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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Luttes inter-impérialistes et luttes de classe en Amérique latine (suite et fin)
{Bilan} n°17 - Mars-Avril 1935
Article mis en ligne le 7 janvier 2017
dernière modification le 3 janvier 2017

par ArchivesAutonomies
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II

L’histoire des classes dominantes de l’Amérique du Sud a déjà souvent été écrite. Après s’être contenté d’attribuer à "l’anarchie tropicale", résidu du passé colonial, de l’immaturité politique où les "révolutions" - au Vénézuela et en Bolivie il y en eut près d’une centaine en un peu plus d’un siècle - représentèrent l’unique moyen des minorités pour se faire entendre, on a fini par donner une explication plus scientifique du cours des événements.
On sait qu’après que les Espagnols et les Portugais - au commencement du XVIe siècle - se furent imposés aux populations indigènes (en vainquant leur supériorité numérique par la terreur inspirée par les armes à feu et les caravelles en les livrant au feu "purificateur" des bûchers de l’Inquisition) ils s’emparèrent des fabuleuses richesses du sous-sol dont l’introduction en Europe bouleversa l’économie médiévale. Au commencement du XIXe siècle, comme nous l’avons déjà vu, les créoles (c’est-à-dire les blancs nés en Amérique) privés de tout droit politique, opprimés par les impôts excessifs et les monopoles, se révoltèrent en s’appuyant sur les métis et les nègres (esclaves importés d’Afrique dans les plantations) et créèrent la "nationalité" contre l’oligarchie des castes privilégiées et des fonctionnaires péninsulaires.
Cette première lutte se termina vers 1830 par la consolidation des jeunes républiques indépendantes. Une seconde phase commença alors : la lutte des métis (produit du croisement de blanches avec les Indiens) contre la nouvelle classe privilégiées des propriétaires du sol.
Cette lutte atteint son point culminant vers 1860 - au Brésil, en 1888 seulement, fait qui provoqua la chute de l’unique monarchie dans le continent américain avec l’affranchissement des esclaves. Ce fut l’époque "héroïque" des "Caudillos", généraux pour la plupart - dans certaines républiques de l’Amérique latine il est plus facile de trouver un général qu’un simple caporal - qui faisaient appel au peuple - blanc ou nègre, les Indiens étant toujours absents - contre l’oligarchie et finissaient par imposer leur dictature personnelle jusqu’à ce qu’une nouvelle révolution les remplaçât par un autre dictateur.
Peu à peu, avec l’invasion des capitaux étrangers et le renforcement de l’industrie, s’ouvre la "période industrielle" où les Caudillos militaires sont, en partie, effacés par des capitaines d’industrie, des commerçants, des banquiers. Les révolutions deviennent moins fréquentes et elles se rattachent presque toujours aux intrigues plus ou moins directes des impérialismes, surtout le Nord-Américain et le Britannique. Cette stabilisation relative prend fin avec la crise mondiale qui sévit en Amérique latine depuis 1930 et qui détermina l’entrée toujours croissante du nouveau facteur sur la scène politique : les masses des exploités, les "dupés" de toutes les révolutions précédentes au profit des féodaux et des capitalistes nationaux et étrangers. On assista, pendant un court laps de temps, à la chute de toute une série de dictateurs (Léguia au Pérou, Silès en Bolivie en 1930, Irigoyen en Argentine en 1931. Ibanès au Chili, Machado à Cuba seul le sinistre Gomez resta au Vénézuéla), due, cette fois, à l’intervention directe des masses et à leur radicalisation sous la férule de la misère, qui se traduit par 6 à 7 millions de chômeurs chez les travailleurs du pétrole au Vénézuela et du nitrate au Chili, comme dans les plantations de café du Brésil, chez les travailleurs des ports comme dans les bananeraies de l’Amérique Centrale et de la Colombie.
La presse capitaliste commence à intensifier sa campagne contre le "danger communiste", surtout dans la crainte qu’on réussisse à mobiliser les masses indiennes - absentes jusque maintenant en utilisant leur soif "de terre et d’eau". Cela, à propos des révoltes indigènes au Pérou ou au Mexique qui se sont manifestées ces derniers temps. Malheureusement, comme nous le verrons, l’Internationale Communiste, dans sa forme de dégénérescence du centrisme, n’a pas su canaliser ce soulèvement spontané des masses et aux anciens dictateurs renversés se sont substitués d’autres dictateurs qui s’appellent Yusto en Argentine, Sanchez Cerro au Pérou, Mendièta à Cuba, Tierra en Uruguay.

* * * * *

L’histoire de la classe opprimée en Amérique latine reste à écrire, surtout celle des indigènes : les survivants des puissantes civilisations que les Européens trouvèrent à leur débarquement, les Aztèques au Mexique, les Incas au Pérou, les Araucaniens au Chili, avec leurs cités bâties en or, avec la propriété collective commune et le travail obligatoire (chez les Incas), avec les puissants monarques absolus des Aztèques et leurs "Caciques", satrapes des provinces éloignées.
Il s’agit aujourd’hui de 4 millions et demi d’Indiens purs ou faiblement métissés, au Mexique et dans l’Amérique centrale (au Mexique, 29 % de la population, dans le Guatemala 60 %) et de 10 millions et demi dans l’Amérique centrale, surtout dans la région des Andes (Pérou, 4 millions, 55 %, ; en Bolivie, 50 % ; dans l’Equateur, 38 %). Pour ces Indiens, la situation est restée la même sous la domination coloniale espagnole, la noblesse terrienne créole ou la "démocratie" métisse après "l’indépendance" du pays. Les seigneurs continuaient à dominer comme auparavant et les indigènes - "libres" d’après la loi - dépouillés malgré cette égalité politique proclamée dans la Constitution, de leurs droits séculaires sur les terres de la collectivité, restèrent soumis au curé, au juge de paix, au nouveau cacique, le petit chef local.
Seule, la lueur des révoltes agraire, qui se produisent de temps en temps, exprime la protestation de ces Indiens qui eurent au Pérou, il y a 150 ans, dans Tupac Amaru, leur Spartacus.Le capitalisme national et étranger se souda directement avec la propriété foncière du type féodal - la loi agraire du Mexique tant vantée, n’a fait qu’augmenter de 5 % le nombre des petits paysans et les masses exploitées subissent la double oppression de l’esclavage indigène et du capitalisme étranger. L’impérialisme américain a institué, au Pérou, le travail forcé pour la construction des routes desservant les exploitations pétrolifères. La United Fruit Company, ce trust modèle, impose aux travailleurs de ses bananeraies de Colombie, du Honduras et de Costa-Rica de telles conditions d’esclavage qu’elles poussent les travailleurs à la révolte armée. Que ce soit dans les "estancias" des pampas-argentines, dans les "fazendas" du Brésil, ou dans les plantations de Colombie, que ses maîtres soient les gros propriétaires fonciers indigènes ou la Société Anonyme étrangère, le prolétariat agricole se trouve donc toujours dans le même esclavage semi-féodal.

* * * * *

La première agitation de classe, en Amérique latine, fut provoquée par des militants - surtout italiens et espagnols - émigrés à la suite de la réaction qui suivit la Commune. Ainsi surgit, en 1872, une Fédération de l’Internationale en Argentine et une autre en 1878 dans l’Uruguay (cette dernière sous l’influence antiautoritaire de Bakounine, la première sous celle des marxistes du Conseil général de Londres). Les anarchistes donnèrent vie également, au Mexique, à un mouvement similaire avec "la Sociale" de 1876. Ce pays avait connu, aux environs de 1870, un puissant mouvement ouvrier, lequel entraîné par ses chefs dans la lutte politique en faveur ou contre l’élection présidentielle de Porphyre Diaz, sombra, par après ; dans un simple mouvement mutualiste, sans jamais plus manifester un caractère socialiste quelconque. Aujourd’hui, le mouvement ouvrier, influencé par la Fédération américaine du Travail, au contraire de ce qui ce fit aux Etats-Unis, a donné naissance, au Mexique, à un puissant parti "laborista", soutien du gouvernement "ouvrier" des Callès et consorts. Même dans l’autre grand pays de l’Amérique latine : le Brésil, à partir de la tentative faite, au commencement du siècle, à San-Paulo, par des émigrés italiens (il parut même, pendant quelque temps, un Avanti quotidien), on n’a pas eu de mouvements socialistes. Ce n’est qu’en Argentine, en Uruguay et au Chili que surgirent des partis socialistes adhérant à la Deuxième Internationale d’avant-guerre.
Ces partis socialistes, dont celui fondé en Argentine, en 1896, est le plus ancien, eurent un caractère purement électoral et se recrutèrent parmi des employés, des ouvriers spécialisés et des émigrés ayant acquis le titre de citoyen.
Le peu de mouvement syndical qui se manifesta en Argentine, en Uruguay, au Brésil, à Cuba, se trouva sous l’influence de l’anarcho-syndicalisme du type italien ou espagnol et fut formé surtout par les émigrés européens, contre lesquels les Etats votèrent toute une série de lois restrictives contre l’immigration d’éléments suspects et pour l’expulsion, voire même la déportation de militants. Les éléments ouvriers du pays (surtout des artisans) restèrent sous l’influence de l’idéologie petite-bourgeoise. La masse énorme des travailleurs ruraux était naturellement tout à fait absente de ces luttes.
L’Internationale Communiste dans ces pays se trouva donc, au moment de sa constitution, après-guerre, dans cette situation privilégiée de n’avoir devant elle aucune influence socialiste appréciable, excepté en Argentine et dans l’Uruguay. Elle constitua ses sections dans presque tous les pays de l’Amérique latine qui, au début, eurent un certain développement. Mais si nous essayons, aujourd’hui, de tracer un bilan de sa situation, ce bilan est tout à fait négatif. Cela ne trouve pas une justification suffisante dans les faits de l’illégalité dans laquelle le parti est contraint d’agir dans presque tous les pays, au Mexique comme au Brésil, au Pérou comme à Cuba, pas davantage dans la persécution brutale qui va de la "suppression physique" pratiquée sur une vaste échelle au Mexique, à Cuba, au Pérou, au Vénézuela. à la déportation dans des îles désertiques de Pâques par le Chili ou de la Terre de Feu, par l’Argentine, à la livraison au bourreau fasciste pratiquée par l’Uruguay.
La liquidation des différents partis communistes de l’Amérique latine (Argentine, Brésil, Mexique, Chili) correspond à celle des sections d’Europe et est la conséquence de la tactique appliquée pour les "pays coloniaux et semi-coloniaux" qui se traduit à mettre les masses à la remorque de la petite bourgeoisie nationale... Ainsi l’I.C. cherche, par la Ligue contre l’Impérialisme, à gagner de l’influence dans les couches intellectuelles et petites-bourgeoises, dont elle appuie les manoeuvres qui les caractérisent. On a eu ainsi, à Montevideo, un Congrès contre la guerre, parallèlement à celui d’Amsterdam et on est occupé à préparer un Congrès pan-américain contre le fascisme...
En ce qui concerne l’opposition de gauche, elle existe dans beaucoup de ces pays ; elle progresse même, d’après leurs journaux, à Cuba, au Mexique, en Argentine, au Chili. Nous ne sommes. pas en mesure de vérifier cette affirmation, mais le fait, par exemple, que le chef de la gauche, au Chili, est le sénateur Hidalgo, opportuniste achevé, nous démontre que, comme en Europe, des éléments pourris et politiquement disqualifiés ont réussi, au travers de l’opposition trotskiste, à se faire une nouvelle base politique.
Mais c’est surtout dans le domaine syndical que le centrisme montre son vrai visage. La situation était aussi, dans ce domaine, très favorable pour lui. La Fédération Américaine du Travail, qui avait, depuis 1918, chercha à orienter le mouvement ouvrier sud-américain vers les intérêts de l’impérialisme nord-américain au travers de la Fédération pan-américaine du Travail, (dont la Confédération Générale Ouvrière Mexicaine et quelques organisation de l’Amérique centrale formaient le noyau), n’a pas réussi à gagner la moindre influence dans aucun pays de l’Amérique du Sud. Elle était tellement impuissante que, depuis 1927, elle n’a plus pu tenir de Congrès ; le sixième, qui devait avoir lieu à la Havane en 1931, a été ajourné "sine die".
Il s’agissait surtout, pour l’Internationale Syndicale Rouge, de gagner les masses organisées par les anarcho-syndicalistes qui, au travers de leur Centrale de Berlin, avaient constitué dernièrement, en Amérique latine, une Fédération continentale s’appuyant surtout sur les organisations de l’Argentine et de l’Uruguay, du Mexique et de Cuba, et sur les. I.W.W. du Chili. La force de l’anarcho-syndicalisme reste debout comme auparavant et aujourd’hui même, les centristes, dans leur incapacité d’opposer une politique de classe et de critique léniniste, n’ont pas réussi à battre en brèche l’apolitisme anarchiste qui s’est traduit dans les faits par "l’appui politique" aux coups d’Etat militaristes dans différents pays. Les anarcho-syndicalistes, avec leur "attente complaisante" aux radicaux en Argentine, Grove au Chili, le « battlisme » en Uruguay, l’A.P.R.A. au Pérou, ont entraîné les masses syndiquées derrière les partis de la petite bourgeoisie nationaliste, comme, tout au moins, dans les premiers moments de la République, ils devaient marcher avec les bourgeois et les petits-bourgeois de l’Espagne.
Le centrisme qui, depuis 1935, a créé un Secrétariat de l’Amérique latine, a, en 1929, au Congrès de Montevideo, constitué la Fédération Syndicale de l’Amérique latine, en affirmant qu’il s’appuyait sur de puissantes organisations au Mexique, Colombie, Équateur, Pérou, Uruguay et Brésil. En réalité, il s’agit d’organisations squelettiques dont le seul résultat tangible a été d’augmenter la confusion et la désorientation des masses. De plus, si le Secrétariat Sud-Américain ne dispose que d’une organisation faible, il possède un nombre respectable de bonzes et de moyens qui ont permis aux bureaucrates centristes de sillonner tout le continent et quand ces bureaucrates sont de l’espèce d’un Oreste ou d’un Casanellas, on comprend facilement les fâcheux résultats d’une telle activité. En fait, ils ont fini par détruire toute influence dans les pays où il existait et surtout au travers des scissions pratiquées au Mexique et en Argentine, ils ont accompli un vrai crime contre les intérêts de la classe ouvrière.
Aujourd’hui même, dans des pays où il y a des partis communistes officieux, ou plutôt des groupes qui s’intitulent ainsi, il n’existe, en réalité, aucun mouvement syndical, ou il est tout au plus insignifiant. C’est le cas du Paraguay, du Vénézuéla, de la Bolivie, de la Colombie même où, il y a quelques années, l’Internationale Syndicale Rouge parlait de ses 150.000 adhérent !!! La presse centriste, dans un de ses récents rapports, avoue que, sauf à de rares exceptions (au Pérou, par exemple), les syndicats révolutionnaires rouges ont montré une complète inaptitude à conduire les mouvements spontanés de grève ou même d’intervenir dans les grèves suscitées par les syndicats réformistes ou les anarcho-syndicalistes.
Au XIe Plenum, l’I. C., par la bouche de Manouilsky, avait déclaré : Les moments d’une crise révolutionnaire mûrissent, avant tout, dans des pays comme les Indes, la Chine, l’Espagne, certains pays de l’Amérique latine.
Fidèle à sa tactique contre-révolutionnaire, elle a commencé par liquider les organisations de classe du prolétariat et préparer par là, également, en Amérique latine, les conditions mêmes pour le déroulement des conflits inter-impérialistes qui mûrissent aujourd’hui bien plus sérieusement que la révolution mondiale sous la conduite du "pilote" Staline.

Gatto MAMMONE.




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