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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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De la Commune de Paris à la Commune Russe
{Bilan} n°17 - Mars-Avril 1935
Article mis en ligne le 7 janvier 2017
dernière modification le 26 décembre 2016

par ArchivesAutonomies
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C’est avec le sang de milliers de prolétaires que le prolétariat européen a payé sa première tentative insurrectionnelle, c’est avec son sang qu’il paya dans l’après-guerre ses émeutes révolutionnaires d’Allemagne, de Hongrie, d’Italie, et c’est avec ses défaites sanglantes qu’il expie aujourd’hui le défi qu’il lança au capitalisme en fondant l’État prolétarien en Octobre 1917.
Les fusillades du Père-Lachaise sont dépassées actuellement par la réaction que le capitalisme à déchaîné pour extirper la menace révolutionnaire qui fit trembler le monde il y a quelques années ; et tout laisse prévoir que le douloureux calvaire du prolétariat passera par un massacre d’ouvriers russes qui fera pâlir les hécatombes des bourreaux versaillais.
A chaque période de l’histoire où la masse des prolétaires se dressa sur ses pieds de titan pour abattre les privilèges des classes dominantes, le prix de son hardiesse, la rançon de sa mission, fut la décimation de générations entières d’ouvriers sur laquelle se rétablit la vie du capitalisme en même temps que s’élabora une vision plus claire, plus nette, des difficultés à vaincre par les travailleurs pour créer la société nouvelle.
Si les massacres de juin 1848 en France indiquèrent la faiblesse du prolétariat à s’affirmer en tant qu’adversaire essentiel du capitalisme, ils proclamèrent aussi l’apparition de conflits sociaux qui devaient animer toute la vie de la société bourgeoise. La Commune de Paris allait, quant à elle, montrer l’aboutissant de ces conflits et affirmer que la tâche du prolétariat résidait dans la destruction de l’État existant, alors que les fusillades du Père-Lachaise expliquaient que l’immaturité des ouvriers à s’ériger en classe dominante trouvait sa répercussion dans l’offensive brutale de toutes les forces du capitalisme, mobilisant tout le poids des traditions établies, une soldatesque déchaînée, pour faire disparaître la génération ayant accéléré l’enfantement de la révolution.
C’est pourquoi, aussi bien que chaque période d’ascension du prolétariat montra à l’humanité entière l’image avancée de son évolution, elle montra également les mêmes faces de Gallifet réprimant par le plomb, le sabre et la corruption l’assaut révolutionnaire des exploités. La Commune de Paris eut ses Thiers, l’après-guerre eut ses Noske, aura demain ses bourreaux centristes qui déjà actuellement - avec les exécutions récentes de communistes - donnent un avant-goût de ce qu’ils réserveront au nom de "l’ordre capitaliste" aux ouvriers russes.
La Commune de Paris s’est fondée sur les massacres de juin : elle fut la critique historique de la révolution bourgeoise de 48 et du rôle que les situations attribuèrent au prolétariat. En proclamant la Commune, les ouvriers parisiens démontrèrent aux possédants de tous les pays le but du prolétariat et donnèrent conscience aux travailleurs du monde entier de la mission qui leur revenait. En commémorant les insurgés de 1871 nous n’affirmons donc pas une simple reconnaissance de ceux qui, par leur lutte héroïque montrèrent la direction vers laquelle se dirige le prolétariat, mais nous considérons ce moment comme une source d’enseignements qui permit aux bolcheviks de réaliser la révolution russe tout aussi bien que les enseignements de celle-ci nous permettront d’effectuer les révolutions de demain.
Marx met en évidence dans la Commune deux éléments fondamentaux : la destruction de l’État capitaliste, la nécessité de la dictature du prolétariat organisée dans l’État (Engels dira à la bourgeoisie que la Commune est l’image de cette dictature qu’ils haïssent) et la nécessité de l’union entre les Communards et le prolétariat de tous les pays. Plus qu’une simple réaction contre l’envahisseur prussien et la lâcheté de la bourgeoisie française, au-delà d’une forme de défense de "la patrie en danger", comparable aux levées enthousiastes de 1793, la Commune fut l’image de l’insurrection sous ses formes premières, qui détermina le bloc de Thiers et de Bismarckcontre la menace prolétarienne. Et lorsque, avant mars 1871, Marx écrivit que l’insurrection serait une folie avec les Prussiens aux portes de Paris, il exprimait encore une notion calquée sur les événements de 1789 que la proclamation de la Commune, son déroulement dans une période historique tout autre devait infirmer et que lui-même dépassa avec son célèbre Manifeste [1]. Par les positions avancées de la lutte des classes qu’elle mit à nu, la Commune nia toute défense de la patrie, tout bloc avec la bourgeoisie, pour concentrer la lutte prolétarienne autour des organes de domination révolutionnaire impliquant la destruction de la bourgeoisie en tant que classe.
Quand, actuellement, les socialistes voient dans la Commune une forme avancée de la réaction prolétarienne à l’envahissement de la patrie, les centristes la défense de "la patrie soviétique", autour de laquelle se concentreront les "patriotes" ils falsifient la signification de la Commune (qui n’apparût peut-être pas dans toute sa signification aux communards eux-mêmes) et qui réside dans l’expression d’un antagoniste de classes qui trouve son sens dans la liaison qu’elle aurait dû réaliser entre les ouvriers de tous les pays contre la solidarité des États capitalistes envers la révolution prolétarienne.
C’est précisément la solidarité de Bismarck et de Thiers qui empêcha la Commune de s’étendre à toute la France, qui fit des mouvements de Lyon et d’ailleurs des éclairs fugaces écrasés immédiatement, comme plus tard c’est de nouveau cette même solidarité qui isola la révolution russe et la voua, à cause de l’immaturité du prolétariat mondial, à l’emprise du centrisme.
Isolée de Paris, la Commune ne pouvait vaincre, car l’érection d’un pouvoir prolétarien ne peut se faire que sur la base de la destruction profonde du mécanisme de classes où se reflètent d’ailleurs les répercussions des luttes des ouvriers des autres pays. La Commune fut isolée en France, comme dans toute l’Europe et c’est pourquoi elle ne pouvait vaincre et dut se borner à exprimer les positions extrêmes vers lesquelles devait aboutir la révolte des exploités, ébranlant tout l’édifice bourgeois en liaison avec la lutte des ouvriers du monde entier.
La Commune pouvait ne pas trouver - une fois son échec assuré - une autre conclusion que les massacres du Père-Lachaise, puisqu’elle avait surgi en opposition aux tentatives de corruption républicaines dressées par l’Empire s’effondrant. Il fallait détruire l’organisation en classe du prolétariat par la violence, assassiner les communards, leurs chefs, pour permettre la reconstruction de la société capitaliste sur une crainte mortelle des ouvriers. D’une façon analogue devait agir la bourgeoisie allemande envers les spartakistes, après avoir brouillé la révolte ouvrière avec la république de Noske.
Mais si la Commune de Paris fut écrasée, elle put revivre longtemps après, dans l’insurrection des bolcheviks s’inspirant de ses événements historiques, qui balaya tout l’édifice bourgeois en Russie, qui réalisa la dictature prolétarienne au travers du cerveau de la classe : son parti. Mais elle ne pouvait trouver ni dans la Commune de Paris, ni ailleurs, des enseignements quant à la gestion de l’État prolétarien, quant à l’établissement d’un lien indissoluble entre elle et la lutte du prolétariat mondial. C’est en parvenant à isoler la Russie des ouvriers du monde entier que la bourgeoisie a porté le coup mortel à la Commune d’Octobre ; et son œuvre d’incorporation de cette dernière aura eu un effet de beaucoup supérieur aux mares de sang versées par les Versaillais en 1871. Le rôle de la Russie aura plus fait pour tuer l’idée de la révolution prolétarienne, de l’État prolétarien qu’une répression féroce du capitalisme. Et l’accomplissement de ce rôle en aboutissant à la chute de l’État prolétarien (au cours de la guerre) verra certainement se compléter l’œuvre de corruption qui a déjà permis le massacre des ouvriers allemands, chinois et qui vérifiera le déchaînement de la terreur bourgeoise en Russie où le centrisme sera peut-être l’instrument et la victime du rétablissement de l’ordre. C’est par la critique de la Commune de Paris que les marxistes purent préparer les fondements idéologiques de la fondation de l’État prolétarien, c’est par la critique de la révolution russe que nous parviendrons à jeter les bases de l’État prolétarien de demain, bastion de la révolution mondiale, contenant l’expression évoluée de la Commune de Paris et de la Commune Russe, vivant avec une perspective de Commune internationale ou périssant dans une lutte ouverte pour atteindre cette dernière.
Une autre commémoration de la Commune de Paris que celle qui cherche sa filiation avec les événements actuels, qui essaye d’en faire un jalon du passé qui a permis les événements du présent, mais qui se constitue jusqu’à la victoire totale du prolétariat, se réduit à des mots dignes de l’opportunisme et qui n’a rien avoir avec la lutte révolutionnaire, dont la Commune de Paris, permet aux fractions de gauche de se proclamer les seuls représentants dans la phase présente.


Les travailleurs n’espéraient pas des miracles de la Commune. Ils n’ont pas d’utopies toutes prêtes à introduire par décret du peuple. Ils savent bien que, pour réaliser leur propre émancipation, et en même temps la forme plus noble vers laquelle la société actuelle se dirige par ses propres forces économiques, ils auront à traverser de longues luttes et toute une série de progrès historiques, qui transformeront les circonstances et les hommes. Ils n’ont pas à réaliser un idéal, mais à dégager les éléments de la nouvelle société que la vieille société bourgeoise elle-même porte en ses flancs. Dans la conscience pleine et entière de leur mission historique, et avec la résolution héroïque de l’accomplir, les travailleurs peuvent se rire des grossières invectives des gens de plume aux gages des gens du monde, et de la protection pédantesque de bienveillants bourgeois doctrinaires, débitant leurs banalités d’ignorants et leurs billevesées de sectaire sur un ton dogmatique, comme s’ils étaient les oracles infaillibles de la science.
Lorsque la Commune de Paris prenait en ses propres mains la direction de la révolution ; lorsque de simples ouvriers osaient, pour la première fois, empiéter sur le privilège gouvernemental de leurs "supérieurs naturels" ; lorsque, dans les circonstances les plus difficiles, ils accomplissaient leur œuvre modestement, consciencieusement et efficacement - et pour des salaires dont le plus élevé égalait à peine le cinquième de la somme qu’une grande autorité scientifique a fixée comme le minimum qu’on pût offrir au secrétaire d’un certain conseil de direction des écoles, à Londres - le vieux monde se tordait de rage à la vue du drapeau rouge, symbole de la République du travail, flottant sur l’Hôtel de Ville.

MARX, La Commune de Paris

Notes :

[1Il s’agit de l’ouvrage La guerre civile en France, Adresse du Conseil Général de l’AIT, 1871.




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