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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Parti - Internationale - État / V : L’État démocratique
{Bilan} n°12 - Octobre 1934
Article mis en ligne le 17 décembre 2016

par ArchivesAutonomies
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La théorie matérialiste de l’histoire quand elle établit l’inexistence et l’impossibilité de voir apparaître un État démocratique réel, ne se borne évidemment pas à démontrer l’erreur des conceptions historiques qui l’ont précédée en invoquant le fait que jamais pareil État n’existât : la critique marxiste va bien plus loin ; elle renverse les fondements des théories libérales et démocratiques, en démolit la substance et prouve que les rails sur lesquels s’effectue l’évolution historique ne se trouvent nullement dans le choc des idées, des volontés, ou des consultations électorales, mais bien dans la lutte que se font entre elles les différentes classes de la société, cette lutte étant elle-même conditionnée par l’évolution de la technique de production.
Aussi dans la critique de l’État démocratique, qui relève des fondements mêmes de la doctrine marxiste, la pensée prolétarienne ne peut féconder une position qui se situerait à l’extrême gauche des théories libérales ou démocratiques, mais doit comporter la négation radicale de la construction démocratique dans son ensemble. En outre, résultant d’une progression historique qui le pousse au pouvoir, en niant l’État démocratique existant, le prolétariat ne pourra prendre pour base de sa concentration des positions démocratiques, même si ces dernières sont devenues désuètes et sont repoussées par la classe qui s’en était servie pour accéder à la direction de la société. Sur la scène historique il n’y a pas de place pour des compétitions oratoires : le jeu consistant à reprendre des revendications qui appartinrent à l’ennemi et que ce dernier se trouve forcé d’abandonner, ne représente donc guère une condition favorable au succès de la classe ouvrière. Nous n’arriverons jamais à établir les lois qui régissent les institutions sociales en général, et les institutions étatiques en particulier, en nous basant sur les principes qui furent établis lors de l’apparition de ces dernières ou sur les modalités de leur fonctionnement. Pour comprendre la vie d’un État il nous faudra déterminer les conditions historiques dans lesquelles il fut fondé et d’où surgit la classe qui lui donna vie. Ainsi il nous sera possible de constater qu’il n’y a aucune contradiction dans le processus historique et que le capitalisme peut parfaitement rester au pouvoir, même s’il a recours à des formes étatiques différentes, comme par exemple, l’État fasciste et l’État démocratique. Une lutte révolutionnaire ne pouvant être dirigée contre un État, extrait de son milieu social, mais contre la classe qui l’a forgé et au service de laquelle il se trouve, aucune possibilité n’existe de confondre la théorie marxiste de la dictature du prolétariat avec les autres théories dictatoriales et anti-démocratiques. Enfin chaque classe protagoniste d’une époque déterminée de l’histoire ne peut agir qu’à la condition d’être pourvue d’un programme spécifique dont la réalisation ne peut jamais être reliée à ses formes ou des institutions appartenant à l’ennemi. Dans la trajectoire d’une classe au pouvoir, un moment arrive où elle ne peut plus rester fidèle aux engagements pris lors de son apparition et de sa victoire, et le capitalisme, par exemple, ne peut plus maintenir sa domination au travers de l’État démocratique. Mais à ce moment la collision sociale ne se produit pas entre l’idéologie démocratique et le renégat que deviendrait le capitalisme, mais se détermine entre la bourgeoisie et le prolétariat, la force fécondée par le développement productif, laquelle force va se trouver devant l’alternative de la conquête du pouvoir ou de son écrasement par l’ennemi ne voulant abandonner ses privilèges. Si le prolétariat se résignait à se cantonner dans l’idéologie démocratique, il ne ferait que se relier aux mêmes éléments qui après avoir permis l’épanouissement de la bourgeoisie se seraient métamorphosés en une nouvelle organisation anti-démocratique, mais toujours capitaliste. S’il veut triompher, le prolétariat ne peut qu’avancer son programme. Si les contingences ne lui sont pas favorables momentanément, la seule condition de son succès ultérieur sera de rester fidèle à lui-même, car son rattachement aux positions qui furent celles de son ennemi, à coup sûr, le castrerait en tant que fécondateur de la nouvelle société, et il deviendrait la proie des mouvements fascistes hurlant qu’il faut sonner le glas non de la société capitaliste, mais de l’État démocratique.
Tout le travail théorique de Marx, Engels et Lénine, aussi bien que les sanglantes expériences des ouvriers pour atteindre une capacité et une conscience d’affirmer leurs revendications historiques, n’empêchent nullement que la plus grande confusion règne encore au sujet de la notion de l’État démocratique. Dans le morcellement actuel du prolétariat payant la rançon cruelle de son incapacité à faire de la guerre de 1914-18 et de la révolution russe le prologue de la révolution mondiale, parmi les décombres qui obstruent le travail des communistes, il est devenu impossible d’émettre des formulations qui nous paraissent élémentaires, parce que jaillissant des terribles cataclysmes où le prolétariat a laissé des milliers, si ce n’est des millions de victimes. Les défaites ouvrières ont amassé tellement de ruines qu’il ne paraît possible d’échapper à l’isolement qu’à la seule condition de piétiner dans les ténèbres ; maintenir aujourd’hui une fidélité aux conceptions prolétariennes, c’est se condamner à un pénible travail, sans portée immédiate, et assister impuissant aux cris des redresseurs de partis, des fondateurs d’avortons de partis ou d’internationales, redresseurs et fondateurs qui se voient rejoints par les traîtres à qui ils reprochaient auparavant de ne pas avoir compris que pour lutter pour la révolution communiste il faut s’appuyer sur la révolution démocratique. Et oui ! Encore une fois, nos maîtres sont vénérés par traîtres et "redresseurs" qui déposeront sur eux la tiare pour en faire des saints qui, contrairement aux divinités qui promettent le paradis dans l’au-delà, nous indiqueraient le salut dans un bond en arrière, nous permettant de reprendre les programmes démocratiques apparus lors des révolutions bourgeoises. Marx en 1848 et postérieurement, Lénine en 1917 et ultérieurement, n’avaient-ils pas engagé le prolétariat à lutter pour telle ou telle force libérale, radicale ou démocratique ? N’est-ce pas là une preuve qu’on honore, qu’on vénère, qu’on sanctifie ces maîtres, lorsqu’on reprend leurs positions contingentes.
Mais par ce subterfuge, on ébranle les fondements mêmes de la théorie marxiste, car sournoisement on fera croire qu’aujourd’hui quand se pose devant les masses le problème suivant : prendre le pouvoir ou être écrasé, quand l’histoire arrive à la croisée des chemins et que les classes fondamentales et leur lutte pour la direction de la société décident des événements, après que le prolétariat a donné la vie des siens pour sa libération, on voudrait accréditer la conception que ce ne serait plus la lutte de classe qui déciderait, mais la lutte pour ou contre l’État démocratique. Et les antimarxistes, les sectaires, seront ceux qui, comme nous, s’obstinent à affirmer que les mêmes forces ou positions politiques qui pouvaient avoir une valeur progressive passagère en 1848 ou en 1917, se sont démontrées, par après, des forces de tout premier ordre de la contre-révolution, au moment où l’évolution productive et politique ont posé un dilemme sans équivoque et opposé désormais les classes essentielles dans une lutte qui ne connaîtra d’issue définitive que dans l’écrasement du capitalisme, ou qui évoluera de catastrophe en catastrophe si le prolétariat ne comprend pas que c’est lui avec son programme seul qui pourra construire la nouvelle société.
Les deux termes : État et démocratie, s’opposent radicalement entre eux. En effet, les prémisses historiques qui rendent nécessaires la construction d’un État annulent toute possibilité d’un fonctionnement démocratique et, inversement, un mécanisme démocratique ne peut être actionné qu’en cas où n’existe pas d’État. Nous ne prenons évidemment pas ici la signification étymologique ou historique de ces deux formulations, mais la valeur que ces deux expressions ont fini par recevoir actuellement. On entend, par la formulation : "État démocratique" la construction et la vie d’un État qui serait soumis aux suggestions et aux volontés de la majorité des électeurs. Mais cette conception déformée de la réalité ne fait que refléter la confusion existante dans le mouvement communiste, car il est impossible d’établir une liaison entre un organisme : l’État, qui se base - et à pour but - la coercition, et un mécanisme de son fonctionnement, s’inspirant d’un critère opposé, à savoir exprimer la volonté des assujettis aux organes étatiques. En ramenant le problème à ses fondements, nous comprendrons aussi pourquoi cette notion contradictoire d’État démocratique a été le produit des situations, car il est erroné de croire que la critique marxiste se borne à y voir une simple machination trompeuse inventée dans le but de masquer la domination de la classe ennemie.
Sur le terrain de l’évolution productrice, nous assistons, dans chaque période historique, à une croissance de l’emprise de l’homme sur les forces de la nature qui a pour effet une extension parallèle des minorités pouvant bénéficier de la progression constante des forces et de la masse de la production. Les frontières délimitant la zone de la classe exploiteuse et maîtresse, s’élargissent toujours jusqu’à comprendre un nombre plus élevé de participants au butin économique, mais ces frontières restent fermées à une modification progressive de la base de la société, en sa nouvelle forme supérieure, et c’est uniquement la violence révolutionnaire qui pourra déterminer un changement dans l’organisation sociale. La caste, des sociétés esclavagistes, sera moins nombreuse que les stratifications sociales composant les monarchies du moyen-âge et ces dernières seront remplacées par la nouvelle classe capitaliste, constituée par le nombre accru des éléments qui peuvent disposer des moyens de production devenus de plus en plus accessibles aux individualités économiques. Mais l’évolution productive et sa marche extensive, entraînant une progression constante de l’homme qui trouve, dans le développement économique, les prémisses pour passer de l’état de simple assujetti aux forces de la nature, à la phase supérieure de "producteur", est contrecarrée par un autre cours qui laisse une seule minorité à la tête de la société. En effet, la masse des produits n’étant pas assez vaste pour que tous les composants de la société puissent en bénéficier d’une part suffisante pour satisfaire leurs besoins, la minorité sera donc celle qui contrôlera, les moyens de production.
Les conceptions libérales et démocratiques peuvent donc s’appuyer sur la progression des moyens de production pour justifier une évolution continue qui apporterait inévitablement une suppression des inégalités sociales. Seulement, puisque leur démonstration a pour but de prouver le bien fondé d’une organisation sociale donnée, au lieu de considérer - comme le fait la théorie marxiste - que le centre moteur de l’évolution historique se trouve justement dans le développement de la technique de production, elle aboutira à un déplacement du problème qui cherchera à prouver que les situations obéissent à d’autres lois et dépendent surtout de la perméabilité des organismes étatiques représentés d’électeurs. Car si l’on se basait sur l’évolution productive, il faudrait ouvertement affirmer que l’on n’assiste pas à une succession ininterrompue d’organisations sociales s’ouvrant aux masses, et au terme de laquelle se trouverait enfin la suppression des inégalités sociales. Par contre, il faudrait admettre que la seule succession qui puisse se vérifier est celle des classes au pouvoir, et que si une progression existe elle consiste uniquement dans le fait que le privilège peut contenir un nombre supérieur d’exploiteurs, alors qu’en correspondance, sous l’effet de la loi de la reproduction humaine, s’élargit aussi - et sur la base d’un rythme beaucoup plus intense - le nombre d’exploités ne pouvant atteindre la qualité et la position sociale du producteur. Si les théories libérales et démocratiques peuvent trouver un semblant de justification historique, c’est parce qu’une progression existe dans la technique de la production. Mais la reconnaissance de ce critère, pour la compréhension des événements conduirait directement à annuler la justification de la société capitaliste non plus érigée en dogme immuable, fonction de la volonté de ses composants, mais simplement dépendant d’un certain degré de développement des forces de production et du privilège qui y correspond.
Dans sa signification courante nous assistons donc à une marche que nous pourrions appeler de "démocratisation", mais elle se borne uniquement et exclusivement à la zone comprenant les exploiteurs et n’entame en rien la base de toutes les sociétés fondées sur la division en classes antagoniques.
Mais même cette extension numérique des classes exploiteuses, ne signifie pas qu’en leur sein le mécanisme démocratique déterminera la hiérarchie économique et politique et que le consentement des membres de la classe établira l’échelle des différentes formations dirigeantes. Tout comme pour l’ensemble de la société, au sein de la classe exploiteuse c’est en définitive la position occupée par rapport au mécanisme productif qui fera que le plus fort façonnera, suivant ses intérêts, le cadre de l’organisation sociale. Le mécanisme démocratique n’aura de valeur qu’uniquement dans un sens formel : toutes les individualités de la société pourront accéder à une certaine puissance économique, mais alors il faut acquérir les positions concrètes permettant l’ascension et cela n’est évidemment possible qu’à la condition de détenir les leviers de commande indispensables. L’organisation sociale n’étant pas une simple hiérarchie militaire, mais un processus vivant et continu devant chercher le stimulant à son fonctionnement dans un horizon économique, il est indispensable de présenter une perspective de position supérieure à atteindre pour faire épanouir la vie de la société dans son ensemble. Aussi le mécanisme démocratique n’est pas un simple masque du privilège social, mais représente un ressort pouvant mettre en branle tout l’édifice social. Il n’a d’autre fonction que celle de déterminer une vision d’amélioration possible parmi les membres de la société : le mouvement réel étant commandé par la hiérarchie des positions détenues dans le mécanisme productif.
L’État démocratique se présente donc comme composé organiquement de deux éléments, dont l’un - l’essentiel - est représenté par un instrument de coercition, l’autre - le procédé de son fonctionnement - fait entrevoir aux composants de la société et de la classe la possibilité d’atteindre un stade supérieur sans toutefois leur donner les conditions réelles pour y arriver.

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En dehors des temps modernes que l’on présente en général comme étant l’ère de l’État démocratique, nous trouvons surtout ce dernier en Grèce, particulièrement à Athènes, et, au Moyen-Âge, dans la République Florentine. Mais dans ces deux cas, nous voyons clairement que ces États démocratiques se fondent sur la séparation brutale et l’exclusion légale d’une partie des classes composant la société de ces époques. En effet, à Athènes, seuls les hommes libres sont considérés citoyens et la démocratie fonctionne sur la base de l’exploitation éhontée des esclaves. A Florence, la république est établie sur la base du bannissement des arts considérés comme inférieurs de toutes les fonctions sociales. Ces derniers sont d’ailleurs la base de la procréation du surtravail permettant l’exploitation des classes maîtresses de la République. Dans les deux cas nous assistons à la construction d’une cloison étanche fermant les frontières de la classe dirigeante à laquelle n’auront aucune possibilité d’accès les éléments des autres classes opprimées. C’est ce qui fera dire à Hegel que la république grecque fut établie sur le principe de "la liberté d’un seul" voulant indiquer ainsi qu’aucune possibilité n’existait pour les esclaves de briser les chaînes qui les damnaient à vivre comme des bêtes de somme. Dans la république Florentine, la nature de cet État démocratique apparaît si clairement que les couches de travailleurs de l’époque se dirigent vers l’appui à la monarchie des Médicis pour se libérer de l’oppression des couches maîtresses de la République. D’autre part lors de la révolte des Ciompi de Florence nous constatons l’apparition de revendications qui n’embrassent pas les intérêts des véritables exploités de l’époque, qui restent toujours bannis de la République, mais qui tendent simplement à un dépassement intérieur de l’influence des arts composants cet État démocratique.
Ainsi qu’Engels le disait, l’État grec présente des conditions de pureté permettant de saisir la signification et le rôle de cette institution. C’est avec l’apparition de l’État que nous assistons aussi à la construction d’une théorie de l’État qui fournit d’ailleurs encore aujourd’hui matière aux élucubrations des théoriciens démocratiques et libéraux. Nous avons déjà indiqué en quoi consistait cet État démocratique dont les esclaves formaient la base sur laquelle s’exerçait la domination des exploiteurs. Il nous est donc facile de comprendre que toute la théorie d’Aristote se bornant à considérer l’État en soi et non l’État en tant qu’instrument au service d’une classe donnée est le produit de certaines conditions historiques. La théorie de l’État entité en soi, que nous transmirent les philosophes grecs épuise le sujet et rien d’essentiel n’y aura été ajouté. Mais tout comme la république athénienne était isolée de l’écrasante majorité de la population, cette théorie de l’État isole également ce dernier du milieu de classe et de la situation qui l’engendrent. La critique marxiste ne peut donc que remettre cette théorie sur une base réelle prouvant ainsi que les conclusions d’Aristote qui permettent la construction d’une harmonie sociale, peuvent bien arriver à une distribution démocratique des fonctions, mais à la condition de définir la société comme composée seulement d’hommes libres, à l’exclusion de la majorité des esclaves.
Pour ce qui est des temps modernes, il faut commencer par établir que la notion de l’État démocratique ne résulte nullement des théories des Encyclopédistes. Suivant Rousseau, la république démocratique ne peut correspondre qu’à "un peuple de dieux" : les différenciations sociales et intellectuelles inclues dans la réalité, obligeant de construire l’État sur la base de la hiérarchie, des valeurs existantes. La théorie de Rousseau, Le Contrat Social, comporte, en effet, non l’abdication ou la renonciation des pouvoirs de la part de ceux qui les détiennent, mais l’abandon nécessaire d’une fraction de liberté de chacun des composants de la société afin de permettre la vie et le fonctionnement de l’État. Il est évident qu’en sortant des termes indéterminés où se mouvaient les Encyclopédistes, nous comprendront facilement que le sacrifice d’une fraction de liberté qui devait être spontanément offerte n’était en définitive que la justification idéologique de la domination des exploiteurs à qui l’on faisait cession du droit de gouverner la société. L’État démocratique moderne ne trouve pas sa genèse dans les élucubrations des théoriciens démocratiques et libéraux, mais dans les événements qui accompagnent l’ascension du capitalisme au pouvoir. Les conceptions de la déclaration sur laquelle se fondera l’État de Virginia en Amérique - qui servit de base à la constitution américaine de 1787, et qui se retrouve ensuite dans la déclaration des Droits de l’Homme de 1791 - ne se relie nullement avec la philosophie des Encyclopédistes qui - comme le disait Montesquieu - considéraient possible une république démocratique exclusivement pour des petits territoires et non comme une forme d’organisation générale pouvant régir la société dans son ensemble.
L’ascension de la bourgeoisie au pouvoir s’accompagne d’une modification radicale du mécanisme de la production qui pose déjà les prémisses pour la construction d’une société communiste supérieure. L’instrument de production qui jusqu’ici avait eu une nature d’outil pouvant être actionné par des travailleurs individuels ou par des unités de ces travailleurs réunis en corporations, devient alors un instrument requérant l’intervention collective des travailleurs. C’est la machine à vapeur qui, déterminant une révolution sans égale dans l’histoire, détruisit toute possibilité de maintenir la division des classes dans les frontières délimitées de la caste et oblige désormais les "citoyens" à prendre figure directe de producteurs rassemblés autour du même instrument de travail. Les modifications qui s’accomplirent dans les situations historiques rendirent impossibles le maintien de la vie de la société dans le milieu exclusif des couches d’exploiteurs au sein desquels - ainsi que nous l’avons vu - agissait également comme stimulant le mécanisme démocratique, faisant entrevoir aux moins privilégiés la possibilité d’atteindre une position sociale supérieure.
L’aliment de vie de la société dans son ensemble dut donc être trouvé ailleurs, et comme résultant du nouveau caractère pris par l’instrument de production, affirmant son divorce avec l’individualité économique. La base de constitution des États modernes se retrouve ainsi non dans la possibilité d’atteindre une position économique meilleure, mais dans l’accès aux fonctions politiques qui est présenté possible à tous les composants de la société, qui pourront désormais entrer dans les organismes gouvernementaux du nouvel État, apparaissant non plus comme les précédents, relié mécaniquement à la production, mais scindé de celui-ci et ayant l’apparence d’une vie propre, obéissant aux lois des consultations électorales.
L’État démocratique trouve ses fondements dans les caractères particuliers de la classe capitaliste qui ne se restreint pas aux limites des privilèges du sang, mais trouve la source de son hégémonie dans l’ambiance économique nouvelle où la domination sociale résulte de l’appropriation de la plus-value. La classe ne se reliant plus automatiquement au mécanisme de la production, il n’est plus possible d’exclure obligatoirement une partie de la société. D’autre part la vie sociale dans son ensemble étant bouleversée par la nouvelle condition où se trouvent les travailleurs réunis autour des instruments de la production, il devient indispensable de fournir un appât à ces ouvriers ayant acquis une position de producteurs collectifs afin qu’ils subissent la loi d’une société qui se base sur les principes de la propriété privée des moyens de production. Et cet appât est représenté par la séparation entre État et gouvernement, ce qui constitue d’ailleurs la caractéristique essentielle de l’État démocratique moderne. Les ouvriers autant que les capitalistes auraient donc accès aux organes gouvernementaux de direction de L’État et la Constitution de Virginia, aussi bien que la Déclaration de 1791 consacrent jusqu’au droit à l’insurrection.
L’État démocratique se présente, par conséquent, comme un produit direct de l’évolution historique ayant conduit le capitalisme au pouvoir. La cessation du fonctionnement du mécanisme démocratique prouve que la classe capitaliste est devenue un anachronisme historique, mais ne prouve nullement que le rétablissement de ce fonctionnement pourrait faciliter la victoire du nouvel ordre communiste. Pour arriver à ce but il faudra abattre la classe ennemie et dans l’accomplissement de cette oeuvre il n’y aura aucune possibilité de s’accrocher à la revendication de la démocratie. Autrement, il faudra répéter l’abstraction qu’avait effectuée la philosophie grecque en considérant l’État en lui-même et admettre, comme elle, la démocratie pure et en "soi". Cet artifice littéraire n’aurait pour effet que de retirer la classe ouvrière de l’arène où elle peut agir pour ses intérêts spécifiques car, en définitive, la démocratie ne permet pas la formation d’une classe indépendante luttant pour une nouvelle société, mais seulement d’aboutir à la constitution d’un gouvernement que l’on présenterait alors comme maître (?) de l’appareil étatique. En effet, la constitution d’une organisation ouvrière est la négation des conceptions sur lesquelles se base l’État démocratique et il est absolument faux que la construction des organismes ouvriers soit le fruit de l’État démocratique. Par contre, une opposition principielle existe entre les institutions de l’État démocratique et la fondation des organismes ouvriers. Par les premiers les prolétaires sont rattachés à la fiction démocratique, par les seconds les ouvriers opposent au gouvernement bourgeois un cours historique opposé conduisant à leur affranchissement. Le droit d’insurrection réservé dans les constitutions démocratiques se rapporte aux minorités par rapport aux majorités mais ne reflète nullement les revendications ouvrières dont la simple apparition représente une négation de la théorie de l’État démocratique.
Le problème de la conversion de l’État démocratique en État fasciste montre que l’heure a sonné où le capitalisme ne peut plus maintenir sa domination en laissant subsister des organismes ouvriers et ces derniers ne peuvent maintenir leurs bastions qu’à la condition de passer à l’insurrection pour la construction de la société nouvelle. Ce n’est donc pas une modification organique qui se vérifie dans l’État démocratique, mais un processus de purification de cet État qui écrase par la violence tous les facteurs adverses qui avaient pu se fonder.
Le mouvement ouvrier a surgi comme une négation de la démocratie et il ne peut reprendre son cours qu’à la condition de rester dans les limites de son programme, s’exprimant dans la nécessité de créer l’État ouvrier sur les principes de la dictature du prolétariat. Ce régime de transition permettant de balayer toutes les résistances des forces ennemies, réalise aussi des conditions poussant à une plus haute expansion de la technique de production et prépare les conditions où la volonté des producteurs pouvant s’exprimer librement en vue de la satisfaction des besoins, les fondements seront établis pour une réelle égalité, et pour la suppression des bases mêmes de la démocratie qui n’est en définitive, et dans la meilleure des hypothèses, que consentement d’une majorité à confier la gestion de leurs intérêts à une minorité de gouvernants et de privilégiés.

(La suite au prochain numéro)




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