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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Doumergue, compétence médiocre et maladroite
{Bilan} n°16 - Février-Mars 1935
Article mis en ligne le 7 janvier 2017
dernière modification le 26 décembre 2016

par ArchivesAutonomies
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Doumergue, compétence médiocre et maladroite, répondait fort mal aux exigences de la bourgeoisie française, ralliée à une réorganisation de son mécanisme économique et étatique [1]. Flandin, animé d’une plus grande souplesse jésuitique au service de qualités techniques indéniables, paraissait être un instrument plus adéquat aux projets du Capital Financier [2]. S’il manifestait une plus intelligente adaptation à "l’esprit" et à "l’ambiance" démocratique, s’il se souciait peu de l’esprit formel des réformes projetées, il négligeait d’autant moins leur signification concrète et son gouvernement par là, devait marquer une progression de la convergence de toutes les forces sociales vers le concept de la "Nation".
Que l’on relise son discours-programme, prestigieux amalgame de sophismes, d’euphémismes, où perce parfois le ton cynique ou la note démagogique, tout aussi bien que la plus redoutable menace à l’adresse du prolétariat. Qu’une telle forme de pensée puisse séduire un Léon Blum quelconque, on le conçoit sans peine, puisque cela exprime une identité de fonction. Ce qui en ressort clairement c’est que la bourgeoisie française ne peut davantage échapper à l’élaboration de solutions au problème central qui s’impose à la classe capitaliste mondiale dans la phase transitoire menant à la guerre, nécessité d’un "malthusianisme" économique qui permette au Capital de "survivre" sur la misère prolétarienne.
Ce que Flandin entend par "défendre la patrimoine collectif ou privé de la Nation", c’est évidemment la conservation de la masse totale du Capital existant dont une grande partie ne peut plus fonctionner comme tel ; c’est aussi le maintien d’une masse minimum de plus-value compatible avec l’appropriation capitaliste. Mais lorsqu’il ajoute que "le problème n’est plus, comme il a été longtemps, d’une répartition ou d’une redistribution des richesses", il faut comprendre avec lui qu’il s’agit d’amputer jusqu’aux limites extrêmes, d’une part les "revenus" de la classe produisant la plus-value et, d’autre part, les revenus des classes moyennes qui émargent à cette plus-value de même que les revenus de la paysannerie "indépendante".
"Ce qui doit se poursuivre", poursuit Flandin, "c’est la lutte contre le gaspillage de temps et d’énergie". Donc plus de temps "gaspillé" à produire du blé, du vin, des objets INVENDABLES ! Plus de services "coûteux", de commerçants "parasitaires" ! Plus de fonctionnaires "inutiles", plus d’impôts "spoliateurs" ! Ne sont-ce pas là les caractéristiques essentielles de ce qui s’appelle la déflation ?
Il y a que, Flandin, utilisant toutes les ressources d’une rhétorique subtile, nous annonce la fin du "scandale du blé", le retour à la "liberté du commerce", "l’assainissement du marché". Mais, au fait, que signifie LE PAIN CHER ? Certes, pas un prix "rémunérateur" pour le petit paysan ! En réalité, celui-ci n’a jamais bénéficié, même dans une faible mesure, de la marge existant entre le prix du blé sur le marché libre et le prix imposé du pain, écart qui s’est accru jusqu’à atteindre aujourd’hui près du double de celui du blé payé au paysan... Et les râfleurs du profit considérable réalisé sur le dos du paysan et du consommateur ce sont les minotiers et les organismes monopolistes contrôlés par le capital bancaire. En effet, le paysan, bénéficiaire NOMINAL du prix minimum jusqu’ici fixé à 108 fr. ne peut que, de par les contraintes économiques qui l’oppriment, réaliser son blé au prix "libre" inférieur de 30 à 40 %. Certains, à ce jour, n’ont même pas vendu leur récolte de 1933.
Mais en réalité jusqu’ici les monopoles également n’ont pu toujours profiter du prix minimum sur lequel s’exerçait l’influence des récoltes excédentaires et la fermeture des marchés étrangers.
Flandin a comblé cette lacune.
Si, en ramenant le prix minimum de 108 à 97 fr., il a favorisé une faible baisse du pain et atténué ainsi les griefs du capitalisme industriel, par contre, en substituant à la garantie effective d’achats massifs par l’État, il a créé un marché certain pour les Monopoles et les gros agriculteurs, mais non pour les petits paysans qui, bien que représentant les 9/10e de la population agricole fournissent les ¾ de la production, seront cette fois encore frustrés, parce que se trouvant dans l’impossibilité de faire correspondre leurs ventes avec les délais exigés par l’État. Quant aux charges résultant de cette politique de "soutien agricole" nous savons qui les paiera.
Succinctement, le Capital Financier parvient donc à drainer une masse plus grande du surtravail de la paysannerie et par là à compenser, dans une certaine mesure, la déficience de la production de la production de la pus-value Force de Travail, il achète à rabais le travail du paysan. VOILÀ UN PREMIER RÉSULTAT.
On parle beaucoup aussi d’équilibre budgétaire, de "sauvegarde du Crédit Public", protecteur du Franc. À vrai dire tous ces bavardages ne leurrent que ce "Français moyen" dont le propre est précisément de ne même pas posséder une intelligence correspondante.
La politique systématique d’assistance financière aux organismes capitalistes, qui a pris en France une forme classique, liée à la croissance hypertrophique du militarisme, a fait depuis longtemps renoncer la bourgeoisie à toute orthodoxie financière ou monétaire. Le problème s’est élargi. Aujourd’hui, le Capital Financier qui dispose d’une masse énorme de capitaux dont il n’est que le dépositaire et sur lesquels il n’accorde quasi aucun intérêt, ne consent plus de crédit (ou à des conditions prohibitives) aux activités industrielles ou commerciales. De même, ont à peu près cessé les émissions d’actions ou d’obligations en faveur d’entreprises nouvelles. Il faut cependant trouver un emploi aux énormes disponibilités. Les emprunts d’État à long terme constituaient jusqu’ici un débouché rémunérateur mais ils alourdissaient le marché de l’argent. Les préférences du Capital Financier ne pouvaient donc que se porter vers les placements à court terme, en Bons du Trésor, à conditions que ceux-ci fussent aisément mobilisables. D’où "l’assouplissement" du mécanisme de la Banque de France qui vient de s’opérer. C’est ainsi que l’argent que le Capital Financier avance à l’État lui revient sous forme de subventions et de commandes de guerre aux entreprises qu’il contrôle en même temps que la créance qu’il a acquise sur l’État lui confère une hypothèque sur les revenus futurs des classes laborieuses. Loin de constituer une "calamité", le déficit budgétaire est donc l’auxiliaire précieux du Capital Financier et apparaît en quelque sorte comme un "nouveau tonneau des Danaïdes". DEUXIÈME RÉSULTAT.
Quant aux perspectives inflationnistes, nous pouvons accepter les paroles "rassurantes" de Flandin lorsqu’il met en évidence la solidité technique du franc couvert d’or à 100 %. Mais la question n’est pas là. Ce n’est pas un bilan prestigieux de la Banque de France qui conditionne la stabilité monétaire ou qui constitue un obstacle à toute dévaluation. Outre qu’une dévaluation peut être délibérément acceptée par une Bourgeoisie résolue à s’adapter aux contingences mondiales, elle peut être tout aussi résolument imposée à cette Bourgeoisie par la volonté d’un impérialisme rival (États-Unis ou Angleterre) qui, au travers du mécanisme du marché des changes, pomperait l’or de la Banque de France. Un avenir peut être pas très lointain nous fixera à ce sujet.
Et nous voici devant le projet sur les accords professionnels. Il est de fait que, depuis la crise mondiale surtout, le Capitalisme répudie les lois qui jadis paraissaient imprimer un mouvement harmonieux à son système économique, telles : le marché régulateur, le mécanisme des prix. Le rétrécissement croissant des marchés se répercutant sur le volume de plus en plus comprimé de la production, lui interdit désormais de faire appel à ces lois, car ce serait contraindre les entreprises géantes mais rigides à l’abdication en faveur des entreprises moyennes qui ont conservé une plus grande souplesse d’adaptation ; ce serait favoriser une sélection à rebours que le Capital Financier ne peut tolérer. Il le peut d’autant moins que l’orientation du commerce extérieur français annihile tout optimisme. Car si la réduction de moitié du déficit de la balance par rapport à 1933 peut apparaître comme une éclaircie, le résultat en est attribuable uniquement à la compression massive des importations de matières premières et de produits alimentaires tandis que les exportations, si elles augmentent en volume continuent à baisser sensiblement en valeur pour les produits fabriqués.
Le projet entend donc maîtriser les éléments perturbateurs capables de provoquer un indésirable "assainissement" des capitaux ; pour cela, il s’agit d’enlever aux entreprises moyenne toute possibilité de tirer profit de l’avantage relatif que leur apporte la conjoncture actuelle et aussi d’étouffer toute expansion des petits capitaux attirés par des nouveautés techniques.
Ce que Flandin, par euphémisme, appelle "une adaptation de la production à la consommation" ou "le retour graduel à la liberté" équivaut en somme, et à la suppression radicale de toute concurrence sur le marché intérieur d’une économie où l’industrie légère et l’industrie de consommation sont encore prédominantes et, par le contrôle des prix, à l’exploitation systématique du marché et du pouvoir d’achat de la grande masse des consommateurs. VOILÀ UN TROISIÈME RÉSULTAT.
Quand nous aurons ajouté que Jouhaux est membre du Comité appelé à sanctionner les ententes industrielles et que le groupe parlementaire de la S.F.I.O. se propose d’opposer au projet... des amendements, il sera facile de conclure que la République Française et démocratique ne se montre pas chiche envers l’artisan de sa "grandeur" et de sa "prospérité" : le Capitalisme.

Notes :

[1Gaston Doumergue (1863-1937), homme politique, député du parti radical, de très nombreuses fois ministre, président du Conseil (1913-1914) il fut élu président de la République (1924-1931). Après les émeutes du 6 février 1934 il fut rappelé afin de constituer un gouvernement d’union nationale, mais ses projets de réforme de l’État en vue du renforcement de l’exécutif provoquèrent sa chute le 8 novembre 1934. Flandin devait lui succéder.

[2Pierre-Étienne Flandin (1889-1958), homme politique de centre droit, dirigeant de l’Alliance Démocratique, il fut président du Conseil de novembre 1934 jusqu’au 1er juin 1935, assurant un rapprochement avec l’Italie et la concrétisation de l’accord franco-soviétique. Munichois, rallié à Vichy, où il est ministre des Affaires étrangères en déc. 40, il doit démissionner en fev. 41 sur insistance des allemands. Traduit en 1946 devant la Haute Cour de Justice, il est acquitté.




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