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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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À propos de la crise ministérielle en France
{Bilan} n°13 - Novembre - Décembre 1934
Article mis en ligne le 17 décembre 2016
dernière modification le 13 décembre 2016

par ArchivesAutonomies
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Le 6 novembre il fut beaucoup question du 6 février. Pour les centristes [1] et socialistes il était évident qu’un nouveau danger menaçait la république et déjà ils présumaient que le "sage de Tournefeuille", abandonné par les radicaux allait se mettre à la tête des bandes fascistes pour instaurer son "pouvoir personnel". Comme on sait, il n’en a rien été et Doumergue a fait place, on ne peut plus gentiment, à son compère Flandin [2] lequel maintient l’essentiel des projets de son prédécesseur. Cependant, la chute de Doumergue est interprétée partout comme un recul du fascisme, parce que selon le "Populaire" et l’"Humanité", le danger du "pouvoir personnel" serait même écarté. Mais qu’en réalité le cabinet Flandin soit plus à droite, par sa composition, que le cabinet précédent, qu’importe ? Que les projets de Marchandeau interdisant les manifestations ouvrières, prévoyant aussi la dissolution des organisations prolétariennes, aient été repris par Flandin, cela n’a qu’une importance secondaire, comme d’ailleurs la réforme constitutionnelle visant le droit des fonctionnaires, que Flandin veut réaliser, lui aussi : l’essentiel c’est... barrer la route au fascisme.
Les centristes l’ont ouvertement proclamé : ils soutiendront tous ceux qui déclarent vouloir défendre les libertés démocratiques et combattre le fascisme. La C.A.P. De la S.F.I.O. A même été plus loin. Dans un manifeste lancé par elle, il est dit que le parti socialiste ne posera d’avance "aucune limite" au soutien d’un gouvernement de combat décidé à défendre les libertés républicaines contre le fascisme. Mais il en est d’autres qui veulent aussi lutter contre le fascisme. Flandin n’a-t-il pas déclaré à la Chambre vouloir résister aux factieux ? D’ailleurs, Doumergue lui aussi ne voulait-il pas sauver, à sa façon, la démocratie parlementaire ? En somme, il apparaît clairement que la bourgeoisie française est décidée à lutter contre "tous les factieux" dans la mesure où elle peut réaliser ses projets de réforme de l’État qui vont sanctionner juridiquement la désagrégation du prolétariat et sélectionner les forces de sa domination. La trêve continue, a dit Flandin, se présentant devant une Chambre de gauche épouvantée par l’idée de la dissolution. Et, en effet, pour autant que "trêve" veut dire attaques redoublées contre les ouvriers, les fonctionnaires, leurs organisations de classe, cela est parfaitement juste. Mais dans un certain sens Flandin marque une progression par rapport au cabinet précédent. Celle-ci réside dans les positions que centristes et socialistes ont adopté pour accentuer l’intégration des ouvriers au sein du régime existant. Pour bien saisir ce nouveau moment de l’évolution des situations en France, il sera nécessaire de rappeler brièvement les caractéristiques du cabinet du 6 février et d’indiquer les causes de sa dislocation en fonction du rapport des classes antagonistes.
Avec comme piédestal une Chambre à majorité de gauche, la bourgeoisie française secouée par la crise économique a fécondé un remous balayant les gouvernements radicaux socialistes pour y substituer une "Union nationale" capable d’appliquer fermement les mesures de compressions nécessaires et de porter à la classe ouvrière les coups vigoureux qui doivent la disloquer jusqu’à l’anéantissement total. Ce travail fut grandement facilité par le front unique, aujourd’hui front populaire, des centristes et socialistes concentrant les ouvriers pour la défense de la république et des libertés démocratiques. La réforme de l’État de ce gouvernement de "trêve" devait être la consécration de cette attaque de fond déclenchée contre le prolétariat. De Herriot à Tardieu l’accord existait sur les points fondamentaux de la réforme projetée et ce n’est pas par hasard que les divergences se firent jour sur des questions secondaires telles les douzièmes provisoires et les prérogatives du Sénat en matière de dissolution. Il fallait appliquer un programme dirigé contre le prolétariat sans provoquer, par des manoeuvres trop brusques, la réaction de ce dernier. Le cabinet Doumergue issu du 6 février n’avait pour but que de préparer le terrain, réaliser concrètement ce que Flandin va réaliser, sans peut-être modifier la lettre de la Constitution française. Au point de vue de la réalité l’hypothèse d’un nouveau 6 février était déplacée dès lors qu’il s’avérait que ce programme et la tâche de Flandin étaient le complément de l’oeuvre de Doumergue. Il est suggestif de constater que Blum revendique à son initiative la chute du cabinet Doumergue, quand il est manifeste que Flandin se place à un point beaucoup plus avancé dans la lutte contre la classe ouvrière. Mais le nouveau ministère proclame parallèlement sa volonté de lutter contre tous les "factieux", ce qui pour les socialistes et centristes signifie évidemment un recul du fascisme. L’"antifascisme" qui se paye de mots, révèle encore une fois sa fonction en créant les conditions favorables au développement du plan de la bourgeoisie.
Du 6 février à la situation actuelle, la continuité des événements est parfaite : conversion du capitalisme vers la droite au moyen du gouvernement de trêve, rupture de la trêve première manière qui a apprêté l’arsenal pour la lutte contre les ouvriers, grâce aux centristes et socialisates liant le prolétariat à la défense de la démocratie et de la république, apparition de la "trêve manière Flandin" qui perfectionne l’attaque contre la classe ouvrière tout en donnant satisfaction aux radicaux socialistes et même aux socialistes et centristes qui, contre les projets de Doumergue, ont pris la défense du Sénat et du "droit" des élus du suffrage universel. Le cabinet de Flandin est donc appelé à montrer au prolétariat que son front unique gravitant autour de la défense de la domination de ses exploiteurs peut empêcher l’avènement d’un "pouvoir personnel", peut arriver à constituer une "digue" contre le fascisme, mais à la condition de se prêter bénévolement aux mesures de compressions nécessaires au capitalisme, de se dissoudre complètement au sein du capitalisme.
La bourgeoisie française mise sur une conversion de son État démocratique parlementaire en un État démocratique "discipliné" en vue de la guerre. Pour résoudre les difficultés suscitées par la situation économique, le capitalisme français doit inévitablement mater les ouvriers et éventuellement, en cas de nécessité, pouvoir dissoudre par la force leurs organisations. Mais il faut que les positions successives prises dans cette voie se dirigent vers une mobilisation de toutes les classes pour un dénouement dans la guerre. La réforme de l’État de Doumergue-Tardieu représentait, somme toute, une position correspondante à la série d’attaques entreprises par le gouvernement de "trêve" depuis son avènement, mais la réalisation constitutionnelle de cette réforme demandait un gouvernement "antifasciste" qui s’efforcera de mettre au diapason la situation intérieure de la France et l’application de la réforme même, en détournant l’attention des ouvriers de leur situation réelle, au nom d’une lutte contre le fascisme et pour la république et la démocratie.
Centristes et socialistes ont admirablement répondu aux besoins du capitalisme français. Ils ont d’abord salué Flandin comme une première victoire contre le fascisme, appelé les ouvriers à défendre les élus du suffrage universel et le Sénat dont les uns et les autres préconisaient jadis la suppression et enfin ils ont paralysé la réaction des ouvriers contre les projets de Doumergue en les enlisant aux côté des "républicains sincères", autour de la défense de la démocratie. Actuellement, les ouvriers français se trouvent devant les paradoxes suivant : un gouvernement identique au précédent mais qui serait "moins fasciste" que le premier, bien qu’il applique les mêmes mesures contre le prolétariat et les fonctionnaires. Ce gouvernement doit permettre aux ouvriers de persévérer dans le chemin de l’antifascisme au prix de défaites journalières. Socialistes et centristes perçoivent déjà que le prix de leur survivance comme forces de domination du capitalisme réside dans leur adaptation à une situation d’État démocratique réformée, c’est-à-dire centralisée en vue des conflits inter-impérialistes et de la compression des classes autour de l’État. Les socialistes proclames donc qu’ils ne verront aucune limite à leur appui à un gouvernement vraiment républicain. Quand aux centristes qui adoptent, comme position centrale, l’obtention de la dissolution des ligues fascistes et la R.P. de la Chambre actuelle, puis veulent la dissolution de celle-ci, ils disent ouvertement par la voix de Thorez qu’eux aussi aiment leur patrie.
Concrètement cela signifie que centristes et socialistes sont prêts aux pires compromissions pour empêcher une conversion de la démocratie réformée vers le fascisme et pour cela ils offriront au capitalisme une garantie extrêmement importante pour ce dernier. Pas de grève contre les projets Marchandeau, mais de grands cris d’indignation et peut-être quelques manifestations déclamatoires. Et demain, peut-être, si la nécessité s’en faisait sentir, ils seront victimes de ces lois répressives tout comme les socialistes espagnols furent les victimes des forces répressives qu’ils aidèrent à constituer contre le prolétariat.
Le cabinet Flandin montre que la capitalisme, et particulièrement ses sommets dirigeants, s’oriente vers une réforme démocratique de l’État par les voies qui veulent encore exclure le recours à la force répressive, comme par exemple en Espagne, pour miser sur le travail contre-révolutionnaire des centristes et socialistes. La durée du ministère Flandin dépend du temps que le capitalisme doit encore parcourir avant d’arriver à la guerre. Si cette dernière devait éclater dans les mois prochains, Flandin serait peut-être l’artisan de la transformation du "front populaire" en un "Front national". Dans l’hypothèse contraire Flandin s’effacera pour faire place à des formations politiques qui, comme Dollfuss en Autriche, Lerroux en Espagne, lanceraient contre la résistance désespérée des masses toutes les forces de l’armée, de la police, de l’aviation.
La gueule de loup du capitalisme se montrera dans toute sa hideur avec les Tardieu et consort qui, demain, quand le moment sera venu, pousseront les travailleurs dans un entre-égorgement fratricide, mais d’où surgira cependant l’éclat fulgurant des batailles révolutionnaires.

Notes :

[1La rédaction de Bilan désigne ainsi les staliniens du PCF.

[2Sur Doumergue et Flandin, voir l’article "Doumergue, compétence médiocre et maladroite" dans le numéro 16 de Bilan.




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