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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Luttes inter-impérialistes et luttes de classe en Amérique latine
{Bilan} n°16 - Février-Mars 1935
Article mis en ligne le 7 janvier 2017
dernière modification le 3 janvier 2017

par ArchivesAutonomies
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L’émancipation de l’Amérique espagnole se fit grâce à l’argent anglais. En même temps qu’en Europe, devant le danger du bloc continental, l’argent anglais et les armées de Wellington, soutenaient la révolte des espagnols contre Napoléon, dans l’Amérique espagnole ce même argent anglais soutenait au contraire une révolte qui signifiait l’écroulement de la puissance coloniale antagoniste de l’Espagne. Le ministre anglais Canning reconnaissait, dès 1824, les nouveaux Etats et l’année suivante des traitées de commerce furent contractés avec ceux-ci pendant que les banquiers anglais fournissaient des avances à ces gouvernements.
On peut distinguer quatre périodes dans le développement économique de l’Amérique latine.
La première période - qui va jusqu’en 1880 - est l’époque préliminaire avec son système primitif de production, fortement entravé par les conditions politiques convulsives (anarchie militaire et révolutions en permanence) et par les difficultés financières provenant du manque de capitaux. Seulement le Pérou à cette époque était exportateur de guano [1] ; le Brésil qui avait activé sa production de café depuis 1850 n’entrait pas encore en compte comme exportateur.
La seconde période - on peut la considérer ouverte par la guerre du Pacifique en 1879-1884 laquelle se termina par l’occupation, par le Chili, de la zone convoitée de salpêtre - est marquée par une stabilisation progressive des conditions politiques et financières, par la systématisation de l’industrie.
L’économie sud-américaine subit une complète transformation : les richesses minérales qui avaient constitué le principal revenu dans la période d’occupation espagnole ne représentaient plus qu’une partie, quoique importante, de la production pendant que l’agriculture et l’élevage de bétail se développaient sans cesse.
Par manque d’un capital national le développement économique s’effectua grâce au capital étranger. A côté des prêts contractés à Londres ou à Paris par les gouvernements sud-américains, le capital privé (surtout européen) l’Angleterre en tête, la France, l’Allemagne, ensuite les Etats-Unis, inonda l’Amérique latine, y créa les chemins de fer, aménagea les ports, établit les lignes de navigation, développa l’industrie surtout extractive.
Cependant, l’industrie locale resta arriérée du fait des importations des produits manufacturés européens ou des Etats-Unis et par là même la vie économique de l’Amérique latine resta orientée vers les marchés d’outre-mer. Les clients et fournisseurs du reste du monde se livraient une concurrence acharnée pour la conquête de son marché et de son commerce.
Au moment où éclata la guerre mondiale, le commerce britannique tenait la plus grosse part dans le volume des échanges de l’Amérique latine, suivi par l’Allemagne, les Etats-Unis et la France.
La Grande-Bretagne, surtout dans les pays du Rio de la Plata avait investi plus d’un milliard de livres sterlings et la France (surtout au Brésil, en Argentine, au Mexique) quelques milliards de francs. L’Allemagne qui avait de son côté placé 300 millions de marks dans l’Amérique Centrale et d’autres capitaux importants dans le Brésil méridional et qui avait réussi à gagner les marchés grâce à sa technique industrielle et commerciale avancées, se trouvait déjà, quand la guerre éclata, à la seconde place en train de déloger jusqu’à l’Angleterre de ses positions. Les U.S.A. restaient encore à la troisième place concentrant momentanément la plus grande partie de son activité dans les pays avoisinants : Mexique, Amérique centrale, Cuba, etc.
La troisième période depuis 1914 à 1930 est caractérisée par l’application croissante des méthodes scientifiques et intensives, en particulier pour l’industrie extractive, par l’augmentation de l’industrie manufacturière indigène, comme par exemple, l’industrie textile au Brésil.
La guerre mondiale renverse les positions à l’avantage des Etats-Unis. Les pays de l’Amérique latine durent se tourner vers l’industrie nord-américaine pour se procurer les objets manufacturés. Devant une Europe affaiblie, appauvrie, les Etats-Unis enrichis énormément par la guerre, entreprirent la marche. de conquête pour devenir le facteur dirigeant de la vie économique et politique de l’Amérique latine.

* * * * *

La dépendance économique a toujours pour corollaire la dépendance politique. L’or français qui avait été investi au Mexique avait fourni le prétexte à Napoléon III d’imposer l’empire de Maximilien. Les U.S.A. avaient appuyé la révolte de Juarez mais eux-mêmes ne manquèrent pas, plus tard, d’imposer leur politique au Mexique de Porfirio Diaz, qui leur avait vendu les mines.
L’Allemagne rêva d’un Empire colonial au Brésil du Sud où 350.000 allemands y avait acquis 8.000 mètres carrés ou au Chili qu’on appelait orgueilleusement la Prusse de l’Amérique du Sud et où elle organisait déjà l’armée et dirigeait l’instruction. Mais le danger de l’impérialisme européen était sporadique et surtout moins obsédant que celui des U.S.A., en particulier pour les pays limitrophes (Mexique, Amérique Centrale, Iles de la mer des Caraïbes).
Déjà en 1822 les Etats-Unis avaient reconnu les nouvelles Républiques en se prononçant contre tout nouvel effort de l’Espagne de reconquérir ses colonies. Dès l’année suivante la fameuse doctrine de Monroe, la formule "l’Amérique aux Américains" qui se traduit dans la pratique par défendre l’Amérique du Sud contre l’impérialisme européen : pour l’assujettir à l’impérialisme Yankee.
En 1803 les Etat-Unis avaient acheté à Napoléon la Louisiane et le Mississippi ; en 1810 à l’Espagne la Floride, en 1845-48, ils démembrèrent le Mexique par l’annexion du Texas, le nouveau Mexique, l’Arizona, la Californie, le Nevada et le Colorado. En 1898 après avoir battu l’Espagne ils s’emparèrent de Porto Rico et sanctionnèrent, sous la couverture de l’amendement Platt [2] la main mise sur Cuba.
A côté de cette expansion coloniale se vérifia l’emprise d’un contrôle et d’une tutelle non seulement sur plusieurs républiques de l’Amérique Centrale et des Antilles, comme le contrôle financier direct sur Haïti, Saint-Domingue et Nicaragua, mais aussi par des missions financières pour redresser les finances et les systèmes monétaires et fiscaux en Bolivie, à l’Equateur, au Chili et en Colombie. Des 20 républiques sud américaines seulement 6, celle du Rio de la Plata et le Brésil échappèrent au contrôle ou à l’influence financière du capital Yankee. Mais même au Brésil les Rothschild de Londres, qui étaient les banquiers traditionnels du Brésil, partagent maintenant avec les banquiers de New-York le "financement" du pays. En 1903 les États-Unis fomentèrent la révolution en Colombie pour donner vie à la république "indépendante" du Panama, prémisse nécessaire pour la construction du canal, comme, par après, ils se substituèrent à la France pour les droits de construction éventuelle du canal de Nicaragua.
Ils provoquèrent au Brésil la création de la république d’Acre dans la région du caoutchouc quand cette matière sembla devenir fondamentale pour l’industrie. Le président Roosevelt (le premier). et Wilson intervinrent .dans les affaires intérieures de St-Domingue, de Haïti, de Honduras ; les marins débarquèrent à plusieurs reprises au Nicaragua, partout pour protéger les biens et la sûreté des étrangers. En réalité il s’agissait, comme bien on pense, de la réalisation d’une défense de leurs intérêts.

* * * * *

Six ans après la fin de la guerre mondiale la participation des Etats-Unis au trafic extérieur total de l’Amérique du Sud - c’est-à-dire à l’exclusion du Mexique, de l’Amérique Centrale et des Antilles - s’élevait à 22 % ; ils absorbaient 19 % des exportations et fournissaient les 26 %. des importations. En ce qui concernait l’approvisionnement en produits manufacturés la concurrence des U.S.A. se manifestait surtout sur les marchés les plus proches ; leur part dans l’importation totale qui était 24,2 pour le Brésil, 23,4 pour l’Argentine, 23,5 pour le Chili, 37,6 pour le Pérou, 40,3 pour l’Equateur, atteignait déjà les 50 %. en Colombie et les 55 % pour le Vénézuela.

En ce qui concernait les exportations sud-américaines, les Etats-Unis étaient devenus les principaux clients des Etats tropicaux ; leur part dans les exportations totales qui atteignaient 43 % pour le Brésil, 35 % pour l’Equateur, 81 % pour la Colombie, est restée réduite dans les pays tempérées : Argentine 8,3 %, Uruguay 12,2 %, ceux-ci livrant des produits semblables à ceux des Etats-Unis.
Neuf ans après (à la. conférence économique pan-américaine de 1927) le président Coolidge démontra comment à cette date les Etats-Unis avaient déjà conquis la première place dans le commerce extérieur de l’Amérique latine. Il exposa comment de 1914 à 1925 ils furent acheteurs des 40 % des exportations totales, c’est-à-dire plus de deux fois la. part de la Grande Bretagne et presque le trente pour cent de plus de la part réunie de l’Angleterre, la France, l’Allemagne, tandis qu’en 1900 l’Amérique latine importait de Grande-Bretagne autant que les Etats-Unis et l’Allemagne ensemble et en 1913 encore elle continuait d’importer de la Grande-Bretagne et de l’Allemagne, prise séparément, plus qu’elle n’importait des Etats-Unis. Maintenant ces derniers ont occupé la première place également dans les importations.
Wall-Sreet supplante la City et le marché de Paris dans le rôle de commanditaire qu’ils avaient joué dans le développement industriel de l’Amérique en portant de 900 millions (ou 1.200 millions d’après d’autres statistiques) à 4,814 millions de dollars le chiffre de capitaux investis.
Cette marche de l’impérialisme nord-américain est prouvée par les statistiques suivantes.
La première montre l’augmentation des capitaux nord-américains investis dans tous les pays de l’Amérique latine, en millions de dollars, en 1918 et 1928.
Argentine de 40 à 450 ; Bolivie 10-85 ; Chili 15-451 : ; Costa-Rica 7-46 ; Cuba 220-1.500 ; Equateur 10-30 ; Guatemala 10-37 ; 28 : Haïti 4-28 ; Honduras 3-40 ; Mexique 800-1.288 ; Nicaragua 3-20 ; Panama 3-31 ; Paraguay 4-18 ; Pérou 35-169 ; St-Domingue 4-28 ; Salvador 3-35 ; Uruguay 5-77 ; Brésil 20-388.
La dernière statistique qui est de 1930 donne enfin le tableau comparatif de la distribution des capitaux étrangers dans-la seule Amérique du Sud, c’est-à-dire, excepté le Mexique, l’Amérique Centrale et les Antilles, en millions de dollars :

Angleterre Etats-Unis Autres pays Totaux
Argentine 2020 501 500 3021
Brésil 1336 431 725 2492
Chili 318 483 300 1101
Uruguay 206 90 272 568
Pérou 100 169 120 389
Vénézuela 88 172 37 297
Colombie 40 182 20 242
Bolivie 43 91 31 165
Paraguay 23 18 36 77
Equateur 19 30 2 51
Totaux 4103 2167 2043 8403

Les pays soulignés sont ceux où le capital américain a dépassé le capital anglais.

* * * * *

La quatrième période est l’actuelle, celle qui prélude au prochain conflit inter-impérialiste pour un nouveau partage du monde.

La crise économique mondiale a éprouvé d’une façon épouvantable l’Amérique latine dont (comme nous l’avons vu), toute l’économie dépendait de l’exportation des grands produits du sol ou de l’élevage et plus particulièrement d’un ou de deux produits au maximum.
Le café intervenait pour 70 % dans l’exportation du Brésil, pour 61 % en Colombie ; le sucre pour 77 % au Cuba ; les céréales et les produits d’élevage constituaient les 80 % des exportations de l’Argentine ; les différents produits animaux les 84 % de celles de l’Uruguay : les nitrates avaient constitué les 50 % des exportations du Chili ; l’étain les 83 % de celles de la Bolivie ; les pétroles les 74 % de celles du Vénézuéla.
D’autre part le manque d’un marché intérieur (seulement le développement des Etats de la zone tempérée, tels : l’Argentine et le Chili a ouvert un marché secondaire aux produits de l’Amérique tropicale, au café brésilien, au sucre péruvien, en même temps qu’il permit aux Etats tropicaux, d’acheter en Amérique du Sud même une partie du blé et des farines qu’ils consomment) dû au fait que la grande masse de la population, les indigènes (dans la seconde partie de cet article nous traiterons avec ampleur le problème des indigènes en Amérique du Sud), expropriés des terres qui appartenaient à la communauté agraire, minés par l’alcool et la misère ne peuvent offrir qu’un champ très restreint comme consommateur.
La crise de l’Amérique latine s’explique donc clairement par le fait qu’il s’agissait d’un pays d’élevage et de culture ou de mines dont l’exportation était composée de grands produits de base de l’alimentation ou de l’industrie ou des minerais bruts dont la valeur a baissé sur les marchés mondiaux de 50-70 % au-dessous des valeurs des cours des années prospères 1924-29.
Le froment argentin de 49 schilling-or le quintal en 1924 à 15 en 1933 ; le café du Brésil qui cotait (1929) à New-York 15.8 cents la livre, 8 cents en 1932 ; le sucre cubain de 4.75 cents la livre en 1927 à moins que 2 cents en 1933.
La situation est pire encore pour les minéraux : le cuivre qui valait 18 cents la livre en 1929 n’en valait plus que 5 en 1933 ; l’étain de 300 livres la tonne à 80 en 1932.
On brûle le café au Brésil, on tue le bétail en Argentine, mais la situation catastrophique n’en est pas modifiée. La conséquence se reflète sur les exportations au point que la valeur or des exportations de 1933 par rapport à celles de 1929 n’était plus que de 31 % pour l’Argentine, de 32 % pour le Brésil et de 13 % pour le Chili.
Les Etats s’adonnent aux mesures restrictives du protectionnisme qui provoque la débâcle des importations qui tombent de 30 % plus bas de ce qu’elles étaient en 1929.
Les Etats-Unis eux-mêmes, sous les coups de la crise, ont dû ralentir si non arrêter leur expansion économique naguère si prodigue d’interventions diplomatiques ou armées et de démonstrations navales dans les luttes intestines de l’Amérique latine, ils semblent se dérober maintenant à tout engagement.
Ils refusent d’intervenir pour faire cesser la guerre entre le Paraguay et la Bolivie pour la possession du Chaco ; ils n’interviennent même pas à Cuba à la suite des récents troubles quoique d’autre part leur adhésion à l’indépendance des Philippines signifie. sur le terrain économique, une concession à l’industrie sucrière de Cuba qui avait à craindre la concurrence du sucre des Philippines si celles-ci restaient sous l’hégémonie des Etats-Unis.
Dans tous les cas l’affaiblissement de l’intervention nord-américaine en Amérique latine est une conséquence de la situation intérieure des U.S.A. et nullement une conséquence d’une action pour l’indépendance économique des républiques sud-américaines. Naturellement tous les nationalistes de ces pays affirmeront la nécessité de la création d’un capital national, la nécessité de l’affranchissement de la sujétion étrangère - en particulier de la dangereuse voisine du Nord. On parle d’une Union douanière entre les pays de l’Amérique latine, d’une unification de la monnaie. Mais en réalité jusqu’à présent l’action des pays restés plus ou moins libres de l’influence américaine : l’Argentine, le Brésil. le Chili (l’A.B.C. d’après le pacte d’alliance signé en 1915 à Buenos-Ayres) auxquels on peut ajouter l’Uruguay, reste encore dans le domaine de l’avenir et même la constitution d’une fédération de l’Amérique Centrale, dans le passé sabotée par les intrigues des Etats-Unis, n’est l’objet d’aucune nouvelle tentative. Il est encore trop tôt aujourd’hui pour tirer les conséquences du relâchement des Etats-Unis dans l’Amérique latine, mais deux faits sont déjà acquis.
D’un côté la nouvelle avance de la Grande-Bretagne - surtout au travers du Canada - dont la part dans les importations qui étaient tombées de 28 % en 1910 à 15 % en 1931 remonte à 21 % du chiffre global des importations en 1933.
L’autre facteur c’est l’intervention du Japon. Avant la guerre le Japon avait essayé de s’implanter au Mexique, au Chili avec lequel il avait conclu un traité commercial, et particulièrement au Pérou. Mais en général les pays de l’Amérique latine s’étaient dressés contre l’immigration japonaise. La raréfaction de la main-d’oeuvre due à l’arrêt de l’immigration a obligé l’État de San-Paolo à introduire par contrat 5.000 japonais par an pour les plantations de café. Même le Mexique ouvre aujourd’hui ses portes à l’immigration nippone. L’inondation des marchés sud-américains par le Japon fait partie des tentatives de conquête mondiale marchés par l’impérialisme japonais.

GATTO MAMMONE

(A suivre).

Notes :

[1Engrais composés d’excréments.

[2Il s’agit du droit d’intervention des U.S.A. à Cuba.




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