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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Les problèmes de la monnaie
Bilan n°18 - Avril-Mai 1935
Article mis en ligne le 20 août 2018
dernière modification le 7 octobre 2018

par ArchivesAutonomies
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Ce fut la nécessité scientifique qui amena Marx à aborder l’exploration du système bourgeois de production par une analyse approfondie de ce qui en constituait la base fondamentale : la forme marchandise des produits du travail humain. Il souligna que : "de même que lorsque nous réfléchissons aux formes de la vie humaine et que nous essayons d’en faire l’analyse scientifique, nous prenons en réalité une route opposée au développement véritable de cette vie ; nous essayons d’en faire l’analyse scientifique, nous prenons en réalité une route opposée au développement véritable de cette vie ; nous commençons après coup, c’est-à-dire avec les résultats acquis du procès de développement ; de même, les formes qui impriment aux produits du travail le caractère de marchandises et sont donc considérées comme existant avant toute circulation, de marchandises ont déjà la fixité de formes naturelles de la vie sociale, avant que les hommes cherchent à se rendre compte, non point du caractère historique de ces formes, qu’ils tiennent déjà pour immuables, mais de leur contenu". [1]

Ce que Copernic réalisa dans le domaine cosmique en révélant l’exacte signification du mouvement apparent des astres et en ramenant à de modestes proportions le fol égocentrisme des hommes, Marx le réalisa dans le domaine économique lorsqu’il découvrit l’essence profonde des lois régissant l’économie capitaliste, après les avoir dépouillées du mystère qui laissait apparaître les institutions bourgeoises comme "naturelles" et "éternelles", tandis que l’Economie classique considérait les formes de production pré-bourgeoises "à peu près comme les Pères de l’Eglise traitaient les religions qui ont précédé le christianisme", c’est-à-dire comme des institutions artificielles. Nous savons qu’il n’en fut rien et que, bien au contraire, les communautés primitives révélèrent incontestablement le caractère naturel de leurs rapports sociaux.

Dans la société antique et dans l’économie féodale, les rapports sociaux des hommes restèrent fondamentalement des rapports de dépendance directe et individuelle : des produits du travail apparaissaient immédiatement sous leur forme matérielle d’objets répondant à des besoins  ; ils ne revêtaient la forme marchandise qu’accidentellement, lorsqu’il y avait échange, avec d’autres communautés, d’objets excédant les besoins. Ainsi, dans la Société féodale, les rapports sociaux ne furent autre chose que l’accomplissement des prestations imposées par le contrat féodal, ne donnant lieu à aucun échange de produits de par l’inexistence d’une contrepartie économique quelconque, ou - si l’on veut - il n’y avait qu’échange de prestations en nature contre services.

Ces organismes de production conservèrent ainsi un caractère de simplicité qui permettait de déceler aisément leurs formes spécifiques d’exploitation ; il n’existait aucune catégorie économique dissimulant ces formes ou en altérant la signification. (La monnaie ne jouait encore qu’un rôle secondaire, correspondant à l’importance minime des échanges.

Par la suite, les rapports de production et les contrastes sociaux se voilèrent dans la mesure, où sous l’impulsion du progrès technique et d’une division du travail plus accentuée, les richesses s’accrurent en même temps que se multipliait et se concentrait la propriété privée et que se développait la production des marchandises. Et, lorsque cette dernière forme de production atteignit son complet développement avec l’épanouissement du Capitalisme, lorsque le produit du travail n’apparut que sous la forme d’une marchandise et celle-ci sous la forme de monnaie, alors le caractère des rapports sociaux et ces rapports eux-mêmes disparurent dans le flot d’une intense circulation de marchandises et se dissimulèrent sous l’aspect de l’Argent.

Même la circulation des richesses put apparaître comme un mécanisme indépendant de l’activité productrice, possédant ses propres lois, et c’est ainsi que les illusions monétaires cultivées par l’économie politique bourgeoise procédèrent de cette conception que le mode d’échange est indépendant du mode de production. On comprend déjà que le caractère énigmatique de la monnaie en laquelle doit nécessairement se métamorphoser la marchandise ne peut être élucidé qu’au contact, d’une connaissance de la nature - apparemment mystérieuse - de la marchandise elle-même.

* * *

Il est bien vrai que la production et l’échange de marchandises sont conditionnés par l’existence d’une division sociale du travail, mais par contre, le fonctionnement de celui-ci ne doit pas nécessairement déterminer la formation de produits marchandises. Marx cite l’exemple des communautés primitives où le travail était socialement divisé mais où les produits étaient directement consommés et ne perdaient donc pas leur aspect immédiat d’objets d’utilité. Les travaux différents n’y exprimaient que des fonctions diverses au sein de l’organisme social et les producteurs n’étaient que les organes de la mécanique sociale placés dans une stricte dépendance réciproque. De même, nous l’avons dit, dans la société esclavagiste, puis dans la société moyenâgeuse, les rapports de dépendance personnelle subsistaient entre maîtres et esclaves, entre serfs et seigneurs, entre vassaux et suzerains et formaient la base sociale ; les produits du travail n’avaient donc nullement à prendre une forme apparemment étrange dissimulant leur réalité de choses correspondant à des besoins.

L’échange de produits transformés en marchandises se développa parallèlement à la décomposition des économies naturelles. Au travers d’un long processus historique, les producteurs, en même temps qu’ils acquéraient la qualité de possesseur privé des fruits de leur travail, s’affranchissaient de leur état de dépendance sociale. D’autre part, les différents travaux individuels de plus en plus, s’exécutaient indépendamment les uns des autres, et si les producteurs renforçaient ainsi leur indépendance économique dans la mesure où ils s’appropriaient le produit de leur travail, d’un autre côté, à la dépendance sociale primitive s’en substituait une autre : le développement de la production des richesses et de leur échange transformait le caractère du produit vis-à-vis de son producteur et propriétaire ; pour celui-ci, il fut finalement non plus un objet répondant à un usage propre, mais destiné à être échangé contre un objet différent, capable de satisfaire un de ses besoins. De sorte, qu’alors que dans les économies naturelles, c’était la répartition directe des produits du travail exécutés en commun, qui permettait de faire face aux besoins, au contraire le producteur privé ne pouvait pourvoir à ses propres besoins que d’une façon indirecte en se subordonnant au marché.

Pour son possesseur, le produit devint donc une marchandise dans la mesure où il représenta pour lui non plus une valeur d’usage mais une valeur d’échange contre laquelle il pouvait obtenir une autre valeur d’usage qu’il pût consommer. Et c’est lorsque la production pour les besoins se fut transformée totalement en une production en vue de l’échange, qu’un seul rapport économique s’établit entre les hommes, celui de possesseurs de marchandises et que la valeur d’échange seule, régla les rapports entre producteurs et confronta leurs multiples travaux privés.

La valeur d’échange acquit un caractère social qui lui permit, en se superposant à la valeur d’usage du produit, de dissimuler la nature physique et l’utilité de celui-ci, en prenant elle-même une apparence matérielle. Elle conféra par là à la marchandise, dans le circuit des échanges, un aspect mystérieux, tandis que "le rapport social déterminé existant entre les hommes prit à leurs yeux la forme fantasmagorique d’un rapport entre objets et qu’il fallut faire appel aux régions nébuleuses du monde religieux pour trouver quelque chose d’analogue." C’est ce que Marx appela "le fétichisme qui s’attache aux produits du travail, dès qu’ils figurent comme marchandises" qui s’étendit par conséquent à la monnaie, qui n’était qu’une forme particulière de la marchandise.

Mais la valeur d’échange dut surtout de devenir une réalité sociale au fait qu’elle permit d’établir un rapport quantitatif d’échange entre des valeurs d’usage différentes, qu’elle permit de fixer la proportion d’échange d’un certain nombre d’objets d’une espèce contre un certain nombre d’objets d’une autre espèce.

Sur le marché, les produits, bien que physiquement totalement dissemblables, purent s’échanger comme des choses équivalentes parce qu’ils renfermaient un élément commun à tous : le travail  ; non pas le travail particulier individuel, qui se concrétisait dans un objet matériel sous la forme de la valeur d’usage, mais le travail général abstrait qui constitua la substance même de la valeur d’échange. Et la grandeur de valeur d’échange de la marchandise n’était que la quantité de travail socialement nécessaire à sa production.

Dans sa polémique avec Bernstein, qui avait affirmé que la loi de la valeur-travail n’était qu’une simple abstraction, Rosa Luxemburg répliqua que "l’abstraction de Marx n’est pas une invention mais une découverte, qu’elle n’existe pas dans la tête de Marx, mais dans l’économie marchande  ; qu’elle n’a pas une existence imaginaire, mais une existence sociale, réelle, si réelle qu’elle peut être coupée et martelée, pesée et monnayée. Le travail abstrait, humain, découvert par Marx, n’est sous sa forme développée, rien d’autre que l’Argent [2]."

Rosa Luxemburg confirma par là ce que Marx avait déjà affirmé, à savoir que la science n’avait fait que découvrir la nature réelle de la valeur, tandis que les hommes, en établissant dans leurs échanges l’égalité de valeur de leurs produits, avaient déjà affirmé "sans le savoir" que leurs divers travaux étaient égaux les uns aux autres en tant que travail humain. Et Marx disait : "que la valeur ne porte pas écrit sur le front ce qu’elle est. Elle transforme plutôt chaque produit du travail en un hiéroglyphe social. Par la suite, les hommes essaient de déchiffrer le sens de l’hiéroglyphe, de pénétrer le mystère de leur propre produit social ; tout aussi bien que le langage, la détermination des objets d’usage comme valeurs est leur produit social." Il ajoutait ailleurs que "le temps de travail social n’existe pour ainsi dire qu’à l’état latent dans les marchandises et ne se manifeste que dans leur procès d’échange ; qu’il n’est donc pas une présupposition toute faite, mais un résultat qui devient."

De ce que la grandeur de la valeur d’une marchandise se mesurait par la quantité ou le temps de travail socialement nécessaire à sa production, il en résultait nécessairement que la valeur d’échange d’un objet était variable ; elle augmentait ou diminuait suivant que le progrès technique (c’est-à-dire la productivité du travail) s’abaissait ou s’élevait, donc en raison inverse. Et une modification dans la grandeur de valeur d’une marchandise devait nécessairement modifier son rapport d’échange avec les autres marchandises, si leur valeur restait inchangée ; dans la société capitaliste, la quantité de travail nécessaire et la valeur des objets furent constamment révisées sous l’action de la concurrence.

De la variabilité des valeurs d’échange découla cette constatation aisée que si la valeur d’usage actuelle d’un kilo de pain de froment restait identique à sa valeur d’usage d’il y a plusieurs siècles, une telle affirmation ne valait pas lorsqu’il s’agissait de sa valeur d’échange. Ce fut là précisément encore un aspect de cette dualité interne de la marchandise entre valeur d’usage et valeur d’échange et qui, lorsqu’il s’agit de la marchandise particulière qui s’appelait Force de Travail, se développa jusqu’à se transformer en la contradiction fondamentale du Capitalisme.

* * *

Si le temps de travail était en réalité la véritable mesure des valeurs marchandes, la nécessité ne s’en fit pas moins sentir, dans le procès de l’échange, de matérialiser ce temps de travail dans une marchandise particulière, et celle-ci apparut ainsi comme l’équivalent général, la mesure de toutes les autres marchandises, et acquit la forme monnaie, la forme Argent lorsque la circulation des marchandises eut atteint un certain stade de développement.

De ce qu’une marchandise revêtit ainsi une forme spécifique, il ne s’en suivit nullement qu’elle perdit son caractère de marchandise et sa propre valeur. De même que ce ne fut pas l’échange qui régla la grandeur de valeur d’une marchandise mais que cette grandeur régla, au contraire, les rapports d’échange, de même la monnaie ne reçut nullement sa valeur par l’échange ; mais c’est parce que, en tant que marchandise elle possédait déjà une valeur, qu’elle put accepter de devenir monnaie. L’argent ne pouvait donc pas constituer un pur symbole, avoir seulement une valeur imaginaire ou conventionnelle, mais le fait qu’à un certain stade de son évolution il put être remplacé par de simples signes de papier, le fit apparaître lui-même comme un simple signe.

C’est bien pourquoi "toutes les illusions du système monétaire viennent de ce qu’on ne voit pas que l’argent représente un rapport de production social et qu’il le fait sous la forme d’un objet naturel aux propriétés déterminées."

En tant que produit supérieur et complexe du développement de la production de marchandises, la monnaie dissimula encore davantage le rapport social des hommes, estompé déjà par l’échange sous un rapport social de choses et c’est ainsi que "l’énigme de l’argent fétiche ne fut, en dernière analyse, que l’énigme de la marchandise fétiche, et que le cycle de la vie sociale, c’est-à-dire du processus matériel de la production, ne se dépouillera de son voile mystique et nébuleux que du jour où son ensemble apparaîtra comme le produit d’hommes librement associés et exerçant un contrôle conscient et méthodique."

L’or dut de jouer le rôle de monnaie au fait qu’il matérialisait du travail social sous le terme la plus concentrée mais également - et nous devons y insister - au fait qu’il existait déjà en tant que marchandise avant d’acquérir la forme spécifique de monnaie ; il devint monnaie tout en restant marchandise et, par conséquent, tout en conservant une valeur variant avec la quantité de travail nécessaire à sa production.

C’est bien pourquoi l’or put devenir la mesure des valeurs de toutes les autres marchandises ; qu’une certaine quantité de marchandises exprimant un certain temps de travail put matérialiser sa valeur dans une certaine quantité d’or renfermant le même temps de travail.

La variabilité de la valeur de l’or ne pouvait donc en rien altérer sa fonction de mesure des valeurs, puisque la véritable mesure restait le temps de travail. Un changement de la valeur, soit de l’or, soit des autres marchandises ne pouvait que modifier le rapport des échanges, ni plus, ni moins ; mais alors que la modification de ce rapport restait limitée lorsqu’il s’agissait de la variation de valeur d’une ou de quelques marchandises, elle se généralisait au contraire lorsque c’était la valeur de l’or qui changeait. Ce qui s’expliquait par le fait que l’or étant l’équivalent général, toutes les autres marchandises y miraient leur valeur.

Par parenthèse, il importait de remarquer que la valeur de l’or se modifiait à un rythme beaucoup plus lent que celui imprimé à la variation de valeur des autres marchandises : en un siècle, les frais de production de l’or ont relativement peu baissé, tandis que nous savons que la productivité du travail industriel et du travail agricole a considérablement augmenté sous l’impulsion du développement mécanique stimulé par la concurrence et l’accumulation du Capital.

Il reste que la mise en évidence de la notion de variabilité de la valeur de l’or est essentielle et ce, d’autant plus que cette notion tend à s’obscurcir lorsqu’on pénètre plus avant dans l’intimité de l’existence de l’or-monnaie. Il en fut ainsi lorsque la marchandise dont la valeur d’échange avait pris la forme de monnaie, n’apparut plus que comme un prix. Mais la marchandise, devenue un prix, ne signifiait nullement qu’elle fût déjà entrée dans la sphère de la circulation. Le prix signifiait seulement que le produit qui représentait une certaine quantité de travail social était prêt à s’échanger contre un poids d’or exprimant la même quantité de travail : "les prix sont une invitation que les marchandises lancent à l’argent." Ou, si l’on veut, le prix n’était que "l’idéalisation en or de la valeur d’échange d’une marchandise et tout propriétaire savait qu’il était loin d’avoir converti ses marchandises en or, quand il en exprimait la valeur sous forme de prix ou sous forme d’or imaginaire et qu’il n’avait pas besoin du moindre grain d’or pour évaluer en or des millions de valeurs de marchandises". Pour évaluer seulement, car dans la réalité, ce propriétaire ne consentait à échanger sa marchandise que contre espèces sonnantes et trébuchantes - ou contre ce qui en tenait lieu - et, par conséquent, l’équation avec l’or qu’il avait posée en transformant la valeur d’échange de son produit en prix restait à réaliser dans le marché ; cette équation n’apparaissait que comme la tentative initiale de matérialiser le travail "abstrait" et elle ne pouvait être concrétisée que si étaient vaincues les contradictions que renfermait la production de marchandises et, sous une forme plus aiguë - la production Capitaliste.

Lorsqu’on s’en tient à l’or comme mesure des valeurs, on constate qu’il n’a pas encore pris d’aspect matériel et que la monnaie ne s’est pas encore transformée en pièces de monnaie.

Elle ne peut prendre cet aspect physique que lorsque l’or a juxtaposé à sa fonction de mesure de valeurs celle d’unité de mesure. Si théoriquement les marchandises se comparent et se mesurent réciproquement suivant les différentes quantités d’or qu’elles représentent, pratiquement, elles ne peuvent s’échanger qu’en étant toutes rapportées à un certain poids d’or, fixé conventionnellement et qui devient l’unité de mesure des quantités différentes d’or exprimées dans les marchandises : Livre, Dollar, Franc, ne sont que les appellations données aux diverses unités de poids adoptées comme étalons des prix ; de même les subdivisions de ces poids se nomment : shilling, cent, centime.

Si nous supposons que deux grammes d’or s’appellent : Dollar et que nous représentons le prix d’une marchandise par cent dollars, nous constatons que ce prix exprime deux choses : d’une part, la valeur de la marchandise équivalant à 200 grammes d’or matérialisant, par exemple, 200 heures de travail ; d’autre part, le nombre d’unités monétaires que cette quantité d’or contient. Le nombre d’unités ne peut donc en rien influer sur la valeur des marchandises tandis que cette valeur, au contraire détermine le nombre d’unités contre lesquelles elle doit s’échanger, puisque la valeur d’échange est transformée en quantité d’or avant que l’or ne devienne un étalon des prix. "L’or, en tant que mesure de valeurs et en tant qu’étalon des prix, a une forme déterminée tout à fait différente et la confusion de l’une avec l’autre a fait éclore les théories les plus extravagantes."

De même que nous avons vu que l’or, en changeant de valeur, ne perd pas sa qualité de mesure des valeurs, de même il n’altère en rien sa fonction d’étalon des prix : si nous supposons que la valeur de l’or baisse de moitié, les quantités d’or exprimant les valeurs d’échange de toutes les autres marchandises seront doublées, mais le rapport de valeur de ces quantités d’or, entre elles, restera invariable ; tous les prix auront doublé sans modifier en quoi que ce soit leur rapport. D’autre part, 1,000 grammes d’or resteront mille grammes et auront toujours dix fois plus de valeur que cent grammes, de même que mille dollars achèteront dix fois plus que cent dollars.

De la confusion entre la fixité de l’or en tant qu’unité de mesure et sa variabilité en tant que valeur monétaire, est née cette absurde théorie quantitative qui a essayé de définir les lois de circulation de la monnaie. Historiquement, cette théorie prit consistance après la découverte de nouvelles mines d’or et par suite d’une analyse insuffisante des faits qui suivirent cette découverte ; on crut que le prix des marchandises avait haussé avec la plus grande quantité d’or et d’argent fonctionnant comme moyens de circulation.

En substance, la théorie quantitative s’énonça comme suit : les prix des marchandises sont déterminés par la quantité de monnaie en circulation. Montesquieu la défendit en disant que "l’établissement du prix des choses dépend toujours fondamentalement de la raison du total des choses au total des signes." Elle fut développée par Hume et ensuite par Ricardo. Ce dernier, bien qu’ayant judicieusement défini la substance de la valeur, se contredit dès qu’il aborda l’analyse de la monnaie : "la valeur de l’argent est déterminée par le temps de travail qui s’y trouve matérialisé mais seulement aussi longtemps que la quantité de l’argent est en rapport exact avec la quantité et le prix des marchandises à vendre." Nous voyons ainsi que même Ricardo accepta implicitement l’hypothèse qu’au moment où elles entraient dans la sphère des échanges, les marchandises n’avaient pas de prix et la monnaie pas de valeur.

Il importe de ne pas négliger cette théorie, parce qu’aujourd’hui maints économistes et "pianistes" la reprennent à leur compte pour essayer d’expliquer la crise du capitalisme et d’y apporter des "remèdes." Et De Man, en Belgique, y recourt lorsqu’il déclare que "l’argent trop "rare" renchérit par rapport aux marchandises et fait tomber leurs prix." Et Léon Blum n’a pas une compréhension plus marxiste de la monnaie lorsqu’il considère qu’une augmentation du stock mondial d’or doit se traduire par la hausse générale de tous les prix, et qu’il cite en exemple la répercussion sur les prix qu’a provoquée au XIXe siècle la découverte des mines de Californie et d’Australie.

La théorie marxiste, en s’opposant diamétralement à la théorie quantitative, affirme que le mouvement circulatoire de la monnaie, loin de régler la circulation des marchandises, lui est, au contraire, subordonnée. Il en résulte que : "la quantité des moyens de circulation est déterminée par le prix total des marchandises en circulation et la vitesse moyenne du cours de la monnaie." De plus, les prix haussent ou baissent non pas parce qu’il circule plus ou moins d’or, mais la quantité d’or en circulation augmente ou diminue parce que les prix montent ou descendent. Dans le cas où il circule "trop d’or" par rapport aux besoins de la circulation des marchandises, l’excédent est tout simplement retiré du circuit des échanges et thésaurisé. Inversement, si la masse de monnaie ne suffit pas au développement des échanges, l’équilibre pourra être rétabli par la mise en circulation, si l’or fait défaut, de signes monétaires qui n’en représenteront pas moins de la monnaie réelle si leur origine a une cause économique.

Si nous voulons résumer les causes fondamentales de fluctuations des prix [3], nous dirons :

Qu’une hausse générale des prix se réalise, d’une part par une baisse de la valeur de l’or, en supposant que la valeur des autres marchandises reste constante ; d’autre part, par une hausse de la valeur de toutes les marchandises et pour autant que la valeur de l’or soit constante.

Le raisonnement inverse vaudra dans le cas d’une baisse générale des prix.

II est évident que cette énonciation vise les prix des marchandises et non le "prix" de l’or, pour l’excellente raison que celui-ci n’a pas de prix en tant que monnaie ; sa valeur ne peut être exprimée en sa propre substance et, dire que 100 francs sont le prix de 5 grammes d’or c’est ne rien dire du tout. L’or ne pourrait avoir un prix que s’il pouvait s’exprimer dans une marchandise spécifique jouant le rôle de monnaie qu’il joue lui-même. En réalité l’or a donc autant de "prix" qu’il y a d’espèces de marchandises contre lesquelles il peut s’échanger.

* * *

Nous avons indiqué que la marchandise ne représentait pas une valeur d’usage pour son possesseur et que, pour le devenir, il fallait qu’elle entrât dans la sphère des échanges et qu’elle s’y réalisât comme valeur d’échange. Pour le propriétaire elle n’a donc de valeur que dans la mesure où il peut la remplacer par de la monnaie qui deviendra pour lui l’équivalent général d’une marchandise quelconque. Comme nous l’avons dit, il commence par transposer la valeur d’échange de son produit en une quantité d’or imaginaire : il lui donne un prix. Mais "dans l’existence de la valeur d’échange, comme prix, ou de l’or, comme mesure de valeur, est contenue la nécessité de l’aliénation de la marchandise contre de l’or sonnant, la possibilité de sa non-aliénation, bref, toute la contradiction qui résulte de ce que le produit est marchandise ou de ce que le travail spécial de l’individu privé doit pour produire un effet social, se manifester dans son contraire immédiat, le travail général abstrait."

Un désaccord pouvait donc surgir entre la quantité "théorique" d’or d’une valeur d’échange anticipée dans son prix et la quantité d’or réellement obtenue par l’échange ou prix marchand. C’est dans le creuset du marché que pouvait se vérifier si la valeur d’échange d’une marchandise ou la quantité de travail qu’elle contient correspondait ou non à la quantité de travail socialement nécessaire à sa production.

C’est le jeu de l’offre et de la demande ainsi que la concurrence qui réglaient la transformation de la valeur en valeur marchande ; qui reflétaient en outre les contrastes que développe en lui le système capitaliste de production ; qui affirmaient l’existence des différentes classes et couches sociales qui se répartissaient le revenu total de la Société et le consommaient, déterminant par là, l’étendue de la demande : "l’antagonisme de marchandise et de monnaie est la forme abstraite et générale de tous les antagonismes contenus dans le travail bourgeois".

Dans la circulation simple des marchandises, l’indépendance des deux actions : acheter et vendre, leur désolidarisation, ouvraient déjà des possibilités de déséquilibre des échanges et marquaient la nette différenciation de ceux-ci d’avec l’échange direct des produits. Malgré la multiplication des achats et des ventes et les métamorphoses incessantes des marchandises, la monnaie finissait toujours par rester entre les mains d’un tiers parce que le vendeur d’une marchandise n’était pas forcément et en même temps l’acheteur d’une autre marchandise. Mais, fondamentalement, le mobile subsistait : échange d’une marchandise pour acquérir une autre marchandise devenant une valeur d’usage.

Le mouvement des marchandises s’il débutait nécessairement par la vente d’une non-valeur d’usage se terminait généralement par l’achat d’une valeur d’usage qui, par la consommation, sortait de la circulation. Bien que le circuit pût être interrompu, bien que le renouvellement du mouvement pût ne pas s’effectuer immédiatement la position d’attente que prenait l’or sous sa forme de monnaie, l’interruption de sa fonction de moyen de circulation n’étaient qu’accidentelles. Le conflit entre le possesseur de marchandises et le possesseur d’argent restait donc contenu dans des limites étroites qui l’empêchaient de prendre les formes violentes surgissant dans les crises économiques qui ébranlèrent la société capitaliste.

Il en était ainsi parce que l’or, qui fonctionnait déjà comme mesure de valeur, étalon des prix, moyen de circulation, ne fonctionnait pas encore comme Capital.

* * *

Le Capital naquit de l’argent lorsque les échanges eurent acquis un degré de développement créant des possibilités d’enrichissement sous forme d’accumulation d’argent.

La tentation s’accrut de plus en plus de se borner à effectuer la première opération de la circulation : la vente, et de retenir le produit : l’argent. Avec l’extension des échanges, augmenta donc aussi la puissance de la monnaie qui apparut de plus en plus comme le représentant tangible de la richesse matérielle : "L’instinct de la thésaurisation est de sa nature, sans mesure. Au point de vue de la qualité ou de la forme, la monnaie n’a point de limites et reste le représentant général de la richesse matérielle, parce qu’elle peut directement se transformer en n’importe quelle marchandise ".

Cependant la thésaurisation ne reçut une signification concrète que lorsque l’argent se fût converti en capital par un changement de forme de la circulation des marchandises.

Le mouvement ne consista plus à transformer de la marchandise en argent, puis l’argent en marchandises, mais au contraire à convertir l’argent en marchandise et celle-ci à nouveau en argent.

Le cycle débutait donc par l’achat pour se terminer par la vente. Et c’était au cours même de ce cycle que l’argent devenait du capital en s’accroissant, dans le résultat final, d’un excédent, d’une plus-value qui cependant ne pouvait nullement provenir de la circulation elle-même.

Nous savons qu’il fallut que certaines conditions fussent réunies pour que l’argent pût devenir du Capital ; qu’il fallut que naisse une marchandise à nature particulière : la Force de Travail dont l’usage fut créateur de valeur.

Dès l’apparition du Capital, l’argent devint non seulement un objet de l’enrichissement, mais l’objet par excellente [4] ; l’accroissement de la valeur d’échange, la mise en valeur de la valeur devint un but en soi tandis que la valeur d’usage et, avec elle, les besoins, perdirent toute apparence d’existence : "la valeur sort de la circulation, y rentre, s’y maintient et s’y multiplie ; en ressort augmentée et recommence sans cesse le même cycle "Argent-Argent", l’argent couvant de l’argent."

Le capitaliste ne peut "créer" de la valeur qu’en rejetant sans cesse l’argent dans la circulation, en le faisant fonctionner comme capital.

D’une confrontation entre les deux formes de circulation des marchandises, le terme simple et la forme capitaliste, il ressort que dans la dernière, l’argent-monnaie en tant que moyen de circulation s’efface de plus en plus devant l’argent-capital. Dans un cycle de la première forme, l’argent-monnaie ne faisait que circuler de main en main, quittait définitivement celle de l’acheteur pour entrer dans celle du vendeur et ainsi de suite.

Au contraire, dans la circulation capitaliste, l’argent est le point de départ du cycle et est du capital "en devenir" par le fait qu’il achète des marchandises (machines, matières premières, force de travail) qui, transformées et revendues reviennent sous forme d’argent et en valeur accrue au point de départ de l’argent, dans la poche du capitaliste qui en avait fait l’avance. Dans la forme simple de la circulation, l’achat complétait la vente, dans la forme capitaliste, la vente termine l’achat. De là : "une différence palpable et sensible entre la circulation de l’argent comme capital et sa circulation comme simple monnaie" qui n’était qu’une conséquence de la différence entre une production où le producteur vendait ses marchandises pour les transformer en moyens de subsistance et la production capitaliste où la consommation disparaissait derrière l’objectif de la production de plus value. Ici il y a un producteur "unique" : le capitalisme [5] et le rapport entre producteurs individuels au travers du marché a disparu et a fait place à un rapport antagonique entre le prolétariat, détenteur d’une marchandise à nature particulière : la Force de Travail, créatrice de valeur et le Capitalisme, propriétaire de la totalité des autres marchandises (moyens de production, matières industrielles et alimentaires) y compris l’or, sous son double aspect de marchandise et de monnaie.

Et il n’en résulte pas moins que tout comme dans une économie marchande pré-capitaliste, la répartition du pouvoir d’achat et de la monnaie en régime capitaliste n’est que le reflet de la répartition des produits marchandises celle-ci découlant elle-même du caractère privé de la propriété. Une différence fondamentale cependant : le Capitalisme est seul acheteur de la Force de Travail. Le prolétariat ne pourra donc détenir de la monnaie que dans la mesure où il aura réussi à vendre sa Force de Travail, marchandise qui pour lui ne représente aucune valeur d’usage, puisqu’il ne possède pas les moyens de la mettre en action. C’est le capitalisme qui, en consommant cette force de travail en retire une valeur supérieure à celle qu’il a donnée sous forme de salaire et bien que celui-ci soit l’équivalent de la valeur de la force de travail. L’existence du pouvoir d’achat de l’ouvrier c’est le capitalisme qui en détient la clef ; ce sont la nature et les exigences de la production capitaliste qui déterminent l’étendue de ce pouvoir d’achat.

Quant au prix de la Force de Travail, comme pour toute autre marchandise, il n’est que l’expression monétaire de sa valeur d’échange, c’est-à-dire de la valeur des produits nécessaires à sa reproduction. Cette valeur reste le pivot autour duquel fluctue le salaire sous la pression, d’une part, de l’offre et de la demande sur le marché du travail et, d’autre part, du rapport des forces entre la Bourgeoisie et le Prolétariat.

Il va donc de soi que, abstraction faite de l’influence de ces deux facteurs "théoriquement" le prix de la Force de Travail subit aussi les variations de la valeur de l’or, le salaire baissant lorsque la valeur de l’or monte ou, inversement, haussant avec la baisse de cette valeur. Mais l’histoire du passé nous enseigne qu’une dépréciation monétaire a toujours incité la bourgeoisie à tenter de voler l’ouvrier en ramenant le prix de sa Force de Travail, au dessous de sa valeur.

Lorsque, en période de crise, l’ouvrier est rejeté de la sphère productive, il se trouve de ce fait privé du pouvoir d’achat correspondant à son salaire et tombe sous la dépendance absolue de la Bourgeoisie, qui n’interviendra dans le coût de son entretien (sous forme d’allocations de chômage ou de secours privés) que dans les limites requises par le strict minimum physiologique.

L’étendue du pouvoir d’achat de la classe ouvrière reste donc étroitement conditionné par la nécessité de la mise en valeur du Capital ; toute extension de ce pouvoir d’achat ne pourrait que se traduire automatiquement, non par une hausse des prix des marchandises (comme souvent on se l’imagine) mais par une diminution du profit capitaliste. Ceux qui, se réclamant du Prolétariat, préconisent aujourd’hui des moyens qui puissent ne pas aboutir à cette conséquence tout en permettant d’augmenter la consommation ouvrière se rangent par ignorance ou par intérêt aux côtés de la Bourgeoisie. Comme nous le verrons, les "politiques" monétaires n’ont d’autre objectif que d’opérer un déplacement de revenu au profit exclusif de la classe dominante et seulement en faveur de sa fraction la plus avancée : le Capital Financier.

* * *

S’il est bien vrai que la monnaie a existé et a joué historiquement un rôle plus ou moins important avant qu’existassent le Capital, le Travail salarié, les Banques, elle n’a pu revêtir les formes apparemment complexes que nous lui connaissons aujourd’hui que sous l’impulsion du développement, à l’échelle mondiale, de la production capitaliste et de la circulation des marchandises ; le billet de banque, l’effet de commerce, le chèque, la monnaie scripturale ne sont que des instruments imposés par le mécanisme de plus en plus complexe des rapports sociaux sous leur forme capitaliste.

Mais ces formes monétaires nouvelles dérivèrent elles-mêmes directement du fait que progressivement l’or se fit remplacer en tant que moyen de circulation apparaissant sous forme de numéraire, de pièces métalliques à effigies et dénominations multiples.

Pour des raisons techniques et aussi parce qu’il s’usait trop rapidement, l’or se retira en premier lieu des sphères de la circulation où le cours de la monnaie était le plus actif et le plus rapide et il y fut remplacé par des pièces d’argent et de cuivre. Et le caractère symbolique de celles-ci n’apparut pas immédiatement, parce qu’elles se présentaient encore sous une apparence de valeur, bien que n’étant plus que des représentants de la valeur d’échange au lieu d’être la matérialisation de cette valeur, comme l’or.

Avec le billet de banque, il ne pouvait plus faire de doute qu’il n’était qu’un signe monétaire représentatif de valeur dont l’or continuerait à être le support. Mais : "il y a apparence que le signe de valeur représente immédiatement la valeur des marchandises parce qu’il ne se présente pas comme signe d’or, mais comme signe de la valeur d’échange, qui est exprimée simplement dans le prix, mais qui n’existe que dans la marchandise. Or, cette apparence est fausse. Directement le signe de valeur n’est que le signe de prix, donc signe d’or et par un détour seulement, il est signe de la valeur des marchandises. L’or achète avec son ombre."

Plus les formes monétaires s’éloignèrent de leur base-or, plus elles parurent prendre une existence en soi, et plus aussi les illusions monétaires s’accrurent, et cela parce qu’avec le développement de la circulation des signes de valeurs, et la disparition progressive de l’or comme moyen de circulation, à l’intérieur de chacune des économies nationales, toutes les lois réglant la circulation de la monnaie réelle semblèrent être démenties et complètement bouleversées ainsi de ce que, à l’inverse de l’or qui circulait comme monnaie parce qu’il avait une valeur propre, le papier n’acquit de valeur que parce qu’il put circuler en tant que représentant de l’or, on en arriva à croire que ce papier avait une valeur par lui-même.

MITCHELL (A suivre)

Notes :

[1Toutes les citations qui suivent sans indication de source sont de Marx.

[2Réforme et Révolution.

[3II s’agit jusqu’ici du prix théorique correspondant à la valeur et non du prix marchand, qui peut s’en différencier comme nous le verrons.

[4NDE : il faut lire "excellence".

[5Nous faisons évidemment abstraction de la masse des producteurs indépendants (paysans, artisans) qui subsistent encore dans la société bourgeoise, mais qui sont inévitablement et progressivement absorbés par l’une ou l’autre des classes fondamentales.




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