, vers où se tourner pour trouver un appui dans la lutte contre le sabre des seigneurs hongrois, le talon de fer de la dictature militaire ? Le prolétaire hongrois a pu constater que si la Russie se renforçait en tant qu’État, elle n’était plus une arme pour la lutte et il put voir, dans tous les pays environnants, les ouvriers écrasés aussi impitoyablement qu’il l’avait été lui-même, pendant que l’U.R.S.S. renforçait ses accords diplomatiques, allait de succès en succès sur le terrain international. Par conséquent, plus d’espoir pour lui qui paye non seulement l’existence du capitalisme hongrois, mais aussi l’intérêt des capitaux empruntés en Italie et ailleurs. Et les mineurs du puits de Pecs ont traduit ce désespoir sans nom par des faits. Puisque prisonniers du capitalisme et ne possédant aucune possibilité de lutte révolutionnaire, ils ne pouvaient qu’envisager l’emploi du moyen qui reste au prisonnier dans sa prison : la grève de la faim, c’est-à-dire l’alternative de la mort qui prive l’ennemi de sa proie ou une amélioration de l’existence. En somme, le prolétariat mondial dans son ensemble est aujourd’hui à la merci du capitalisme. Mais à la différence des ouvriers mineurs de Hongrie, il n’a plus la force - corrompu et désagrégé par centristes et socialistes - d’opposer une résistance égale à celle de ces mineurs qui vivent sous la terreur depuis l’écrasement de la Commune hongroise.
Que ceux qui ont la bouche plein de MOTS révolutionnaires, qui voient encore en la Russie un point d’appui pour la lutte du prolétariat, comprennent bien l’appel des mineurs du puits de Pecs : c’est parce que ceux-ci se sentent isolés, abandonnés, qu’ils perçoivent confusément que la seule issue est leur propre destruction qui peut-être pourra redonner à toute leur classe suffisamment de compréhension pour résister par ses propres moyens au suicide où l’accule le capitalisme.
L’enseignement le plus important de cette révolte de la faim réside ici dans le fait suivant : nous sommes arrivés à une période où la compression de la révolte des forces productives, l’acuité de la crise économique, rendraient nécessaires l’éclosion immédiate de la guerre impérialiste entraînant la destruction profonde du matériel humain que le capitalisme maintient sous sa domination dans des conditions d’exploitation atroces. Mais les conditions internationales pour la guerre n’existent pas encore immédiatement et la Hongrie, comme la plupart des pays vaincus de la dernière conflagration, subit cette contradiction, elle la subit plus encore que l’Allemagne ou l’Autriche qui, hautement industrialisées, ont plus de possibilités de résistance capitaliste. Cela se traduit par une misère plus noire des ouvriers et paysans hongrois qui ne pouvant trouver un exutoire dans la guerre, s’orientent vers un suicide immédiat qui, comme les secousses et les massacres de la guerre, doit ébranler la domination du capitalisme et permettre un renouveau de la bataille insurrectionnelle.
Que le geste des mineurs de Pecs se soit déroule dans l’indifférence générale des ouvriers du monde entier, témoigne seulement de l’état où se trouvent ces derniers. En tout cas, il faudra s’attendre à d’autres gestes analogues qui ne peuvent prendre une signification positive que s’ils se rencontrent avec une conscience de classe, une fraction de gauche, qui montre le chemin pour la libération sociale des prolétaires. Autrement, ils seront inévitablement écrasés par le cours menant à la guerre impérialiste. Que la grève de la faim des mineurs hongrois serve donc de sirène aux ouvriers des autres pays afin qu’ils se donnent les organismes indispensables pour échapper au massacre total, à leur propre anéantissement.




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