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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Le problème de la jeunesse (2)
{Bilan} n°13 - Novembre - Décembre 1934
Article mis en ligne le 17 décembre 2016

par ArchivesAutonomies
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Nous avons observé, dans la première partie de cette étude, que c’était une chose particulièrement difficile pour la jeunesse de parvenir à s’incorporer dans un mouvement social, après en avoir extrait et saisi la signification réelle. Ces difficultés résultent, d’une part, de la période d’apprentissage ou, si l’on veut, de formation de la pensée qu’elle traverse et, d’autre part, de son extrême sensibilité, qu’on a toujours considéré comme étant de la conscience révolutionnaire, alors que la jeunesse est toujours dominée par la conscience et la position des classes qui s’affrontent dans les situations historiques. A défaut de pouvoir déverser son énergie nerveuse et musculaire dans l’étude des problèmes sociaux, dont les exigences l’exaspèrent et la rebutent, elle s’oriente généralement vers des foyers où règne la fièvre de l’action, réclamant peu d’effort intellectuel de sa part. De là son admiration et son enthousiasme tapageur à l’égard des tribuns au verbe violent et audacieux et l’attirance irrésistible qu’elle éprouve pour les parades et le nombre.
Nous avons également souligné que si l’existence d’une société créait une espèce de cercle matériel et idéologique au milieu duquel se façonne et se modèle l’esprit de la jeunesse, il était cependant possible à cette dernière d’en sortir grâce au concours d’un mouvement révolutionnaire capable de renverser les obstacles créés par les classes dominantes et que la jeunesse ne sait surmonter par ses propres forces. Toutefois, quel que soit le contenu social d’un mouvement, il ne parviendra à absorber la jeunesse qu’à la condition d’être favorisé par la contingence historique en fonction de laquelle il peut affirmer un plan d’action, dont la mise en pratique est possible immédiatement ; par contre, s’il est obligé de se limiter, en raison d’une contingence défavorable à la classe qui inspire son action révolutionnaire, à un travail d’analyse théorique et d’étude, la jeunesse s’en écartera pour rejoindre les mouvements qui peuvent, dans cette situation, agir avec succès. Et, si l’on essaye de lui imposer sa collaboration à cette besogne, dont le caractère abstrait est contraire à sa nature, elle réagira dans le sens opposé.
Ce n’est donc pas tant la position qu’elle occupe dans la production qui détermine l’activité de la jeunesse ouvrière que sa disposition à se jeter éperdument dans n’importe quelle entreprise sociale, pourvu que celle-ci ait la possibilité de s’affirmer par des actes effectifs. Même pour ce qui concerne la jeunesse dite intellectuelle, dont la pensée est disciplinée par l’étude méthodique des matières scientifiques, elle aussi juge les événements d’après son degré d’impulsivité personnelle et imaginative. Elle se tourne d’ordinaire vers les systèmes tout faits et adopte de préférence les opinions aux conclusions faciles. Dans le cas où elle s’oriente vers le parti, la méthode de pensée et d’analyse marxiste devient vite, entre ses mains, une doctrine à bon marché. Car pour accomplir le rôle que l’histoire lui assigne le prolétariat doit avoir à sa disposition des éléments capables d’acquérir l’intelligence des événements, éléments devant posséder et actionner, par un long usage, la méthode d’investigation marxiste, sans laquelle le prolétariat ne sait parvenir à la compréhension de ses tâches. Or, la jeunesse intellectuelle, dépourvue de matériaux issus de l’expérience mûrie de la lutte prolétarienne, n’ayant pu se familiariser, au sein des institutions bourgeoises, à l’usage de l’instrument méthodique du parti pour l’analyse des situations et son esprit n’étant pas suffisamment porté à la critique, elle viendra au parti incertaine d’elle-même et avec des critères assez vagues.
Par conséquent, s’il est vrai que c’est au prix de tels errements, tamisés au travers des situations, que les jeunes en général réussissent finalement à adopter une conception sociale déterminée et à lutter pour sa réalisation pratique, il est incontestable que cette période de leur vie, faite de fermentation et d’incubation des idées de l’époque, provoque dans leur cerveau un chaos permanent d’où ne peut jaillir une cohésion intellectuelle que beaucoup plus tard, laissant, en attendant, le champ libre aux sentiments fortuits et spontanés.
Sous cet angle, si l’on perce à jour les artifices et les subterfuges des démagogues qui ont transformé, à différentes reprises, les mouvements de jeunesse en tremplins et pépinières d’arrivistes, nous pourrons facilement mettre en évidence que la jeunesse se jette toujours dans le champ d’activité qui prédomine dans les situations.
Ayant pour cause la phase ascensionnelle du mouvement ouvrier provoquant l’affluence inévitable des éléments les plus combatifs de la classe ouvrière et particulièrement de la jeunesse, ce problème a été posé d’une façon absolument différente dès l’origine des mouvements de jeunes. Mais si, par après, ce problème est resté sans solution vraiment prolétarienne, cela est dû uniquement à l’intronisation de l’opportunisme au sein des organisations ouvrières. En laissant ce problème en suspens, il a réussi à exercer sur la jeunesse une influence qui a contribué et contribue encore à dénaturer et à étouffer les possibilités réelles que celle-ci peut offrir au mouvement ouvrier. Par ailleurs, liée étroitement à la lutte pratique, elle devait nécessairement révéler, avec une acuité particulière, les malaises ressentis par sa classe quand, sous l’influence de l’opportunisme, le parti perdait peu à peu son contenu révolutionnaire. L’opportunisme s’efforçant, en effet, de brider et de détourner le prolétariat de la lutte réelle, pour arriver, en fin de compte, à l’égarer totalement dans les rangs de la réaction, la jeunesse qui stimule et aiguillonne sans cesse la lutte, se dressait, en tout premier lieu, contre les conséquences de ces manœuvres.
Elle donnait ainsi l’apparence d’être la fraction la plus révolutionnaire du prolétariat ; et, se basant sur cette fougue, mais aussi sur l’inconstance de la jeunesse, les opportunistes ont pu facilement répandre, au sein de la classe ouvrière, cette énonciation absolument inexacte, qui voit dans les jeunes générations un élément pouvant, par lui-même, influencer le parti en déterminant, à l’intérieur de celui-ci, un déplacement des forces à l’avantage du courant révolutionnaire. Ce qui signifierait que l’histoire ne serait plus conditionnée par les classes qui s’affrontent dans une époque déterminée, et que les transformations sociales seraient possibles et déterminées par les générations et par l’âge des hommes.
En réalité, les réactions de la jeunesse dans les conditions qui viennent d’être énoncées, trouvent leur source principale dans leur besoin d’action qui rencontre alors une certaine résistance de la part des opportunistes. Mais le contraste ne résidera pas dans les questions théoriques, et cela est tellement vrai que leurs réactions seront rapidement captées dans un autre champ d’activité. D’ailleurs, les éloges et les considérations les plus outrancières, dont elle fut si souvent l’objet, ont toujours caché et cachent encore des manœuvres grossières et hypocrites, provenant des éléments dirigeants qui réussissent, par ce moyen, à ce que les opportunistes s’en servent comme simple instrument d’opération de leur dessein contre-révolutionnaire. Et si elle se prête, plutôt de bon gré, aux complaisances et aux flatteries que l’on a à son égard, c’est surtout parce que, au travers de ces louanges, on lui fait entrevoir la possibilité d’effectuer une quelconque activité pratique.
Pour démasquer le mieux possible la mystification des opportunistes en ce qui concerne le rôle social qu’ils ont attribué à la jeunesse et qu’ils ne cessent de prêcher et de proclamer bien haut à la seule fin de s’en faire un allié assuré, il faut pouvoir, au travers des flux et des reflux de la lutte des classes, retirer et comprendre les réflexes réels de la jeunesse et alors, seulement, nous parviendrons à situer comment et sous quelle forme s’expriment et s’exprimeront les côtés positifs et négatifs de son activité au cours des luttes ouvrières.
Dans les périodes où la lutte des classes s’exprime sous une forme plutôt atténuée, causée généralement par des circonstances économiques relativement prospères, permettant aux opportunistes et aux contre-révolutionnaires avérés d’exercer leur influence dissolvante au sein de la classe ouvrière, le parti parvient à influencer directement la jeunesse pour autant qu’il peut, dans les situations, encadrer les mouvements de classe déployés par le prolétariat. Mais précisément parce que, dans ces périodes de stabilisation économique, le capitalisme peut accorder, sans danger, certaines concessions au prolétariat et manœuvrer les forces politiques qui lui sont indispensables pour corrompre et paralyser les rangs de ce dernier, ces mouvements ne peuvent être que de courte durée. Et la jonction qui a pu se réaliser durant ce cours favorable à la lutte ouvrière, entre l’extrémisme et le radicalisme de la jeunesse et la position d’avant-garde occupée par le parti, sera rompue aussitôt que la lutte cessera. Du moment où il ne peut plus s’identifier avec les mouvements de classe, le parti perd immédiatement son influence sur la jeunesse, laquelle retombe dans l’ambiance constitutive de la société où elle se meut. Au surplus, son inexpérience, son manque de préparation théorique résultant à la fois de son âge et de l’impossibilité réelle qu’elle a de s’assimiler au travail du parti, lequel élabore les données idéologiques nécessaires afin de pouvoir relier les expériences précédentes avec celles du mouvement actuel, et aussi parce qu’elle a participé à la lutte par le goût de celle-ci, elle sera incapable de tirer le moindre enseignement de l’expérience qu’elle aura vécue. Son énergie se répandra, la lutte finie, dans l’inconscience ; son activité deviendra folle et sauvage et exercera ses effets à l’aventure, hors de la réalité nouvelle qui se pose devant sa classe et du contrôle de la réflexion.
Dès lors, quelle sera la situation qui pourra relier, d’une façon durable, la jeunesse à la force progressive qui agit dans la société ? A notre avis, une situation révolutionnaire débouchant nécessairement vers la prise du pouvoir et, partant, favorable au parti, peut, seule, déterminer un mouvement capable d’absorber la jeunesse et d’atténuer fortement son inconstance.
Les effets de ces prodigieux bouleversements de l’édifice social ont, en effet, une influence énorme et décisive, non seulement sur la jeunesse ouvrière, mais aussi sur celle des classes adverses ; de ce fait, les mouvements de jeunes prennent un caractère de masse inconnu jusque-là par le mouvement ouvrier. En même temps qu’elle devient un instrument enthousiaste, faisant preuve d’une abnégation allant jusqu’au mépris de la mort pour la cause prolétarienne, sa sensibilité qui la pousse à vouloir donner une impulsion toujours plus considérable à la lutte, trouvera de quoi s’alimenter largement aux remous profonds qui secouent et agitent violemment la vieille société. Aucun répit, aucune indécision, aucune compromission n’étant admis par la rigueur des conflits, la situation sera propice pour aider les jeunes à reconnaître, au milieu des différents courants agissant au sein de la classe ouvrière, celui qui préconise le chemin de la victoire. En effet, qu’est-ce qui départage, au fond, dans ces circonstances, le courant révolutionnaire des autres courants opportunistes et contre-révolutionnaires, si ce n’est la précipitation, la surtension des antagonismes de classe, balayant impitoyablement toutes les illusions et les demi-mesures répandues par les fractions politiques dirigeant encore certaines couches arriérées de la classe ouvrière. D’un côté, il y aura les opportunistes qui proclament la nécessité de ne pas déclencher la lutte sous prétexte d’une modification graduelle de la société vers le socialisme, de l’autre côté le courant révolutionnaire qui proclame que le seul moyen pour réaliser la victoire du socialisme c’est l’insurrection prolétarienne. Grâce à ce courant qui poursuit résolument la guerre civile jusqu’à la prise du pouvoir, se détermineront les conditions permettant à la jeunesse d’acquérir la compréhension et la clarification indispensables pour mener une activité, non plus en fonction de son goût spécial de l’action pour l’action, mais en fonction des objectifs historiques du prolétariat. Son radicalisme et son intolérance pourront bien encore lui faire commettre des actions allant à l’encontre des intérêts du prolétariat, mais elles seront sans grande conséquence grâce à la position occupée par le parti qui sera en mesure d’intervenir rapidement pour briser et immuniser ces réactions malheureuses.
D’ailleurs, il est probable que ces réactions auront pour mobile un répit forcé et stratégique de la lutte, donnant la faculté à certains groupements anarchistes d’influencer la jeunesse, mais ce sera sans doute pour une durée fort courte, car ces répits étant momentanés, ces groupements finiront par se désagréger sous l’action victorieuse du parti et, en conséquence, la jeunesse affluera à nouveau vers ce dernier.
Malgré quelques expériences infructueuses de ce genre, le rôle de la jeunesse reste considérable durant cette période. Même à l’égard de la génération qui, à l’intérieur du parti, représente le capital des expériences précédentes, elle agira dans un sens vraiment positif. Cette génération est, en effet, menacée du danger - en partie relié aux conséquences de l’âge - d’être influencée par un excès de conscience à l’égard de ses responsabilités ; d’une part, la situation, et, d’autre part, leur méditation sur l’opportunité et sur le caractère à donner à la lutte, occasionnent chez eux une indécision et une hésitation très compréhensibles, mais pouvant dangereusement compromettre l’avenir du prolétariat. Néanmoins, sous la pression de la situation, sous l’expérience de cette joute pratique exigeant une ferme orientation du parti et forts de leur formation de militants, aidée en plus de cela par l’activité déployée par la jeunesse en qui elle trouvera un appui et un soutien effectifs, cette génération parvient à surmonter ces flottements. Au surplus, en s’élevant énergiquement contre les oscillations surgissant à certains moments dans la lutte pratique, elle révèle au parti, tel un baromètre, l’état d’esprit qui anime le mouvement et les capacités réelles du prolétariat dans l’accomplissement de sa mission historique.
Ainsi donc, la jeunesse agira, dans cette situation, non seulement en raison de son poids spécifique, mais aussi en tant que réactif vigoureux et inévitable à toutes les conséquences négatives qui ont pour effet d’affaiblir la génération dirigeante du parti et, par contrecoup, la lutte prolétarienne elle-même.
Il apparaît donc clairement que, pour avoir un intérêt positif et durable au profit de la cause prolétarienne, son activité doit nécessairement se croiser avec des situations de lutte révolutionnaire permettant l’expansion de sa sensibilité dans un cours naturellement progressiste.
Si ces conditions font défaut et que la jeunesse afflue, malgré tout, vers le parti, cela signifiera invariablement que celui-ci commence, sous l’influence du courant opportuniste, d’identifier sa pratique à celle de la classe ennemie, pratique qui la conduit inéluctablement à altérer sa base idéologique au plus grand profit de la réaction.
C’est qu’en réalité la croûte idéologique de la société appelée à disparaître ne peut fondre que sous l’action triomphante du prolétariat et du parti, sinon la culture de classe dominante continue à imprégner plus ou moins profondément les classes exploitées. La culture et le mode de pensée ne tombent pas du ciel ; comme, d’ailleurs, tous les produits de l’activité humaine, ils se forment par le milieu social existant. Il n’existe donc pas de cloisons fermées séparant en idéologie distincte la pensée des individus d’une époque donnée ; il y a, au contraire, entre eux, une interpénétration incessante, continue, résultant des rapports sociaux, eux-mêmes déterminés par le système productif, fondation matérielle de la conscience et de la culture des individus. Même après s’être emparé du pouvoir, le prolétariat ne sait pas supprimer comme par enchantement les vestiges de la culture bourgeoise ; cette idéologie persistera tant que le prolétariat n’aura pas achevé sa mission qui est de préparer les conditions de sa propre disparition et sur lesquelles doit s’élever la société sans classe.
Si l’on admet que l’idéologie unitaire de la société capitaliste peut être ébranlée pour autant que la classe prédestinée lutte pour transformer révolutionnairement cette société et que cela ne lui est possible qu’à la condition d’avoir un parti, il n’est pas difficile de comprendre que la jeunesse, irréfléchie et à la merci d’une sensibilité excessive, s’oriente vers le parti dans la mesure où elle peut y trouver l’activité qu’elle recherche. Or, le parti ne présente ces conditions qu’à des moments de lutte effective. Dans d’autres conditions, il parviendra à se rattacher la jeunesse au prix d’une modification de sa structure constitutive et révolutionnaire.
Si dans une situation révolutionnaire que, par rapport à l’évolution historique, nous pourrions appeler jeune, le rôle de la jeunesse est certainement positif, parce que les conditions existent pour le triomphe du prolétariat, il en est tout autrement pour ce qui concerne les situations réactionnaires. Produit des situations, les réactions de la jeunesse poussent celle-ci à embrasser le mouvement qui contient, plus que les autres, des possibilités immédiates de lutte. Pendant ces périodes de désordre, d’anarchie économique et de dégénérescence du parti, les jeunes étouffant dans une atmosphère d’incohérence et de stérilité, n’ayant plus rien à attendre des aînés de leur classe, se laissent entraîner par ceux qui prétendent, démagogiquement, vouloir modifier cette situation. Alors, la jeunesse agira non pas dans le but de préserver sa classe de la corruption, de l’aventure et de la régression, mais, sous l’influence de la contingence historique défavorable au parti qui peut, seul, parvenir à l’intelligence de l’action prolétarienne et la faire progresser, elle jettera le trouble dans les esprits, elle aggravera les erreurs et égarera totalement sa classe dans les rangs de la réaction.
Et cela d’autant mieux que leurs aînés, voyant les vieux préceptes contredits, s’accrocheront à des activités étrangères aux nouvelles réalités, se replieront sur eux-mêmes et reporteront une grande partie de leurs espoirs sur la jeune génération.
Un phénomène semblable à celui qui se produit lors de la phase révolutionnaire se répète également ici ; la jeunesse ouvrière se mêle et confond son activité avec celle de la classe bourgeoise ; toutes deux révèlent une étonnante identité de réflexe devant la situation ; elles se battent contre n’importe quoi, pour se prouver leur vitalité, risquant leur vie pour lui donner une valeur, allant dans les bagarres et les tueries à seule fin de se détacher de l’atmosphère ennuyeuse, pourrissante et médiocre de l’époque et de l’esprit conservateur des vieilles générations. En fait, elles sont absorbées par l’idéologie de la classe dominante et cela est très explicable si l’on ramène ces considérations aux conditions naturelles et immédiates. En effet, l’action dévoyée de la classe prédestinée provoquant des convulsions et des tiraillements parmi toutes les classes de la société, offre un champ particulièrement fécond pour rendre possible l’agrégation idéologique nécessaire en vue d’amener la société capitaliste à engloutir les forces humaines et intellectuelles dans l’arène destructive de la guerre impérialiste. Dépourvus de guide, inaptes à édifier, eux seuls, les notions théoriques et politiques correspondantes à la situation et nécessaires pour pouvoir sauvegarder la continuité de la lutte révolutionnaire, les jeunes, au contraire, fort aptes à l’action, agiront là où il existe une volonté et une possibilité de lutte, même si son caractère et son esprit avaient été, autrefois, repoussés par eux. Au sein des organisations ouvrières gagnées par l’opportunisme, ils s’accrocheront à ce courant qui pourra leur donner l’illusion de pratiquer immédiatement la lutte.
A vrai dire, les opportunistes y parviendront en pratiquant une phraséologie révolutionnaire. Néanmoins, les jeunes se laisseront entraîner à des manifestations contre lesquelles ils avaient réagi auparavant, telle, par exemple, la propagande électorale. Quant au parti, par suite de la décomposition et de la désorientation du prolétariat, il se trouve dans la nécessité de procéder à un nouvel inventaire des positions politiques sur lesquelles doit se baser la reprise de la lutte prolétarienne et traverse une phase douloureuse, faite de déchirements intérieurs et de scissions. L’ennemi de classe en profitera pour faire appel à la jeunesse, que les difficultés du parti laissent indifférente, afin de l’enrégimenter dans des organismes destinés à reconstituer et renforcer les positions de la classe réactionnaire.
Au travers des modifications survenues dans les rapports de force entre les classes antagonistes, à l’avantage de la classe dominante, celle-ci soulèvera les nouveaux objectifs issus de la nouvelle contingence et qui se rapportent surtout à la mobilisation patriotique et la nécessité de préparer les conditions de cette victoire. Et parce qu’elle peut sérier ces objectifs de lutte pendant une période assez longue, elle réussira à encadrer jusqu’aux jeunes qui avaient milité naguère aux premiers rangs du mouvement prolétarien.
Le résultat de cet état de choses sera que le courant révolutionnaire, réduit à une proportion infime, et déchiré par les luttes intestines ne trouvera plus, ou à de très rares exceptions, d’adeptes parmi la jeunesse. Celle-ci manifestera au contraire sa colère et sa violence contre ce courant qui ose lui montrer la réalité et qui essaye de détruire en elle l’illusion que la lutte et la victoire sont possibles avec la direction opportuniste des organisations ouvrières ou avec les démagogues de la contre-révolution. Même pour les jeunes qui, exceptionnellement, rejoignent dans cette situation le noyau révolutionnaire, dont la tâche essentielle n’est rien d’autre, en réalité, que défendre le patrimoine idéologique acquis par le prolétariat et d’œuvrer à la confection du matériel idéologique exigé pour la continuité de la lutte révolutionnaire et des cadres nécessaires pour guider le prolétariat dans la nouvelle situation, ils se trouveront dans l’obligation de sauter les étapes - que les « vieux » appartenant à ces groupes auront vécues soit par l’expérience, soit par l’étude théorique - afin de pouvoir collaborer au travail effectué par ces derniers. Autrement, ne pouvant fournir aucun travail de diffusion ou de vulgarisation des idées, ils ne tarderont pas à se détacher de ces îlots révolutionnaires dont la voix n’a pas d’échos parmi le prolétariat, pour s’égarer dans les méandres de l’idéologie bourgeoise ou dans les organisations ouvrières devenues ou en train de devenir des obstacles à l’action prolétarienne. D’ailleurs nous pensons que, sans réaliser un quelconque contingentement à l’intérieur de ces groupes, la situation du moment balayant impitoyablement les faibles, les pleutres, les timorés, interviendra, qu’on le veuille ou non, pour éliminer carrément une énorme partie de ces jeunes qui essayeront de remonter le courant réactionnaire du mouvement ouvrier. En somme, continuer l’œuvre de la révolution c’est, dans les périodes de réaction, comprendre, prendre conscience de la réalité sociale et cela ne dépend nullement de la cohabitation des jeunes et des vieux au sein de ces groupements, mais dépend uniquement du capital idéologique détenu par les individus qui s’y trouvent et leur capacité d’extraire des rapports sociaux les notions théoriques sur lesquelles le prolétariat pourra s’appuyer pour la reprise de sa lutte.
Ainsi donc, dans cette situation, les particularités de la jeunesse persistent, mais les conditions pour les relier à un cours d’événements dirigé vers la victoire prolétarienne font défaut. Par conséquent, ce que l’on appelle couramment l’idéalisme de la jeunesse n’est, en définitive, que la difficulté qu’elle éprouve à méditer avant d’agir. Quand la situation n’oblige pas à la réflexion, elle trouve la possibilité de faire profiter sa classe du besoin d’action qui la déborde. Mais lorsque, au contraire, les circonstances exigent l’examen minutieux et pénible des problèmes politiques en vue de contrecarrer les forces de destruction et de corruption du mouvement ouvrier et d’œuvrer à la reconstruction des bases politiques et organiques du prolétariat, alors elle se trouvera désorientée et la répulsion qu’elle a pour des concepts théoriques déterminera son activité non pas vers le courant révolutionnaire qui ne joue et ne saurait jouer, dans ces moments, un rôle prépondérant dans l’action, mais vers ces courants qui lui laissent entrevoir la possibilité de continuer la lutte en même temps qu’ils proclament l’inutilité des confrontations et des disputes théoriques.
Ainsi comprise comme un élément essentiellement actif, la jeunesse nous apparaît donc comme une partie de la classe et puisque les positions de celle-ci sont déterminées par des causes relevant des situations historiques générales et du rôle qui y est tenu par le parti, son activité sera progressive ou négative selon que le parti est ou n’est pas en mesure d’intervenir au travers des flux et des reflux des mouvements de classe du prolétariat, menant le prolétariat vers des défaites ou des victoires. Dès lors, l’harmonisation de ses caractéristiques se réalisera au sein des institutions imprégnées de l’idéologie de la classe dominante, jusqu’au moment où son régime s’écroulera sous l’action triomphante du prolétariat, ou bien au sein des organisations ouvrières de masse, pendant les périodes limitées des mouvements de classe qu’elles entreprennent et d’une façon permanente au sein des institutions prolétariennes, quand le parti sera en possession de la machine étatique actionnée par la dictature du prolétariat et qu’il pourra ainsi, à son tour, alimenter de son idéologie révolutionnaire ces nouvelles institutions.
Nous examinerons dans un prochain article, au travers de ce point de vue, l’histoire des mouvements de jeunes, lesquels, placés dans leur cadre normal, ainsi que nous l’avons indiqué au cours de cette étude, nous permettront de tirer quelques conclusions et de tracer, pour la période actuelle, les conditions politiques à défendre dans l’intérêt de la jeunesse politique et l’ensemble de la classe ouvrière.

HILDEN

(La suite au prochain numéro)




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