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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Le problème de la Sarre : Non ! Non ! Non !
{Bilan} n°12 - Octobre 1934
Article mis en ligne le 17 décembre 2016
dernière modification le 12 décembre 2016

par ArchivesAutonomies
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Cet article a pour but d’indiquer qu’il n’existe aucune solution prolétarienne, en dehors d’un mouvement révolutionnaire du prolétariat sarrois et international, au problème de la Sarre. Nous essayerons donc de démontrer ici que pour rester fidèles à leurs aspirations historiques les ouvriers sarrois doivent repousser catégoriquement les trois solutions que le Traité de Versailles leur présente et que le devoir des prolétaires dans tous les pays est d’appuyer cette position en renforçant leur lutte contre leur propre bourgeoisie.
Nous n’aurons que mépris et dédain pour tous les "praticiens" se réclamant du marxisme et de la lutte des masses qui, tout en qualifiant notre position de "stérile" ou de "schématique", ont toujours à leur disposition des mots d’ordre "clairs" et "précis", lesquels ne sont d’ailleurs que des images littéraires qu’ils se seront faites de la réalité, plutôt qu’un résultat de l’analyse des tendances de cette dernière.
Que ces gens appliquent donc leur marxisme de pacotille, qu’ils lancent à plein bras leurs mots d’ordre en s’accrochant à des contingences essentiellement capitalistes, qu’ils appellent les ouvriers de la Sarre à faire un "choix" entre les formes d’oppression et de domination de la bourgeoisie, pour nous, bien au delà de cette confusion nauséabonde, fidèles à la continuité indissoluble de la lutte prolétarienne, nous essayerons de prouver que la classe ouvrière, dans n’importe quelle circonstance, ne peut abandonner son sort à son ennemi mortel, ne peut se dissoudre dans la société capitaliste, ne peut accepter la réalité où son adversaire triomphe comme une forme favorable à sa lutte sans cimenter le pouvoir des classes dominantes avec sa chair, avec son sang.
Certes, nous n’ignorons pas que le cours mouvementé, contradictoire, du processus historique ― surtout dans la phase actuelle ― semble bousculer ironiquement notre conception. Ainsi en Autriche, la social-démocratie, force foncièrement bourgeoise, s’accole à la lutte armée des ouvriers ; en Espange, des autonomistes bourgeois tels Campanys, peuvent ériger une république qui puttera pendant quelques heures contre les forces de Lerroux ; et enfin dans la Sarre, les cathoiques mêmes mènent une campagne de concert avec le front commun centriste et socialiste pour le statu quo qui doit, paraît-il, préserver les libertés démocratiques.
Mais tous ces faits n’infirment pas notre appréciation : au contraire, ils la confirment.
Nous vivons une période où sous la pression conjuguée des centristes et socialistes le prolétariat mondial se dissout dans le bloc que chaque capitalisme veut constituer pour la prochaine guerre. Les sursauts révolutionnaires en Autriche, en Espagne, sont en réalité des tentatives spontanées de réaction prolétarienne pour faire survivre la classe, empêcher sa disparition. Que dans la tourmente des événements la social-démocratie, des libéraux bourgeois, des autonomistes "démocratiques", soient emportés, broyés par le choc entre les classes et finalement nettoyés de la scène politique, cela ne représente au fond qu’un incident propre à la vie du capitalisme, une solution contradictoire au problème du renforcement de son pouvoir qui veut que les forces sociales appelées à dissoudre le prolétariat, disparaissent en même temps que mûrissent les conditions pour l’attaque décisive du capitalisme.
C’est donc un principe d’une rigidité absolue que de dire : le prolétariat ne peut compter que sur ses forces, ses solutions, pour intervenir dans le cours des situations. S’abandonner aux agents de l’ennemi, accepter leurs positions, c’est non seulement la défaite inévitable, mais aussi le suicide, l’abandon volontaire et conscient entre les mains de l’ennemi.
Mais à concevoir la réalité non comme l’addition de deux facteurs en lutte permanente entre eux, non comme un conglomérat de deux zones correspondantes aux deux classes fondamentales de la société actuelle, mais comme unité où agissent les éléments sociaux, les forces productives de la nouvelle société et où domine encore la classe au pouvoir étouffant ces derniers, quelles sont les perspectives de la lutte révolutionnaire du prolétariat dans une époque de reflux, de désagrégation du front ouvrier, de triomphe impudent de la réaction la plus bestiale, la plus sanglante de la bourgeoisie ?
Faut-il accepter cette situation d’ensemble en y recherchant des points d’appui près de forces "moins" réactionnaires que d’autres ? Faut-il rechercher les fissures qui se feraient jour entre les différentes forces capitalistes ? En d’autres termes, faut-il accepter la réalité du capitalisme en la baptisant pompeusement de terrain favorable aux ouvriers, ou bien devons nous considérer que la tâche du prolétariat est de s’accrocher aux éléments de sa lutte, à tous les contrastes qui surgissent du
mécanisme économique, de la phase impérialiste du capitalisme, pour faire éclater la réalité présente et y substituer la réalité en gestation, celle du prolétariat ? Nous pensons que ce dernier doit s’opposer d’une façon permanente à la société dont il veut mener à terme les contradictions. Il opposera donc ses objectifs, sa réalité, aux objectifs et à la réalité du capitalisme. Ses possibilités de lutte grandiront en proportion de la dislocation de l’appareil coercitif et des forces de domination de l’État capitaliste et seront en conséquence de l’irruption brusque, sur la scène politique, des contrastes capitalistes. Mais inversement, quand la réalité capitaliste se renforce grâce aux défaites insurrectionnelles du prolétariat, ses possibilités de lutte diminueront, pour se loger potentiellement dans les sous-sols de la vie sociale. Mais malgré cela les positions fondamentales du prolétariat ne disparaissent pas. Elles deviennent aussi étrangères à la contingence défavorable que le sont alors les éléments substantiels pour la révolution prolétarienne. Le contenu idéologique de ce qui est dans ces conditions une abstraction se confine ainsi au sein des groupements d’avant-garde qui par leur travail d’analyse, d’investigation, de dissection, se relient aux éléments réels de la lutte prolétarienne, éléments de plus en plus étouffés sous la chape de plomb de la réaction capitaliste.
En s’inspirant de la considération suivante : l’action des masses, avec ou sans intensité, n’a aucun sens en soi, sa signification résulte de sa rencontre avec les solutions politiques découlant d’un programme historique dont l’avant-garde est l’incarnation même, les marxistes comprendront que des mouvements héroïques d’ouvriers puissent être réprimés sans qu’apparaissent des possibilités de vaincre et que d’autre part les noyaux révolutionnaires puissent se trouver isolés complètement au sein du prolétariat, bien qu’exprimant la substance politique nécessaire pour féconder son action.
Les communistes ne peuvent donc actuellement qu’essayer de relier le bilan historique qu’ils représentent et qui exclu tout retour vers des forces liquidées par les événements, telle la social-démocratie, aux contrastes sociaux économiques ― que les bases contradictoires du régime fécondent constamment ― en vue de contribuer à créer les conditions favorables à un renouveau de la lutte dont ils élaborent les bases de principe et au cours de laquelle ils miseront à nourrir l’action des masses en vue d’aboutir à la révolution communiste. Mais si la défaite internationale du prolétariat que nous vivons aujourd’hui signifiait aussi l’impossibilité de reconstituer le front prolétarien avant qu’interviennent "le fascisme et la guerre", faudrait-il alors accepter des solutions "intermédiaires", chercher des moments de "répit" pour les ouvriers acculés, en somme, faudrait-il réaliser des "concessions" ? À notre avis, non ! Accroché des pieds et des mains aux buts spécifiques de sa classe, une fois le prolétariat battu, le parti
d’avant-garde n’en continue pas moins à maintenir ses positions.
S’il abandonnait cette orientation, inévitablement il s’incorporerait au capitalisme, car il ne peut rester suspendu dans les airs à la recherche de positions n’étant plus celles du prolétariat et pas encore celles du capitalisme. Il s’ensuit donc que dans la mesure où la réalité prolétarienne se concentre dans les positions de groupes révolutionnaires, noyaux conscients d’une classe momentanément abattue, et non encore dans le débordement insurrectionnel des masses, celle-ci est vraiment représentée par la somme des principes que ces groupes et noyaux opposent au capitalisme et que demain ils jetteront comme des rails pour l’assaut révolutionnaire.
Il est certain qu’actuellement nous ne pouvons que propager des positions politiques sans que le prolétariat ait la possibilité de les appliquer. Cela ne signifie pas que nos positions soient erronées, mais bien qu’il est préalablement nécessaire de soustraire les masses aux influences capitalistes qui les dissolvent. La propagation de nos positions tend vers ce but et pour cela elle veut pousser à conséquence les contrastes sociaux et économiques encore perceptibles par les ouvriers. En cas où elle ne parviendrait pas ― comme c’est probable ― à réaliser cet objectif avant l’éclosion de la guerre, il faudrait y voir uniquement une conséquence de la prédominance des forces contre-révolutionnaires, en particulier de la fonction de l’État Soviétique au sein du mouvement ouvrier, sans omettre la confusion, la pornographie, la trahison qui caractérisent la situation des groupes ouvriers qui subsistent encore. Mais cependant, s’il existe une seule chance d’éviter les massacres d’une nouvelle guerre et de déclencher la lutte insurrectionnelle, elle réside dans le maintien strict des positions principielles du communisme que l’avant-garde serait parvenue à relier à des mouvements de lutte d’envergure.
Si donc actuellement, réformistes, centristes, bolcheviks-léninistes, nous reprochaient notre position "abstraite", nous ne pourrions que répondre en démontrant que notre position est devenue une abstraction dans la mesure où ils ont aidé le capitalisme à étouffer la révolution et la lutte spécifique du prolétariat, à faire de la révolution elle-même une abstraction.
Dans une période de reflux profond des masses, les positions de l’avant-garde divergent avec l’action de celles-ci d’autant plus que la défaite sera profonde et que les ouvriers tomberont sous la coupe des forces bourgeoises. Mais au lieu de suivre le courant, les communistes maintiennent leurs solutions, les opposent au capitalisme en toute circonstance, car si la capacité d’action révolutionnaire des masses est en "vacance", la lutte politique continue et au travers d’elle ils se relieront au processus de reconstitution et de victoire de leur classe, pouvant seulement résulter du cours des événements. Nous apposerons donc le drapeau de la révolution prolétarienne comme seule solution aux soubresauts et aux contrastes capitalistes et la dictature du prolétariat comme seule forme gouvernementale que les ouvriers puissent accepter.
Nous n’ignorons pas que les Don Quichotte ou autres Don X, friands de lutte "immédiate", de "vérité concrète", sauront avec beaucoup d’autorité et infiniment d’ironie (?) démontrer qu’il faut être "bordiguiste" pour ne pas s’accrocher à L. Blum et à ses amis de la IIe Internationale afin de pouvoir mener une lutte "véritable". À ces messieurs nous répondrons qu’ils sont libres de passer dans le camp de la contre-révolution, là où se trouvent déjà socialistes et centristes, en payant ainsi le prix du "travail pratique" qu’ils aspirent à réaliser. Mais alors, ils n’ont plus rien à voir avec la lutte révolutionnaire.
Il est donc entendu que dans la situation actuelle, la position marxiste ne consiste pas dans le "choix" entre éléments "moins" ou plus antagoniques au prolétariat, sous prétexte de défendre coûte que coûte ses conquêtes, mais bien dans la lutte pour le renversement du régime existant. D’ailleurs, le choix envisagé existe seulement dans l’imagination de ses partisans : sa signification politique est l’incorporation du prolétariat aux forces "démocratiques" du capitalisme. En effet, il est clair que lorsque le prolétariat est écrasé internationalement, c’est qu’il a perdu le choix d’affirmer immédiatement la seule voie qu’il puisse revendiquer : son insurrection. Et dès lors toutes les solutions de moindre mal servent l’un ou l’autre des clans impérialistes en présence. Aussi diront nous à propos de la Sarre, qu’à moins de considérer cette dernière comme détachée de l’ambiance où baignent les ouvriers du monde entier, il faut proclamer ouvertement, d’une part, qu’aucun choix différent de celui de la lutte pour la révolution prolétarienne ou de la soumission au capitalisme ne s’y pose, et d’autre part, que le sort de la Sarre se rattache à la lutte des ouvriers sarrois eux-mêmes se reliant à la lutte du prolétariat international.

* * * * *

Les centristes et les socialistes parviennent à prendre une attitude "concrète", très "réelle" envers le problème de la Sarre, dans l’unique mesure où ils servent les intérêts de l’impérialisme français opposé à l’impérialisme allemand. Cela nous permet immédiatement d’affirmer qu’aussi bien que l’on ne peut pas improviser une politique "réaliste" quand les faits prouvent la disparition du prolétariat de la scène historique, il est erroné de proclamer à tout bout de champ la nécessité, d’ailleurs parfaitement abstraite, d’exploiter les contrastes inter-impérialistes pour le développement d’une lutte prolétarienne qui n’existe pas et dont l’apparition verrait la disparition immédiate de ces contrastes, se retrouvant sur le front capitaliste contre le danger révolutionnaire.
Actuellement, bien poser le problème de la Sarre revient à affirmer que la solution prolétarienne surgie des contrastes sociaux, économiques et de la conjonction antagonique des différents impérialismes, s’est exprimée en 1920 lors de la grève générale dans tout le bassin, lors des événements révolutionnaires qui eurent lieu à l’époque de l’occupation de la Ruhr, dans toute l’Allemagne, comme dans la Sarre et qui exprimaient la nécessité de réaliser la révolution prolétarienne, seule solution pour le prolétariat allemand payant les frais du Traité de Versailles. L’avènement de Hitler, la vague de répression capitaliste dans le monde entier a brisé non seulement le cours historique suivi par les ouvriers allemands, mais aussi celui suivi par le prolétariat dans le monde entier. Et en Sarre, aucune solution autre que celle qui échoua en 1920 et 1923 ne peut être donnée : ou bien les ouvriers sarrois parviennent à donner un signal de lutte aux ouvriers allemands écrasés par le fascisme, aux travailleurs des autres pays, et une phase de renouveau du mouvement ouvrier se fait jour dans le bouleversement des situations, ou bien la Sarre devient la proie des convoitises impérialistes et les ouvriers sarrois des simples instruments de cette lutte.
Actuellement il semble bien qu’avec l’aide de la social-démocratie et du centrisme la situation en Sarre se caractérise de plus en plus profondément par la compétition entre la France et l’Allemagne sur le fond d’une incapacité des ouvriers sarrois à lutter pour leurs objectifs propres. Par la Sarre, l’Allemagne veut restituer à la Rhénanie son centre minier et industriel. Par contre, la France voudrait maintenir les mines sarroises en sa possession afin de compléter la Lorraine et se donner ainsi une base industrielle importante, fût-ce au travers du statu quo de la Sarre. Les trois possibilités offertes par l’article 49 du Traité de Versailles : le rattachement à l’Allemagne, à la France et le statu quo, sont donc des éléments d’une situation capitaliste où le prolétariat n’a aucun choix à faire, si ce n’est repousser par trois "non" trois systèmes d’oppression.
Mais le prolétariat de la Sarre subit le sort des ouvriers de tous les pays : s’il est incapable de lutter actuellement pour ses buts historiques, cela ne veut nullement dire qu’il a le devoir de choisir une incorporation aux luttes du capitalisme, mais son devoir est de rester lui-même, et de se retrancher derrière ses revendications immédiates et ses buts spécifiques. Mais, nous objecterons les "praticiens", ne vaut-il pas mieux lutter pour maintenir un régime politique qui permet la survivance des organisations prolétariennes, plutôt que de permettre un rattachement à l’Allemagne fasciste, ce qui signifierait leur destruction ? Évidemment, le statu quo, dont les partisans par une singulière pudeur n’osent dire qu’il s’agit, en fait, d’une vassalisation de la Sarre à la France, laisserait subsister les organisations ouvrières, mais à la seule condition qu’elles se transforment en des instruments de l’impérialisme français.
L’ouvrier le plus inconscient, entre la perspective de voir ses organisations de classe incorporées aux buts de rapine d’un impérialisme donné et l’autre perspective de refuser à envisager n’importe quelle solution gouvernementale du capitalisme, pour ne voir qu’un seul objectif : la lutte pour la dictature du prolétariat, n’hésitera pas longtemps. Face au plébiscite capitaliste de la Sarre, l’appel aux ouvriers pour la dictature prolétarienne, donc le refus catégorique de choisir entre les solutions de la bourgeoisie française et allemande, et la mobilisation des masses pour la lutte révolutionnaire, voilà les armes dont disposent les ouvriers sarrois pour aider leurs frères d’Allemagne écrasés par le fascisme et réveiller le prolétariat mondial.
Toute autre solution ― comme nous verrons d’ailleurs plus loin ― toute participation au plébiscite en vue d’un "moindre mal" capitaliste, attise le courant chauvin que le capitalisme allemand détermine parmi le prolétariat autour de la Sarre et étouffe la lutte révolutionnaire. Par contre, l’appel à la fidélité aux buts de la classe opprimée, le maintien des formulations de classe du prolétariat, permet aux ouvriers sarrois de poser les premiers pas ― au delà de toutes les diversions chauvines ― d’une lutte révolutionnaire en Allemagne et en France.
Mais il existe encore un autre subterfuge des partisans centristes et socialistes de la participation au plébiscite en vue d’un "moindre mal". Les prolétaires sarrois doivent voter pour le statu quo au nom de l’auto-détermination des peuples, afin de rester un "peuple allemand" mais qui soit "libre". Chacun sait évidemment ce que signifie le statu quo. En fait, c’est le rattachement à la France (au travers de la gestion par la S.D.N., surtout grâce au régime douanier français en vigueur et au contrôle sur les mines et l’industrie sarroises par des compagnies françaises), c’est-à-dire l’incorporation au bassin de la Lorraine. Par conséquent, nous n’insisterons plus sur cet aspect du problème. Mais ce qui est certes très intéressant c’est le principe d’auto-détermination des ouvriers de la Sarre, brandit même par l’impérialisme français, dont le représentant à Genève, feu Barthou, n’a pas manqué de réclamer des garanties afin que la consultation populaire de janvier 1935 soit faite sans contrainte. Ainsi, centristes, socialistes en accord avec Barthou, proclament l’inutilité de poser au prolétariat des objectifs spécifiques, mettent en évidence la menace hitlérienne, seul danger pour la "paix du monde", mais proclament la possibilité pour le prolétariat de se donner "librement" en vertu de "l’auto-détermination des peuples" un régime politique favorable à sa lutte. Lutter pour des objectifs révolutionnaires, le prolétariat sarrois ne le peut, mais se donner "librement" un régime favorable à cette lutte est possible. Voilà dans quelles bêtises, dans quel crétinisme obscur tombent les confusionnistes. Mais derrière ce galimatias "libre" se dissimule la réalité qui est le front unique des centristes, socialistes et de l’impérialisme français, afin de donner au prolétariat sarrois une opinion capitaliste déterminée. Ainsi, à Paris pourront venir palabrer pour le statu quo en Sarre, Max Braunn, des princes catholiques allemands, à côté de représentants de la S.F.I.O. et du P.C., au nom de la "libre détermination" du peuple sarrois. Puisque les ouvriers sarrois sont incapables de faire entendre leur voix révolutionnaire, le capitalisme français d’une part, allemand de l’autre, lui fabriquent sa conception.
Disons donc ouvertement qu’aucun parallèle n’est possible entre le cas de la Sarre où il s’agit de choisir entre deux impérialismes et des régions où selon l’interprétation qu’en avait donné le IIe Congrès de l’I.C., l’appui à des mouvements d’auto-détermination était subordonné à la lutte que ces mouvements auraient mené contre l’impérialisme et aux possibilités qu’ils auraient laissé aux communistes de mener une lutte strictement indépendante pour les intérêts historiques du prolétariat. Nous comptons d’ailleurs prochainement aborder l’étude de ce problème, particulièrement clarifié par les événements de l’après-guerre.
Pour ce qui est, par conséquent, de la Sarre, sa séparation de l’Allemagne fit évidemment partie du butin de guerre réalisé par la France, mais le régime spécial qui y fut instauré : la commission de gouvernement contrôlée par la S.D.N., fut uniquement fonction de l’écrasement de la menace révolutionnaire. La France aurait pu réclamer à Versailles ― comme elle le fît d’ailleurs ― le bassin de la Sarre détaché de son territoire en 1815 par le Traité de Vienne. Mais elle comprit rapidement que cette exigence aurait accéléré le cours révolutionnaire dans toute l’Allemagne, par là même menacé la France et rendu intenable la position de la social-démocratie allemande qui, avec ses Noske, ses Scheidemann, représentait alors le principal bastion de la contre-révolution. Par contre, en 1923  [1], l’impérialisme français prit l’initiative de l’occupation de la Ruhr en, misant sur un développement du courant nationaliste en Allemagne qui aurait étouffé l’envolée insurrectionnelle des masses et stimulé le chauvinisme français.
Après la défaite des ouvriers allemands en 1923, défaite se répercutant en Sarre, le conflit inter-impérialiste pour la possession du bassin s’est graduellement développé pour atteindre sa pleine expansion après la victoire de Hitler. Aujourd’hui donc "auto-détermination de la Sarre" ne peut avoir un sens que s’il s’agit d’une lutte simultanée contre les deux impérialismes qui se disputent le pays, et qui ne peut être le fait que du prolétariat seul. Mais alors, au lien d’employer des expressions qui prennent un sens réactionnaire dans la situation actuelle, qui permettent à l’Allemagne de s’appuyer sur des couches ouvrières en Sarre, pour lutter contre "l’impérialisme français", ou inversement à ce dernier d’entraîner par le canal des centristes et socialistes les prolétaires dans une lutte contre "le fascisme hitlérien", il vaut mieux dire qu’"auto-détermination du peuple sarrois" représente une détermination au profit de l’impérialisme à laquelle le prolétariat doit opposer sa lutte pour la révolution prolétarienne.
Actuellement, en Sarre, il n’y a donc aucun problème d’"auto-détermination de peuple", mais uniquement une compétition inter-impérialiste entre la France et l’Allemagne dont le prolétariat, par sa faiblesse, est la proie.
Les rapports officiels émanant de la commission de gouvernement  [2]
qui régît la Sarre au nom de la S.D.N. expriment bien cette particularité des situations. De ceux-ci se dégage clairement la préoccupation suivante : "appuyer" le mouvement ouvrier sarrois relié à la France pour l’utiliser contre l’Allemagne. Notons en passant que cette commission adopta le 31 mai 1933, donc après la victoire de Hitler, une ordonnance qui eut pour but "d’assurer à ces syndicats [sarrois] la conservation et la libre disposition des biens constitués par les cotisations versées par leurs membres au cours des années précédentes". En outre, cette commission adopta des dispositions afin d’aider matériellement les organisations syndicales sarroises qu’elle transforma d’ailleurs en Centrales autonomes, protégées par la loi contre les "organisations à caractère politique exerçant une activité incompatible avec l’état de droit créé dans le territoire de la Sarre", c’est-à-dire contre le "Deutsche Front" hitlérien qui groupe sous la bannière du capitalisme allemand des couches d’ouvriers voyant dans la domination française la cause unique de leur misère.
En somme, la victoire hitlérienne, au lieu d’apporter dees éléments pour la lutte prolétarienne en Sarre a permis au capitalisme international de déplacer le front de la lutte des classes en compétition inter-impérialiste où disparaissent complètement les ouvriers.
Les centristes et les socialistes, en plein accord avec la commission du gouvernement, appellent désormais les prolétaires sarrois à se concentrer pour la bataille "antifasciste", à remettre ― comme le prolétariat autrichien ― son sort, celui de ses organisations de classe, entre les mains de l’impérialisme "démocratique" français. Et cependant cette position revient à créer les conditions qui permettent également aux forces du capitalisme d’abattre les institutions ouvrières. En effet, il existe entre organismes ouvriers et capitalisme une opposition organique, bien que ceux-ci puissent devenir des armes dirigées par le réformisme et le centrisme contre le prolétariat. Mais il n’en est pas moins vrai que, même dans ce cas, il arrive un moment où les contradictions inter-capitalistes d’une part, entre fractions d’une même bourgeoisie d’autre part, obligent la classe dominante à écarter toute structure de classe autour de laquelle le prolétariat pourrait se concentrer en chassant les traîtres qui le dirigent. C’est la raison pour laquelle le capitalisme français permit le massacre des ouvriers autrichiens, la destruction de leurs organisations de classe, jalon nécessaire pour la préparation de la guerre. Demain, la Commission du Gouvernement de la Sarre n’hésitera pas à prendre des mesures de destruction envers le prolétariat sarrois que l’on désagrège aujourd’hui, en vue de la préparation d’un conflit impérialiste dont l’éclosion demande la suppression de toute aspérité. Il est donc clair que choisir entre la démocratie et le fascisme c’est également
choisir la destruction certaine des organismes prolétariens : ces deux formes de domination capitaliste devant aboutir à incorporer le prolétariat pour la guerre impérialiste qui se prépare. En outre, en Sarre, ce choix représente ou l’appui au "Deutsche Front" ou l’appui à la Commission de gouvernement qui défend les intérêts français. En tout cas, il exclut une solution spécifiquement prolétarienne, divise les ouvriers en clans s’opposant sur le front impérialiste, jette les uns dans un chauvinisme allemand qui confond la fin du contrôle des industries sarroises par les français et le rattachement à l’Allemagne avec la fin de leur misère ; lie les autres à la France qui les "défendra" contre le fascisme, comme les attaques du gouvernement de Doumergue contre les ouvriers français le prouvent admirablement bien.
En définitive, si la réalisation de la réponse prolétarienne au problème de la Sarre est fonction de l’action de classe des ouvriers et du cours révolutionnaire mondial, sa solution capitaliste, quelle qu’elle soit, est fonction du cours menant à la guerre. Bien qu’ayant devant une situation nettement défavorable, les ouvriers sarrois ne pourront cependant que miser sur un bouleversement de celle-ci. C’est pourquoi ils participeront au plébiscite du 13 janvier 1935 en opposant la dictature du prolétariat aux trois formes gouvernementales que leur proposera le capitalisme. Les trois "non" du prolétariat sarrois doivent devenir la base d’une action pour un seul "oui" : là est la voie révolutionnaire.
En tant que manifestation capitaliste, le plébiscite résulte de la non maturité de la conjoncture pour déclencher immédiatement la guerre. Mais certainement son résultat ne peut qu’être un facteur de maturation de celle-ci. En effet, la France s’est finalement résolue à proposer le plébiscite pour le 13 janvier, afin d’éviter des conflits sérieux avec l’Allemagne qui, en Sarre, pourrait aboutir aux mêmes résultats qu’en Autriche.
La France aurait pu évoquer l’agitation hitlérienne pour différer le plébiscite, mais la pression de l’Angleterre aidant, elle a comprit la nécessité de faire des concessions prudentes et équivoques à une Allemagne encore non préparée pour la guerre et où le danger révolutionnaire pourrait réapparaître à la faveur de heurts extérieurs amenant sa débâcle prématurée. Le plébiscite, par contre, permet à l’Allemagne de courir sa chance légalement en excluant jusque là tout heurt trop violent.
De toute façon, si la Sarre redevient allemande, elle reste néanmoins un "casus belli" avec la France dont le représentant à Genève, Barthou n’a pas manqué d’évoquer les "frais d’exploitation" et les capitaux investis, que l’Allemagne devrait rembourser dans cette éventualité.
Le statu quoi accélérerait les frictions entre la France et le Reich sans permettre à ce dernier de violer un "état de droit" avant une maturation des conditions pour la guerre. La France mise sur le statu quo
comme seule forme pouvant préserver ses intérêts dans une région allemande où elle exaltera un sentiment "national-démocratique-indépendant" qui étouffera les intérêts de classe des exploités. En vue de l’obtention du
statu quo, l’impérialisme français travaille déjà pour renforcer en Sarre les forces répressives par l’adjonction d’éléments "neutres" ou mercenaires ressortissants de pays étrangers. Ce sont ces forces qui mâteront le prolétariat en cas de victoire française, comme elle tiendront en respect les hitlériens sarrois.
Statu quo ou Sarre allemande, peu importe. L’un et l’autre hâteront la guerre, se relieront aux éléments antagoniques autour desquels gravitent déjà les compétitions impérialistes, rapprocheront le déclenchement du conflit.
Le prolétariat sarrois et international ne remettront pas leur destin aux luttes entre brigands impérialistes. Face à la meute déchaînée, ils ne pourront que proclamer leur volonté historique de planter le drapeau de leur pouvoir, leur dictature, sur une société que le capitalisme mène à l’abîme.

Notes :

[1Dans l’original : "1928".

[2Celle-ci est nommée par le Conseil de la S.D.N. et se compose d’un français, d’un sarrois et de trois membres ressortissants de trois autres pays que la France et l’Allemagne. Cette commission détient tous les pouvoirs détenus auparavant par le Reich, la Prusse, la Bavière et est responsable devant la S.D.N.




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