Bandeau
Fragments d’Histoire de la gauche radicale
Slogan du site
Descriptif du site
Evolution de l’impérialisme anglais
{Bilan} n°13 - Novembre - Décembre 1934
Article mis en ligne le 7 janvier 2017
dernière modification le 26 décembre 2016

par ArchivesAutonomies
logo imprimer

Dans notre étude "Crises et Cycles", nous avons essayé de marquer la signification de la crise générale de la société bourgeoise. Nous avons voulu faire ressortir que le Capitalisme en général et les groupements impérialistes en particulier, doivent désormais évoluer dans le sillage du cours historique décadent qui leur est imprimé. Puisque l’irréductibilité de la contradiction fondamentale entre la forme "socialiste" de la production et le mode capitaliste de répartition des produits ne permet plus au Capitalisme de poursuivre le développement de ses forces productives, mais qu’il est au contraire dominé par elles, il est clair que toutes les manifestations de son activité ne constituent plus aujourd’hui que des aspects multiples et inégaux de son adaptation aux conditions que l’Histoire impose à son existence ; bien loin donc de pouvoir être considérées comme des étapes vers un raffermissement, une stabilisation du Capitalisme et une reprise de son rôle progressif - de telles perspectives étant définitivement exclues - ces manifestations, ces "reprises" acheminent, par l’exacerbation de leurs facteurs antagoniques, vers la guerre impérialiste ou la Révolution. Maintenant que les défaites prolétariennes ont estompé la deuxième éventualité, il reste que le cours économique et politique que suit le Capitalisme n’est autre qu’une préparation matérielle de l’appareil économique et qu’un processus de maturation idéologique des masses pour la guerre impérialiste, cours inégal, incohérent, certes, puisqu’il ne fait que refléter les degrés inégaux du développement et des capacités de lutte des différents impérialismes. Le prolétariat pour se dégager de l’étreinte qui l’entraîne au carnage et pour pouvoir y opposer sa solution révolutionnaire doit faire un immense effort de discernement et d’analyse des forces ennemies qui l’assaillent.
L’impérialisme britannique est, parmi les plus puissantes de ces forces, un des deux ou trois pôles d’attraction des formations capitalistes secondaires. Or, précisément, ce puissant groupe qui, la veille du conflit de 1914, dominait encore le monde, est travaillé aujourd’hui par de virulents ferments de décomposition et, bien que la décadence britannique ne soit qu’un aspect de la décadence du capitalisme en général, la forme classique qu’elle revêt et l’importance considérable de son poids spécifique dans l’économie mondiale lui confèrent un intérêt particulier.
En réalité, si l’Angleterre fut le berceau du grand capitalisme industriel, elle ne fut pas la première parmi les nations capitalistes. Dans l’histoire de l’accumulation primitive du capital marchand, produit des rapines commerciales et coloniales, elle fut précédée par l’Espagne et surtout, par la Hollande.
Mais après l’ouverture des grandes route océaniques, la position clef de l’Angleterre sur la voie de l’Atlantique favorisa son ascension à la suprématie maritime et coloniale. La révolution bourgeoise de 1649 que Cromwell accomplit pour le compte de la classe déjà puissante des marchands et des fabricants, permit à ceux-ci d’étendre au monde entier (cela prit à peu près un siècle) le réseau serré de leurs comptoirs commerciaux. D’une part, l’acte de navigation de 1651 en assurant aux Iles Britanniques le monopole des transports maritimes posa en même temps les fondements de leur puissance navale. D’autre part, l’instauration du protectionnisme défensif indispensable à l’industrie naissante (et auquel devait bientôt répondre celui de Colbert en France) fit de la Grande-Bretagne le premier fabricant du monde.
En somme, la prospérité de l’Angleterre, qui s’épanouit dans toute son orgueilleuse insolence jusqu’à la fin du 19e siècle, se nourrit de trois activités essentielles de sa bourgeoisie : D’abord sa fonction universelle de marchand qui, comme le disait Engels "est la classe qui, sans prendre la moindre part à la production, sait en conquérir la direction générale et s’assujettir économiquement les producteurs ; une classe qui se fait l’intermédiaire indispensable entre deux producteurs et les exploite l’un l’autre" ; fonction parasitaire qui prit une place considérable dans l’économie anglaise et qu’il importe de ne pas perdre de vue.
Ensuite, son activité industrielle qui put prendre un essor vertigineux avec l’appui, d’une part, d’un capital marchand considérable accumulé au cours de près de deux siècles de pillage et d’exploitation des masses indigènes et coloniales et, d’autre part, de possibilités immenses, tant de réaliser la plus-value produite que de la capitaliser par des placements au sein d’un vaste domaine colonial constitué par les dépouilles des colonies espagnoles, hollandaises et françaises et, aux quatre coins du monde, jalonné d’escales et de comptoirs anglais. Et, enfin, sa fonction de banquier mondial.
Le ciment de l’Empire britannique, ce fut sa flotte, marchande ou cuirassée, instrument indispensable à la domination d’un immense domaine épars, manquant d’unité, tant géographique, qu’économique ou politique ; ce fut encore le dense réseau de son appareil bancaire, jeté comme un filet sur toute l’étendue du globe ; ce fut enfin le lien contractuel des emprunts et placements, asservissant les peuples débiteurs à la "Cité" de Londres, créancière universelle : ce lien d’or valait en 1932 plus que "l’équivalent du revenu national total de la même année, soit 3 milliards 700 millions de livres st. ou 400 milliards de francs belges dont les 3/5 étaient investis dans les Dominions et colonies et les 2/5 restant à l’Etranger, et qui représentaient à peu près le double des investissements de l’impérialisme Français effectués surtout en Europe.
Un domaine 3 fois plus étendu et 7 fois plus peuplé que celui de la France, avec près d’un tiers de la population du globe, recélant des ressources immenses en blé, bétail, laine, caoutchouc, métaux, tel était le champ sur lequel pouvait évoluer l’impérialisme anglais. Mais le manque d’homogénéité de ce milieu géographique était accentué par la différenciation très nette de ses parties constituantes : d’une part, des anciennes colonies de peuplement devenues des Dominions et des Etats capitalistes très évolués — dont la solidarité avec la Métropole se désagrège de façon continue : le Canada, l’Australie ; d’autre part : des colonies d’exploitation comme les possessions d’Afrique et les Indes — à économie retardataire mais développant une bourgeoisie indigène (comme les Indes) qui, aujourd’hui, dans la phase ultime de l’impérialisme, loin de pouvoir croître en une force sociale évoluant vers son affranchissement se fait au contraire l’instrument servile du capitalisme anglais pour asservir un prolétariat affamé ne pouvant, pour réaliser son émancipation, que s’appuyer sur le prolétariat des pays avancés. II faut y ajouter des Etats "indépendants" comme les pays scandinaves, le Portugal, l’Argentine et autres territoires dits "sterling" : zone d’influence et terrains d’opération de l’impérialisme britannique.
L’appareil financier se différencia nettement du système bancaire de l’impérialisme français ; celui-ci, plus centralisé, lié plus étroitement à la production (moins cependant que le Capital Financier allemand ou américain) reportait sa principale activité sur les émissions d’Etats. Le Capital bancaire anglais, si sa concentration commencée pendant l’ère victorienne et à peu près achevée à la veille de la guerre, réduisit le nombre des banques de 104 en 1890 à 18 en 1924, il n’en conserva pas moins une organisation décentralisée ; les cinq grandes banques londoniennes, à elles seules, possédaient chacune de 1.500 à 2.000 agences réparties en Angleterre et dans le monde, qui, jointes à celles des nombreux autres établissements bancaires, constituaient un réseau d’une ampleur incomparable. Mais, caractéristique importante, ce colossal appareil s’intéressa peu aux participations industrielles directes et aux crédits à long terme, pour se confiner dans les placements à court terme et le financement du fonds de roulement de l’appareil productif sous forme d’opérations d’escompte,de prêts sur marchandises ; les revenus bancaires furent donc beaucoup plus fonction de la circulation des marchandises que de leur production : la plus-value que ces revenus exprimaient était produite en dehors du contrôle direct des banques. C’est un fait que la finance anglaise a depuis longtemps cessé de s’intéresser à la sphère industrielle et agricole de la métropole, se contentant de râfler sa dîme sur les profits récoltés au loin par les marchands et les coloniaux et sur les émissions de capitaux provenant de l’accumulation dans l’industrie. Elle desservit ainsi une bourgeoisie puissante d’origine aristocratique, détachée de la production et dont les intérêts restèrent en nette opposition avec ceux de la bourgeoisie industrielle. Cela s’explique par le fait qu’organiquement le Capital bancaire retarda sur celui de France, d’Allemagne ou des Etats-Unis ; le processus de fusion du capital industriel et du capital bancaire ne fut jamais poussé aussi loin ; le caractère "capital financier" est loin d’être aussi prononcé. Ce retard, s’il put expliquer la stagnation relative des forces productives, s’expliqua lui-même par l’existence, il y a près d’un siècle, d’un appareil productif déjà hautement centralisé qui fut le moteur de l’accumulation prodigieuse du Capitalisme anglais, ce qui lui permit, pour son extension, de se passer plus aisément du crédit.
Les particularités structurelles du capital financier constituèrent pour celui-ci en même temps une faiblesse et une force ; faiblesse, parce que du fait de sa liaison intime avec le mécanisme des échanges mondiaux, il subissait leurs perturbations ; force, parce que, désolidarisé d’avec la production, il conservait, en période de crise, une plus grande élasticité de moyens et d’action.

* * * * *

Tel fut le champ impérial d’expansion sur lequel l’économie métropolitaine put s’appuyer et qui lui permit d’atteindre l’apogée de sa puissance à la fin du XIXe siècle. Comment alors son mécanisme a-t-il pu se désagréger à un degré tel qu’aujourd’hui il ne peut fonctionner que dans la mesure où l’Empire le ranime avec la plus-value extirpée par une exploitation plus féroce encore des peuples coloniaux ? Il est donc nécessaire de faire une analyse — très brève — de son évolution.
Cobden et sa Ligue manchestérienne, en abolissant, au milieu du siècle dernier, l’acte de navigation, les droits protecteurs et la "corn law", instaurèrent le "Libre Echange" qui devint, dès lors, le pivot de la politique économique britannique. La bourgeoisie, pourvue d’une solide organisation productive, de ressources abondantes en charbon et minerais, put profiter de sa situation privilégiée et accumuler d’énormes capitaux aussi longtemps qu’elle conserva le quasi monopole de sa fabrication. Au moyen des exportations de son industrie transformatrice, des revenus provenant du frêt et des revenus de placements, elle put combler les déficiences de son économie, tributaire du monde extérieur pour les 5/6 des besoins alimentaires (la population agricole représente aujourd’hui 6 % de la population active alors qu’en France elle atteint 40 %).
Les secteurs qui fournirent l’essentiel des exportations britanniques étaient les industries charbonnière, métallurgique, textile, précisément celles qui furent les plus atteintes par la décadence de l’économie et que le chômage rongea le plus profondément.
L’organisation structurelle des charbonnages, bien que basée sur l’existence de riches couches de charbon, facilement accessibles et situées près de la mer, recelait cependant une faiblesse "congénitale", résultant du mode d’appropriation de la mine, celle-ci appartenant au propriétaire de la surface, qui exigeait une rente, "la royalty", en échange du droit d’exploiter le fond. De plus, des couches. importantes de charbon formant la frontière entre des propriétés différentes restèrent inexploitées et furent définitivement perdues. Une technique retardataire alourdit encore davantage les prix de revient. D’un autre côté, le développement de la production charbonnière en Europe Continentale, aux Etats-Unis et la croissante utilisation d’autres sources d’énergie : houille blanche, huiles de pétrole, firent inévitablement perdre à la. Grande-Bretagne sa situation prépondérante d’exportatrice mondiale de charbon qu’elle dut céder aux Etats-Unis pour reculer à la troisième place. Mais, fait important, cette régression mina un des piliers de son armature économique : le frêt d’exportation. En effet, le charbon constituait le frêt "aller" que la flotte marchande anglaise distribuait aux quatre coins du monde et d’où elle ramenait les produits alimentaires et les matières premières. La diminution de ce frêt devait réduire considérablement et les capacités de concurrence de la flotte et les revenus provenant de l’activité marchande.
La puissance de l’industrie métallurgique, qui atteignit son point culminant au milieu du siècle dernier, fut aussi inévitablement et fortement entamée par la progression, à l’échelle mondiale, du mode capitaliste de production, par la naissance et la croissance rapide et redoutable d’autres centres producteurs de fonte et d’acier. Déjà, en 1897, J. Chamberlain avait tenté de réagir contre une telle menace dirigée contre toute l’industrie anglaise, en projetant la création d’un "zollverein impérial" ; mais les Dominions - capitalistes eux-mêmes l’avaient mis en échec. En 1923, Balwin, à son tour, échoua dans semblable essai.
Il ne fit aucun doute que l’industrie lourde anglaise entrait dans sa phase décadente lorsqu’on put constater, par exemple, que la production de fonte de l’Allemagne, qui n’atteignait que les 2/3 de la production anglaise en 1892, parvenait à doubler celle-ci en 1912. En vingt ans, l’Allemagne, dans ce domaine, avait progressé de 320 % et l’Angleterre de 32 % seulement. Le recul de la production anglaise par rapport à la production mondiale devait aussi se manifester avec netteté. Pour la fonte, 13 % en 1913, 7.8 % en 1929 — pour monter à 8.4 % en 1933. Pour l’acier, 10.2 % en 1913, 8 % en 1929 et 10.5 % en 1933. L’amélioration relative de 1933 s’explique par le fait qu’à l’abri des droits de 33 % imposés à l’importation en 1932, les producteurs sidérurgiques réussirent à substituer aux marchés extérieurs antérieurement perdus, un marché national monopolisé. La nécessité de maintenir ce monopole leur enlevait d’ailleurs toute chance de pouvoir prendre place au sein du cartel continental de l’acier et, par conséquent, la possibilité d’élargir leurs exportations qui, en 1933, restaient en effet stationnaires. On projette maintenant de parer à cette difficulté au moyen de primes à l’exportation allouées par prélèvement sur le produit des ventes intérieures.
Mais où la situation se révéla comme particulièrement grave, ce fut dans l’industrie cotonnière qui était la principale monnaie d’exportation.
Entre 1770 et 1815, l’Angleterre détenait le monopole du marché cotonnier et un machinisme déjà perfectionné lui permettait d’inonder le monde de ses cotonnades. Par la ruine massive de l’artisanat indigène aux Indes, elle put développer là-bas ses exportations, après avoir traversé la grande crise de 1847 et en avoir rejeté la charge sur le prolétariat, en le livrant littéralement à la famine. Les magnats du Lancashire atteignirent l’apogée de leur puissance vers 1860. La saturation du marché des Indes (principal client) et de l’Australie, la guerre de Sécession, provoquèrent la débâcle de 1862-1863 et jetèrent l’industrie cotonnière sur la voie du déclin. Par la suite, d’autres causes vinrent encore aggraver la situation : la concurrence japonaise sur les marchés asiatiques s’ajoutant à celle des Etats-Unis sur les marchés sud-américains, le développement croissant de l’industrie textile aux Indes qui, en 1913, possédaient 6 millions de broches, et, en 1933, 9 millions, qui en 1905, travaillaient 50.000 métiers et, en 1926, 154.000.
La faiblesse structurelle de l’industrie du Lancashire, déforçant celle-ci vis-à-vis de concurrents mieux outillés, s’exprimait surtout par l’existence de nombreuses entreprises, petites et moyennes, spécialisées à l’extrême et qui constituèrent le grand obstacle à une forte centralisation. De plus, la période de fièvre spéculative de 1919-1920 avait déterminé une surcapitalisation et multiplié les servitudes bancaires qui pesèrent lourdement sur les prix de revient.
Dans le processus de concentration et de centralisation des entreprises cotonnières, l’Angleterre se trouve aujourd’hui nettement infériorisée vis-à-vis du Japon, qui menace le plus directement ses positions asiatiques. En 1932, le nombre d’entreprises japonaises était trois fois moins élevé, avec un capital moyen triple de celui des usines anglaises. L’Angleterre, qui fut la première à mécaniser ses métiers - puisqu’en 1789, elle utilisait déjà la vapeur comme force motrice - détenait, en 1932, le double du nombre des métiers japonais, mais ils étaient automatisés dans une proportion de 5 % seulement pour 50 % au Japon qui, de ce fait, possédait cinq fois plus de métiers automatiques actionnés à raison de 30 à 40 par ouvrier.
Une telle différenciation devait évidemment se traduire par un rétrécissement considérable des marchés anglais. Par rapport à 1913, la baisse des exportations totales de tissus de coton était de 41 % en 1926-1929, 63 % en 1930, 79 % en 1931. Celles vers les Indes représentaient, en 1913, 45 % du total et elles fléchissaient à 25 % en 1931. L’ampleur de l’effondrement de la production pouvait encore se mesurer en considérant le degré d’utilisation de la capacité productive pour 1.000 broches installées, le Lancashire traitait, en 1930-1931, 36 balles de coton, le Japon 357 et l’Inde 275. Dans certaines usines anglaises, le chômage des machines atteignait 50 % et le chômage ouvriers jusqu’à 60 et 75 %.
La décomposition de cette industrie, jadis un des plus beaux fleurons de l’orgueil britannique, est poussée aujourd’hui à un tel degré qu’une réorganisation du secteur "Filature" est envisagée ; elle comporterait notamment le retrait de la sphère productive d’un quart environ des broches existantes. Le capitalisme est résolu à détruire du travail matérialisé, des forces productives utiles à l’homme mais nuisibles à la bourgeoisie, parce que ne pouvant fonctionner comme Capital ! Détruire ce que le prolétariat a produit et, en même temps, intensifier son exploitation car dans l’industrie cotonnière se pose, dans toute son acuité, le problème du rendement du travail, nettement "insuffisant" en face du concurrent japonais qui utilise 85 % de femmes, contre 65 % en Angleterre, 8 métiers ordinaires par homme contre 4 métiers et qui paye des salaires en... riz !
D’ailleurs, la réaction du patronat du Lancashire s’exprima déjà en 1929 par le grand lock-out au cours duquel il avait vainement tenté d’imposer le système du "more loom" ou augmentation du nombre de métiers par ouvrier. Par contre, en 1933, l’échec de la grève générale lui permit d’opérer une réduction des salaires. Le prolétariat du textile est, aujourd’hui, plus menacé que jamais.

* * * * *

Charbon, Métallurgie, Textile, furent donc les trois secteurs les plus atteints par la décomposition de l’économie britannique, ainsi que par la dépression chronique qui, depuis treize ans, succédant à la courte phase de prospérité factice de 1919-1920, rongea comme un chancre tout l’appareil productif et permit à la fière et hautaine Angleterre de devenir le pays classique du chômage endémique : un million d’hommes constituant l’armée de chômeurs que le capitalisme anglais, au cours même de la phase de reprise d’après-guerre, avait déjà définitivement rejetés de la sphère de la production. En 1934, ce chiffre est déjà doublé, alors que pour certaines branches importantes de l’industrie, les indices sont remontés à peu près à leur niveau de 1928-1929. Effets d’une "salutaire" rationalisation et intensification du travail, condamnant deux millions de prolétaires (13 % du total des travailleurs) au chômage permanent puisque l’économie anglaise a atteint aujourd’hui sa capacité extrême d’absorption d’ouvriers nouveaux et puisqu’elle ne peut, par la suite, qu’en rejeter des milliers d’autres du procès du travail.
En 1928, année de haute conjoncture, le chômage chez les mineurs atteignait 25 %. Pour l’ensemble des industries décadentes, le chômage évolua de 17 % en 1929 à 33 % en 1932 et 28 % en 1933. Pour les industries de production en général, le pourcentage fut respectivement de 8, 25 et 15 %. Pour les industries de consommation, de 6, 13 et 11 % seulement. Fait particulièrement significatif et soulignant le parasitisme grandissant de la bourgeoisie anglaise : de 1920 à 1930, ce furent les industries alimentaires, d’ameublement, d’équipement domestique, de luxe, qui marquèrent la plus forte expansion. Déjà Marx, en 1861, mettait en évidence que le nombre de domestiques était presque l’équivalent du chiffre des prolétaires industriels (Capital, tome 3, page 116). Cet accroissement relatif et absolu de la population improductive : serviteurs, laquais, servantes fut une des conséquences du processus général de l’accumulation capitaliste engendrant, d’une part, un développement gigantesque des forces productives, une élévation considérable de la composition organique du capital (moins prononcée cependant en Angleterre qu’en Allemagne ou aux Etats-Unis, d’où résultait l’accroissement de la productivité du travail ; d’autre part, l’exportation des capitaux.
Les modifications qui intervinrent dans la répartition des fonctions économiques de la population active, durant une période de 80 ans, de 1851 à 1931 traduisirent clairement l’évolution structurelle qui se poursuivit au sein de l’économie anglaise ; c’est ainsi que le pourcentage des hommes occupés dans la sphère industrielle passa de 51 % en 1851 à 42 % en 1931. Dans l’agriculture, la régression fut beaucoup plus marquante ; l’abolition du "corn law" avait accéléré la pénétration dans ce secteur de la production capitaliste favorisée d’un autre côté par l’existence d’une propriété foncière fortement capitalisée. En 1920, il n’existait plus que 300.000 propriétaires fonciers, -alors que la France en possédait 10 fois plus. 8.000 de ces propriétaires détenaient, à eux, seuls, la moitié du territoire et la plupart avaient substitué l’élevage aux cultures. Il en résulta que le pourcentage d’agriculteurs-hommes de 24 % 1851, descendit à 7 % en 1931. La proportion des travailleurs productifs des deux sexes (ouvriers et paysans) descendit de 59.6 % en 1920 à 52.8 % en 1930 et celui des travailleurs du commercé, des transports, des domestiques, des employés, monta de 40.21 % .à 47.2 %. Le prolétariat industriel de 33.4 % passa à 30.9 % et les domestiques seuls de 8.1 % à 10.1 %, donnant une proportion de trois ouvriers pour un domestique. Un tel rapport social ne doit pas étonner si l’on se reporte aux chiffres donnés des exportations de capitaux, exprimant un élargissement considérable de l’activité extra-métropolitaine de la bourgeoisie anglaise, ce qui lui permettait de vivre de plus en plus de la plus-value produite en dehors de son contrôle direct et d’en retirer un revenu tel qu’il put atteindre cinq fois celui provenant du commerce extérieur.
On s’explique facilement par là la collusion de l’impérialisme britannique avec les dirigeants des Trade-Unions et du Labour-Party et aussi l’influence profonde que l’idéologie bourgeoise exerce en core sur les cerveaux des ouvriers et qui se traduit par la faiblesse extrême de la conscience politique du prolétariat.
Une profonde modification du rapport interne de la population active métropolitaine est donc un des aspects de la décomposition parasitaire de l’impérialisme anglais. Les révisionnistes du marxisme s’empresseront de clamer qu’une telle constatation ne peut que constituer une nouvelle confirmation de l’erreur de Marx, prédisant une prolétarisation progressive aboutissant à une paupérisation générale. De Man notamment, s’est évertué, dans les colonnes du Peuple de Bruxelles, à démolir la perspective tracée par Marx et ce, pour justifier son Plan du Travail et le déplacement vers les classes moyennes du centre de gravité de la politique réformiste.
Ce faisant, ces savants falsificateurs du marxisme dissimulent seulement un aspect fondamental de cette prédiction : que l’augmentation de la population "improductive" mais exploitée, tout en atteignant son point de saturation, reste cependant fonction de la masse de plus-value produite dont une partie doit servir à l’entretien de cette population ; que, par conséquent, une masse déterminée de plus-value ne peut être maintenue par rapport à une décroissance relative et absolue du prolétariat que par une intensification de l’exploitation de ce prolétariat, ce qui doit nécessairement l’élever à la conscience du rôle historique qu’il est appelé à jouer ; nous pensons qu’une telle conception s’imprègne davantage de "l’esprit" du marxisme plutôt que de "sa lettre".

Mitchell

(A suivre).




Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.87.53