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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Parti - Internationale - État / VI : L’État fasciste
{Bilan} n°15 - Janvier-Février 1935
Article mis en ligne le 17 décembre 2016
dernière modification le 14 décembre 2016

par ArchivesAutonomies

Nous avons employé précédemment les formulations suivantes : État démocratique, État fasciste, en soulignant leur signification contingente et non historique ou théorique. Ce que nous poursuivons dans cette étude, c’est l’analyse des circonstances ambiantes qui donnent vie à ces formes étatiques particulières, alors que nous maintenons, évidemment, la position centrale du marxisme qui fait de l’État une notion inséparable de l’idée de la classe.
Dans les premiers chapitres de ce travail, nous avons voulu mettre en évidence le fait que les formes revêtues par les organisations sociales primitives ne donnent pas lieu à la construction de l’État : c’est seulement beaucoup plus tard que surgit ce dernier. La hiérarchie sociale primitive qui se construit sur la base du mécanisme démocratique (les fonctions étant établies sur la base d’une délégation élective) manque encore de fondements politiques, car l’autorité confiée aux chefs des premières "gens"  [1] ne signifie pas une possibilité de jouissance d’un pouvoir et d’un privilège, mais comporte plutôt des risques pour les "basileus" appelés à des fonctions de défense de la collectivité ou de direction dans les entreprises dangereuses de la chasse et de la pêche. Dans ces sociétés, le procédé électif existe, mais les fondements d’une véritable démocratie sont inexistants. En effet, sa substance réside dans l’attribution d’un certain pouvoir politique et économique (a priori considéré inévitable dans la société et même utile pour une rationnelle organisation de cette dernière : dans l’intérêt "de tous"), alors que la "démocratie pure" est, en définitive, non la suppression de ce pouvoir, mais une garantie de pouvoir y accéder en dépit des différentiations de classe considérées comme inévitables. Dans les premières sociétés, l’autorité sociale résulte donc d’une délégation des charges et des risques, tandis que le régime démocratique - même dans sa conception la plus extrême - ne connaît d’autorité que là où s’établit un pouvoir économique et politique.
Bien plus tard, quand l’évolution productive aura éveillé des besoins supérieurs alors qu’elle se manifestera incapable d’assouvir les besoins de la collectivité dans son ensemble, surgira - en même temps que la nécessité de l’État - la théorie démocratique elle aussi. Et ainsi, comme nous l’avons vu, le premier État, l’État grec, qui se fonde sur l’exclusion (sanctionnée par les premières Constitutions) de la majorité de la société (les esclaves), engendre aussi la théorie de la démocratie et de l’État démocratique. Dans cette phase, déjà plus avancée de l’évolution productive, la minorité qui s’appropriera les moyens de production doit non seulement museler violemment les classes opprimées, mais aussi déterminer une situation de sujétion de ces dernières, afin qu’elles ne puissent même pas percevoir des besoins supérieurs à ceux qui conditionnent le maintien et la reproduction de leur espèce sociale représentant la force de travail.
L’État qui surgit après les premières formations de classe, et comme consécration de la division de la société en classes, ne sera donc plus que l’État d’une classe donnée, et particulièrement de celle qui se trouve - par le degré atteint par l’évolution productive - dans la possibilité de façonner l’organisation de la société toute entière en fonction des privilèges en dehors desquels elle cesserait d’exister. Et parallèlement à l’idée de l’État et de la classe dominante surgit aussi l’idée de la démocratie qui, s’élevant sur la base d’un pouvoir qu’il est impossible de supprimer, revendique le droit à l’accession au pouvoir de tous les membres de la société. Mais ce droit ne comporte même pas l’hypothèse d’une destruction du pouvoir, mais seulement la possibilité de la circulation des citoyens au sein de cette sphère dirigeante de la société. La critique marxiste, en face des théories démocratiques et libérales, de la critique faite par ces dernières des théories et des régimes absolutistes, est donc - ainsi que nos maîtres nous l’ont appris - une critique de la critique libérale, une négation de la négation démocratique. Les théoriciens bourgeois contestent le droit et le pouvoir des féodaux, pour y opposer le droit et le pouvoir capitalistes. Le prolétariat conteste non seulement la validité de l’appropriation privée des moyens de production, mais prouve la nécessité de dépasser ce stade pour atteindre une phase mûrie par les conditions objectives de la production - où les fonctions économiques des hommes ne pourront plus se concrétiser dans un pouvoir politique et social ; où l’horizon ne sera plus d’atteindre la sphère privilégiée des dirigeants, mais d’arriver à un stade plus élevé où pourront s’épanouir les besoins et leur satisfaction.
Pour nous limiter à l’époque actuelle, il ne nous sera possible de traiter dans ce chapitre - au point de vue historique et théorique - que des États dirigés par les classes fondamentales de notre société : l’État capitaliste et l’État prolétarien. Si nous acceptons les formulations "État démocratique" et "État fasciste", c’est uniquement parce que nous nous assignons pour but celui d’expliquer et d’analyser les circonstances contingentes qui donnent vie, dans une phase donnée de l’évolution de la société capitaliste, aux deux formes d’État qui, tout en étant manifestation d’une même classe et des besoins de cette dernière, ne peuvent toutefois être considérées comme identiques.

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L’État démocratique sous ses différentes formes (monarchie, république, etc.) jaillit d’un milieu historique bien déterminé : le capitalisme qui, tout en détenant le pouvoir, ne se trouve pas encore en face d’un développement de la production qui puisse menacer les bases de sa domination. L’existence de débouchés extra-capitalistes : le marché capitaliste n’atteignant pas encore son degré de saturation, l’économie agraire non encore bouleversée par l’installation des procédés de l’industrialisation, en un mot, voilà encore un vaste champ ouvert à l’initiative capitaliste qui va écouler ainsi la masse de la production, car la capacité d’achat, le montant des salaires, n’ont pas atteint les proportions infimes actuelles représentées par la force humaine du travail dans la composition du prix de production.
La baisse tendancielle du taux de profit empêche évidemment que se réalise un équilibre définitif de la société capitaliste (équilibre impossible étant donné les bases de cette société), mais la crise qui survient permet de liquider un stade de l’évolution capitaliste et productive alors que s’ouvrira une nouvelle phase. Dans cette période, la société capitaliste n’a pas encore atteint ce point de saturation que nous vivons aujourd’hui où, tout en étant soumise au pouvoir de la bourgeoisie, cette dernière ne peut maintenir sa domination qu’à la condition de comprimer l’appareil productif et de déverser dans une destruction - la guerre - la masse de la production et des instruments productifs ayant dépassé à jamais les limites d’un régime fondé sur la propriété privée.
Au point de vue économique, il existe donc une situation où les capitalistes peuvent trouver des zones à exploiter et le succès appartiendra à ceux d’entre eux qui détiennent la plus grande puissance alors que, formellement, chaque entrepreneur se trouvera dans la possibilité d’acquérir de nouvelles positions. L’échelon supérieur, dans la pyramide capitaliste, est accessible à n’importe qui, mais seuls y parviendront ceux qui possèdent les moyens financiers et industriels qui assurent la puissance définitive. Tout comme dans le mécanisme démocratique où il existe une sorte de "lieu sacré", reconnu indispensable et où s’exerce le pouvoir directif de la société, dans le mécanisme économique il existera également un centre où seront réunies les conditions de la grande exploitation capitaliste et où tout le monde aura le droit de pénétrer, bien qu’y règnent en maîtres les grands magnats car eux seulement détiennent le pouvoir économique pour y rester.
Au point de vue politique, nous assistons à un cours analogue. Les différentes couches opprimées par le capitalisme, et le prolétariat lui-même, étant encore des facteurs utiles de l’économie bourgeoise (leur entretien et leur reproduction ne représentent pas encore une valeur excédant la proportion du travail humain vis-à-vis du capital constant ou plus-value accumulée), des possibilités existeront pour l’amélioration des conditions de vie des exploités. L’État capitaliste prend figure d’administrateur au-dessus des classes et le mécanisme démocratique agit pleinement parce qu’objectivement les conditions existent pour laisser aux différentes couches sociales une perspective, une disposition laissant entrevoir leur élévation que le capitalisme présentera - au travers du réformisme - comme indéfinie jusqu’à la suppression des inégalités sociales.
Mais, tout comme le mécanisme économique, le mécanisme politique et social est inévitablement porté à atteindre son point de saturation : la technique de production trop développée ne pourra plus être exploitée pleinement et son fils légitime, le prolétariat, ne pourra plus être entretenu ni au point de vue économique en tant que salarié (l’armée des chômeurs devient un élément organique de la société capitaliste dans les situations actuelles), ni au point de vue politique et toutes ses organisations de classe devront être anéanties.
Nous avons plusieurs fois remarqué que la prétendue liaison entre "institutions démocratiques" et "organisations ouvrières" non seulement n’existe pas, mais tant au point de vue théorique qu’historique une opposition inconciliable existe entre la démocratie qui suppose la classe et un pouvoir de classe, et l’organisation ouvrière qui, en surgissant, brise l’unité de la société capitaliste et ne peut s’assigner d’autre but que celui de la suppression (en même temps que les bases mêmes de la société de classes) du procédé démocratique dont l’essence consiste dans l’accès au centre dirigeant de la société ou dans l’acquisition d’une position supérieure quand restent debout toutes les différenciations sociales : le postulat démocratique ne fonctionnant qu’à la condition de reconnaître, dans l’intérêt individuel, le stimulant pour l’évolution collective.
Le procédé démocratique - tant au point de vue économique que politique - accompagne toute une époque du capitalisme ascendant, et lorsque la situation change profondément et que les conditions historiques se présentent pour la nouvelle forme d’organisation socialiste de la société, le capitalisme doit s’en séparer et renier les notions qu’il avait pu épouser à un moment où elles représentaient la forme d’organisation sociale répondant à l’évolution de la technique productive. Mieux, nous pouvons dire que - au point de vue politique - ce mécanisme démocratique se révèle encore pleinement capable d’assurer la victoire du capitalisme et c’est seulement à la suite des défaites révolutionnaires que la bourgeoisie se trouve forcée d’avoir recours à des mouvements de réaction violente se revendiquant de l’anti-démocratie. Pour les soi-disant communistes qui prétendent faire épouser (fut-ce provisoirement) la cause de la démocratie par le prolétariat et qui, comme nous l’avons expliqué, donnent aux ouvriers des positions annulées par l’évolution historique, nous ajouterons encore que la cause essentielle de la défaite ouvrière ne réside nullement dans le succès des bandes réactionnaires ou des forces armées de la bourgeoisie, mais bien dans le succès que cette dernière a pu obtenir en brouillant les frontières de classe et les institutions prolétariennes noyées dans les Constitutions démocratiques ou ultra-démocratiques qui permirent d’émousser, d’estomper la conscience du prolétariat qui ne sera plus une force historique et révolutionnaire, mais se dissoudra à nouveau au sein de la société capitaliste remportant ainsi la victoire qu’aucune violence ne lui aurait assurée.

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Au point de vue économique, le régime démocratique laissant formellement les différentes entreprises capitalistes dans leur position d’égalité, fera place, dans tous les États actuels, au système de "l’économie dirigée" consistant en une intervention toujours croissante de l’État dans le domaine de l’initiative privée. Plus ou moins prononcés, nous retrouverons ces procédés en Allemagne, aux États-Unis, en Italie, en France, en Angleterre. L’accentuation de la crise économique et la base plus restreinte qu’offrent des États capitalistes obligent ces derniers - en Allemagne et en Italie surtout - à recourir à de nombreuses initiatives de l’État. Mais, partout ailleurs, cette même tendance se révèle, en France, par exemple Flandin qui affiche son attachement à Waldeck-Rousseau, rendra hommage aux théories libérales de ce dernier par ses projets sur le blé et sur le vin, qui représentent une participation notable de l’État à l’avantage essentiel des grandes institutions capitalistes, mais Flandin dira qu’il s’agit là d’une "contre-intervention" de l’État en vue de favoriser les conditions de la reprise économique. Ainsi dans la perspective certaine de la continuation de la crise, Flandin a laissé toute la substance des lois précédentes consacrant l’intervention étatique dans le domaine économique. Si, en Angleterre, les signes de la participation de l’État ne sont pas si marquants, cela tient surtout au fait que - par la conférence d’Ottawa et l’abandon du libre-échange - l’économie anglaise trouve désormais l’État à la tête des leviers de commande. Aux États-Unis, la tendance est d’autant plus forte que la crise économique y revêt des formes particulièrement graves.
Le mouvement qui, au sein de la social-démocratie, se concentre autour du "planisme" n’est, en définitive, que l’adaptation de cette organisation aux nouvelles nécessités de l’économie capitaliste. Il ne rentre pas dans les cadres de cette étude d’établir si cette transformation comporte un amoindrissement du pouvoir des capitalistes. A notre avis, la société actuelle n’est pas bourgeoise parce qu’elle assure la pleine expansion de la puissance de chaque individualité capitaliste, mais elle est telle parce qu’elle réalise les intérêts de l’ensemble des exploiteurs même si cela doit avoir pour conséquence que certaines facultés attribuées jadis à l’initiative privée doivent désormais appartenir à l’organe qui synthétise les intérêts de l’économie bourgeoise dans son ensemble : à l’État. Remarquons, en passant, que dans chaque pays, ces interventions étatiques se feront jour pour libérer les grandes puissances financières des dangers et des difficultés qu’elles subissent en conséquence des débâcles essuyées par les industries qu’elles subventionnaient.
Au point de vue économique, cette altération des caractéristiques de l’État capitaliste et démocratique est générale et, pour autant que l’expression puisse être employée, la fascisation embrasse tout aussi bien l’Allemagne et l’Italie que la France, l’Angleterre et les États-Unis.
Au point de vue politique, nous constatons une orientation générale et commune qui arrive à son expression ultime et définitive dans certains pays et qui paraît s’arrêter à des points intermédiaires dans d’autres. Mais l’objectif est toujours le même : expurger la société capitaliste de ces organisations de classe qui, pouvant se greffer avec des conditions objectives de maturation de la société socialiste, ne représentent plus une simple menace localisée sur le terrain du marché du travail afin d’obtenir de meilleurs salaires, mais représentent une menace directe sur le terrain historique où elles tendent à déclencher la lutte pour la victoire révolutionnaire.
C’est uniquement au point de vue mondial que nous pouvons considérer tous les mouvements - y compris la révolution russe - éclos dans l’après-guerre, comme c’est uniquement par des données internationales que nous pourrons saisir l’épilogue des terribles situations actuelles.
En Italie et en France, l’objectif du capitalisme est le même : anéantir la classe prolétarienne, détruire sa cohésion politique et en faire un amas informe de chômeurs ou d’exploités qui en sont réduits à supputer le moindre changement dans la situation qui leur garantisse au moins le maintien du subside ou du salaire de famine et les sauvegarde d’une nouvelle diminution de leurs conditions de vie : en attendant, sans doute, que, dans la situation de demain, ces masses d’ouvriers soient emportées dans le cyclone qui les jettera dans le nouveau carnage impérialiste. Seulement, l’objectif que le capitalisme s’assigne sur le terrain mondial, la dispersion du prolétariat révolutionnaire et sa suppression en tant que classe, tiendra compte des conditions politiques existantes dans les rapports de classe. Or, ces dernières se différencient de pays à pays et résultent surtout du degré de violence des événements, du caractère extrême qu’ils ont révélé. C’est ainsi que, en Italie, comme en Allemagne, où la tension des conflits sociaux avait atteint un point culminant, le problème qui se posait - pour ces prolétariats - n’était pas d’établir la possibilité ou l’impossibilité de l’insurrection et de lutte du pouvoir, car ils avaient déjà posé ces revendications. Mais le problème était autre : établir, sur la base de l’expérience acquise des possibilités de batailles révolutionnaires, les données politiques qui - par la critique de la défaite - pouvaient engendrer les conditions pour la victoire. Dans ces conditions concrètes, la persistance de la moindre organisation élémentaire menaçait de se placer sur le terrain de la bataille dirigée directement vers la lutte insurrectionnelle. Il suffira, à ce sujet, de rappeler que le parti communiste, en Italie, fondé seulement en janvier 1921, pouvait réaliser des progrès considérables, jusqu’à menacer sérieusement les positions de tous les courants contre-révolutionnaires, et cela en quelques mois, sur la base d’un plan politique se rattachant aux revendications élémentaires du prolétariat.
Ailleurs : en France, Belgique, Angleterre, par exemple, le prolétariat tout en ayant vécu, par reflet, les expériences révolutionnaires des autres pays, ne se trouve pas, comme les ouvriers italiens et allemands, dans la position qu’avaient occupée les ouvriers russes avant la guerre et qui purent retirer de leur défaite de 1905 les armes pour construire le guide de la victoire révolutionnaire en octobre 1917. Dans ces pays, où une lutte révolutionnaire ne s’est pas produite, nous constatons actuellement, par exemple, que les ouvriers peuvent être mobilisés autour de programmes et de "plans" dressés sur la base de l’impossibilité, ouvertement affirmée, d’une bataille insurrectionnelle. Ici, le capitalisme trouve en face de lui, non un prolétariat qui a déjà fait l’expérience d’une attaque révolutionnaire, mais une classe ouvrière qui peut être encore détournée de cette issue ; à cette fin, il s’agira surtout d’embrigader l’avant-garde en dehors du terrain de classe en arrivant ainsi à opérer le déplacement de l’ensemble des ouvriers pour les rendre incapables de résister à l’offensive déclenchée.
Cette œuvre de purification que la société capitaliste accomplit en déracinant les positions de classe du prolétariat peut donc traverser le chemin de la violence fasciste qui déclenche sa terreur et détruit les organismes ouvriers, ou bien emprunter le chemin de la progression qui conduit ces organismes ayant une base de classe à devenir des appendices de l’État capitaliste. Un processus de ce genre se constate clairement en Belgique au travers des institutions de l’assurance sociale et particulièrement du chômage ; en France, par le canal du Conseil Économique, tandis qu’en Angleterre - ainsi que le prouvent les derniers Congrès des Trade-Unions et du Labour Party - une orientation encore plus marquée se manifeste dans cette direction au travers du programme corporatif.
Il existe une filiation légitime de l’État démocratique en État fasciste. Nous avons déjà remarqué qu’au point de vue théorique aucune contradiction n’existe entre ces deux formes d’État capitaliste. L’une et l’autre excluent, en principe, la fondation d’organismes de classe et c’est de haute lutte que les ouvriers ont conquis un droit à leurs organisations, au sein des États démocratiques, en portant ainsi directement atteinte aux bases mêmes des Constitutions bourgeoises qui élargissent les droits des organisations, mais pour aiguillonner, dans l’enceinte des organismes étatiques, les mouvements sociaux. Si l’État démocratique a pu subsister malgré la fondation des institutions de classe qui lui étaient opposées, ce n’est pas grâce à ses caractères spécifiques qui étaient irrémédiablement hostiles au prolétariat, mais parce que la situation historique du capitalisme ascendant pouvait tolérer la présence de ces formations. D’autre part, dès leur victoire, les ouvriers qui avaient fondé leurs organismes, voyaient leur conquête directement menacée par l’œuvre de corruption qui voulait faire déboucher leurs institutions dans le cadre du régime étatique du capitalisme.
D’ailleurs, les événements de l’après-guerre nous montrent - en Allemagne d’une façon encore plus marquée qu’en Italie - qu’après la défaite révolutionnaire et en vue d’empêcher le prolétariat d’en retirer les enseignements, la manœuvre bourgeoise devant porter à la victoire du fascisme s’accomplit sous la forme d’une évolution qui permettra au fascisme de balayer toutes les forces et les partis qui, autrefois, représentaient les piliers du régime capitaliste. Ces derniers n’auront aucune base sur laquelle appuyer leur opposition au fascisme, car ils ne peuvent pas se réclamer des intérêts historiques de la seule classe qui, par son assaut révolutionnaire, a forcé le capitalisme à recourir au fascisme, de la seule classe qui pourra, demain, déclencher l’insurrection pour abattre le capitalisme dans sa nouvelle forme d’organisation fasciste. Qu’il y ait - en liaison avec les innombrables épisodes de la lutte héroïque des ouvriers contre le fascisme - des éléments ayant appartenu ou se revendiquant des idéologies démocratiques, cela ne prouve nullement une opposition inconciliable entre l’État démocratique et l’État fasciste. Cela prouve seulement que la tourmente sociale peut déterminer des expressions glorieuses même dans des milieux idéologiques et politiques qui ont représenté - et escomptent encore pouvoir représenter - le dernier bastion de la défense du régime capitaliste.