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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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La Grèce, champ de manoeuvre des antagonismes inter-impérialistes
{Bilan} n°17 - Mars-Avril 1935
Article mis en ligne le 7 janvier 2017
dernière modification le 26 décembre 2016

par ArchivesAutonomies
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Les faits sont connus. Le 1er mars, un coup de main militaires, déclenché par l’opposition vénizéliste, faillit s’emparer de l’arsenal de Salamis et de l’École des Cadets, s’empara des principales unités navales qui se portèrent vers l’île de Crète où siégeait M. Vénizélos. En même temps, dans la Macédoine orientale, tout le 4e corps d’armée passa aux révoltés.
Pour quelque temps, la situation fut celle-ci d’un côté, le gouvernement de Tzaldaris, c’est-à-dire le pouvoir "légal" installé à Athènes et dans la vieille Grèce. De l’autre Vénizélos, avec son gouvernement provisoire, maître de la mer et des îles, occupant la Macédoine orientale et la Thrace.
"L’offensive fut retardée par suite du mauvais temps" - a dit le parti gouvernemental - "du manque d’artillerie et surtout d’avions pour l’armée terrestre, de charbon et de munitions pour la flotte" - a-t-on affirmé du côté des Vénizélistes. En réalité, elle était retardée par l’attente du dénouement des intrigues inter-impérialistes mêlées aux événements. La convergence des intérêts des impérialismes français et anglais pour l’appui du gouvernement Tzaldaris a signifié la défaite de Vénizélos.
L’aventure n’a pu ainsi se terminer que par une débâcle complète : sans rencontrer de résistance sérieuse, le général Condylis, à la tête des troupes gouvernementales, franchit la Strouma, occupa les unes après les autres les villes de Drama, Cavalla et Sérres, tombées aux mains des insurgés. Kamenos et les autres chefs militaires s’enfuirent en Bulgarie.
Par après, la flotte, abandonnée par ses officiers, fut reconduite par les marins à sa base navale et le croiseur Averoff fit de même après avoir déposé Vénizélos et ses partisans dans le Dodécanèse italien.
Telle fut la piteuse fin de la 1èe insurrection fomentée par M. Vénizélos dans la terre de l’Hellade.

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Du point de vue de la politique intérieure, l’objet de la révolte, - comme l’a dit Vénizélos dans son document après sa fuite était de sauvegarder le "régime républicain" du danger de la restauration monarchique (représenté par le gouvernement de Tzaldaris auquel on avait adjoint au moment de l’insurrection, comme ministre sans portefeuille, Métaxas, le chef avéré des monarchistes) et de défendre le "régime démocratique".
Avant tout, quelque est la personnalité de Vénizélos et quels intérêts représentait-il ? Vénizélos a joué un rôle prédominant dans la vie politique de la Grèce moderne depuis 25 ans, c’est-à-dire depuis 1909, où il fut porté la première fois au pouvoir par un coup d’État militaire comme homme de confiance de la bourgeoisie industrielle qui s’était renforcée surtout depuis le commencement de ce siècle. Vénizélos, appuyé par l’Entente, pendant la guerre mondiale, provoqua le mouvement de 1916 contre la politique du roi Constantin - lié à l’Allemagne - qui conduisit à l’abdication du roi et à la participation de la Grèce à la guerre aux côtés de l’Entente. La Grèce réalisa, avec peu d’efforts et de sacrifices, un gain territorial des plus étendus, y compris Salonique et une grande partie de l’Asie-Mineure. Mais déjà, en 1920, à la première Chambre grecque, fut élue une majorité monarchique et , malgré l’opposition des puissances alliées qui déclarèrent que cette restauration amènerait la fin de toute aide financière de leur part, le roi Constantin remonta sur le trône. Le désastre en Asie-Mineure, d’où Kemal-Pacha chassa les Grecs, eut comme conséquence la seconde abdication de Constantin. Contre son successeur Georges, Vénizélos, qui pouvait compter sur l’appui de la France et de l’Angleterre, put facilement rétablir la République.
En décembre 1925, un nouveau coup d’État militaire porta au pouvoir le général Pangalos qui, après les promesses coutumières de libertés et de réformes, instaura un régime de dictature jusqu’à ce qu’il soit renversé à son tour en août 1926. Les élections de novembre 1926, tout en donnant une majorité républicaine, accusèrent un nouvel accroissement des forces monarchiques. C’est ainsi qu’en mai 1928, Vénizélos reparut sur la scène en prétendant venir au secours de la République en danger et, lui aussi, affirma vouloir défendre la démocratie. Cela ne l’empêcha pas, lors des élections parlementaires de mars 1933, de chercher à en "corriger" les résultats - peu favorables pour lui - par le putsch militaire du général Plastiras, qui échoua.
Pastiras est naturellement mêlé aux derniers événements, mais se trouvant en France, il n’a pu arriver en temps voulu sur le théâtre des événements.

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Bien plus que les contrastes intérieurs existant entre les différentes couches de la bourgeoisie indigène (le parti populiste de Tzaldaris a derrière lui la grande propriété foncière, tandis que le parti libéral de Vénizélos représente les intérêts de l’industrie et son parti est celui de la confiance du capital financier et jouit de l’appui l’appui des classes moyennes). Les intrigues des antagonismes étrangers ont joué un rôle prédominant dans l’éclatement de la révolte.
Vénizélos qui, depuis quelques années, est tombé de plus en plus sous l’influence italienne, n’a pas dû se décider à agir sans se sentir soutenu par Rome. Pastiras, le chef militaire prévu de la révolte, a pu librement se rendre à Brindisi et seul le brusque dénouement des événements a empêché son arrivée sur le théâtre des opérations.
On sait qu’aujourd’hui la constellation politique dans les Balkans est représentée par le pacte balkanique conclu entre la Grèce, la Yougoslavie, la Turquie et la Roumanie, qui jouissent aussi de l’appui de la Petite Entente ; c’est-à-dire la prédominance de l’influence de l’impérialisme français. Les États signataires du Pacte Balkanique aspirent à la création d’un pacte méditerranéen qui doit "stabiliser la Paix" sur la base des principes de l’assistance mutuelle contre un "agresseur". Cela signifierait l’obligation pour la Grèce de défendre les frontières adriatiques de la Yougoslavie contre l’Italie, clause contre laquelle s’était prononcé le Sénat en majorité vénizéliste.
L’impérialisme italien, campé dans le Dodécanèse, considère un tel pacte comme nuisible à ses visées expansionnistes. Il a employé la Bulgarie comme pion de manoeuvre dans les Balkans. La Bulgarie qui ne fait pas partie de l’Entente balkanique, et dont l’Italie a pu profiter du fait que ce pays se trouve encore toujours privé de son débouché dans la mer Égée, qui lui avait été garanti par le traité de paix de Saint-Germain.
La victoire de Vénizélos aurait signifié la possibilité d’une action commune de la Grèce et de la Bulgarie, pour rompre l’Entente balkanique et assurer à l’Italie la suprématie dans les Balkans. Vénizélos, le vieil agent de l’impérialisme anglais, avait sans doute aussi compté sur l’appui, ou tout au moins sur la stricte neutralité de cette puissance, bien plus efficace que le soutien de Hitler ou de la Hongrie. En réalité, la "visite personnelle" et de "pure courtoisie" de l’ambassadeur de Grande-Bretagne à Tzaldaris a représenté pour les insurgés plus qu’une défaite militaire décisive. L’Angleterre, à ce moment en pourparlers avec la France, a préféré soutenir celle-ci dans le statu quo des Balkans, au lieu de favoriser un mouvement tout à l’avantage de l’impérialisme italien, avec lequel, dans la Méditerranée et en Afrique orientale, elle a plusieurs causes de frictions d’intérêts contre toute menace révisionniste.
En tout cas, la situation internationale a été des plus troublée dans les premiers jours de la révolte et jusqu’à ce que l’attitude des différents impérialismes se fût éclaircie : préparatifs militaires turcs du côté de la frontière bulgare, préparatifs bulgares du côté de la frontière grecque ; mobilisation italienne, dans une mesure plus étendue que l’aurait exigée la nécessité de l’expédition projetée en Abyssinie, en vue des complications "prévues" dans les Balkans.
La Bulgarie a même porté plainte à la Société des Nations au sujet de la concentration des troupes turques sur sa frontière, motivée surtout par la crainte que la Bulgarie ne cherche, en profitant de la situation, à créer le "fait accompli" de l’occupation du port de Dédéagatch, qui lui servirait de débouché sur la mer à défaut de Salonique qui a eu la malchance, comme Trieste avec l’Italie, de trouver sa ruine commerciale par le fait même de son annexion à la Grèce.

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La presse centriste ne s’est pas démentie au sujet des événements de la Grèce. Elle a parlé de grands mouvements ouvriers, de protestations contre cette lutte entre couches de la bourgeoisie pressées chacune d’instaurer la dictature fasciste ; on a même parlé de la constitution de soviets... La cause de l’effondrement de la fronde vénizéliste en Macédoine est expliquée tout court par la résistance de la population macédonienne organisée par le Parti communiste et par les "grandes actions révolutionnaires" à Athènes même. En réalité, quoique le centre de la révolte ait été la Macédoine orientale où les trouvent les masses ouvrières de l’industrie du tabac (qui, avec le prolétariat de Salonique, représentent l’élément prolétarien beaucoup plus que les artisans de la Vieille Grèce) on n’a pu constater aucune intervention réelle et effective de la part des ouvriers. Et pourtant, c’est dans ces régions que le Parti communiste a toujours remporté ses "succès électoraux".
Le mouvement ouvrier est de naissance récente. On peut le rattacher à la révolution "bourgeoise" de 1909. Vénizélos fut celui qui développa la législation sociale en Grèce. Il ne s’oppose pas à l’organisation ouvrière, parce que, comme partout, surtout dans la période d’essor industriel d’avant-guerre, la bourgeoisie ne voyait pas d’un mauvais oeil l’organisation du prolétariat sous le contrôle des bonzes réformistes : ses agents dans le mouvement ouvrier. Mais comme les masses ouvrières avant l’annexion de la Macédoine étaient inexistantes en Grèce, la première tentative de mouvement socialiste dans ce pays, avec Dracoulis, - le premier parti socialiste a été fondé en 1911 - n’a abouti à aucun résultat, et même par après, Yannios ne réussit pas davantage à lui donner une consistance quelconque avec ses tentatives en 1928 et 1931 de créer un parti socialiste ouvrier avec les restes de l’ancienne organisation socialiste qui n’étaient pas passés au communisme.
La fondation du parti communiste, en 1918, par la majorité de l’ancien parti socialiste sous l’influence de la révolution russe et de la l’attente de la révolution mondiale, ne fut rien d’autre qu’un changement de nom sans rupture avec la vieille idéologie et la vieille tactique social-démocrate. En effet, le parti évolua bientôt vers l’aventurisme pour sombrer enfin dans la pire dégénérescence centriste.
En 1923, devant le soulèvement royaliste, le parti s’allia avec le gouvernement militariste - comme son prédécesseur, le parti socialiste s’était allié, en 1918, avec les monarchistes - en appelant les ouvriers à la lutte pour la "démocratie". En 1925, il collabora avec Pangalos, et en 1926 avec ses adversaires, en arborant le mot d’ordre de la république "gauchiste" ou "pure".
Les succès électoraux au Parlement et dans les municipalités - du reste en quittant le nom de "communiste" et en se présentant comme "front uni ouvrier et paysan", en réduisant tout la lutte révolutionnaire à la formule abstraite de la lutte pour "le pain et la liberté" - se sont vérifiés uniquement dans les "régions annexes" de la Macédoine et de la Thrace et représentent bien plus une protestation - comme pour les populations allogènes slovènes en Italie - contre l’annexion qu’une claire orientation vers les finalités communistes. Le manque de toute réponse de classe aux derniers événements qui, comme nous l’avons vu, viennent de se dérouler dans cette région, démontre, sans équivoque possible, l’inconsistance de ces prétendus succès.
Le mouvement syndical qui, dans les premières années de l’après guerre, avait été influencé par des éléments communistes, est retombé entre les mains du réformisme. À l’affiliation votée par le Confédération Générale du Travail de Grèce, en 1928, à Amsterdam, le centrisme a répondu aussi en Grèce par la scission syndicale et la création d’une seconde Centrale syndicale qui n’a pu conduire qu’à l’isolement toujours croissant de la masse ouvrière.
En conclusion, le putsch de Vénizélos a montré, d’une part, comment les dangers de guerre se précisent toujours plus menaçants - on a presque déjà cru revivre les journées fiévreuses de fin juillet-commencement de août 1914 - et, de l’autre, la faiblesse de la classe ouvrière - brisée par le fascisme ou réduite à l’impuissance par le centrisme et incapable de jouer un rôle sérieux dans le cours des événements.
Les conditions objectives pour le nouveau carnage mondial apparaissent.

Gatto MAMMONE.




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