Bandeau
Fragments d’Histoire de la gauche radicale
Slogan du site
Descriptif du site
Le problème des minorités nationales
{Bilan} n°14 - Janvier 1935
Article mis en ligne le 17 décembre 2016
dernière modification le 13 décembre 2016

par ArchivesAutonomies
logo imprimer

Notre époque est dominée par un passé d’essor révolutionnaire et par les sombres défaites que le prolétariat vient de subir dans le monde entier. La pensée marxiste qui gravite autour de ces deux axes parvient difficilement à rejeter les défroques inutiles, les formules périmées, à se débarrasser de "l’emprise des morts", pour progresser dans l’élaboration du matériel nouveau, nécessaire pour les batailles de demain. Le reflux révolutionnaire détermine plutôt une résorption de la pensée, un retour vers des images d’un passé "où l’on a vaincu" ; et ainsi le prolétariat, la classe de l’avenir, est transformé en classe sans espoir qui console sa faiblesse avec des déclamations, un mysticisme de formules creuses, pendant que l’étau de la répression capitaliste se resserre toujours plus.
Il faut proclamer, encore une fois, que l’essence du marxisme n’est pas l’adulation des chefs prolétariens ou de formules, mais une prospection vivante et en progression continue, aussi bien que la société capitaliste progresse toujours plus dans le sens de l’emprisonnement de la révolte des forces de production. Ne pas compléter l’apport doctrinal des phases antérieures de la lutte prolétarienne revient à impuissanter les ouvriers devant les armes neuves du capitalisme. Mais cet apport n’est certes pas donné par la somme des positions contingentes, des phrases isolées, de tous les écrits et discours de ceux dont le génie exprima le degré atteint par la conscience des masses dans une période historique déterminée, mais bien par la substance de leur œuvre qui fut fécondée par l’expérience douloureuse des ouvriers. Si dans chaque période historique le prolétariat gravit un échelon nouveau, si cette progression est consignée dans les écrits fondamentaux de nos maîtres, il n’en reste pas moins vrai que la somme des hypothèses, des schémas, des probabilités émises devant des problèmes encore embryonnaires, doivent être passés par la critique la plus sévère par ceux qui voyant s’épanouir ces mêmes phénomènes peuvent bâtir des théories non sur le "probable" mais sur le ciment des expériences nouvelles. D’ailleurs, chaque période contient ses limites, sorte de domaine d’hypothèses qui pour être valables doivent encore être vérifiées par les événements. Mais même quand des phénomènes sociaux sous nos yeux il arrive aux marxistes de vouloir emprunter à l’arsenal ancien des faits historiques des arguments pour leurs interventions.
Mais le marxisme n’est pas une bible, c’est une méthode dialectique ; sa force réside dans son dynamisme, dans sa tendance permanente vers une élévation des formulations acquises par le prolétariat marchant à la révolution. Quand la tourmente révolutionnaire balaye impitoyablement les réminiscences, qu’elle fait surgir de profonds contrastes entre les positions prolétariennes et le cours des événements, le marxiste n’adjure pas l’histoire d’adopter ses formules périmées, de rétrograder : il comprend que les positions de principe élaborées préalablement, doivent être poussées plus loin, que le passé doit être laissé aux morts. Et c’est Marx rejetant ses formules de 1848 sur le rôle progressif de la bourgeoisie, c’est Lénine foulant aux pieds, en Octobre 1917, ses hypothèses de septembre sur le cours pacifique de la révolution, sur l’expropriation avec rachat des banques ; tous deux pour aller bien au-delà de ces positions : pour faire face aux véritables tâches de leur époque.
À moins de supposer des conditions idéales et abstraites pour l’œuvre d’élaboration idéologique, il faut admettre qu’inévitablement il y aura jusqu’à la révolution de profondes lacunes dans les positions du prolétariat en face des événements décisifs. L’emprise de la société capitaliste, les luttes intestines au sein de la classe qui font d’un seul regroupement le porteur de son idéologie, limitent la perception doctrinale quand même il y aurait une expérience aussi lourde que celle que nous avons aujourd’hui derrière nous. Si l’on pouvait admettre un organisme unitaire mondial mobilisant État prolétarien et prolétariat mondial sur un même plan, certainement le domaine des lacunes se rétrécirait considérablement, sans toutefois disparaître, car pour cela il faudrait supprimer la réalité oppressante du capitalisme qui pèse sur nos cerveaux.

Nous pouvons percevoir les principes de la lutte prolétarienne, les élever selon le rythme des événements, mais pour épuiser le problème de leur élaboration parfaite, il faudrait aussi percevoir les caractères de leur application dans des situations qui se préparent seulement ; ce qui est évidemment impossible. C’est pourquoi nous disons : les principes sont les armes de la révolution prolétarienne, mais pour arriver à cette dernière, il faut que nos armes embrassent tous les phénomènes contradictoires que la société capitaliste dégage dans de pareilles périodes et c’est là un problème essentiel de tactique et de "pousser à fond" les principes.
Nous avons voulu, préalablement, poser ces considérations pour les motifs suivants : d’abord pour justifier la nécessité d’aller de l’avant dans une période où chacun veille avec un soin jaloux à se chercher une niche "historique" pleine de moisissures ; ensuite pour faire comprendre qu’il faut cesser une fois pour toutes de jongler avec des hypothèses, des phrases, des affirmations démenties, de Marx et de Lénine. Pour ce qui nous concerne, nous n’aurons aucune crainte de démontrer que la formulation de Lénine, pour ce qui est du problème des minorités nationales, a été dépassée par les événements et que sa position appliquée dans l’après-guerre s’est avérée en contradiction avec les éléments fondamentaux que son auteur lui avait donnés : aider à l’éclosion de la révolution mondiale.
D’un point de vue général, Lénine, pendant la guerre, eut parfaitement raison de mettre en évidence la nécessité d’affaiblir par tous les moyens les principaux États capitalistes, dont la chute aurait certainement accéléré le cours de la révolution mondiale. Appuyer les peuples opprimés revenait, pour lui, à déterminer des mouvements de révolte bourgeoise dont auraient pu profiter les ouvriers. Tout cela aurait été parfait à une condition : que la situation d’ensemble du capitalisme, l’époque de l’impérialisme, permit encore des guerres nationales progressives, des luttes communes de la bourgeoisie et du prolétariat. Quant au deuxième aspect du problème soulevé par Lénine, le droit d’auto-détermination des peuples, la révolution russe a prouvé que si la révolution prolétarienne ne coïncide pas avec sa proclamation il ne représente qu’un moyen de canalisation de l’effervescence révolutionnaire, une arme de répression que tous les impérialismes surent manier en 1919, depuis Wilson jusqu’aux représentants de l’impérialisme français, italien, anglais.
Pour explorer sérieusement le problème des minorités nationales — aujourd’hui si actuel en Europe — nous serons obligés d’ouvrir une parenthèse historique.
Pour des marxistes, il n’existe vraiment aucun critère suffisant pour indiquer où commence et ou finit une "nation", un "peuple" et le "droit" des minorités nationales à s’ériger en nations. L’historien bourgeois Renan affirme pompeusement que "l’existence d’une nation est un plébiscite de tous les jours" et en cela d’ailleurs il ne fait que plagier le "Contrat social" de Jean-Jacques Rousseau. Ni au point de vue de la race, ni à celui de l’histoire, les mixtures que représentent les États bourgeois nationaux ou les groupes nationaux ne se justifient. Deux faits seulement animent les bavardages académiques sur le "nationalisme" : la langue et le territoire commun et ces deux éléments ont varié continuellement au travers des guerres, des conquêtes.
En somme, le fil d’Ariane qui doit nous guider dans ce dédale de formules confuses et couramment répandues par la bourgeoisie, nous paraît consister dans le critère suivant : l’époque des révolutions bourgeoises est l’époque de la "nation" parce que la classe qui accède au pouvoir doit se donner une armature sociale qui corresponde aux deux bases contradictoires sur lesquelles elle posera ses fondements : la lutte inter-capitaliste pour la domination du monde et les mouvements de classe du prolétariat qui selon l’expression d’Engels représente la force antagoniste "bâtée" sur la bourgeoisie dès sa naissance.

État capitaliste et Nation sont deux concepts indissolubles, et se subordonnent l’un à l’autre. La "Nation" sans cet État est aussi impossible que cet État sans "Nation". En effet, cette dernière est le milieu social nécessaire pour la conquête du monde, mais comme expression des positions de la classe dominante, elle ne peut avoir pour axe que l’appareil d’oppression de celle-ci : l’État.
La révolution française de 1789 mit déjà en évidence, d’une façon cristalline la subordination fondamentale de ces deux notions : la déclaration des droits de l’homme (le règne de la liberté, de la fraternité, de l’égalité) fut instaurée en même temps que la terreur révolutionnaire nécessaire à la bourgeoisie pour forger sa cohésion devant l’invasion étrangère. État capitaliste et "Nation" marchent donc de front, car l’avènement de la bourgeoisie marque aussi le caractère nouveau, collectif, que prend l’instrument de production et le contraste entre la nouvelle classe dominante et son développement qui correspondra désormais à la lutte prolétarienne. La nécessité de répondre au développement gigantesque des forces productrices par une expansion internationale pouvant permettre à des bourgeoisies d’accroître leur marque de profit, est un élément d’opposition fondamental entre les États capitalistes séparés et antagonistes. Cette expansion est la seule voie pouvant contenir le développement économique dans ses limites bourgeoises. Mais pour cela elle doit aussi signifier la destruction de la classe répondant à l’essor des forces de production. Les conflits inter-capitalistes, les luttes de classe au sein de chaque État sont les éléments de base de la "Nation" qui seule peut réaliser une structure étatique mobilisant toutes les classes pour la guerre impérialiste et qui par là même représente une enveloppe aveuglant la lutte de classe, destinée à faire déboucher celle-ci dans le chemin de l’étranglement de la classe révolutionnaire : vers la guerre.

La seule réalité positive dans l’appréciation du problème national est le problème de l’État — ce que d’ailleurs Lénine fit déjà remarquer aux internationalistes polonais pendant la guerre. Mais la notion de l’État parce qu’elle indique une oppression de classe, un contrôle privilégié des moyens de production comporte inévitablement la notion de la guerre, comme moyen de maintenir le pouvoir de la classe dominante qui va tenter de freiner le niveau de développement économique, étouffer la menace révolutionnaire et accroître sa puissance par une politique d’impérialisme. Même l’État prolétarien contient une notion de guerre, mais cette fois-ci de guerre civile internationale, puisqu’il apparait comme l’instrument de domination de la classe prolétarienne qui tend, conformément au développement productif à établir une société communiste internationale. Seulement l’extinction de cet État en signifiant la fin de toute société basée basées sur la division en classes, signifiera aussi l’extinction de la notion de nationalités, celles-ci se justifiant uniquement en cas d’existence d’États séparés.

Ces quelques considérations vont nous permettre d’affirmer que si la société capitaliste repose sur les contrastes suivants : antagonismes inter-États et luttes de classes s’atténuant au moment de l’épanouissement de ces premiers se développant au moment de leur effondrement, inévitablement les uns se dirigent vers la guerre impérialiste et les autres vers la révolution prolétarienne. Nous irons même plus loin : toute question nationale se greffe sur des antagonismes capitalistes et dans ce sens son croisement avec le cours révolutionnaire est une impossibilité absolue puisqu’elle se substitue à lui et la guerre où elle aboutit est précisément la variante capitaliste à des situations où objectivement peut se poser le problème révolutionnaire. En somme, tout ce qui a trait aux normes d’existence, à la respiration sociale, aux formes de domination du capitalisme, n’a de valeur pour le prolétariat, même lorsque l’impérialisme évoluant écrase des éléments primitivement essentiels pour son pouvoir. Ni les formulations démocratiques, ni le droit démocratique des peuples à déterminer leur sort, ni les droits de l’homme et du citoyen ne peuvent avoir une valeur quelconque lorsque le capitalisme viole ces formulations et écrase des bourgeoisies coloniales ou pauvres. Au lieu de voir dans ces faits un terrain pour trouver des alliés au prolétariat, il faut y voir une expression des conflits inter-capitalistes, dominée par le sceau des guerres et des révolutions : l’époque impérialiste où la solidarité de toutes les bourgeoisies s’exprimera toujours contre le prolétariat, où les diversions nationales surgiront pour freiner l’élan des masses et se jetteront enfin dans la guerre impérialiste lorsque le prolétariat sera complètement immobilisé.

On sait que la vision de Marx à ce sujet fut autre. Il soutint le mouvement national des polonais en 1848, parce que, suivant Lénine, "Marx et Engels opposaient alors très nettement" les peuples entièrement réactionnaires "qui servaient" d’avant-postes russes en Europe, aux "peuples révolutionnaires : Allemands, Polonais, Magyars". Et Lénine d’expliquer que ce qui guida Marx ce fut la subordination des intérêts d’émancipation de "quelques-uns des grands et plus grands peuples de l’Europe" car "la revendication de la démocratie doit être prise dans son sens européen on doit dire maintenant : dans son plan mondial et non par portions isolées".

À l’époque de Marx les mouvements nationaux se confondant avec les mouvements de révolution bourgeoise ne pouvaient plus suivre un cours identique à celui de la révolution française où l’inexistence d’un prolétariat, mais l’existence "d’une masse souffrante" de non possédants permit à la bourgeoisie, en se posant comme champion de toute "l’humanité" d’adopter les positions les plus extrêmes au cours d’une évolution allant de la Gironde à la Montagne et de la Montagne au Comité du Salut public. L’apparition du prolétariat, l’épouvantail de ses revendications de classe, transformèrent les révolutions bourgeoises de 1848 en parodies sanglantes de la Révolution de 1789. D’ailleurs Marx lui-même démontra que la révolution "haïssable" de juin, celle qui "apprit au prolétariat que la plus simple amélioration de son sort dans la société bourgeoise reste une utopie, utopie qui se change en crime dès qu’on s’avise de la réaliser", donna à la bourgeoisie européenne conscience de soi-même et du danger prolétarien et détermina son alliance avec les puissances despotiques de l’Europe. Marx put dire à cette époque que la révolution de Juin 1848, le massacre des ouvriers parisiens ayant montré que la France "en toutes circonstances devait maintenir la paix à l’extérieur pour pouvoir mener la guerre civile à l’intérieur, aussi les nations qui avaient commencé à lutter pour leur indépendance furent-elles abandonnées à la souveraineté de la Russie, de l’Autriche et de la Prusse. Mais en même temps le destin de ces révolutions nationales fut subordonné au sort de la révolution prolétarienne [1]". L’évolution de la pensée de Marx au sujet du croisement des révolutions bourgeoises, des mouvements nationaux, avec le cours de la révolution prolétarienne, est au fond le reflet de l’évolution des situations historiques. Avant 1848 sa conception fondamentale est la suivante : précipiter la révolution bourgeoise au profit du prolétariat, appuyer les peuples luttant pour leur indépendance et leur constitution en nation démocratique, en s’inspirant des intérêts européens de la démocratie, c’est-à-dire de la lutte contre les puissances absolutistes. Mais les événements postérieurs à cette perspective, montrèrent que le cordon ombilical reliant prolétariat et bourgeoisie était coupé par le développement des antagonismes sociaux et désormais révolution bourgeoise, mouvements nationaux ne pouvaient se produire que sur le fond d’un écrasement général du prolétariat.
En effet, les révolutions bourgeoises, les mouvements nationaux ne peuvent réussir qu’à la condition d’ébranler toutes les classes de la société trouvant dans le programme de la bourgeoisie une réponse à leur oppression. Mais lorsque surgit un prolétariat, expression du contraste entre la bourgeoisie et les forces économiques qu’elle engendre, un ébranlement révolutionnaire de la société peut permettre aux ouvriers d’opposer leur programme à celui du capitalisme et d’effectuer leur propre révolution.
Cet élément d’opposition de classes explique les difficultés de constitution des sociétés bourgeoises après 1848, la quasi impossibilité de faire aboutir des mouvements nationaux orientés vers la constitution d’États capitalistes distincts, sans déclencher en même temps des mouvements de destruction du prolétariat. Ce que la révolution de 1848 ne put accomplir en Allemagne par crainte du prolétariat : l’unification nationale de l’Allemagne, Bismarck put l’effectuer au feu de la guerre de 1870 où le prolétariat allemand fut jeté. De même en Italie, son unification put seulement se produire grâce aux conflits avec l’Autriche.
La période de développement du capitalisme, à la fin du 19e siècle, mit, mieux encore, en évidence l’impossibilité de résoudre tous les contrastes nationaux et plus particulièrement le droit d’auto-détermination des peuples, autrement que par la révolution prolétarienne ou par la guerre impérialiste ; et c’est pourquoi jusqu’à la guerre de 1914-1918 nous assisterons (même dans les pays opprimés) à un épanouissement de la lutte des classes entre possédants et non possédants et le problème national apparaitra uniquement comme arme de la bourgeoisie opprimée pour freiner la lutte du prolétariat se dressant contre elle, ainsi que pour améliorer sa situation particulière en face du capitalisme oppresseur.
Dans la période de l’impérialisme (qui se juge d’après le développement mondial et englobe donc même les pays arriérés qui ne peuvent être extraits de ce milieu historique) le dilemme général de toutes les situations est, comme on sait, GUERRE ou RÉVOLUTION PROLÉTARIENNE. Par là il est entendu qu’il n’existe aucun autre dénouement à toutes les situations historiques qui peuvent se présenter : l’acuité atteint par la lutte de classe d’une part, le développement des forces de production d’autre part, supprimant toute perspective de "milieu". Le problème national posé dans ces conditions, limité par cette période d’ensemble, ne pouvait évidemment plus se prévaloir d’arguments qui pouvaient avoir une certaine importance en 1848. Somme toute, résoudre le problème national revenait à résoudre le problème de l’impérialisme, mais celui-ci ne se résolvait historiquement que par la révolution prolétarienne internationale. Et c’est effectivement dans cette direction que les bolcheviks russes avec Lénine tentèrent de résoudre le problème du droit des minorités nationales à disposer de leur sort.
Cependant, il convient de remarquer l’évolution suivie par les bolcheviks à ce sujet. Du programme de 1903, aux thèses de Lénine de 1915, à la résolution adoptée en avril 1917 lors de la révision du programme du parti, il se remarque une connexion sans cesse croissante entre le problème national et l’éclosion de la révolution prolétarienne.
Ce qui apparait comme élément fondamental dans la conception de Lénine, c’est la subordination totale et complète de tous les mouvements de classe et de minorités nationales, à l’accélération du cours révolutionnaire mondial. Ce qui apparait comme un reflet antérieur de situations ayant déjà évolué, c’est le problème national que Lénine rattache encore à celui de la démocratie et qu’il considère comme des éléments pouvant, dans certaines circonstances, être un appoint pour le prolétariat. Si 1905 permit aux bolcheviks de se débarrasser de formules intermédiaires s’appuyant sur la revendication de la démocratie, parce que la révolution mit à nu la lâcheté de la bourgeoisie devant l’essor des masses, leur travail d’élaboration des principes qui triomphèrent en 1917, se situa à un carrefour où s’entrecroisèrent les expériences du prolétariat mondial, les batailles de classes des ouvriers russes et les remous nationaux démocratiques se dégageant de l’empire tsariste. Les conceptions de Lénine reflétèrent, au fond, ces éléments complexes, y compris certaines équivoques démocratiques qu’Octobre devait définitivement démolir.
Comme la guerre le démontra, les bolcheviks se maintinrent autour d’une formulation de principe juste, résultat d’une conception mondiale de la situation : affaiblir l’impérialisme de tous les pays en guerre. Le droit d’auto-détermination représenta ici un élément, une formulation imparfaite, d’une lutte de principe contre les annexions et pour le défaitisme révolutionnaire. Si 1905 avait montré le rôle de la bourgeoisie libérale et mis à nu l’équivoque de la démocratie accolée à la dictature prolétarienne, il n’avait pas encore permis de vérifier la valeur des mouvements nationaux et Lénine pouvait supposer les faire converger avec la lutte révolutionnaire. En 1915, la formulation de Lénine, malgré ses insuffisances, ses éléments hypothétiques, avait le grand mérite de séparer les marxistes luttant pour la révolution, des traitres partisans des annexions et de la guerre impérialiste. Par la même, Contre le courant fut le drapeau de l’internationalisme conséquent pendant le dernier carnage.
L’auto-détermination des peuples fut enfin posée ouvertement en 1917, lors de la révolution en Russie. Et les expériences d’Ukraine, de Finlande, de Géorgie, apportèrent un dilemme catégorique : ou la révolution prolétarienne ou l’instauration du capitalisme seul champion possible de l’idée nationale. Le parti bolchevik, qui s’était donné une armature de principe gravitant autour du problème de la dictature du prolétariat dut ainsi, par la force des événements, étendre ses principes, marcher sur des notions "démocratiques" et là où le prolétariat fut suffisamment puissant, l’auto-détermination se résolut par l’instauration du pouvoir soviétique.
L’hypothèse de Lénine sur des guerres nationales progressives, fut également balayée par l’après-guerre où la bourgeoisie opprimée évoluant dans une ambiance de classe trembla devant un prolétariat, aussi faible fut-il, mais s’inspirant des enseignements des pays avancés. La "guerre nationale" que la bourgeoisie chinoise tenta d’effectuer en 1931 contre l’invasion du Japon, nous montre d’ailleurs la lâcheté d’une bourgeoisie préférant subir le joug impérialiste que d’armer un prolétariat déjà écrasé en 1927.
Le 2e Congrès de l’I.C. reprit la notion d’auto-détermination des peuples, mais en la basant sur les expériences de l’après-guerre. Il conditionna le soutien aux peuples opprimés à la possibilité de développement autonome des partis communistes (afin qu’ils puissent, avec l’aide des partis de la métropole, dépasser les alliés momentanés) et à la lutte que ceux-ci mèneraient contre l’impérialisme.
Plus encore, Bordiga, qui a attiré l’attention des communistes sur cet aspect du problème [2] cite la thèse 9 et particulièrement 11 des thèses du 2e Congrès qui affirment "qu’il est nécessaire de mener une lutte décidée contre la tendance de couvrir d’un habit communiste le mouvement révolutionnaire séparatiste, non réellement communiste des pays arriérés". Rappelons aussi que c’est au 2e Congrès que fut introduit la distinction entre "bourgeoisie nationale révolutionnaire" et "bourgeoisie nationale séparatiste".
Dans les thèses de 1915 et dans Contre le Courant, l’auto-détermination des peuples n’est donc qu’un aspect de la thèse du défaitisme et de la lutte contre tous les impérialismes, aspect dont les événements devaient montrer la caducité. Et même lorsque Lénine affirme très justement qu’un peuple qui opprime d’autres peuples ne peut être libre, il traduit sa pensée dans une formule aussi périmée que celle de la démocratie bourgeoise par rapport aux tâches posées au prolétariat dans la période de l’impérialisme. Même après la révolution prolétarienne, le parti ne peut proclamer le règne de l’auto détermination des peuples qui en lui-même est aussi fallacieux et trompeur que tout l’édifice démocratique, mais bien la lutte, dans les contrées nationalement opprimées, pour le socialisme. Les frontières de l’État Soviétique doivent correspondre aux possibilités révolutionnaires de la lutte de classe, ce qui fut d’ailleurs le cas pour la Russie où le droit d’auto-détermination fut réalisé... après la révolution, c’est-à-dire, dans des conditions sociales où la séparation ne se posait plus. En Ukraine, devant un prolétariat insuffisamment fort, le droit d’auto-détermination permit le rattachement d’une partie importante de ce pays à la Pologne, il permit l’érection d’un État bourgeois en Finlande, Lettonie, Estonie, Lituanie. Et d’ailleurs le Traité de Versailles justifia le découpage de l’Europe, son morcellement, par ce droit "humain", "démocratique". Ce qui ne l’empêcha pas de construire des paradoxes nationaux tels la Yougoslavie, la Tchécoslovaquie où ce même "droit" fut royalement violé !!
L’après-guerre démontre que ce principe démocratique invoqué par Lénine en 1915 permit : 1° la constitution d’États bourgeois dans les régions de la Russie où la révolution prolétarienne aurait pu balayer des bourgeoisies anciennement opprimées par le tsarisme ; 2° la constitution de petits États balkaniques construits hâtivement par l’impérialisme pour canaliser l’effervescence des masses éveillées à la vie politique par les massacres de la guerre. En ce sens les événements ont déterminé une contradiction frappante entre le principe amenant Lénine à appuyer tout mouvement national se dirigeant vers l’affaiblissement de l’impérialisme et la nature de ce premier dirigé en premier lieu contre le prolétariat local. Même les thèses du 2e Congrès sur ce problème doivent être complétées, afin de tenir compte des événements de l’après guerre, particulièrement en Chine.

* * * * *

Les soubresauts nationalistes, les gestes terroristes de représentants de nationalités opprimées, expriment aujourd’hui l’impuissance du prolétariat et l’approche de la guerre. Il serait faux de voir dans ces mouvements un apport à la révolution prolétarienne car ils ne peuvent s’épanouir qu’à la faveur de l’écrasement des ouvriers et donc en connexion avec les mouvements d’impérialismes opposés. C’est le cas pour les minorités balkaniques qui pourraient parfaitement donner le signal d’une nouvelle conflagration. En tout cas, le prolétariat révolutionnaire ne peut pas se tourner vers des formules d’un passé qui ne lui appartient pas : il lui revient de compléter les formulations de Marx, de Lénine, de proclamer qu’en dehors de la révolution, il n’y a aucune solution historique pour les situations actuelles et seulement dans cette voie, il peut résoudre le problème national d’une façon définitive.

 »N.B. — Nous avons écarté à dessein la polémique entre Rosa Luxembourg (Junius) et Lénine sur le problème national. Nous comptons examiner cette polémique à l’occasion de l’anniversaire de Lénine, Luxembourg, Liebknecht, en liaison avec d’autres problèmes controversés.

Notes :

[1Karl Marx, La lutte des classes en France.

[2Voir son article La question nationale, publié dans Bilan n° 7.




Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.87.53