Bandeau
Fragments d’Histoire de la gauche radicale
Slogan du site
Descriptif du site
Projet de résolution sur la situation internationale
{Bilan} n°16 - Février-Mars 1935
Article mis en ligne le 7 janvier 2017
dernière modification le 26 décembre 2016

par ArchivesAutonomies
logo imprimer

Ce projet de résolution est soumis à la discussion par le camarade Philippe.

LA REDACTION.

1. - Les deux dilemmes : capitalisme-prolétariat et guerre-paix.

L’énonciation des points terminaux d’une situation historique doit comporter l’alignement des classes, des positions politiques pouvant les exprimer, des organismes capables de les manifester en tant que forces aptes à réaliser une fonction d’hégémonie dans la conservation, la destruction et la fondation d’un type donné d’organisation de la société.

Si l’on pose le dilemme suivant : capitalisme et guerre-prolétariat et révolution, il ne peut embrasser la réalité des situations actuelles qu’en tenant compte des rapports de force existant entre les classes, car la puissance du capitalisme a pu se reconstruire grâce à la défaite du prolétariat international empoigné aujourd’hui par le fascisme, immobilisé par la social-démocratie, dévoyé par le centrisme. En ce sens, proclamer l’imminence des dangers de guerre ne signifie, en définitive, que constater l’opposition entre l’omnipotence du capitalisme ayant pu gagner à sa cause l’Etat russe (réponse prolétarienne à la dernière guerre) et la faiblesse extrême du prolétariat anéanti en tant que force capable de bouleverser le monde capitaliste fomenteur de guerres car ses défaites sont devenues une déroute totale après la perte de l’organisme dans lequel il pouvait se reconnaître, vivre, lutter et vaincre : l’Internationale Communiste.
Mais un tout autre critère est employé généralement pour l’analyse des situations. Il sera procédé à l’indication des aboutissants de la phase historique que nous vivons, afin de dresser une vision macabre de l’avenir : la guerre, sorte d’épouvantail qui permettra de rassembler - en vue d’en éviter l’apparition - toutes les forces sociales qui sommeillant dans l’inertie des contingences, se réveilleront devant la perspective du monstre de demain et acquerront ainsi la force de l’étrangler. Sur la base de cette "plate-forme" on estimera que le plus large front de concentration pour la victoire exigera que soient déterminés des courants "contre les horreurs de la guerre qui vient et pour la défense de la paix".
Le dilemme "guerre-paix" se substituera ainsi à celui exprimant l’opposition des classes et des formes de société qui y correspondent. Mais ce dilemme est non seulement incapable de contenir les deux pôles commandant l’évolution des événements mais ne peut exprimer ni les intérêts de l’une ou de l’autre des classes fondamentales de notre société.
Tout comme le prolétariat, la bourgeoisie aurait tout intérêt au maintien de la paix ; et cela, est vrai pour les régimes démocratiques ou autres régimes dictatoriaux ou fascistes. Mais bien au delà de la volonté capitaliste la réalité des situations déversera son système dans cet aboutissant, dont le chemin exprimera parmi tous les éléments issus des contrastes sociaux, ses craintes et hésitations.
Ni guerre, ni paix ne peuvent représenter des positions de principe autour desquelles peuvent se regrouper le capitalisme ou le prolétariat. Ainsi, la dictature prolétarienne pourra traverser des situations où son attitude sera réglée non par l’acceptation de la paix, mais par son adhésion résolue à la nécessité de la guerre, bien qu’elle ne puisse envisager le processus de son extension au travers d’elle. Par delà les intentions des hommes et des classes, la guerre et la paix sont des moments inévitables de la vie des sociétés. Choisir l’une, combattre l’autre, c’est exprimer les nécessités passagères de l’évolution, c’est réduire l’arène historique où se déclenchent les conflits des classes en une scène où s’affrontent le bien et le mal, le dieu et le démon, la raison et la démence, la justice et l’injustice, la paix entre les hommes de bonne volonté et la guerre entre les vampires.
La gamme d’un cours d’événements trouve son centre non dans les manifestations inéluctables des régimes sociaux - soit même la guerre - mais dans ces régimes eux-mêmes ; c’est contre leur structure qu’il faudra mener la lutte. Par contre, si l’on veut effectuer la mobilisation des masses pour mener la bataille contre l’une des manifestations du capitalisme, on aboutira à l’embouteillage de la classe ouvrière se trouvant dans l’incapacité d’affirmer ses positions spécifiques grâce à une plateforme de lutte ne lui permettant pas d’atteindre le capitalisme.
Depuis 10 ans la presse des partis qui influencent les ouvriers est remplie de résolutions, appels, propositions de front unique, pour une lutte contre la guerre. Toute cette campagne de phrases à grands effets n’a servi qu’à couvrir le plan de l’ennemi qui avant tout était celui d’écraser le prolétariat de tous les pays et non d’arriver à la guerre, alors qu’on faisait croire au prolétariat que la guerre était pour demain. Celui-ci a fini par ne plus croire et par se laisser désarmer devant l’aboutissant réel des situations que nous vivons, lesquels frayent la voie pour la guerre.
Après la résorption de la première vague mondiale des révolutions de l’après guerre, le prolétariat mondial aurait dû se concentrer autour de la lutte pour ses revendications immédiates et de ses organismes de classe : ainsi il se serait préservé de la suite inéluctable : l’anéantissement de ses positions de classe de ses organismes et la guerre.
L’opposition guerre-paix en remplaçant l’opposition des deux classes fondamentales : bourgeoisie et prolétariat, finit par déplacer la lutte ouvrière de sa base. Et à ce sujet il n’est nullement vrai que chaque moment de la vie du capitalisme tombe directement et immédiatement dans la guerre, quand par contre le "front de la paix" se construisant non sur la base des intérêts immédiats et historiques du prolétariat le conduit sûrement vers l’anéantissement.
D’autre part, le dilemme guerre-paix doit être énergiquement repoussé parce qu’il attire les ouvriers dans le mécanisme même de la société capitaliste. En effet, pour nous borner aux situations de l’après guerre, la formule "paix" couvre la politique des impérialismes vainqueurs qui veulent garder leurs positions conquises, alors qu’on qualifie de "guerrière" la politique des impérialismes voulant reconquérir des positions perdues. A l’heure actuelle Laval appellera une politique de "paix" celle qui tend à consacrer, en un système de pactes bilatéraux, l’équilibre de Versailles, tandis que Hitler qualifiera de politique de paix celle qui s’oppose à ces pactes qui empêchant l’expansion allemande, menaceraient directement la "paix" de se poursuivre. Les uns et les autres ne font en définitive que préparer les conditions pour la guerre de demain et sont l’expression appropriée des nécessités actuelles de la société capitaliste. Donner une autre signification aux deux politiques impérialistes qui s’opposent, n’est possible qu’à la condition de reconnaître que la consécration du carnage de 1914-1918, l’acte de brigandage de Versailles représente la table sacrée de la survivance du monde et que sont pour la paix les impérialistes qui la défendent, pour la guerre ceux qui la combattent.

2. - CLASSES ET GUERRE

Guerre ou paix sont deux moments de l’évolution des sociétés divisées en classes. Seule la disparition des classes permettra à l’humanité de rouler sur des rails qui ne connaîtront plus des guerres. Le décalage entre la production et les besoins humains, comportant nécessairement l’appropriation des moyens de production par une minorité privilégiée, contient en germe et l’inévitabilité de la formation des classes et l’inévitabilité des guerres. La constitution d’une société basée sur le privilège de classe ne correspond pas seulement à la nécessité d’exclure de la maîtrise de la production les classes qui vont être exploitées, mais aussi à la nécessité d’opposer Etat à Etat dans la maîtrise des moyens de production, des débouchés pour les produits. Nous reconnaissons dans la société divisée en classe non seulement les frontières qui opposent l’une à l’autre les classes, mais aussi les frontières qui opposent les Etats les uns contre les autres. Frontières entre les classes, frontières entre les Etats, germent de la même raison, expriment une égale nécessité historique une production capable d’assouvir les besoins d’une seule minorité de l’humanité.
Les phénomènes donnant vie à la formation d’une classe existent depuis l’époque postérieure au communisme primitif et nous assisterons donc partout à la formation de classes exploiteuses. D’autre part, nous verrons partout un même rythme de la production, trop restreinte pour l’ensemble des populations, mais toujours plus étendue pour les capacités de consommation des classes exploiteuses. De cela surgit l’inévitabilité d’arracher des marchés à d’autres Etats qui se trouveront d’ailleurs forcés de s’orienter vers ce terrain de compétitions meurtrières. Lutte entre Etats et lutte entre les classes représentent donc le produit inévitable de la même nécessité historique ; classes opposées, Etat compétitif sont, d’autre part, des ganglions du même tissu organique d’une société divisée en classes et cela au point de vue mondial.
Pour toutes les classes pré-prolétariennes, c’est à la faveur des guerres que se vérifie l’éclosion des nouvelles classes et souvent leur accession au pouvoir. Typique à cet égard est le procédé de la victoire bourgeoise dans tous les pays.
L’idée de "Nation" surgit avec les révolutions bourgeoises parce que la nouvelle technique de production industrielle séparant l’exploité des moyens de production, exige d’autres moyens pour coller les masses des travailleurs au destin des classes capitalistes devant entraîner les sociétés construites à l’image de leurs privilèges, dans le giron des guerres. Dans les sociétés esclavagistes aussi bien que féodales, la dépendance de l’esclave et du serf à l’égard du moyen de production est directe et inséparable : l’acceptation de la guerre résulte de la nécessité de préserver ou d’agrandir les moyens de travail dont dépend la vie pénible de ces travailleurs. Dans la société capitaliste la scission s’est déjà faite entre le travailleur et le moyen industrialisé du travail : son incorporation dans le front capitaliste trouvera dans l’idée de "nation" les éléments pouvant les réunir au capitalisme.
Pour le prolétariat le problème ne se pose plus comme pour les autres classes qui l’ont précédé ; sa mission étant non de substituer un nouveau privilège à celui des capitalistes, mais de construire, au travers de son régime transitoire dictatorial, les prémices pour la nouvelle société sans classes. Aucune possibilité n’existera d’aboutir à la victoire révolutionnaire au travers du déclenchement de guerres par l’Etat prolétarien. A ce sujet il est indiscutable que la pensée de Lénine, au sujet de la Russie Soviétique, fut constamment que l’attitude de cette dernière envers les Etats impérialistes n’était jamais fonction des possibilités militaires de l’Etat russe, mais résultait directement de la tension des rapports de classe dans les autres pays. Pour ce qui concerne les attaques de l’impérialisme allemand, aussi bien d’ailleurs qu’en 1920 lors des progrès de l’armée rouge en Pologne, la préoccupation constante de Lénine fut toujours de mesurer les actions défensives ou offensives de l’armée rouge en stricte dépendance avec l’évolution du mouvement révolutionnaire dans ces pays.

3. - LE PROLÉTARIAT ET LA GUERRE

A la racine des classes et des guerres, se trouve une égale nécessité historique. Le prolétariat ne pourra jamais suivre le chemin des classes qui l’ont précédé et qui ont pu triompher au travers des guerres ; la classe ouvrière ne peut connaître et revendiquer qu’un seul type de guerre : la guerre civile se dirigeant contre les oppresseurs dans chaque Etat et se concluant par la victoire insurrectionnelle. Cette notion centrale est la seule compatible avec la théorie marxiste, la seule correspondante aux principes de nos maîtres et de nos chefs. Il est parfaitement vrai que Marx, aussi bien que Lénine d’ailleurs, traitant du problème de la guerre sont arrivés à d’autres conclusions que celles que nous croyons correspondantes à la situation actuelle. Mais cela ne dérive nullement du fait qu’ils aient adopté à l’égard de la guerre, d’autres positions principielles que celles que nous défendons actuellement, mais cela résulte uniquement de la différence des situations historiques d’alors et d’aujourd’hui. Pour rétablir des positions de principe de Marx duquel Lénine est le plus puissant des continuateurs, il suffit d’analyser le Manifeste des Communistes qui parle avec une clarté qui n’admet pas la moindre des équivoques. Mais si Marx a pu admettre d’abord l’idée de l’adhésion du prolétariat à une guerre contre la Russie tzariste, Lénine ensuite a pu soutenir la nécessité des guerres des peuples coloniaux contre l’impérialisme ; cela dépend du fait que les situations historiques dans lesquelles nos maîtres se sont trouvés devoir agir, permirent de dresser une perspective historique où pouvait se croiser le mouvement révolutionnaire bourgeois avec le mouvement révolutionnaire du prolétariat. Marx, qui se basait sur l’expérience de la révolution française, pouvait croire que dans la nouvelle phase plus avancée des révolutions bourgeoises, auraient surgies les conditions pouvant élargir la portée de la Conspiration des Egaux jusqu’à faire éclater l’opposition prolétarienne à l’effort de la bourgeoisie de tourner à son profit l’explosion mûrie des contractes historiques. Loin de nous l’idée de recourir aux petits procédés en vogue et d’établir "l’erreur" de Marx puisque les révolutions bourgeoises de 1848 et d’après ont toutes connues l’expulsion violente des tentatives d’intrusion prolétariennes. Marx a donné de telles preuves de génialité que nous le croyons d’avance indemne des attaques dont il est l’objet de la part de ces misérables rechercheurs d’erreurs, certainement très intelligents pour prophétiser un avenir qu’ils ne connaîtront jamais et qui ne les connaîtra jamais, mais qui n’ont aucun rapport avec la puissance intellectuelle de nos chefs qui, tablant sur les événements historiques qu’ils connaissaient, voulurent pousser à leur extrême les possibilités d’intervention de la classe ouvrière.
Mais, ainsi que nous l’avons remarqué, pour Marx aussi bien que pour Lénine, il s’agissait d’opérer la filiation d’une révolution bourgeoise en révolution prolétarienne et non la filiation de cette révolution d’une guerre. D’une façon générale nous nous bornerons à remarquer que l’héritage de Marx et de Lénine consiste aujourd’hui à se baser sur les événements qui les ont suivis et qu’ils ne purent connaître, pour dépasser les conclusions politiques auxquelles ils étaient parvenus.

4. - ANTAGONISMES DE CLASSES ET ANTAGONISMES D’ÉTATS CAPITALISTES

Les fondements historiques qui font de la guerre et de la paix deux moments de la vie d’une société divisée en classes, se trouvent donc sur une ligne opposée à celle où peut et doit se recueillir le prolétariat. Attirer ce dernier dans le dilemme guerre-paix, c’est l’extraire de sa fonction et en faire une proie de l’alternative qui débouche de la guerre dans la paix et réciproquement de la paix dans la guerre. Entre l’une et l’autre existe une solidarité qui relie le privilège de classe à l’inévitabilité de la guerre, le lien organique qui ne peut être brisé qu’à la condition de porter atteinte au régime capitaliste qui engendre ces deux moments de sa vie.
La différence fondamentale entre "période de paix" et "période de guerre" ne réside pas pour nous dans la volonté pacifiste ou guerrière du capitalisme dans son ensemble ou des groupes particuliers d’impérialistes auxquels on prête une figure démoniaque d’agresseurs. Cette différence réside dans les situations dont les unes, celles de la paix, n’ont pas encore connu l’explosion des contrastes, les autres, celles de la guerre, sont entraînées dans le précipice de contradictions qui ont couvé pendant longtemps dans les entrailles mêmes du régime capitaliste. Et puisque les contrastes inter-impérialistes ne sont en définitive qu’une expression collatérale de l’antagonisme plus profond qui se développe dans l’évolution historique et qui porte à la lutte des classes et des types d’organisation sociale, il est parfaitement vrai que lorsque les conditions pour une guerre se présentent c’est qu’ont mûri les autres conditions permettant l’éclosion de la révolution prolétarienne. En ce sens, il est absolument exact d’affirmer que la guerre est la solution capitaliste au précipice des contrastes sociaux, la rançon que le prolétariat devra payer à cause de son incapacité. L’autre face de la médaille sera représentée par la victoire de la révolution prolétarienne.
La paix se relie organiquement à la situation qui en découle : la guerre et nous assistons, par exemple, à une politique de l’impérialisme français qui laissera se reconstruire l’impérialisme allemand en violation du traité de Versailles, sans s’appuyer sur ce dernier pour briser l’expansion et le réarmement du Reich. La politique de Briand, ne fait que répondre aux intérêts du capitalisme français, partie intégrante d’un système capitaliste mondial qui ne peut s’asseoir sur la domination d’un seul impérialisme dans le monde entier mais sur l’existence d’Etats opposés. Briand doit donc desserrer les chaînes qui avaient été établies à Versailles en même temps que Mac Donald favorisera ouvertement le rétablissement des positions économiques, politiques et militaires de l’Allemagne.
Les formules "guerre de brigands" "butin de brigands" doivent donc être entendues non dans le sens de lutte qui tend à l’anéantissement des compétiteurs, ou à la simple conquête de marchés pour une production exorbitant les capacités d’achat établies par une société capitaliste. Il faudra considérer que au delà des intentions des vampires capitalistes, il y a une nécessité historique et que la guerre apparaît au moment où la technique de production a atteint un tel degré de développement que le régime capitaliste ne peut survivre qu’à la condition de procéder à la destruction de masses énormes de produits, d’instruments de production et de foules de prolétaires, de générations entières d’ouvriers dépassant les limites consenties à la production, par la société capitaliste.
L’ingénieuse construction du Traité de Versailles trouve son explication non dans le simple partage du monde sur le dos des impérialismes vaincus (auxquels d’ailleurs on laisse les positions économiques indispensables à la reconstruction de leur puissance étatique de demain), mais dans la nécessité de disperser l’attaque montante de la classe ouvrière. Et à ce moment si l’impérialisme des différents pays ne parvient pas à déterminer un front coordonné de lutte contre l’Etat ouvrier surgissant, cela dépend de l’impossibilité de déterminer un front unitaire entre des Etats appelés à se livrer entre eux une lutte de tous les instants. Mais Versailles représente la riposte capitaliste opposée à celle fournie par Moscou, dans l’intérêt du prolétariat mondial. Que la politique centriste actuelle ne puisse nullement représenter une atteinte à l’idée de la nécessité de la fondation d’un Etat ouvrier, (on pourrait prétendre que l’évolution vers le centrisme est la rançon de la fondation même de l’Etat), cela est prouvé par la fonction révolutionnaire qu’eut l’Etat russe jusqu’en 1921 en parvenant à construire le plus puissant organisme que le prolétariat ait jamais possédé : l’Internationale Communiste.

5. - L’ÉTAT PROLÉTARIEN ET LA GUERRE

La victoire d’Octobre 1917, la fondation de l’Etat russe, ont introduit - dans le problème de la guerre - un nouvel élément d’une importance colossale. L’attitude du mouvement ouvrier devait se ressentir des conditions d’impréparation dans lesquelles venait de se trouver la classe ouvrière dépourvue, au surplus, d’une expérience historique sur laquelle pouvoir tabler. La Commune de 1871, en effet, offrait des matériaux précieux en ce qui concerne la fondation de l’Etat prolétarien, mais ne pouvait pas, parce que n’ayant pas connu cette phase supérieure, apporter des enseignements pour la gestion de cet Etat, son double croisement avec la lutte du prolétariat mondial et le cours où se déroule la lutte des Etats compétiteurs dans le domaine économique et politique, sur l’arène mondiale.
A première vue, il semblait que la succession historique des positions centrales du prolétariat pouvait s’exprimer ainsi : dans l’époque des révolutions bourgeoises, intervention du prolétariat (même au cours de guerre) en vue du triomphe de la classe ouvrière (Marx) ; intervention dans les luttes coloniales contre l’oppression impérialiste du prolétariat en vue de hâter l’éclosion de la révolution prolétarienne (Lénine) ; dans la lutte de l’État prolétarien contre des Etats capitalistes, bloc du prolétariat mondial autour de l’Etat ouvrier, car de sa victoire ne peut que découler le triomphe de la révolution dans le monde entier. Et pourtant, cette succession historique ne s’est pas révélée dans les événements aussi bien, d’ailleurs, que les perspectives de Marx pour les révolutions bourgeoises, celles de Lénine pour les luttes d’indépendance des colonies. Encore une fois, il devait s’avérer que l’effort intellectuel - même des génies de la force de nos chefs - ne pouvait suffire à déterminer le chemin à emprunter : seule, l’expérience historique peut permettre la solution des problèmes conditionnant l’évolution de l’histoire.
Au sujet de l’attitude de l’Etat russe envers les Etats capitalistes et de sa liaison avec le mouvement ouvrier mondial, nous constaterons d’ailleurs l’inévitable tâtonnement des cerveaux gigantesques des chefs bolcheviks et du parti dans son ensemble. Les luttes de fraction, à l’époque de Brest-Litovsk, les dissentiments entre Lénine et Trotzky témoignent des difficultés énormes que ce problème présentait alors. Actuellement il est énormément plus facile de se diriger dans ce domaine ardu et cela grâce à la maturation du processus de la dégénérescence centriste, postérieure aux efforts que firent les bolcheviks en 1917-20 pour le compte du prolétariat mondial.
Il nous semble que nous pouvons départager deux étapes dans la politique internationale de l’Etat russe. La première entre 1917 et 1920, où le sort de l’Etat russe est confié au prolétariat mondial ; la seconde, qui est consacrée par l’accord de Rapallo à la Conférence de Gênes (1922) où les positions sont nettement renversées : le prolétariat mondial confie son sort à l’Etat russe, dont le renforcement devient la revendication essentielle de la classe ouvrière de tous les pays. Cela devait aboutir, en 1927, après l’écrasement des oppositions dans le parti russe, au triomphe de la théorie du socialisme dans un seul pays.
Sur les massacres du Père-Lachaise, les bolcheviks ont édifié la victoire d’Octobre 1917, sur la dégénérescence centriste actuelle, sur les massacres d’aujourd’hui et les hécatombes des ouvriers russes de demain, les fractions de gauche préparent la victoire de la révolution mondiale.
La dictature du prolétariat ne change et ne peut pas changer le caractère essentiel de la nature de l’Etat qui, étant un organisme de coercition, est menacé - dès sa fondation - d’être emporté par les courants sociaux qui s’appuieront sur lui (à l’intérieur de ses frontières) pour la construction et la défense de privilèges économiques et politiques et sur le terrain international, pour l’incorporer au système du capitalisme mondial.
Bien évidemment, le prolétariat aurait tout avantage à ne pas fonder son Etat, mais, pour cela, il devrait pouvoir façonner l’histoire à l’image de ses idéalités, non être le produit d’une société divisée en classe, et un produit qui ne pourra déraciner les classes que le jour où la technique de production permettra le libre développement des besoins de l’humanité et leur plein assouvissement. Le contraste entre la mission communiste du prolétariat et l’œuvre coercitive de son Etat, mis en lumière par Engels et pleinement revendiqué par Lénine peut se résoudre dans la canalisation de l’Etat dans le mouvement prolétarien mondial, ou dans la ligne opposée de son encastrement dans le mécanisme du capitalisme international.
Nous avons déjà indiqué les termes où se meut le capitalisme en général et le cadre de ses Etats compétitifs. Sur le plan, qui comprend tout un cycle de situations, c’est l’alternative guerre-paix qui régit le système entier. L’Etat ouvrier ne pose pas un problème d’incompatibilité morale avec la guerre et ses horreurs, mais d’incompatibilité historique et politique. L’Etat ouvrier ne se défend et ne s’étend pas au travers des guerres. Le cercle qui menace sa vie ce n’est pas l’attaque armée du capitalisme de chaque pays réalisant l’unité universelle contre lui. L’Etat ouvrier se défend, se renforce, évolue dans la mesure où le prolétariat de chaque pays se dresse contre le capitalisme qui l’opprime, dans la mesure où sa politique aide l’effort révolutionnaire de la classe ouvrière mondiale. En 1917-20, l’Etat russe n’a pas été sauvé grâce aux seuls prodiges et à l’héroïsme des ouvriers russes, mais surtout à cause des batailles révolutionnaires que les prolétariats de différents pays menèrent contre leur bourgeoisie respective.
La disproportion apparente entre la puissance militaire dont dispose l’Etat ouvrier et les conditions dans lesquelles se trouvent les ouvriers désarmés dans les Etats capitalistes, ne peut jamais nous faire oublier la loi du développement de la révolution mondiale qui résulte de l’opposition entre les classes sur le terrain mondial et non de la lutte entre les Etats. L’Etat ouvrier restera dans le chemin révolutionnaire à la condition de faire dépendre son évolution du mouvement prolétarien mondial. Poser ce dernier à la remorque de l’Etat ouvrier ou le faire dépendre de cet Etat, c’est aussi accompagner ce dernier dans le chemin qui le conduira à la dégénérescence d’abord, à la trahison ensuite.
Sans vouloir préjuger des circonstances accidentelles qui pourraient justifier la guerre de la part de l’Etat ouvrier, nous affirmons que, pour que cette guerre puisse être revendiquée par le prolétariat international, puisse représenter un acte de la vie de la défense, du développement de cet Etat il devrait s’agir exclusivement d’un moment de la guerre civile que mène le prolétariat mondial.
En principe donc, nous croyons devoir repousser toute la politique basée sur la perspective de l’attaque guerrière du capitalisme mondial contre l’État russe, aussi bien que la nécessité de concentrer dans cet Etat et autour de sa défense, le prolétariat mondial. - Il en est évidemment de même pour ce qui concerne la participation de l’Etat russe à une constellation impérialiste. Dans les deux cas, l’Etat ouvrier cesse de rester dans le domaine de la lutte des classes pour laquelle il avait été fondé par le prolétariat international et entre dans le giron opposé des compétitions entre les Etats pour faire aboutir dans la guerre, la maturation des contrastes surgissant de la division de la société en classes. C’est l’alternative guerre-paix se déroulant dans les limites du régime capitaliste qui étreint l’Etat ouvrier et non l’antagonisme de classe bourgeoisie-prolétariat d’où seulement peut surgir la victoire de la révolution mondiale.

6. - LA GUERRE ET LES COLONIES

Ainsi que Marx l’a démontré, le mécanisme de l’économie capitaliste est conditionné non par la capacité de consommation générale de l’ensemble de la société, mais par la loi de la création de la plus-value qui est constituée par une soustraction progressive des capacités d’achat en face d’une production progressant toujours sous l’effet du développement continu de la technique de production. La plus-value est représentée par la partie du salaire qui, ne retournant pas au producteur, enlève toute possibilité d’harmonie au marché capitaliste encombré toujours plus par la masse de la production qu’il est impossible de consommer dans les limites du régime bourgeois. D’autre part, Marx contre Say et contre l’économie classique, a abondamment prouvé l’impossibilité, pour la minorité capitaliste, de consommer la partie de la plus-value qui n’est pas consacrée au renouvellement et au fonctionnement du nouveau cycle économique. La nécessité d’un marché extra-capitaliste apparaît donc comme une condition de fonctionnement du régime tout entier. Le marché colonial, où la vente du produit ne donne pas lieu au phénomène spécifique de la plus-value capitaliste - l’acheteur n’étant pas un salarié industriel - acquiert la fonction d’amortisseur du mécanisme économique en lui permettant de tamponner les chocs résultants de l’antagonisme entre une capacité de production s’accroissant dans la mesure où se restreint la capacité d’achat du marché. Nulle statistique ne peut traduire la grandeur du décalage entre la production et la consommation d’un régime capitaliste, car la capacité d’achat ne se mesure pas seulement suivant les salaires réalisés par les producteurs, mais par la valeur du travail qui augmente en proportion du développement technique ; dès lors, toute augmentation des salaires parce qu’elle ne représente pas l’accroissement de la productivité du travail (la plus-value capitaliste est, justement constituée par du travail non payé), n’agit nullement dans l’alternative des heurts éclatant dans le système capitaliste.
Pour ce qui concerne les colonies, il en est de même. Marx avait déjà prouvé l’impossibilité de déterminer une harmonie dans le mécanisme économique du capitalisme au travers du marché colonial et extra-capitaliste, puisque la colonie elle-même est entraînée dans le giron de l’évolution vers l’économie industrielle. Ici aussi les statistiques sont incapables de montrer les changements survenus dans la structure de l’économie mondiale. En effet, nous ne pouvons que mesurer l’évolution de la métropole dans le commerce indigène où se développe l’industrie locale, et bien que la perte subie par les capitalismes colonisateurs soit énorme, elle ne fera pas apparaître un autre élément bien plus important. En effet, la politique impérialiste étant un frein au développement industriel des colonies, la perte devrait se mesurer non par la simple analyse des faits économiques, non par une simple comptabilisation des résultats, mais après avoir établi le poids et l’action du frein opposé par l’impérialisme métropolitain au développement industriel de la colonie.
Dans le mécanisme économique, le capitalisme ne peut éviter que le salarié se transforme en son fossoyeur, car l’évolution industrielle d’où surgit la bourgeoisie détermine (à cause de la nature socialiste de l’instrument de production), les prémices pour la formation de la classe prolétarienne et pour sa victoire. En fin de compte, le capitalisme contrecarrera l’évolution historique qui le condamne, grâce à la corruption du parti du prolétariat et de la violence qui n’aura quand même qu’une fonction et une importance secondaire à l’égard de la manœuvre d’enveloppement et de corrosion du parti prolétarien. Dans les colonies, il en est de même : le capitalisme, incapable de condamner à jamais l’économie coloniale à rester une simple cliente de la production impérialiste, aura également recours à la corruption et à la violence pour empêcher la délivrance de l’économie coloniale et son plein essor industriel.
Dans les fondements de la théorie marxiste, nous trouverons ainsi l’impossibilité d’une évolution pacifique des colonies vers la formation d’Etats indépendants. Les changements survenus dans l’empire colonial anglais ne font qu’exprimer les concessions impériales en face d’une réalité qu’il était impossible d’éviter ; mais ces changements auraient été autrement importants si l’Angleterre n’y avait pas opposé la digue de sa politique de compression de l’expansion économique des colonies. Les accords d’Ottawa ont renforcé provisoirement le Commonwealth, parce qu’au travers de la dévaluation du sterling et des tarifs inter-impériaux, il a été possible de garantir le marché agraire anglais aux Dominions, et assurer, d’autre part, à la métropole, les débouchés industriels qui auraient disparu au cas où sans cette dévaluation et l’abandon de toute base stable pour le sterling, les colonies anglaises avaient pu se relier avec le circuit de l’économie mondiale et développer en conséquence leur industrie.
Les produits antagoniques du capitalisme sont ainsi le prolétariat et l’industrialisation des colonies. A l’égard de l’un et de l’autre, la bourgeoisie n’a d’autre réponse que la corruption et la violence. Pour ce qui concerne les colonies, il s’agira de mettre en évidence la seule classe capable de mener à terme l’évolution appelée par le développement technique mondial. La colonie représente une pièce nécessaire dans le fonctionnement du mécanisme économique entier ; c’est uniquement la seule classe pouvant détruire le régime lui-même et lui en opposer un autre qui pourra conduire à la suppression de la maîtrise impérialiste.
Les terribles événements de Chine nous prouvent, d’une façon éclatante, que le danger d’une guerre d’indépendance n’a existé que parallèlement à l’éveil révolutionnaire des classes travailleuses, et que lorsque le mouvement prolétarien a été brisé, du même coup, la puissance impérialiste a été rétablie. La bourgeoisie chinoise ne pouvait jouer dans les tourmentes révolutionnaires que le même râle que les classes moyennes joueront dans la société capitaliste : elle s’est faufilée dans les rangs prolétariens, y a reçu un mandat de direction de la part du centrisme, et s’est contentée de la portion congrue que pouvait lui réserver l’impérialisme qui a ainsi brisé le développement industriel de la Chine. La bourgeoisie locale n’est que le mandataire de l’impérialisme ; seul le prolétariat colonial, en union avec le prolétariat international pourra détruire l’engrenage de l’oppression coloniale parce qu’il se dirige vers un cours de destruction totale du régime capitaliste mondial.
Toute la politique de l’État ouvrier envers la Chine et les pays coloniaux devra donc être changée dans ses fondements ; les thèses de Lénine du IIe Congrès doivent être complétées dans le sens d’exclure la condition qu’elles contenaient. Ces thèses admettaient la possibilité de l’apport prolétarien aux mouvements anti-impérialistes, à la condition qu’apparaisse la possibilité de créer un mouvement prolétarien indépendant. Désormais il faudra reconnaître, après les expériences vécues, que le prolétariat indigène ne pourra donner aucune aide à ces mouvements : il en deviendra le protagoniste à la seule condition de se joindre au prolétariat international pour réaliser dans les colonies — un bond analogue à celui que franchirent les bolcheviks en Russie où ils parvinrent à conduire le prolétariat du régime féodal à la dictature du prolétariat.
Dans les colonies, l’alternative guerre-paix se meut dans le cours des compétitions inter-impérialistes : la guerre d’indépendance ne pouvant se réaliser que sous la direction du prolétariat luttant à la fois contre l’impérialisme et la bourgeoisie indigène, se joignant ainsi au prolétariat mondial. Aux colonies, comme dans les pays capitalistes, le dilemme pouvant exprimer les nécessités contingentes et historiques des ouvriers reste donc celui de classe : capitalisme-prolétariat.
Les colonies, dans le régime capitaliste, ne restent qu’un enjeu dans les compétitions inter-impérialistes. Les plus avantagés, au point de vue des colonies, furent évidemment les capitalismes les plus anciens et particulièrement l’Angleterre. La guerre de 1914 fut le résultat direct de l’antagonisme anglo-allemand (autour duquel se groupèrent les autres puissances), l’Allemagne étant inévitablement portée à se créer un empire colonial correspondant aux nécessités de son économie industrielle. Après Versailles, le monde ayant été partagé et aucune région nouvelle ne pouvant être donnée en pâture à la soif des impérialismes sacrifiés à ce moment, le problème d’un nouveau partage des colonies existantes se posera inévitablement. Les régions énormes qui sont encore aujourd’hui soustraites à l’emprise de l’économie capitaliste, ne peuvent entrer en ligne de compte : les capitaux nécessaires pour y actionner une économie industrielle exigeant un degré d’évolution de la technique de production qui n’existe pas encore et, d’autre part, le rythme des investissements à très longue échéance n’étant pas compatible avec les nécessités de la reproduction capitaliste. Seule, une économie mondiale communiste apportera une base industrielle dans les régions actuellement exclues du circuit économique mondial, parce que l’accumulation ne se fera plus d’après la loi du profit, mais d’après la loi de l’expansion des besoins de l’humanité, parmi lesquels entrera aussi celui de l’effort solidaire aux populations primitives.
Il est à remarquer que le besoin des colonies entraîne toutes les économies existantes, sans exclure l’économie soviétique elle-même, Cette dernière a emprunté le chemin du socialisme dans un seul pays qui signifie accumulation constante et progressive de la plus-value immobilisée, et a résolument abandonné le chemin menant — sous forme d’augmentation des salaires réels —à la croissance de la valeur d’un travail en productivité progressive. De ce fait, la Russie Soviétique elle-même se trouve de plus en plus entraînée dans une course vers une production excédant toujours plus les possibilités d’achat du marché et, par conséquent, dans une course à la recherche de marchés extérieurs et partant des colonies.
Le nouvel élément entré en ligne de compte est la constitution de l’impérialisme japonais qui paraît s’élever de plus en plus en facteur compétitif prétendant à un rôle de premier plan parmi les grandes puissances impérialistes. Pour ce qui est des Etats-Unis et du fait que ne possédant aucune colonie, ils ne se dirigent pas actuellement vers la conquête de ces marchés, il faudra tenir compte de deux éléments essentiels qui font de ce capitalisme le bénéficiaire de conditions historiques exceptionnellement favorables. L’économie industrielle s’y est développée - à l’encontre de tous les pays européens et du Japon aussi - sur un territoire extrêmement étendu, capable de contenir - pendant une certaine période historique - l’expansion de la production industrielle. Au surplus, si les Etats-Unis ne possèdent pas de colonies, ils ont introduit dans le monde entier des masses énormes de capitaux. Bien que cela n’ait pas la même importance que la possession de colonies, cette position fournit cependant à ce capitalisme un élément de premier ordre pour le fonctionnement de son régime. Il n’est cependant pas exclu que, du fait des considérations fondamentales que nous avons indiquées, les Etats-Unis se trouvent encore dans la possibilité, au cours de la prochaine guerre, de rester provisoirement étrangers à l’éclosion de la conflagration et de n’y participer qu’à un second moment comme ce fut le cas lors de la guerre de 1914-18.
L’enjeu de la prochaine guerre restera donc la défense des colonies de la part du groupe sorti vainqueur à Versailles et l’enlèvement de celles-ci par les pays vaincus. Tout comme en 1914, le théâtre des opérations se trouvera fort probablement dans l’enceinte restreinte de l’Europe, mais les objectifs des différents impérialismes resteront ceux des colonies et tout spécialement celui de l’Asie.
La position du prolétariat de chaque pays consistera en une lutte sans merci contre toutes les positions politiques qui voudraient le souder à la cause de l’une ou de l’autre constellation impérialiste, aussi bien, d’ailleurs, qu’à la cause de l’indépendance de telle ou -telle nation coloniale qui serait employée dans le but de masquer, devant le prolétariat, le caractère réel du nouveau carnage mondial.

7. - LA LUTTE CONTRE LA GUERRE

Nous avons déjà expliqué qu’au point de vue théorique l’alternative guerre-paix ne peut rejoindre ou se croiser avec l’alternative capitalisme-prolétariat. Entre les tenailles de la paix et de la guerre se meut le régime capitaliste ainsi que tous les autres régimes qui l’ont précédé : la participation du prolétariat au "front de la paix" signifie éviction de la classe ouvrière de son terrain spécifique et dissolution dans le système capitaliste avec son cours vers la guerre. Nous avons aussi montré que le régime capitaliste - dans son expression mondiale - ne peut conduire à l’établissement de la puissance d’un seul Etat bourgeois ayant - au travers d’une série de guerres — éliminé tous les impérialismes compétiteurs. Les mêmes causes historiques présidant à la formation des classes conduisent à la construction d’Etats compétiteurs et le prolétariat, seule force sociale pouvant supprimer les classes, est aussi le seul facteur historique pouvant conduire à l’édification d’une société qui ne connaîtra plus l’existence d’Etats s’opposant lés uns contre les autres.
Sur la trace des enseignements de nos chefs, nous avons essayé de situer le problème de la guerre dans l’époque historique actuelle et de prouver que la maturation des antagonismes économiques, politiques, ne laisse plus de possibilité de participation du prolétariat ni aux guerres d’indépendance des petits Etats, ni aux guerres anti-impérialistes dans les colonies, ni enfin à sa concentration autour de l’Etat prolétarien pour sa défense contre l’attaque des Etats capitalistes. Il résulte de ces considérations que "la lutte contre la guerre" ne peut avoir de signification historique qu’à la condition d’exprimer la progression constante des positions de classe du prolétariat. Enfin, il nous semble avoir prouvé que la croissance des positions prolétariennes ne peut nullement se déterminer autour de "la lutte pour la paix". Cette dernière, comme nous l’avons vu, a actuellement une signification politique concrète qui, loin de correspondre aux intérêts du prolétariat, ne fait qu’exprimer les besoins des impérialismes vainqueurs à Versailles et qui veulent éviter une guerre d’où pourrait sortir l’affaiblissement de leur maîtrise dans le monde au profit d’autres constellations impérialistes. Le fait que l’Etat soviétique se soit rallié à la politique de "paix" de l’impérialisme français n’est donc pas en correspondance avec les intérêts du prolétariat mondial et de la révolution russe, mais ne signifie que l’incorporation de l’Etat prolétarien dans le système capitaliste mondial. Ce que nous avons dit au sujet de la liaison organique entre les deux moments de la vie du régime capitaliste, entre la paix et la guerre, prouve clairement que préparent la guerre tout aussi bien les impérialismes qui cherchent des débouchés coloniaux que les autres qui veulent garder les conquêtes acquises.
La lutte contre la guerre doit se baser sur des considérations de classe. Pour ce qui est des dix dernières années, par exemple, nous pouvons affirmer que la préparation des conditions pour la guerre s’est faite justement au travers de la "lutte pour la paix". En effet, il est clair aujourd’hui que toute la campagne contre la guerre, menée sous les auspices des partis communistes et de l’Etat prolétarien en voie de dégénérescence, n’était, en définitive, qu’une colossale diversion qui devait avoir pour résultat de désarmer le prolétariat contre les objectifs réels du capitalisme des différents pays. Ce dernier ne se disposait pas vers le déclenchement immédiat de la guerre, mais seulement vers la préparation des conditions pour le massacre mondial, vers l’anéantissement de la classe ouvrière internationale. A cette époque, au lieu de concentrer la classe ouvrière contre les dangers de guerre, il aurait fallu la mobiliser autour de la lutte du prolétariat allemand sur lequel s’abattait l’offensive du capitalisme international se concentrant pour la victoire du fascisme dans ce pays. La lutte contre la guerre dans les situations qui se sont conclues pour la victoire de Hitler n’a eu d’autres résultats que de permettre l’écrasement du prolétariat allemand.
La première vague révolutionnaire de l’immédiat après-guerre, en 1920-21, avait permis au prolétariat mondial d’affirmer comme revendication de classe immédiate elle du triomphe de la révolution moniale dont la victoire de 1917 avait été le premier jalon. Après la résorption de cette vague révolutionnaire, le prolétariat de tous les pays n’aurait pu rester sur des rails de classe qu’en constatant l’impossibilité de se regrouper pour ses revendications finales et en affirmant sa volonté de se battre pour des revendications plus limitées, mais toujours de classe : la défense de ses revendications partielles et des institutions qui peuvent les faire triompher. En même temps, il aurait dû procéder à un nouvel inventaire politique pour armer idéologiquement le parti de classe, en répétant ainsi l’effort que firent les bolcheviks après la défaite de 1905.
Tout au contraire, après les défaites de 1918-21, le prolétariat des différents pays se mobilisant pour le maintien de la paix (qui n’était pas menacée à cette époque) s’est regroupé autour d’un objectif qui ne peut lui appartenir et s’est trouvé dans l’incapacité de résister au plan de l’ennemi qui, après avoir battu la révolution en 1918-20, devait passer à l’anéantissement de toutes les institutions de classe du prolétariat, pour passer, seulement après, à la phase ultérieure du déclenchement de la guerre.
Nous voyons ainsi que les expériences récentes donnent, au sujet de la guerre, une confirmation nouvelle à la théorie marxiste. La classe ouvrière ne se situera sur le chemin qui la conduira à sa victoire révolutionnaire qu’à la condition de porter atteinte au mécanisme engendrant la formation de la plus-value, qu’à la condition d’arracher au capitalisme des conditions de vie toujours plus élevées. Par là, les ouvriers empêchent le fonctionnement normal de l’économie capitaliste (consistant en une soustraction progressive de la valeur du travail pour la transformer en plus-value), et en même temps renforcent leurs positions de classe. Ces dernières, d’ailleurs, ne pourront être maintenues qu’en dépassant le cadre de la lutte partielle pour aboutir à l’insurrection et à la fondation de la dictature du prolétariat. A ce sujet, les polémiques qui accompagnèrent la fondation de la Première Internationale ne nous présentent aucunement Marx comme soutenant la thèse de la progression constante des conditions de vie de la classe ouvrière sans que le mécanisme capitaliste en soit déréglé et enfin menacé. Marx combattait contre les formulations simplistes qui s’exprimaient dans le dilemme : ou la lutte révolutionnaire ou rien, puisque toute conquête partielle est illusoire, et aussi pour la nécessité d’un regroupement constant — et dans toutes les situations des ouvriers en lutte contre le capitalisme. La Première Internationale se relie directement au Manifeste des Communistes proclamant que toute lutte économique est une lutte politique et que le résultat ne consiste pas dans l’amélioration conquise par les ouvriers, mais dans la croissance des liens de solidarité et de classe ce qui, en définitive, signifie préparation des conditions pour la victoire révolutionnaire, construction et développement du parti de classe du prolétariat. La lutte contre la guerre n’est donc possible qu’à la condition de se concentrer autour des revendications partielles et de classe du prolétariat, contre lesquelles se dresse le front de la lutte "pour la paix".
Notre position peut évidemment se prêter au jeu de polémique de ceux qui voudraient la reconduire aux thèses défendues par les "économistes" et contre lesquels Lénine a combattu en aboutissant à des conclusions que nous croyons définitives. Les "économistes" soutenaient la nécessité de luttes exclusivement économiques en vue de hâter la victoire de la bourgeoisie en Russie, car de la victoire du capitalisme aurait pu surgir uniquement la prémice historique pour permettre au prolétariat de poser ses revendications politiques et révolutionnaires. Pour nous, bien au contraire, il s’agit de maintenir le prolétariat dans son domaine de classe et lorsque les situations ne présentent plus l’objectif de la révolution immédiate, de soulever le problème des revendications immédiates d’où ne peut surgir, en définitive, que la lutte insurrectionnelle ; le régime capitaliste ne pouvant fonctionner qu’à la condition, non pas de permettre l’élévation progressive des conditions de vie du prolétariat, mais de leur continuel abaissement. D’autre part, il s’avère régulièrement que ceux qui combattent notre prétendu "économisme" ne font que présenter des solutions politiques dont il est impossible de prouver le caractère prolétarien et qui, par une voie détournée, ne font que reconduire la classe ouvrière vers des institutions ennemies. Ce que nous combattons, en réalité, ce sont des positions politiques qui ne correspondent nullement aux intérêts des ouvriers : notre intransigeance sur la nécessité de la fondation d’un parti de classe prouve plutôt que notre prétendu "économisme" n’est, en définitive, qu’un simple argument, polémique sans aucune portée réelle.
La lutte contre la guerre aurait pu être menée, après 1921, seulement au travers de la mobilisation de la classe ouvrière de chaque pays pour la défense des revendications immédiates. Actuellement, c’est dans la même direction que l’on pourra mener une lutte ne pouvant d’ailleurs s’orienter que vers son débouché révolutionnaire et la reconstruction du parti de classe du prolétariat, de son Internationale. Entre lutte pour les revendications partielles et lutte pour la paix, il existe la même opposition insoluble qu’entre prolétariat et bourgeoisie, entre deux régimes qui se font une guerre mortelle jusqu’à l’exécution de l’un ou de l’autre.

8. - LA GUERRE

Nous l’avons déjà dit : guerre et révolution sont deux expressions opposées d’une même situation ayant mûri l’explosion de contrastes, et ne pouvant plus évoluer entre les termes de ce que l’on appelle la période de paix où, d’ailleurs, couvent les prémices conduisant à la guerre. Mais il s’agit "d’expressions opposées", ce qui signifie aussi apparition de conditions politiques qui permettent l’exclusion de la révolution et le déclenchement de la guerre. Il appartient au simplisme anarchisant de considérer que puisque le moment est venu où le capitalisme doit armer les ouvriers, la condition est également réalisée où le prolétariat pourra faire servir ses armes au triomphe de sa cause révolutionnaire. D’autre part, la dernière guerre a liquidé définitivement toutes les idéologies qui se basant sur la perspective d’un aboutissement de la guerre vers la révolution, préconisaient la participation des ouvriers à celle-ci afin de se mettre dans la possibilité d’exploiter toutes les contingences favorables qu’il aurait été impossible d’employer en cas de refus de participation à la guerre.
L’opposition guerre-révolution revêt toute son ampleur quand on considère que les conditions politiques ont pu permettre le déclenchement de la guerre parce qu’ont disparu toutes les conditions pouvant permettre non seulement la victoire, mais toute espèce de mouvement révolutionnaire, jusqu’à la moindre manifestation de la vie consciente du prolétariat. Avant 1914, il y a bien eu, dans différents pays, des puissantes manifestations ouvrières contre la guerre. Mais elles ne pouvaient nullement prendre le chemin de la lutte et de la victoire de la révolution communiste, seul instrument de l’opposition prolétarienne à la guerre. Au terme d’un processus de gangrène qui avait commencé en 1900, par le révisionnisme de Bernstein, et qui avait fini par pourrir la Deuxième Internationale, les manifestations de 1914 ne pouvaient avoir d’autre signification historique que celle d’un geste de désespoir d’un prolétariat qui s’insurge contre le sort qui l’attend, mais qui avait déjà été impuissanté par un travail de corrosion pendant de longues années se concluant par la trahison de ses organismes de classe.
S’il est vrai que, pour gagner des batailles révolutionnaires, alors que les conditions lui sont le plus favorables (comme en 1918-21), le prolétariat a besoin d’un parti trempé au cours de grandes luttes politiques et idéologiques, il est aussi vrai que ce n’est pas au terme extrême de tout un processus de pourriture de son organisme, que le prolétariat pourra - en un espace de temps très limité - reconstruire l’arme de sa victoire.
Tout en préconisant la participation à des manifestations qui se dérouleraient lors de la proclamation de la guerre, nous nous opposons, dès maintenant, au simplisme grossier qui voudrait faire croire à la victoire de la révolution au moment de la déclaration de la guerre. Nous proclamons ouvertement qu’il s’agira alors de sursauts désespérés des ouvriers en face d’une situation qu’il ne sera plus possible de modifier au cours de ces circonstances extrêmes. Si l’on peut prévoir que des masses ouvrières, dans certains pays, se dresseront à la dernière minute contre la guerre, pour une compréhension sérieuse des situations, il faudra surtout prévoir que l’intoxication nationaliste et patriotarde du capitalisme emportera les ouvriers enthousiastes vers la guerre. Les groupes minuscules représentant le prolétariat internationaliste, se trouveront en butte non seulement aux vexations et à la répression capitaliste, mais aussi à la haine des foules d’ouvriers que le capitalisme aura pu gagner à la cause de l’enivrement patriotard. Cette prévision a pour but d’éviter que lors de la déclaration de la guerre, des initiatives irréfléchies mais provenant toujours de la partie la plus combative des ouvriers ne mettent à la merci du capitalisme les faibles noyaux qui ont pour fonction de continuer la mission du prolétariat et de permettre à ce dernier de remporter sa victoire, quand les situations auront à nouveau bouleversé l’emprise du capitalisme sur les masses.
A l’égard de la guerre de 1914, l’État prolétarien dégénéré représente non une position à l’avantage de la classe ouvrière, mais un facteur de plus dans le jeu meurtrier de l’ennemi. Nous avons déjà expliqué que le prolétariat des différents pays pourrait épouser la cause de la guerre de l’État prolétarien et se concentrer autour de sa défense à la seule condition qu’il s’agisse d’un moment de la guerre civile internationale que mène le prolétariat contre lé système capitaliste. La conflagration impérialiste apparaît au moment où les conditions pour cette guerre civile internationale ont été anéanties par un long travail que l’ennemi aura pu développer pour pourrir et gagner à sa cause l’organisme de classe que les ouvriers avaient fondé pour leur victoire révolutionnaire. D’autre part, l’État ouvrier n’a emprunté le chemin de la paix qu’en quittant le chemin où peut s’épanouir la lutte de classe du prolétariat de chaque pays. Au moment de la déclaration de guerre, l’État ouvrier ne peut qu’arriver au dernier échelon de sa politique contre-révolutionnaire et permettre au capitalisme international, d’ajouter un nouveau masque de confusion au carnage mondial, dont l’un des objectifs serait sans doute la préservation de l’épanouissement du socialisme dans un seul pays menacé par la constellation qui s’opposera à celle où se trouvera la Russie.
Il est à remarquer que tout comme en 1914, le capitalisme pourra arriver à la réalisation de la guerre à la seule condition de brandir des positions politiques qui fassent croire aux ouvriers qu’ils ont tout intérêt à la guerre et à sa victoire. Ainsi leurs conditions économiques et politiques se trouveraient sauvegardées ou améliorées par l’écrasement de l’impérialisme concurrent. Même les régimes fascistes feront recours à des termes extraits de la littérature socialiste. Il est caractéristique, à ce propos, de constater que Mussolini autant que Hitler, s’ils opposent les prisons et le poteau d’exécution aux communistes qui dévoilent l’existence des classes et leurs conflits, sont les premiers à admettre que, sur l’échelle internationale, existent des nations capitalistes et prolétariennes et que l’Italie et l’Allemagne devront reconquérir la plénitude de leurs droits menacés ou contrariés par Versailles.
Les groupes infimes de communistes internationalistes se trouveront en face d’un prolétariat qui traverse le dernier instant d’une dissolution de classe, préparée par un travail de longues années, développée par l’ennemi qui aura fini par gagner à sa cause, et à la cause de la guerre, les instruments fondés pour la victoire de la révolution : l’Etat ouvrier et les partis communistes. Ces communistes internationalistes auront pour devoir de resserrer les liens qui peuvent les unir sur l’échelle internationale et de proclamer ouvertement que si les forces sociales (socialistes et centristes) peuvent avoir eu raison de la lutte opiniâtre qu’il leur ont livrée pendant de longues années, c’est uniquement dans l’intérêt de l’ennemi qu’elles ont agi, et c’est pour leur compte qu’elles auront vaincu les noyaux marxistes réduits à l’impuissance en face de l’éclosion de la guerre.

La condition essentielle pour rendre possible la transformation de la guerre impérialiste en guerre civile consiste justement dans la plus grande discipline idéologique - sur l’échelle internationale - des fractions de gauche des partis communistes, car - ainsi que l’a prouvé la guerre de 1914 - le triomphe de la révolution (même dans un seul pays) n’est pas le produit des luttes d’un seul prolétariat, mais le résultat de l’orientation politique, si ce n’est des luttes ouvrières, du prolétariat international atteignant sa première victoire dans un seul secteur de l’économie capitaliste, en vue de son élargissement sur le terrain mondial. Lors de la proclamation de la guerre, nous assisterons très probablement à une nouvelle floraison de mouvements "pacifistes" auxquels le prolétariat devra énergiquement refuser toute participation : la condition de la reprise de la lutte révolutionnaire consistant uniquement dans le maintien des positions de classe avec lesquelles les mouvements "pour la paix" gardent (même pendant la guerre) un rapport d’opposition irréductible. Les fractions de gauche soulèveront, au cours de ces mouvements pacifistes, les objectifs de classe et s’efforceront de prouver que la victoire de la révolution ne pourra dépendre que de la lutte que mènera chaque prolétariat dans son pays contre son propre impérialisme.

9. - LA TRANSFORMATION DE LA GUERRE IMPÉRIALISTE EN GUERRE CIVILE

Nous croyons devoir rétablir la signification historique de la formule de Lénine, au sujet de laquelle la fantaisie romancière s’est substituée à la compréhension de la réalité. La simplicité de cette formule est tellement séduisante que l’on croit en général que tout le problème consiste à prendre les mesures organisatoires et pratiques pour en assurer l’application. Et, à ce sujet, l’on présentera l’activité des bolcheviks pendant la guerre comme découlant d’un plan politique ayant pu s’épanouir totalement : du noyautage dans l’armée czariste, ils seraient passés à des actions toujours plus vastes pour aboutir enfin aux désastres militaires russes, à la chute du czarisme et, enfin, à la révolution d’octobre 1917. L’altération des données historiques sera d’autant plus rocambolesque, que le "léniniste" aura besoin de masquer le caractère opportuniste et contre-révolutionnaire de la politique qu’il préconise en faisant accepter par le prolétaire n’importe quelle compromission puisqu’au moment donné ce n’est par l’orientation politique qui compte mais l’action du "bolchevik" s’introduisant dans l’armée et transformant la guerre impérialiste en guerre civile.
La formule de Lénine, que nous revendiquons d’ailleurs, n’a pas besoin de ces prémices organisatoires et ne se base pas sur une volonté des militants du parti. Elle doit trouver ses conditions dans la situation et dans son déroulement contradictoire. Encore une fois, le prolétaire marxiste ne peut inventer les circonstances, mais seulement préparer les conditions subjectives qui pourront s’épanouir quand le changement de la situation en permettra l’expansion. Si on met en parallèle la force numérique des bolcheviks avec l’énormité des masses en mouvement pendant la guerre, on pourrait affirmer, à la façon des anarchistes que le parti russe n’a eu aucune influence sur les événements et que sa victoire d’Octobre 1917 n’a été qu’un "coup de main" réussi grâce à des circonstances miraculeuses. Il en est de même si on étudie la marche des événements en Russie pendant la guerre et au cours desquels il est impossible de trouver l’intervention délibérée des bolcheviks avec des mots d’ordre correspondants à la désagrégation des armées czaristes. Il en est tout autrement si à la place des analyses fantaisistes, on substitue l’investigation marxiste.
Le parti russe, au sein de la Deuxième Internationale, non seulement repoussa toutes les formulations des traîtres socialistes, en affirmant et prouvant qu’il ne s’agissait que d’une guerre de rapine impérialiste à laquelle le prolétariat ne pouvait participer en aucune façon, mais combattit aussi toutes les formes d’opposition à la guerre qui, sous le masque de pacifisme, empêchaient le prolétariat de retrouver son chemin de classe. A Zimmerwald, à Kienthal les bolcheviks feront figure de sectaires en face des socialistes italiens (particulièrement) et d’autres pays qui voulaient déclencher un puissant mouvement pour la paix. C’est bien au-delà de la trahison et de la paix, que se trouvait la position des bolcheviks pour la guerre civile ; cette dernière représentait à la fois la négation et de la guerre et de la paix. Ainsi les bolcheviks parvenaient à prévoir le seul cours pouvant mener à la fin de la guerre et parvenaient à devenir le pôle autour duquel le prolétariat russe et mondial se serait rassemblé non immédiatement mais de nombreuses années plus tard. La désagrégation d’une armée impérialiste ne se fait pas paisiblement dans une voie d’aspiration à la paix, mais exige une opposition des prolétaires à leurs gouvernements respectifs et à la hiérarchie militaire, opposition que les communistes doivent canaliser vers les mouvements révolutionnaires.
Par une analyse marxiste, nous parvenons, par conséquent, à comprendre le rôle énorme qu’ont joué les bolcheviks au cours de la dernière guerre et à comprendre aussi que le poids révolutionnaire de la formule de la transformation en guerre civile de la guerre impérialiste, ne réside nullement dans les capacités démoniaques des bolcheviks se déguisant et travaillant dans les armées czaristes, mais dans la prévision de l’évolution des événements et de la place que non les individualités composant le parti, mais les grandes masses travailleuses pourront prendre pour le triomphe de la révolution guidées par le parti de classe.
Reconduite à sa signification historique la formule de Lénine acquiert toute sa valeur non dans la signification positive d’un travail méthodique qui y correspondrait immédiatement et s’échelonnant pendant toute la durée de la guerre jusqu’en Octobre 1917 ; mais cette formulation acquerra sa signification lapidaire dans son sens de négation du ralliement du prolétariat à la cause des Empires Centraux, à la cause de l’Entente, aussi bien qu’à la cause de la paix.
Tout comme dans les autres domaines, dans celui de la guerre le groupe ou le parti de la révolution n’a pas le pouvoir de changer suivant l’image de ses désirs le cours des situations, mais est forcé d’attendre l’explosion des contrastes sur lesquels se fonde toute situation en un régime de classe. Son attente n’est évidemment pas messianique mais se nourrit de tout un travail de préparation dont l’expression et l’extension suivent le cours même de l’apparition et de l’approfondissement des contrastes sociaux.
Ainsi que nous l’avons expliqué, la guerre n’est possible que par l’anéantissement du prolétariat en tant que classe de la scène historique, anéantissement déterminé à son tour par tout un travail de corruption des organismes prolétariens ayant fini par trahir et rallier la cause de l’ennemi. La reconstruction de la classe prolétarienne va se croiser avec le déroulement de la guerre elle-même qui, après la période du ralliement enthousiaste des masses, ne peut connaître que les tentatives des ouvriers de briser l’appareil qui les oblige à pratiquer une œuvre qu’ils avaient considérée comme la leur et qu’ils voient désormais comme un massacre fratricide contre les ouvriers des autres pays. Au fur et à mesure que le déroulement de la guerre éveille la conscience des masses, se présentent aussi les conditions politiques pour l’application de la formule de Lénine. Si, au commencement de la guerre, les communistes internationalistes se trouveront isolés des masses, se détournant d’eux pour se laisser emporter dans l’ivresse nationaliste, par après ils pourront se relier avec les batailles grandissantes des prolétaires. Il est aussi à remarquer que ces batailles ne suivront pas le schéma d’un élargissement continu jusqu’à atteindre l’ampleur des mouvements insurrectionnels, mais que la reprise des mouvements de classe suivra le chemin de catastrophes apparaissant soudainement sans une liaison nécessaire avec des mouvements qui les précédaient. Le processus de la transformation en guerre civile de la guerre impérialiste devra nous confirmer dans l’inévitabilité de cet aboutissement et disperser toutes les hésitations que l’on pourrait éprouver du fait du manque de réaction de la part des ouvriers.
Par rapport à la dernière guerre, il est certain que le rôle du prolétariat sera cette fois-ci énormément accru et les possibilités de reprise de la lutte de classe d’autant plus élargies. En effet, le prochain carnage se fera sous le signe d’un développement technique formidable des moyens de guerre et de la reproduction constante des engins meurtriers. D’autre part, les impérialismes de tous les pays se trouveront devant la nécessité d’actionner d’énormes ateliers industriels et d’y faire participer les populations dans leur ensemble. Ces conditions concrètes aideront le prolétariat à reprendre d’autant plus vite conscience de ses intérêts que les circonstances lui montreront qu’il est moins ardu d’enfreindre la discipline et la hiérarchie dans des ateliers, qu’il ne l’est dans les cadres d’une armée dans des tranchées éloignées du front intérieur. Les caractéristiques de la prochaine guerre doivent être constamment considérées pour déterminer l’attitude des communistes au sein des organisations syndicales lesquelles (dans les pays fascistes aussi bien que dans les pays démocratiques) seront incorporées à l’Etat et en deviendront un ganglion nécessaire pour l’éclosion de la guerre. Les communistes devront considérer que leur présence dans ces organismes pourra revêtir une importance exceptionnelle dans les circonstances nouvelles mûrissant l’explosion des contrastes ; pour cela ils refuseront de se prêter aux manœuvres que les dirigeants sociaux-démocrates ne manqueront pas de développer pour "épurer" les syndicats.
La formule de la transformation en guerre civile de la guerre impérialiste est valable non seulement pour les Etats impérialistes, mais pour les colonies aussi bien que pour l’État prolétarien lui-même. La participation à la guerre de la Russie Soviétique ne fera que consommer l’acte définitif de la trahison des intérêts du prolétariat russe et mondial. Dans tous les pays l’objectif que la lutte du prolétariat devra s’assigner est celui de la victoire insurrectionnelle. Les considérations que nous avons développées dans les chapitres qui précèdent nous permettent d’ailleurs d’affirmer — au sujet de la structure de la société russe — que l’enjeu de la guerre étant d’éviter la victoire de la révolution (au point de vue mondial), il est certain que nous assisterons aussi à une modification profonde des ’assises sociales de l’État russe dont d’ailleurs les récentes massacres à l’égard des paysans sont les prodromes menaçants.
C’est donc uniquement autour de la transformation en guerre civile de la prochaine guerre impérialiste que le prolétariat mondial pourra faire éclater sa victoire.

10. - LA PREPARATION DE LA REVOLUTION

La guerre est la manifestation de la trahison de l’Internationale prolétarienne, trahison résultant de tout un processus de corruption s’échelonnant pendant les années de paix. A la guerre ne s’oppose pas la paix, mais la Révolution communiste dont l’Internationale est l’instrument spécifique. Si au cours des situations précédant la guerre, le prolétariat peut rester dans le chemin qui le conduira à la victoire, à la condition de se regrouper pour ses revendications partielles, de ne jamais se détourner de sa plateforme spécifique de classe, il est aussi vrai que pour ses victoires partielles comme pour sa victoire finale, l’instrument qui lui est indispensable c’est son parti de classe, son Internationale.
Le parti, l’Internationale, représentent les réponses que la classe ouvrière aura donné aux différentes périodes historiques au cours desquelles se déroule son effort révolutionnaire pour le triomphe de sa dictature, moment indispensable de l’évolution historique conduisant à la suppression des classes. Entre la Première et la Deuxième Internationale, entre la Deuxième et la Troisième il existe une filiation historique qui a porté les bolcheviks non seulement à reprendre le drapeau du socialisme que les traîtres avaient déposé dans les bras de l’ennemi, mais à construire un matériel idéologique et politique dépassant l’héritage de Marx et de Engels. Dans le chemin de l’affranchissement de la classe ouvrière mondiale, la Troisième Internationale apparaît comme l’épanouissement de la fraction bolchévique qui avait lutté au sein de la Deuxième Internationale pour le marxisme révolutionnaire et qui avait été battue par ceux qui, triomphant, conduisirent à la trahison l’organisme fondé en 1889. De la Troisième à la nouvelle Internationale il ne peut y avoir qu’une que filiation historique analogue et il appartient uniquement aux fractions de gauche de représenter aujourd’hui les noyaux pouvant s’étendre demain dans le nouvel édifice que construira le prolétariat international. C’est ainsi seulement que se préparent les conditions pour la révolution.
Au cours de la guerre et de son déroulement, ainsi que nous l’avons expliqué, les conditions ne se présenteront pas pour une série de batailles partielles, mais l’objectif de la classe ouvrière ne pourra être que celui de la victoire révolutionnaire dès que les situations auront mûri les conditions pour l’éveil nouveau de la conscience prolétarienne. La victoire révolutionnaire est d’ailleurs le seul terme qu’il sera possible d’opposer à la guerre et à sa continuation. La dernière guerre prouve d’une façon éclatante que la cessation des hostilités n’a pas suivi la ligne verticale mais horizontale — ainsi que le disait un de nos chefs prolétariens. Ce n’est pas les victoires ou les revers des armées qui pouvaient conduire à la fin de la guerre, mais la reprise de la lutte des classes en Russie qui devait avoir pour résultat la désarticulation de la discipline dans les années des Empires Centraux d’abord, de l’Entente ensuite. Il en sera de même pour la prochaine guerre.
La préparation de la Révolution est en définitive confiée aux fractions de gauche des partis communistes et aux efforts qu’elles réalisent dès maintenant. Au cours de la guerre, les rangs exigus de ces fractions se trouveront, au surplus, dans l’impossibilité de vivre au point de vue organisationnel, et de procéder à des consultations au travers de leurs organismes. D’autre part, les situations produiront des secousses soudaines disposant les masses à l’action de classe. A ces moments les ouvriers s’insurgeant auront un besoin criant d’avoir à leur tête des prolétaires ayant concentré la substance des expériences historiques qui conduisirent le prolétariat mondial d’Octobre 1917, à la nouvelle conflagration mondiale. Cela doit faire apparaître la nécessité urgente de pousser dès maintenant la clarification historique à un tel degré que même les individualités de ces fractions de gauche, dans l’impossibilité de consulter leur organisation, puissent s’acquitter du rôle appartenant à ces dernières et pourvoir les masses s’insurgeant, de’ la direction sans laquelle elles se trouveront à la merci de l’ennemi.
Au sein de la Deuxième Internationale seuls les bolcheviks avaient fait le travail de fraction indispensable et eux seuls purent conduire le prolétariat russe à la victoire de la révolution.

PHILIPPE.




Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.87.53