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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Evolution de l’impérialisme anglais (suite et fin)
{Bilan} n°14 - Janvier 1935
Article mis en ligne le 7 janvier 2017
dernière modification le 26 décembre 2016

par ArchivesAutonomies
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Versailles jugula le plus redoutable concurrent auquel l’Impérialisme britannique eut à faire face, dans la mêlée des compétitions, durant les dernières décades précédant la guerre. L’antagonisme anglo-allemand, en effet, fut au centre des mobiles déterminants du conflit mondial. Mais le flot de l’expansionnisme allemand ne fut refoulé qu’au prix de la croissance et de la domination d’une force plus redoutable encore : les Etats-Unis, dont la puissance d’attraction fut telle qu’elle déplaça le centre du marché financier mondial de Londres à New-York, qu’elle s’annexe maints marchés des deux-Amériques qui portaient l’empreinte anglaise, qu’elle entraîna même dans son orbite le Canada, le plus riche des Dominions constituant le "Commonwealth" et que le capital américain put, non seulement s’appuyer sur une supériorité technique et organique de son appareil, mais également exploiter son prestige de créancier mondial.
La guerre féconda une autre force menaçante pour la prépondérance britannique en Asie : le Japon, qui au cours du conflit, poursuivit activement sa pénétration sur le continent asiatique ’et particulièrement en Chine et, posa ainsi, nettement le problème de la conquête de ce marché, qui ne pourra se résoudre qu’au travers de la prochaine conflagration mondiale.
Après avoir opéré le redressement de son économie, ébranlée par la guerre, l’Angleterre, en 1924, entama la lutte contre les Etats-Unis en vue de reconquérir son hégémonie mondiale.
En dépit de la dégénérescence qui minait son appareil productif, évolution dont nous avons analysé les caractères essentiels, le Capital britannique voulut conserver intact ce qui constituait la base de son activité et de son contrôle, c’est-à-dire le vaste réseau drainant la plus-value de tous les coins de la terre d’où une bourgeoisie parasitaire tirait l’essentiel de son existence dans l’oisiveté la plus inepte. Cet organe universel, nous avons vu que c’étaient les Banques qui en détenaient la clef. Profitant de l’"échec" du premier gouvernement travailliste de 1924, qui ne put solutionner les problèmes posés par la bourgeoisie industrielle, ce furent les Banques qui, à l’avènement au pouvoir de Baldwin, en 1925 déclenchèrent une vaste offensive « déflationniste", s’assignant comme objectif la revaloration de la Livre. Le retour à l’étalon-or fut décrété dès avril de la même année. L’antagonisme Capital Industriel, Capital Financier, qui en Angleterre, était resté beaucoup plus vivace qu’en Allemagne, en France ou aux Etats-Unis, pour les raisons que nous avons indiquées, se trouvait ainsi tranché pour longtemps au profit des Banques.
Les répercussions de la politique de déflation sur les rapports sociaux ne se firent pas attendre longtemps. En mai 1926, éclata comme un coup de tonnerre, la grève générale qui, durant 12 jours, paralysa quasi toute la vie économique, jetant le désarroi dans les rangs de la bourgeoisie. Mais ses agents, les Citrine et consorts veillaient et la magnifique solidarité prolétarienne qui s’était affirmée en faveur des mineurs, se dissipa, abandonnant ceux-ci à leur sort et les contraignants à lutter, désespérément, pendant six mois encore, jusqu’à la défaite totale. (L’enjeu de leur lutte était la prolongation de la journée de travail de 7 à 8 h.) Politique de déflation qui, d’autre part, en poursuivant le redressement du cours de la Livre, pesa lourdement sur l’appareil productif et infériorisa l’industrie anglaise sur le marché mondial en face de concurrents vendant sur la base d’un change déprécié. De là, une chute impressionnante des exportations à partir de 1925 et dont les effets sur le niveau de la production ont déjà été soulignés par nous.
L’effondrement industriel ne pouvait nullement surprendre lorsqu’on savait que, dans le volume total des exportations, les produits fabriqués figuraient pour 82 % en ce qui concerne les échanges avec les colonies et pour 74 % concernant ceux avec les pays -hors de l’Empire. Ajoutons qu’en contre-partie, les 2/3 des achats à l’Empire se composaient de produits alimentaires et que ceux-ci figuraient pour 40 % dans les importations de l’étranger.
Un examen de la courbe du commerce extérieur est intéressant pour deux raisons essentielles d’une part, le mouvement des exportations décèle l’allègement considérable du poids spécifique de l’industrie anglaise sur le marché mondial ; d’autre part, celui des importations met crûment en lumière le parasitisme de la bourgeoisie anglaise.
La place du commerce total de la Grande-Bretagne dans le circuit mondial des échanges ne fit que décroître depuis le siècle dernier : 27 % en 1830, 15 % en 1913, soit un recul de près de la moitié. Ce fut la rançon du capitalisme anglais, d’avoir pu, le premier, produire de la plus-value en gros, dans de grandes usines collectives, mais qui vit son privilège entamé par l’extension de la production capitaliste au monde entier. Même constatation en ce qui concerne le commerce de transit qui représentait le tiers du commerce total en 1860, et exprimait encore 9 % en 1913. Le marchand britannique perdit relativement du terrain.
Pendant 20 ans, de 1891 à 1910, l’Angleterre n’augmenta le volume de ses échanges que de 50 % environ, tandis que l’Allemagne voyait son commerce croître de plus de 100 %, les Etats-Unis de 75 % et le Japon de 250 %
Durant la fiévreuse et factice période de reprise économique d’après-guerre, le commerce anglais global réussit à conserver la place qu’il occupait en 1913 : 15 % du commerce mondial. Mais ce fut la dernière période favorable pour le Capital industriel, qui bien que bénéficiant de la hausse générale des prix, ne parvint pas à augmenter sensiblement le volume des exportations.
La nouvelle orientation politico-économique, imposée par les Banquiers en 19241925, devait effacer la large perspective qui paraissait s’ouvrir devant l’industrie. La réaction en effet, ne tarda pas. Et, en 1928-29, pointe extrême de la fallacieuse et ultime phase de "prospérité" du capitalisme mondial, on s’aperçut que si, par rapport à 1913 les exportations anglaises s’étaient accrues, en valeur, de 40 % (ce que la hausse des prix expliquait) par rapport à 1924, elles avaient reculé. Dans la crise mondiale qui éclata par après, leur chute s’accéléra à, un rythme beaucoup plus rapide que celui ressenti en France ou en Allemagne, par exemple. C’est ainsi qu’en 1931, exprimées en livre-or, elles n’atteignaient déjà plus que la moitié de celles de 1929. Mais le jeu perturbateur des prix (en forte baisse) ne permettait cependant pas de se rendre compte de l’exacte répercussion d’une telle régression sur l’appareil productif. En chiffrant donc les fluctuations du VOLUME des exportations de 1924 à 1931, on constatait (surtout en produits manufacturés) une compression de 35 %, proportion qui atteignit même près de 50 % pour l’industrie du fer et de l’acier.
Mais, si une telle régression des exportations traduisait éloquemment l’affaiblissement de l’Impérialisme britannique en tant que réalisateur, sur le marché mondial, de plus-value Produite dans la Métropole, elle n’en mesurait cependant pas toute la profondeur. En effet, il importait de pouvoir déterminer aussi ce que cette plus-value extorquée au prolétariat anglais conservait de puissance pour la bourgeoisie. Un moyen approximatif d’y arriver, était d’établir le pourcentage des exportations par rapport aux importations qui exprimaient donc la capacité d’achat des premières par rapport aux secondes. C’est ainsi qu’en 1913, les achats extérieurs pouvaient se régler au moyen d’exportations dans la proportion de 80 % ; en 1929, ce rapport n’était plus que de 65 % et il descendait, en 1931, jusqu’à 49 %, c’est-à-dire, que les exportations permettaient de payer la moitié des importations seulement. Le déficit de la balance commerciale tripla, en chiffres absolus, de 1913 à 1931. Il importe d’ajouter que ce résultat fut sensiblement atténué du fait que de 1924 à 1931, les prix des matières importées baissèrent de 50 %, tandis que ceux des produits exportés tombèrent de 25 %, seulement, de sorte que le taux des échanges s’améliora, autrement dit, en 1931, pour règles une quantité déterminée de marchandises importées, il fallait exporter moins de marchandises qu’en 1924.
Cela est confirmé par le fait que le volume des importations augmenta de 17 % de 1924 à 1931, tandis que nous avons vu que celui des exportations fléchissait de 35 % pendant la même période. Mais ici se révèle également "l’insouciance" de la bourgeoisie rentière pour qui la guerre parut n’être qu’une simple parenthèse et qui, en 1931, en pleine crise, consommait en produits étrangers 60 % de plus qu’en 1913, face à trois millions de prolétaires rejetés de la sphère de travail. Violent contraste que découvrait le Capitalisme pourrissant.
Un déficit commercial triplant en moins de 20 ans, ne pouvait évidemment se concevoir que si un facteur venait dans une certaine mesure rétablir l’équilibre. Ce contrepoids, c’était l’actif de la Balance des Comptes équivalent de la plus-value produite en dehors de la sphère capitaliste anglaise proprement dite, dans les colonies et le monde entier, sous forme d’intérêts et de commissions bancaires, de "services" commerciaux (frêts, etc.) et de revenus des capitaux exportés.
Après 1925, et dans la période de "stabilisation" du capitalisme, créant une sécurité relative pour la circulation des capitaux, ces divers revenus s’accrurent et en 1929 l’augmentation atteignit 50 % sur 1913. Cette marge ne fut d’ailleurs pas suffisante pour contrebalancer le recul des exportations des marchandises et c’est ainsi qu’on vit le solde de la balance totale des comptes, qui était actif avant la guerre d’environ 200 millions de livres, se transformer de 1924 à 1931, en un déficit chronique de 400 millions de livres en moyenne, sauf en 1929, où le solde fut positif.
Les Banques n’en poursuivirent pas moins leur politique de placements ; qui dépassèrent rapidement les disponibilités du marché des Capitaux tari par le déficit persistant de la Balance des comptes. Celle-ci ne fut maintenue en équilibre instable que grâce à l’afflux sur la place de Londres de capitaux étrangers, placés surtout à court terme et que les Banquiers, à défaut de capitaux nationaux, réinvestirent en engagements à échéances plus lointaines en Europe Centrale et en Amérique du Sud : Une telle politique s’adaptait fort bien au "libéralisme" économique, sur un marché monétaire dégagé de toute entraves, mais était au contraire en nette opposition avec la tendance au retranchement économique, au fractionnement du marché mondial en économies "autonomes" violemment antagoniques.
L’inévitable éclata. D’une part, le déséquilibre budgétaire, l’accroissement de la dette flottante, même la tentative de révolte au sein de la flotte de guerre ; d’autre part, la carence des pays débiteurs : Allemagne, Autriche, Argentine, décrétant le moratoire des dettes, furent parmi les raisons essentielles qui amenèrent l’insécurité, la panique, puis la rupture. La suspension de l’étalon-or fut la riposte anglaise aux retraits massifs de capitaux. La résistance bancaire ne révéla, cependant, aucune fissure comme cela se vérifia plus tard aux Etats-Unis. La souplesse du système permit une adaptation remarquable au nouveau tournant favorisant cette fois l’Industrie. Mais, fait essentiel, ce qui avait été jusque là la pierre angulaire de tout l’édifice impérial : le Libre Echange, s’effondra définitivement et "l’Economist" alla jusqu’à affirmer que le Gouvernement "national" de Mac Donald en s’engageant dans la voie du protectionnisme et du nationalisme "avait signé le décret de dislocation de l’Empire".
L’impérialisme britannique acculé à la dépréciation de sa monnaie crut cependant pouvoir déceler dans cette nécessité certaines possibilités favorables de lutte sur le marché mondial et contre l’impérialisme américain.
Certes, un événement tel que la crise de septembre 1931 pouvait déterminer plus aisément que dans d’autre pays une secousse économique "un coup de fouet" capable de ranimer, dans une certaine mesure, la vie économique. En effet le capitalisme anglais était entré dans la crise de 1929 presque sans transition, car celle-ci n’avait fait que prolonger en quelque sorte la dépression chronique qui le paralysait depuis dix ans. De plus, de 1929 à 1931, grâce à l’entrée libre des produits étrangers, la baisse de plus de 30 % les prix mondiaux avait bien plus bénéficié à la puissante capacité d’achat du marché anglais, qu’elle n’avait désorganisé celui-ci et le maintien du coût de la vie avait entretenu la "paix industrielle" et estompé les contradictions de classe ; une baisse de 5 pour cent sur les salaires nominaux n’avait pas entamé le pouvoir d’achat des ouvriers, et cette situation présentait quelque analogie avec celle qui exista pendant la période de stagnation de 1885 à 1905, au cours de laquelle le capitalisme anglais, grâce au libre échange bénéficia de la forte baisse des prix sur le marché mondial ; la hausse réelle des salaires qui en résulta, et le maintien des salaires nominaux, contribua à anesthésier le prolétariat, à supprimer le moindre remous de classe.
Le recours au protectionnisme apporta au capital une possibilité historique unique d’exploitation d’un marché intérieur qui avait été ouvert à tous les vents pendant près d’un siècle. Il y avait là une perspective d’expansion relative de la production industrielle et même agricole que la baisse de la livre devait contribuer à stimuler, d’une part en entraînant par son universalité même une baisse des prix mondiaux et par conséquent des prix des matières premières nécessaires à l’industrie et d’autre part en permettant à celle ci d’accroître ses capacités d’exportations. Les faits se chargèrent de démentir d’aussi belles promesses, tout au moins en ce qui concerne les exportations puisque celles-ci, loin d’augmenter ne réussirent tout juste qu’à se maintenir au même volume bien que baissant en valeurs, sous l’action conjuguée de la chute des prix, de l’exacerbation des nationalismes économiques et de la concurrence virulente du Japon qui déprécia le Yen, immédiatement après la livre, jusqu’à 40 % de sa valeur or, tandis que le change anglais, à la veille de la crise américaine de 1933 n’avait encore baissé que d’un tiers.
Quant au marché intérieur, même protégé par des tarifs, son pouvoir d’absorption de l’excédent de la capacité productive restait très limité de par sa nature même - qui, en faisait un marché capitaliste quasi à l’état pur, où le volume de pouvoir d’achat ne provenant pas de la sphère capitaliste de production, était limité à celui détenu par une faible couche de paysans et de travailleurs indépendants. L’organisation retardataire des monopoles et du Capital financier ne permettait pas non plus une exploitation profonde de la masse des consommateurs et rendait difficile une politique rationnelle de dumping, d’autant plus que l’énorme appareil productif était en trop grande disproportion avec l’étroitesse relative de la masse de consommateurs. Le Capitalisme anglais ignorait d’autant moins cette faiblesse structurelle des monopoles qu’il se proposait de l’éliminer en poursuivant le développement des cartels et la rationalisation industrielle. Mais entre-temps, l’élévation du degré d’utilisation de la capacité de production ne pouvait se réaliser qu’en excluant du marché intérieur les produits fabriqués étrangers, qui ne représentaient cependant que 30 % à peine du total des importations ; les achats de fer, d’acier et de machines diminuèrent de moitié de 1931 à 1933, ceux des tissus semi-ouvrés de 4/5, tandis que ceux de la soie brute, approvisionnant l’industrie de luxe, s’accroissaient de 50 %.
D’autre part, les achats de produits alimentaires ne baissaient pas sensiblement car l’affaiblissement d’une telle monnaie d’échange eût déforcé plutôt que renforcé la position de l’industrie, en provoquant les réactions des exportateurs étrangers de ces produits.
Sur le marché mondial, le recul de l’économie anglaise se poursuivit. Il s’avéra que la chute de la livre ne parviendrait pas à percer la formidable ligne de défense qu’édifiait chaque économie impérialiste. Si en 1932, le volume des exportations se maintient au niveau du chiffre de 1931, en valeur, elles continuèrent à rétrograder, et dans une mesure bien plus grande, vers le Marché extra-impérial, spécialement en Extrême-Orient, aux Etats-Unis et en Allemagne et les pays du bloc-or. L’échec expansionniste acquérait d’autant plus d’importance que les chances d’exploitation des avantages conférés par la baisse de la livre tendaient à disparaître par le fait que les prix intérieurs, se décrochant de la baisse mondiale, évoluaient plutôt vers la hausse, les tarifs protectionnistes aidant.
Libre au "planistes" friands de tripotages monétaires « susceptibles d’augmenter la capacité d’achat des ouvriers" de se référer à l’exemple anglais pour marquer qu’une dévaluation n’entraîne pas nécessairement la hausse des prix ; ils prouvent par la qu’ils ne peuvent que clicher les évènements car, si en Angleterre, immédiatement après la crise de 1931, la hausse des prix ne fut pas apparente, elle se vérifie quand même par rapport à la baisse mondiale, par la stagnation même de leur niveau.

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En fait, l’inexistence de nouveaux débouchés, dans la crise générale du capitalisme, obligea l’impérialisme britannique à s’orienter vers d’autres solutions, s’il ne voulait pas voir décroître sa part relative dans la plus-value mondiale. De là son effort dirigé vers une exploitation plus rationnelle de son domaine colonial. De là, les accords d’Ottawa de 1932, apparaissant comme une tentative d’ériger un système impérial de tarifs préférentiels qui, bien que destiné à s’intégrer dans l’évolution générale vers le nationalisme impérialiste, ne pouvait cependant pas aboutir à une impossible économie impériale fermée.
Développer les exportations métropolitaines vers l’Empire et acquérir le monopole des matières premières coloniales, tels étaient les deux objectifs centraux visés au travers d’Ottawa. Dans quelle mesure les facteurs désagrégateurs et contradictoires existant au sein de l’Empire de par la nature hétérogène de celui-ci, pouvaient-ils empêcher la réalisation de ce programme ?
En premier lieu, la généralisation d’application des tarifs se heurtait aux besoins économiques de certains Dominions qui se trouvaient étroitement reliés à d’autres économies : le Canada vivait dans l’orbite du capitalisme américain, l’Australie vendait sa laine au Japon à condition d’y acheter des cotonnades et soieries ; outre ces Dominions, les Indes, fournissaient le Japon en coton et rachetaient celui-ci en tissus. En second lieu, le protectionnisme de l’agriculture anglaise entrait en conflit avec la nécessité d’importer et les produits agricoles des colonies, et ceux de l’étranger (Argentine), conditionnant les exportations métropolitaines.
En troisième lieu, le système préférentiel constituait une menace pour les débouchés extra-impériaux de la métropole et le règlement de ses créances, puisque son application réduisait la monnaie d’échange que constituait le pouvoir d’achat de son marché.
En quatrième lieu, le caractère capitaliste des Dominions et leur progressive industrialisation ne pouvaient que resserrer le débouché des produits fabriqués métropolitains.
Que représente en définitive pour l’Impérialisme britannique un peu plus d’un an de régime d’Ottawa conjugué avec 2 ans de régime monétaire "libre" ?
Marquons d’abord que la balance commerciale anglaise avec l’Empire, qui était positive en 1913, devint en 1931, déficitaire de 30 % et ce déficit s’élargit en 1934 jusqu’à 60 %. Par contre, la balance avec la métropole des quatre Dominions et des Indes, de négative qu’elle était en 1913, devint positive à 131 % en 1931 et à 134 % en 1933.
Quant aux déplacements vers l’Europe d’une fraction du commerce total de la métropole de 1931 à 1933, il s’opéra très nettement. En chiffres absolus, alors que les importations (y compris celles en transit) de provenance étrangère baissaient de 30 %, celles venant de l’Empire tentaient à augmenter ; les exportations vers l’Empire reculaient seulement de 7 % contre 10 % pour les ventes à, l’étranger.

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En chiffres relatifs, les marchandises venant de l’Empire équivalaient en 1913, au quart des importations totales. Cette proportion devint 28,8 % en 1931 et 36,9 en 1933. La part relative des exportations vers l’Empire qui était de 32.9 % en 1913 passa à 41.1 % en 1931 et ne s’améliora que faiblement en 1933 à 41.8 pour cent.
De l’ensemble des fluctuations internes et externes du commerce impérial peuvent être tirées les conclusions suivantes.
Le poids spécifique du commerce inter-impérial dans le commerce mondial augmenta après Ottawa. Voilà un résultat positif de première importance, bien que relatif, puisque le volume total des échanges continua à se contracter, mais le commerce impérial fut, le moins entamé. Cependant si ce résultat est examiné sous l’angle de la position de l’Impérialisme britannique concentré dans la métropole, il perd beaucoup de sa valeur. En effet, le déplacement d’une partie des échanges du monde vers l’Empire s’orienta essentiellement vers un accroissement important (non absolu, mais relatif) des achats britanniques à l’Empire et, par contre, le mouvement inverse des achats coloniaux à la Métropole fut beaucoup moins prononcé [1].
En outre, le tarif impérial favorisa les exportations coloniales vers la Métropole au détriment de celles de l’Étranger, mais ne stimula que faiblement les ventes anglaises à l’Empire.
En somme ce fut la capacité d’absorption du marché anglais qui fut déterminante dans l’accroissement des échanges au sein de l’Empire.
Ce marché reste toujours le plus vaste débouché pour les produits alimentaires, les matières premières et les produits de luxe et ce n’est pas la paupérisation croissante du prolétariat qui y contribue, mais bien le parasitisme grandissant de la bourgeoisie qui jusqu’ici a pu résister au dépérissement de sa propre activité industrielle par l’apport d’une masse considérable de plus-value récoltée sur son vaste domaine impérialiste, et qu’elle consacre dans une large mesure à sa consommation improductive.
Aujourd’hui, il apparaît en somme que pour l’Impérialisme britannique ce n’est plus l’appareil coercitif seul - dont l’importance relative’ a d’ailleurs décru - qui puisse conserver à son système de domination la cohésion indispensable, mais que la puissance de son marché métropolitain constitue aussi une force centripète capable de neutraliser l’activité des facteurs de désagrégation existant au sein de l’Empire.
Le capitalisme anglais ne peut non seulement consentir à une réduction du volume global de ses profits qui conditionnent précisément sa capacité d’achat, mais il doit au contraire pouvoir les accroître.
De 1931 à 1933 il parvint certes à comprimer sensiblement le déficit de la balance des comptes, grâce à l’amélioration de la balance commerciale ; par contre les revenus provenant des Echanges (frêts, services divers) et ceux des investissements continuèrent à fléchir par rapport à 1931, et il est clair que l’exacerbation des antagonismes inter-impérialistes, la tension en Asie, l’ambiance étouffante dans laquelle évoluent les échanges internationaux sont des éléments qui ne pourront qu’épuiser davantage ces sources de plus-value. C’est-à-dire, celles existant en dehors du contrôle direct de la bourgeoisie Anglaise.
Il reste que celle-ci va devoir placer au centre de ses préoccupations, dans la phase pré-guerrière, le problème, négligé, du développement de ses exportations et cela d’autant plus impérieusement que la situation de la balance commerciale s’est à nouveau aggravée pendant les neuf premiers mois de 1934.
Or il s’avère qu’Ottawa ne peut combler la contradiction qui s’affirme entre, d’une part, la nécessité d’expansion de la production industrielle métropolitaine et, d’autre part le rétrécissement, continu depuis 1932 des débouchés étrangers par suite de la réduction des importations du marché mondial reportées aux colonies. Pour les neuf premiers mois de 1934, les exportations sont en régression absolue vers les pays scandinaves et l’Argentine vers les Etats-Unis et le Japon, le recul est encore plus marqué et les sorties vers Japon atteignent à peine le tiers de celles de 1929, tandis que les importations se maintiennent au niveau de 1929 et ont même augmenté de 33 % de 1933 à 1934. La baisse des exportations qui se vérifie vers les pays scandinaves et l’Argentine sont la rançon payée par les territoires "sterling" aux conversions d’emprunts accordées par la "Cité". On constate aussi, pour la même période que l’Angleterre, pour conserver sa monnaie d’é change, accentue ses achats en produits étrangers, surtout européens.
Bien que l’Impérialisme britannique de, par la conformation même de sa structure ait besoin de déplacer son activité fondamentale sur le terrain international, l’évolution britannique, le contraint surtout à s’engager dans la voie opposée du nationalisme, désagrégateur de l’économie mondiale. Il lui faut, devant l’approfondissement de l’antagonisme, l’opposant aux impérialismes rivaux et dont le point névralgique est situé en Asie, développer ses capacités compétitives. Il lui faut opérer une refonte complète de son vétuste appareil industriel, adapter l’ensemble de son économie retardataire aux exigences que pose la mise à l’ordre du jour de la prochaine guerre inter-impérialisme.
De ce fait, le prolétariat anglais, gangrené par 50 ans d’"économisme" et de collaborationnisme et que de puissants mais brefs sursauts, n’ont pu élever à la conscience de sa tâche historique, se prépare un dur réveil, dans un proche avenir.
L’absence aujourd’hui d’une avant-garde révolutionnaire, doit nous faire craindre que la clique dirigeante du Labour Party et des Trades Unions, ralliée à la politique protectionniste et impérialiste, "génératrice de prospérité et de hauts salaires" ne réussisse demain à précipiter la classe ouvrière anglaise et par là même les prolétaires des colonies dans le gouffre de la guerre impérialiste. Ainsi se vérifiait la conclusion tirée récemment par l’"Information" du résultat des dernières élections municipales : "Que la vieille et traditionnelle sagesse de la nation anglaise persistera. Le fond de la politique britannique n’en sera pas modifié. Aller successivement du conservatisme eu travaillisme, c’est pour les Anglais le moyens de garantir leur grandeur et d’assurer la paix " ! !

MITTCHELL.

Notes :

[1Les derniers chiffres pour les neufs premiers mois de 1934 indiquent une amélioration du coefficient des échanges de la Métropole avec l’Empire, par rapport à 1933. Mais la tendance générale que nous marquons, se maintient.




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