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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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La situation en France
{Bilan} n°14 - Janvier 1935
Article mis en ligne le 17 décembre 2016
dernière modification le 13 décembre 2016

par ArchivesAutonomies
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Les positions du capitalisme français viennent de s’exprimer d’une façon marquante au travers de trois événements. C’est d’abord le compromis de la Sarre, l’envoi d’une force internationale dans le bassin à l’exclusion de troupes françaises et allemandes. Laval a salué cette solution parce qu’elle marquait surtout la fin de la politique d’équilibre de l’Angleterre et qu’elle représentait la réalisation de l’aphorisme de Baldwin : "nos frontières sont sur le Rhin". Il est évident qu’au point de vue du plébiscite, l’occupation internationale de la Sarre est un élément favorable à l’Allemagne qui peut invoquer les années d’occupation d’après guerre et susciter une vague de chauvinisme pour la "libération de la patrie". Mais pour l’impérialisme français, surtout après les déclarations de M. Archambaud, à la Chambre, le vote de crédits extraordinaires pour la guerre, le discours soi-disant pacifiste du général Maurin, modifiant l’adage latin "si vis pacem para bellum" en un impératif "prépare-toi à la guerre", sa position conciliatrice envers le problème de la Sarre peut lui permettre de s’ériger en champion de la paix et éventuellement mobiliser autour de ses positions le chauvinisme déterminé dans toutes les classes du pays.
Que l’on ne s’ y trompe pas : la Sarre restera après le plébiscite un élément de perturbation et de conflits entre la France et l’Allemagne et peut-être bien l’occupation internationale perdurera-t-elle : cette mesure étant la seule pouvant empêcher momentanément l’accélération des antagonismes entre les deux protagonistes.
Le dénouement de la "consultation populaire" importe peu, car statu-quo ou rattachement à l’Allemagne, le problème reste entier et ne se résoudra que dans la guerre impérialiste.
Au point de vue de la situation intérieure, le problème du blé et du vin exprime le souci de "disciplinisation" de l’appareil économique en vue d’un dénouement impérialiste. C’est pourquoi ce n’est pas une coïncidence si les Chambres examinèrent les projets de lois Flandin d’assainissement du marché agricole, après les discussions grandiloquentes sur la politique étrangère et les armements de l’Allemagne.
En bref, il s’agit de liquider les excédents de blé et de vin (près de 22 à 23 milliards de quintaux de blé), d’adopter des mesures de limitation des emblavures, d’interdiction de l’intensification du rendement ; de sélection des semences et, pour le vin, de distiller les excédents qui, sous forme d’alcool, seront rachetés par l’État à l’aide de fonds obtenus par une taxe sur la circulation. D’autre part, des mesures de limitation des plantations seront adoptées ainsi que l’interdiction de certains cépages et des piquettes.
La mesure essentielle pour le blé est le rétablissement de la liberté du marché, c’est-à-dire la suppression du prix légal fixé auparavant pour la vente ; le rachat des excédents, au cours moyen des six premiers mois du marché libre, par le gouvernement qui demande un milliard et demi à ces fins. Il s’agit manifestement d’une aide importante aux grands minotiers, aux coopératives, car les stocks sur lesquels porteront officiellement les achats seront ceux des "coopératives bénéficiaires de contrats" pour moitié et sur le blé pour le restant. D’autre part, ces mesures mettront les paysans qui représentent 40 % de la population en France, sous la coupe totale et absolue des minotiers et nous ne parlons pas de la taxe de 7 fr. par quintal qui est imposée pour réaliser les capitaux nécessaires et qui pèsera sur le dos des petits exploitants. En effet, la liberté "contre interventionniste" de Flandin accentue la spéculation avec la perspective du rachat des stocks par l’État, car le paysan en proie aux innombrables difficultés d’une période de crise économique, sans possibilité d’obtenir des crédits, vendra son blé à un prix plus bas qu’auparavant (où existait un horizon légal des prix), sans pouvoir attendre les 6 mois de rachat gouvernementaux. La résorption des excédents rachetés devra s’effectuer par une dénaturation des stocks et par de nouvelles exportations que Flandin aurait obtenu de la Conférence de Budapest ainsi que par des opérations d’achat-vente aux coopératives, ce qui représente une forme de subside financier à celles-ci.
Tant pour lc blé que pour le vin, au nom d’une diminution du prix du pain, Flandin a fait adopter des mesures qui mettent le marché agricole, au travers de l’État, sous le contrôle de quelques grands minotiers, alors que sont prises des mesures de limitation de la production, mesures liées à la politique de prix de ces derniers. Qu’une certaine diminution du prix du pain puisse en découler, c’est possible, mais en dernière analyse la situation des petits paysans s’aggravera, pendant que le capitalisme tendra à les opposer aux ouvriers bénéficiaires d’un pain momentanément meilleur marché.
Le troisième événement qui mérite notre attention, est la conférence impériale qui s’est tenue ces derniers temps à Paris en vue de resserrer les liens économiques entre les colonies françaises et la métropole. Selon le "Temps", cette Conférence devait créer la conception "impériale" ou autrement dit "s’efforcer d’éviter que ne naissent ou subsistent entre les colonies et la métropole des concurrences aussi fâcheuses en elles-mêmes que dangereuses au point de vue politique" et s’efforcer de donner une structure "organique" et une unité économique à l’empire français "basé sur la civilisation" et gravitant sous le signe de "l’esprit".
Concrètement, on sait que les exportations françaises aux colonies atteignent le tiers de la production de la métropole et la moitié de ses exportations à l’étranger. La Conférence impériale, que L. Blum qualifie de "conférence des bureaucrates" parce qu’aucune analogie n’est possible entre les colonies françaises et les dominions anglais, a pour but - et cela le "Populaire" aura garde de le dire - de rationaliser l’exploitation des colonies et plus particulièrement d’accumuler de nouveaux obstacles à toute tentative de concurrence de ces dernières. Il est vrai que cette conférence où siègent des fonctionnaires gouvernementaux s’appuyant sur les armées d’occupation françaises, ne peut en aucun cas se comparer à Ottawa, mais bien à une assemblée ayant pour but d’étudier les moyens à mettre en œuvre pour pousser de l’avant le travail de « civilisation et de pacification commencé en Algérie il y a cent ans" dans toutes les colonies. Et, effectivement, il s’agit ici de renforcer l’impérialisme français, sa structure économique, de lui permettre de mieux traverser la période de crise économique, de le raffermir pour affronter demain la grande épreuve de la guerre, par une accentuation de l’exploitation des populations des colonies, par l’élévation de barrières douanières coloniales contre des concurrents auxquels il n’est pas encore possible de résister à coups de canon...
Ces trois faits caractérisent un moment des positions qu’occupent aujourd’hui la France qui, par ailleurs, déploie une activité diplomatique des plus fébriles en vue de cimenter des alliances militaires solides. Comme en Belgique, notamment, l’immaturité des conditions pour la guerre détermine une destruction étatique de capitaux gelés, une disciplinisation de l’appareil économique en vue de comprimer les force de production en même temps que des tentatives de consolider les positions de la France pour le conflit impérialiste inévitable.
En face de cette situation donnée, le mouvement ouvrier français continue sa gravitation désagrégatoire autour du front unique, pendant que se déroule des luttes de classe isolées et que l’unité syndicale s’effectue partiellement dans la confusion. Tout d’abord, il convient de mettre en lumière l’attitude socialiste et centriste dans le problème du blé. Les uns proposèrent platoniquement la création d’un office national du blé, à quoi Flandin répondit justement qu’il s’agissait d’une mesure cadrant avec un régime socialiste... Le parti se contenta d’accepter le projet de Monnot en se réservant de l’amender.
Ce qui caractérise au mieux le mouvement ouvrier actuellement, c’est la correspondance parfaite entre les déclamations unitaires et l’isolement de conflits, tel celui de Roanne qui dure depuis le 12 novembre et qui englobe près de 8 000 ouvriers et ouvrières. Le front unique ne songea pas un seul instant à relier ce conflit à ceux qui se déterminèrent au Bourget, à Paris, pour réaliser un mouvement général que l’attitude intransigeante du patronat rendait inévitable. C’est seulement le 15 décembre que le comité de coordination lança un appel où, entre autres, se trouvait un appel à la solidarité avec les ouvriers de Roanne. Actuellement pendant que continue l’agitation "antifasciste" du front commun, ce conflit important qui marque une attaque frontale contre les salaires, après celle subie par les fonctionnaires, se traîne en une lutte d’usure qui reste sans perspective.
Et cependant, du "Populaire" à l’"Humanité", tout le monde prétend que l’unité syndicale fait de grands pas en France et qu’elle va réaliser la cohésion prolétarienne en face d’un capitalisme qui prépare le terrain pour une application sérieuse des projets de Marchandeaux. À regarder de près, il ne semble pourtant pas que l’unité syndicale en France se réalise suivant une autre trajectoire que celle qui mène à la dissolution du prolétariat au sein du capitalisme au lieu de suivre une ligne ininterrompue de luttes revendicatives. On reste toujours au stade du "syndicat unique" qui vient encore de se réaliser dans le rail, groupant cheminots confédérés, unitaires et autonomes dans une seule organisation. Il est aussi en voie de réalisation dans les services publics, mais sur une base de capitulation de la part de la C.G.T.U. qui abandonne le droit de fraction et se dissout dans la Fédération Confédérée. Le récent Congrès des Fonctionnaires a clairement indiqué la position réformiste envers l’unité syndicale et le chemin que les Jouhaux et consorts entendent faire emprunter au centrisme. Il faut que l’unité syndicale se réalise sur la base d’un plan et non pas pour des grèves insurrectionnelles. Ce plan, sorte de décalque du Plan du Travail du P.O.B., doit s’appliquer dans les cadres de la légalité et représenter une offre de service au capitalisme dans sa phase des pleins pouvoirs et de réforme de l’État.
Dans ces conditions, le chemin de Tours, des Services Publics, la création de "syndicats uniques" représente une désagrégation permanente de la C.G.T.U., au profit d’un réformisme qui veut exclure tout conflit de classe et diriger l’unité dans une direction "planifiée". Et l’attaque capitaliste se développe : maintenant, après le textile, se sont les métallurgistes, demain d’autres corporations pendant que l’unité syndicale devient une confusion inextricable. Il est encore difficile de prévoir comment finira le duel C.G.T. et C.G.T.U. Ce qui parait certain, c’est que le centrisme mise toujours plus sur le "syndicat unique" pendant que le réformisme s’accroche à son plan inacceptable pour les unitaires, afin de réaliser "l’unité constructive" dans la "vieille maison" désertée par les communistes. En somme, le destin de l’unité syndicale se relie à celui du front commun entre S.F.I.O. et P.C. L’une et l’autre représentent le problème du contrôle unique de la social-démocratie sur le prolétariat et par ce canal l’intégration de ce dernier au capitalisme. Ces derniers temps on pouvait supposer que le front commun entrait dans une phase critique et que bientôt l’ère des insultes mutuelles allait rejaillir. Mais il n’en est rien : le pacte continue. Le parti avait envoyé aux socialistes une lettre contenant un programme de revendications pour tous, y compris les classes moyennes, avec comme revendication centrale : la défense de la démocratie et la dissolution des ligues fascistes. La S.F.I.O. y opposa, comme on sait, une fin de non recevoir en faisant ressortir la nécessité de lutter pour des objectifs généraux telle la nationalisation des industries, etc., "pour la République, contre le fascisme". Dans une nouvelle lettre le parti marqua son opposition aux plans de nationalisation S.F.I.O., identiques à ceux de la C.G.T. pour revendiquer l’unité syndicale immédiate et la lutte revendicative dirigée vers la destruction de l’État capitaliste. La conclusion de toute cette polémique fut un appel du comité de coordination - dont nous parlons plus haut - pour des meetings contre le fascisme, pour la solidarité avec les ouvriers de Roanne, pour la défense de la démocratie menacée par les projets Marchandeaux, pour le statu-quo en Sarre. Ainsi, en face d’un capitalisme décidé à la lutte la plus impitoyable contre le prolétariat, le "front commun" s’avère être un paravant appréciable pour les réalisations des projets gouvernementaux. Peut-être dans les moments décisifs où le capitalisme français frappera définitivement les ouvriers, ce front unique, en connexion avec la situation internationale, s’effritera-t-il et les centristes reprendront-ils leur liberté ? Mais alors, il y aura ici un simple réflexe d’un parti contre-révolutionnaire ayant accompli sa fonction !




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