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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Le problème de la jeunesse (5)
{Bilan} n°17 - Mars-Avril 1935
Article mis en ligne le 7 janvier 2017
dernière modification le 26 décembre 2016

par ArchivesAutonomies
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L’activité prépondérante déployée par la jeunesse de toutes les classes de la société, au moment de la guerre impérialiste, mérite un examen particulier car elle vérifie avec une évidence exceptionnelle la formulation théorique qui voit dans l’action des jeunes l’expression la plus achevée, la plus radicale, des manifestations sociales qui dominent l’esprit d’une époque. Pendant cette période, jeunes bourgeois et jeunes ouvriers ont révélé, par une débordante impétuosité et une étonnante identité de réflexe devant la situation, de quoi sont capables les jeunes générations lorsque surgit soudainement, avec la violence d’une explosion, le terme d’une fermentation sociale arrivée à maturité. En se jetant à corps perdu dans la mêlée, avec un élan absolument désintéressé, elles ont acquis une force d’attraction, une capacité de persuasion et d’entraînement, déterminant partout les hésitants, les indécis, à suivre son exemple. Elles n’ont pas seulement répondu à l’appel de la bourgeoisie ; en intervenant aussi fougueusement sur l’arène historique, elles sont devenues l’amplificateur en chair humaine de l’appel lancé par la classe dominante.
Inévitablement, par l’enchaînement des situations traversées avant-guerre par le prolétariat, la jeunesse ouvrière devait sombrer dans le massacre mondial, avec des transports d’allégresse. C’était le prix inévitable de la politique surgie au sein des organisations ouvrières constituées au cours de cette période. Contaminée par l’opportunisme qui parvenait à dissimuler sa politique réactionnaire derrière l’unité confuse qui régnait dans tous les partis socialistes, la Deuxième Internationale, qui avait pour mission d’épargner au prolétariat la sanglante expérience de 1914, devait s’effondrer dès les premières mobilisations et devenir, depuis ce moment, un instrument précieux aux mains de la bourgeoisie internationale. Toute la jeunesse organisée dans cette Internationale et sur qui le prolétariat avait fondé de brillants mais vains espoirs pour l’avenir du mouvement socialiste s’est ralliée à la cause qui assassinait la classe ouvrière. Cette conversion est d’autant plus significative que les chefs opportunistes avaient constamment entretenu les espérances creuses du prolétariat à l’égard du rôle et des possibilités réelles de la jeunesse dans la lutte ouvrière. Ils prétendaient, en effet, que la jeunesse présentait par sa nature même une force garantissant le mouvement ouvrier contre le conservatisme, la bureaucratie et l’inertie, alors que les qualités naturelles propres à la jeunesse ne peuvent représenter cet élément impulsif qu’à la condition essentielle d’être épaulées d’abord par des mouvements de classe, ensuite par une fraction consciente et expérimentée du prolétariat révolutionnaire. Par ailleurs les faits ont prouvé que l’irruption de groupes de jeunes socialistes au sein des partis a favorisé le renforcement de l’opportunisme, la corruption de ces partis et a contribué, dans une grande mesure, à faire de la jeunesse l’élément actif et le plus irrésistible du mouvement chauvin de 1914.
Dans une précédente étude, nous avons essayé d’expliquer que la position des gauches dans la Deuxième Internationale, en ce qui concerne la question de la jeunesse, avait eu pour conséquence d’assurer sur celle-ci l’emprise des opportunistes et du capitalisme. L’autonomie des organisations de jeunes socialistes, afin de favoriser l’apprentissage scientifique marxiste des jeunes et les préparer à résister aux courants réformistes et anarchistes, a faussé l’action de la jeunesse ouvrière. La création d’organisations de jeunes au sein des partis avait déjà eu pour effet de dénaturer la fonction de ces derniers, car pour développer ces organisations il fallut modifier l’action des partis et la niveler sur le programme et la propagande spécifiques aux syndicats. Mais l’autonomie se réalisant au moment où les partis sont en proie aux conflits entre droite, centre et gauche, déterminant des réactions parmi les jeunes instinctivement hostiles aux disputes théoriques, a non seulement empêché le développement de groupes de jeunes dans les syndicats, seuls capables d’assumer la préparation politique de la jeunesse, mais a étouffé sûrement toute possibilité révolutionnaire existante chez certains jeunes socialistes car, en les isolant des partis auxquels ils n’étaient plus réunis que par un lien administratif, ils ne pouvaient plus se joindre à la lutte menée par les gauches. Au surplus, comme ces organisations s’occupaient surtout de vulgariser des notions élémentaires du marxisme, de fournir une activité bruyante et susceptible de rapporter des réalisations immédiates, telle par exemple l’action antimilitariste et scolaire, et disposant de cercles de culture physique, elles rendaient le déclin du mouvement ouvrier supportable à la jeunesse qui, du même coup, s’adaptait à la nouvelle situation. Cette manifestation particulière au mouvement de la jeunesse n’est qu’une manifestation des conditions générales dans lesquelles se déroule la lutte des classes d’avant-guerre. Mais, pour saisir l’interdépendance qui relie cette manifestation au cours des phénomènes qui ont provoqué l’écroulement du mouvement ouvrier, il faut dégager la physionomie économique et politique générale de cette période afin de mettre en évidence l’élément générateur de la discipline idéologique d’où surgit l’élan enthousiaste de la jeunesse bourgeoise et ouvrière partant se faire massacrer sur les champs de bataille, emportant la bénédiction des bourgeois, des évêques et des chefs socialistes indignes.
Les principes idéologiques qui légitiment et rendent possible l’activité des classes résultent en dernière analyse de l’état économique existant, de l’évolution des forces économiques qui, en modifiant les rapports sociaux, déterminent sur la désagrégation des vieilles théories de nouvelles idéologies sociales. Pour créer une société à son image, la bourgeoisie dut déraciner la féodalité. C’est sous le drapeau des principes rationalistes et individualistes s’exprimant politiquement sous la forme d’institutions démocratiques oeuvrant à la centralisation étatique et à l’unification nationale qu’elle mène sa lutte pour fonder sa force politique. Après avoir conquis le pouvoir politique, la bourgeoisie s’est trouvée en face d’un nouvel adversaire : le prolétariat, produit social se développant au même pas que l’industrie capitaliste. L’importance numérique de cette classe se manifeste dans presque tous les pays et les luttes sociales révèlent de plus en plus la physionomie caractéristique du mouvement ouvrier. Le prolétariat naissant s’épuise d’abord en luttes désespérées, mais après chaque défaite il se relève toujours plus nombreux et plus cohérent. Ainsi donc, dès les débuts de sa domination, la bourgeoisie doit tenir compte, tant au point de vue numérique que de sa force organisée, des revendications formulées par cette classe. D’autre part, l’exploitation de la force de travail étant à la base même du régime capitaliste, la bourgeoisie devait rechercher les moyens capables de dévoyer les luttes ouvrières de leur chemin de classe, lequel aboutissait inévitablement à supprimer la source du profit. Sur le coup de l’antagonisme croissant entre bourgeois et prolétaires, les institutions parlementaires évoluent et font converger, vers elles, toutes les réactions sociales qui surgissent au sein de la société. En démocratisant davantage les cadres du parlement par l’incorporation de représentants ouvriers, en accordant une série de modifications réformant la législation ouvrière, ces institutions et partant la classe capitaliste qu’elles ont pour mission de défendre s’adaptaient aux progrès rapides du mouvement ouvrier. De plus, en débouchant vers ces institutions, en y introduisant de nouveaux représentants, l’action ouvrière trouvait de plus en plus son inspiration non dans un parti de classe bien délimité, mais dans des préoccupations parlementaires vers lesquelles tendaient presque tous les efforts des partis socialistes. Comme à cette époque le prolétariat en était encore à rechercher les formes constitutives d’un parti vraiment distinct des autres et que l’élargissement du régime parlementaire, accompagné de réformes sociales, était possible grâce à l’expansion de l’économie vers les colonies et au perfectionnement de la technique productive, l’action des partis socialistes trouvait, dans cette situation, les conditions pour permettre l’emprise de la classe dominante sur le prolétariat. En effet, la puissance détenue par le prolétariat dépendait en somme de la puissance créée spontanément par l’évolution économique, dans laquelle l’industrie fortement centralisée concentrait de forts contingents d’ouvriers. Cependant, de son côté, la bourgeoisie, favorisée par la situation économique qui atténuait les antagonismes de classe, réussissait, en accordant des droits politiques au prolétariat, à rassembler progressivement autour de ses objectifs de classe les masses ouvrières. Dans l’importance relative de la lutte économique et de la lutte politique, une certaine fluctuation existait en rapport avec le mouvement oscillatoire de l’industrie capitaliste. Quand celle-ci traversait des périodes de prospérité, le mouvement ouvrier voyait s’accroître l’importance de ses droits politiques et de ses organisations économiques. Durant les périodes de crises, la lutte ouvrière s’affirmant avec vigueur obligeait la bourgeoisie à recourir à de nouveaux procédés de technique productive et à étendre le champ de son exploitation vers les contrées non industrialisées. C’est ainsi que nous constatons entre ces deux mouvements oscillatoires, les mouvements industriel et politique, non seulement une ressemblance mais encore un lien. Or les périodes de prospérité sont encore possibles à cette époque précisément parce qu’il y avait des régions non industrialisées à exploiter. Ces périodes sont naturellement celles où le mécontentement social général est le moindre et où l’effort pour s’élever par son propre travail, de même celui qui tend à obtenir des avantages d’ordre matériel et même politique, est immédiatement réalisable. Cette situation aidant, des milieux ouvriers sortirent des organisations collectives puissantes bien organisées, disciplinées, comportant à leur tête non seulement une bureaucratie très complète, mais jusqu’à des ministres.
Cette puissance organisée, syndicats groupant des centaines de milliers de membres, coopératives, organisations sportives, sociétés de toutes espèces, substitua bientôt dans ses buts de combat la réforme démocratique de l’ordre bourgeois au renversement de cet ordre même. La classe ouvrière devint le champion réel de l’idéologie bourgeoise. Lorsque les contradictions du régime capitaliste surgissant de la phase de l’impérialisme se firent sentir et que la préparation idéologique pour la guerre se systématise, le mouvement ouvrier socialiste avait réalisé, dans les principaux pays, Allemagne, France, Angleterre, etc., de nombreuses réformes législatives obtenues au travers des succès parlementaires, mais autour de lui les forces réactionnaires se groupèrent sous le drapeau de la démocratie pure et se placèrent sur le terrain interchangeable de l’opportunité.
Les mouvements pacifistes en faveur du désarmement et de l’arbitrage prennent une énorme extension. Et, alors que la situation était saturée de chauvinisme, ces initiatives sont présentées par les socialistes comme des victoires de la "raison humaine" et du socialisme. En réalité, toutes ces manifestations contenaient l’idéologie guerrière exigée pour déterminer la cohésion de toutes les classes de la société autour des objectifs essentiellement capitalistes de la conflagration mondiale. Au surplus si l’Europe avait connu une quiétude relative en ce qui concerne les conflits armés, il ne faut pas perdre de vue que les guerres coloniales, dont le prolétariat faisait évidemment les frais, n’ont pour ainsi dire pas cessé. Ainsi donc les formes de production qui avaient brisé la société féodale et nécessité l’économie nationale unifiée par la bourgeoisie s’étaient étendues à l’échelle mondiale laquelle conditionnait la nouvelle idéologie bourgeoise. L’impérialisme devenait, en entraînant irrésistiblement les différents États vers la guerre, la forme suprême des antagonismes économiques. En ouvrant la période des guerres et des révolutions, l’impérialisme était non seulement l’expression matérielle la plus puissante du capitalisme, mais il était aussi son expression idéologique la plus élevée. Les grandes vertus guerrières qui trempent les caractères, l’exaltation de la force brutale, inspirent l’activité des fractions réactionnaires les plus avancées de la bourgeoisie.
Mais tandis que les partis socialistes continuaient à faire du prolétariat le champion de la démocratie et opposaient d’éloquentes paroles de paix à l’atmosphère guerrière qui gagnait de plus en plus tous les esprits, la bourgeoisie avancée s’engage carrément dans la voie de la "Victoire armée" et devient, naturellement, devant un mouvement ouvrier se condamnant à enregistrer des succès électoraux, l’élément qui domine dans les situations s’échelonnant vers le cataclysme.
Et bientôt, grâce aux possibilités matérielles dont dispose cette fraction bourgeoise qui sait merveilleusement mettre à profit les conditions générales où se meut le prolétariat mondial, des mouvements de jeunes bourgeois se forment qui donnent des fondements mystiques et sportifs aux courants patriotiques qu’ils ont embrassés.
La floraison soudaine de ces organisations est une manifestation sérieuse du développement régressif du mouvement ouvrier. En effet, au début du mouvement socialiste, alors que son rayonnement s’effectuait par la vigueur de sa lutte, il y avait parmi les jeunes étudiants bourgeois de nombreux socialistes, remuants, actifs, tapageurs. Et si beaucoup d’entre eux se servaient du mouvement pour se tailler une situation, pour décrocher un siège de parlementaire, il est indéniable que l’ampleur des luttes ouvrières subjuguait le tempérament impulsif de ces jeunes. Mais quand s’ouvre l’ère du parlementarisme qui desséchait progressivement l’action révolutionnaire du prolétariat, les groupes d’étudiants révolutionnaires se désagrègent et le caractère par trop élémentaire des organisations des jeunes socialistes les éloignèrent plutôt du mouvement socialiste. Avec l’étouffement de la lutte ouvrière se vérifie non seulement l’évanouissement du stimulant révolutionnaire apporté par la jeunesse ouvrière, mais aussi l’effondrement des groupes de jeunes étudiants révolutionnaires.
Quant aux groupes qui s’associent aux socialistes parlementaires et dont l’action se borne à organiser des conférences de notabilités socialistes et à préparer de futurs candidats parlementaires, pas toujours socialistes, ils traînent une vie morne, dépourvue d’attrait pour les jeunes. Entre-temps, ce que l’on pourrait appeler la débauche parlementaire, jeunes bourgeois et jeunes ouvriers ont chacun de leur côté une activité excessivement nuancée dans les formes, mais semblable quant au fond. Les deux s’engouffrent dans des organisations qui, s’efforçant de répondre à leurs besoins de mouvement, en même temps que s’effectuait l’évolution descendante de l’action prolétarienne, devaient s’inspirer de l’atmosphère issue de la situation dirigeant de plus en plus la tension intellectuelle des individus vers les conséquences qu’entraîne la résistance du monde capitaliste. C’est donc suivant la dissolution du prolétariat et le renforcement des positions de classe occupées par la bourgeoisie que s’effectue le développement de toutes les organisations de jeunes de cette époque.
Le réveil de la jeunesse bourgeoise sous le drapeau du chauvinisme doit être considéré comme une manifestation révélant la capacité de sa classe à conduire les masses ouvrières vers la guerre. L’engouement pour les sports qui tenait la jeunesse ouvrière dans un sommeil politique était pour beaucoup dans l’indifférence qu’elle manifestait dans les débuts à l’égard de ces mouvements bourgeois. Mais à mesure que se renforçaient, au sein de la société, les bruyantes manifestations du chauvinisme, les jeunes étaient touchés, entraînés, conquis. Mêlés un temps, perdus parmi la classe ouvrière, après avoir espéré dans la lutte prolétarienne (celle des grèves et de l’insurrection), après avoir espéré dans le nombre formidable des organisations syndicales et politiques, après avoir ressenti plus durement que leurs aînés les conséquences d’un réformisme stérile, intégrant au régime sa classe qui avait pour mission de l’abattre, la jeunesse ouvrière, oscillant du goût sportif au besoin de se dépenser pour une cause exigeant du courage, du dévouement, devait servir sans réfléchir et pleine d’espoirs renouvelés la cause pour laquelle s’entre-tuèrent les ouvriers de tous les pays et qui alors s’affirmait toujours plus cohérente et unanime.
Les conditions qui ont permis à la jeunesse de stimuler et d’intensifier l’exaltation patriotique sont également le produit du rôle particulier que les jeunes ont tenu dans la production où ils se différencient nettement des travailleurs adultes. Quand la production réclamait une certaine spécialisation, non dans le domaine de la capacité technique mais dans celui de la résistance physique, elle déterminait une formation subsidiaire de manœuvres dans la plupart des industries. Lorsque l’économie dû faire face aux nécessités de la lutte sur le marché mondial, le capitalisme opère dans son organisation technique et commerciale des transformations importantes. Un enseignement professionnel destiné à adapter les ouvriers aux progrès constants de la science technique et commerciale devient nécessaire. Toutefois ces modifications ne sont pas seulement nécessitées par des crises industrielles mais elles résultent aussi des effets qu’elles provoquent parmi la classe ouvrière qui, surtout dans ces périodes, prend l’initiative des conflits de classe. Mais en opérant ces transformations techniques, le capitalisme parvenait en même temps à atténuer sérieusement la portée de ces conflits. La jeunesse bien plus que les adultes se corrompt sous les efforts d’adaptation du capitalisme aux difficultés de l’heure. En fréquentant les écoles professionnelles, les jeunes ouvriers, tout en accomplissant encore à l’atelier un travail parcellaire exigé par le machinisme, pouvaient lorsque la crise les obligeait à abandonner leur spécialisation gagner leur vie dans une autre branche de la production. Ainsi les périodes de crise peuvent être traversées sans trop de souffrance et pour les ouvriers et pour le patronat.
Cet avantage, attribut de la jeune génération, atténuait les conflits entre celle-ci et le patronat et renforçait du même coup la concurrence existante entre les jeunes ouvriers et les ouvriers adultes.
D’autre part se faisait jour, de plus en plus, cette mentalité particulière à l’aristocratie ouvrière. Car le but poursuivi ce n’est pas tant de connaître à fond la technique de leur profession et décider par cela même de revendiquer une amélioration de leur sort en tant qu’ouvriers, mais l’autre : de profiter des écoles avec le désir de ne plus être des simples travailleurs. Ou bien ils veulent s’évader de l’atelier pour entrer au bureau ; ou bien ils convoitent les galons de contremaître. Et puisque là aussi se feront bientôt sentir les lois de l’offre et de la demande, les diplômés se multipliant, à la fin des comptes, pour mériter les bonnes grâces patronales les jeunes ont recours à des actes qui n’ont rien à voir avec les intérêts de la classe ouvrière. Pour être admis auprès de l’industriel, le jeune exhibe son appartenance à des organisations bourgeoises. Dans les organisations socialistes aussi on assiste à la désertion des éléments les plus cultivés qui vont mettre toute leur capacité au service du capitalisme.
Devant une pareille situation, les partis socialistes orientent leur activité sur cette base : dans la société socialiste de bons travailleurs seront nécessaires pour qu’il y ait abondance de biens, tout en exigeant de chacun une durée de travail restreinte ; dans la société actuelle encore il est nécessaire, pour le bien du travailleur, que celui-ci connaisse parfaitement la machine et qu’il y apporte même des perfectionnements. Pour éviter que la mentalité de la jeunesse qui se forme dans les écoles professionnelles ne devienne un danger pour sa classe, ils s’efforcent d’accentuer leur propagande parmi les élèves. Des revendications scolaires sont formulées dans des manifestes et défendues aux parlements par les mandataires socialistes ; des mesures organisationnelles en vue d’aider et favoriser l’éducation socialiste des jeunes se concrétisent dans les organisations indépendantes récemment constituées. Incontestablement cette orientation épousait le développement interne de la production capitaliste. Ce développement exprimait donc en même temps que les capacités de la bourgeoisie à surmonter les difficultés économiques et politiques de cette phase, l’esprit opportuniste des partis socialistes adaptant leur politique à l’évolution capitaliste. La pression faite sur les pouvoirs publics afin de réaliser des réformes scolaires obtinrent l’accord, au sein des Parlements, de la bourgeoisie libérale, et des résultats appréciables sont enregistrés dans ce domaine. La propagande faite au sein des écoles transforme bientôt celles-ci en véritables foyers d’agitation et en centres de recrutement sur lequel repose, pour une très grande part, l’augmentation si remarquable des organisations autonomes de jeunes socialistes. Ces succès joints à ceux réalisés dans le domaine militaire où plusieurs réformes sont faites à l’initiative des socialistes, toujours par une action combinée de la jeunesse et des parlementaires socialistes et libéraux, rattachaient les jeunes ouvriers toujours par une action combinée et cela d’autant plus profondément que les situations déterminaient une conjonction de toutes les réactions sociales vers l’aboutissement impérialiste généré par la société capitaliste.
Pour ce qui est de la classe ouvrière, après avoir été rendue impuissante par la politique opportuniste, elle s’était finalement acclimatée à la température bouillante de la marmite sociale et s’était repliée sur elle-même, épuisée d’avoir traversé de sanglantes expériences infructueuses d’un point de vue révolutionnaire. La jeunesse, qui avait d’ailleurs suivi fidèlement le déclin de sa classe avait cependant pu bénéficier, grâce à son insouciante irresponsabilité et aux débouchés où son besoin de mouvement avait pu se déverser, (... [1]) a été particulièrement secouée par la guerre. La réalité de la situation éclate brusquement à ses yeux au moment où elle n’avait plus rien à attendre de sa classe et où la pensée révolutionnaire était l’attribut de quelques rares militants. Et tout comme elle s’est adaptée aux événements antérieurs, quand ses organisations s’identifient au courant chauvin, elle s’adapte aussi facilement aux nécessités de la nouvelle situation. Mais cette fois ce n’est plus dans le cadre des partis socialistes, c’est dans l’armée au milieu de l’explosion des mobilisations, des branle-bas de combats et du tumulte sauvage de la guerre. D’un côté les organisations ouvrières et la plupart de ses maîtres passent dans les rangs de la bourgeoisie, de l’autre côté les révolutionnaires sont réduits au silence par la censure, les lois martiales, l’assassinat et il n’y a plus qu’un seul mouvement qui se présente à elle avec des sentiments simples exigeant du courage et le mépris de la mort, c’est plus qu’il n’en faut pour l’égarer et lui donner cet élan irrésistible où elle peut se retrouver, se mesurer et se donner une vie héroïque que le mouvement ouvrier ne lui avait jamais offert dans de telles dimensions.
Bien qu’elle exprime toujours mais avec une sensibilité déchaînée l’écroulement du mouvement ouvrier, elle parvient à la faveur des événements à jouer un rôle de premier plan. Tout d’abord parce que la réalité sociale en la frappant rudement provoquait en elle de violentes réactions que l’action prolétarienne ne pouvait plus capter, ensuite parce que la bourgeoisie ne pouvant se passer de la jeunesse pour l’entrée dans la bagarre lui adressait des appels destinés à l’exciter davantage. Elle recherchait autre chose que la tiédeur du pacifisme, une aventure faite à la mesure de la dissolution de sa classe.

HILDEN

Notes :

[1La phrase est incohérente dans l’original




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