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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Le problème de la jeunesse (6 et fin)
{Bilan} n°18 - Avril-Mai 1935
Article mis en ligne le 7 janvier 2017
dernière modification le 26 décembre 2016

par ArchivesAutonomies
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La guerre impérialiste exigeant nécessairement l’apport maximum de forces jeunes, d’énergies neuves et ardentes, la jeunesse, durant cette période, était pour ainsi dire sans aînés car, à la faveur d’une situation d’unité nationale absolue et active, elle pouvait se passer du soutien moral des aînés et prendre positivement leur place se chargeant, par exemple, de stimuler la lutte entreprise au profit de la bourgeoisie même lorsque les prétextes soulevés afin de déclencher le conflit s’effondrèrent devant la réalité sociale. C’est avec un égal mépris et la même violence que les jeunes socialistes, de même que l’ensemble des jeunes ouvriers qui firent cause commune avec le capitalisme, considérèrent les embusqués, les pacifistes et ceux qui, restant fidèles à la cause prolétarienne, cherchèrent refuge dans les pays neutres, loin des champs de bataille, pour continuer malgré la tourmente le travail idéologique nécessaire afin de comprendre les causes réelles de la catastrophe et pour aider les prolétaires à se ressaisir et reprendre leur lutte contre la bourgeoisie. A côté de la répression qui poursuit, emprisonne, assassine les militants révolutionnaires, cette jeunesse, par son ardeur chauvine, complétait admirablement la procédure de cette répression.
Aussi longtemps que les groupes révolutionnaires exercèrent leurs efforts sans vue d’ensemble, leur pensée, leurs appels n’ont pas d’écho parmi les jeunes. Quant à ceux qui, par exception, étaient restés adversaires de la guerre, ils devaient, isolés comme ils l’étaient des milieux révolutionnaires, céder au découragement, au désespoir et recourir à des solutions pessimistes. Lorsque les multiples tentatives en vue de rétablir un contact entre ces différents groupes aboutirent à un premier résultat, une Conférence pu se tenir à Zimmerwald en Septembre 1915 dans le but d’y déterminer une action commune contre la guerre. C’est seulement alors que les jeunes socialistes se rencontrent, à leur tour, à une Conférence qui se tient à Berne la même année. Ce n’était pas la première fois qu’ils avaient conscience de la nécessité de cette rencontre, mais ce fut l’intervention préalable des adultes essayant de se donner une plateforme capable de regrouper pendant la guerre tous ceux qui se revendiquaient encore de l’internationalisme qui favorisa les initiatives des jeunes socialistes. D’ailleurs, leur Conférence ne se borne pas aux discussions, ni à la rédaction de manifestes. Elle s’efforce, au contraire, de mettre en pratique les décisions prises à Zimmerwald. Dans ce but, elle décide l’organisation d’une "Journée Internationale de lutte" comme première manifestation publique contre la guerre. Par cette attitude radicale, véritable défi jeté à la face des responsables de la guerre et de leurs suppôts social-démocrates, elle veut se différencier nettement de l’esprit ergoteur et pacifiste auquel les bolcheviks s’opposèrent à Zimmerwald. Bientôt, sous la poussée des circonstances et d’éléments révolutionnaires, une seconde Conférence se tient à Kienthal en avril 1916. Deux tendances essentielles s’affrontent pendant cette assemblée. D’une part la droite pacifiste qui, tout en flétrissant l’attitude de la direction de la Deuxième Internationale, ne se prononce pas pour l’obligation absolue de rompre avec elle et croit encore possible l’alliance avec les traîtres repentis. D’autre part la gauche révolutionnaire, surtout les bolcheviks, affirme comme définitive la déchéance de l’Internationale socialiste et se prononce pour la formation d’une nouvelle Internationale. Or la jeunesse en Occident, malgré le caractère plus bruyant de son opposition, s’inspire des positions défendues par la droite. Il y avait bien en Allemagne une partie de la jeunesse socialiste qui s’affirmait sur des positions plus avancées mais ce n’était pas sous l’influence des bolcheviks mais du noyau spartakiste en formation. La présence des bolcheviks à Zimmerwald et plus tard à Kienthal ne leur a pas permis comme on le croit habituellement d’influencer les jeunes socialistes d’Occident. Cela s’explique tout d’abord parce que l’activité pratique des bolcheviks s’effectuait surtout en Russie, ensuite dans les pays où ils s’étaient réfugiés, leur travail idéologique dépassait par ses résultats la compréhension des prolétaires de ces pays, enfin la jeunesse se réveillait à la vie politique suivant le développement d’une situation historique bien différente de celle vécue par la jeunesse en Russie. Là où la progression révolutionnaire s’opérait plus rapidement qu’ailleurs, les jeunes parviennent à acquérir une conscience en rapport avec cette situation et nullement grâce à des capacités intellectuelles plus grandes. Ainsi en Russie on peut suivre en l’espace de quelques mois l’origine et le développement des organisations de jeunesse, chose qui avait été vécue par la jeunesse ouvrière d’Occident en une vingtaine d’années. Le premier mouvement de jeunesse s’affirme directement sous l’influence de la révolution de mars 1917 parmi la jeunesse intellectuelle, les étudiants, les élèves des écoles supérieures, et est surtout idéaliste. C’est encore la période où les bolcheviks sont peu connus et où prédomine l’influence de la petite bourgeoisie cultivée. Mais peu à peu, à côté des efforts du prolétariat russe pour se libérer de la tutelle des politiciens phraseurs et couards, la jeunesse ouvrière crée au sein des organisations socialistes des organisations propres ayant pour but de procurer à ses membres des connaissances du socialisme et des récréations. Petit à petit la propagande bolchevique se propage dans les masses dont les luttes s’amplifient et l’on assiste alors à une lutte pour l’autonomie des organisations de jeunes. Sous la pression des événements et l’influence des bolcheviks, ces organisations se développent à un rythme accéléré et à Moscou se fonde "la Jeunesse de la Troisième Internationale" qui, en août 1917, réunit une Conférence où 125 sections sont représentées par 22 000 membres. Cette Conférence crée "l’Union générale des jeunesses communistes de Russie" et fait paraître l’organe "La jeunesse communiste". C’était là le fruit naturel des conditions dans lesquelles luttait le prolétariat russe et du labeur théorique fourni par la fraction la plus avancée de ce prolétariat et même du prolétariat international : les bolcheviks. Tandis que la jeunesse révolutionnaire en Russie faisait siens les mots d’ordre des bolcheviks, en Occident elle reprenait ceux préconisés par les éléments politiques de la gauche qui ne pouvaient, par le développement même des situations, saisir plus que l’expérience leur apportait. Mais une fois que les bolcheviks furent en possession du pouvoir politique, devenant de ce fait l’élément révolutionnaire prédominant de la situation internationale, le croisement des forces révolutionnaires du monde se réalise et se couronne par la fondation de la Troisième Internationale. La jeunesse socialiste de tous les pays reconnaît alors dans la Révolution Russe l’idéal révolutionnaire pour lequel elle avait lutté si courageusement, au prix de sa vie, pendant la guerre : c’est le phare autour duquel elle se rassemble avec enthousiasme.
Dans tous les pays d’Occident, le sentiment qui domine la réaction des jeunes socialistes devant cette formidable expérience fut le désir d’entendre comment les anciens justifiaient leur trahison de 1914 et comment ils entendaient considérer la Révolution Russe. Ils ne tardèrent pas à constater que le conflit qui les dressait depuis si longtemps était le conflit qui oppose la révolution à la contre-révolution. Dès lors, ils comprennent qu’il leur faut marcher seuls et alors, les yeux tournés vers la Russie de Lénine, ils font le grand saut dans l’inconnu, confiants en la force des idées qu’ils défendent. Toutefois, il faut l’avouer, cet attachement passionné pour les bolcheviks procède plus de son tempérament impulsif que de la connaissance des théories profondément marxistes de ces derniers qui, avant Octobre, étaient ignorés des masses ouvrières d’Occident et même de militants de rang de la Deuxième Internationale. Il est donc évident que, sans la Révolution d’Octobre 1917, le mouvement de révolte manifesté par la jeunesse ouvrière pendant la guerre n’aurait pas eu une telle portée.
Après la Russie, en Allemagne, de violents conflits surgissent et font apparaître hors des rangs de l’Internationale déchue la phalange des jeunes révolutionnaires, guidés par Liebknecht, qui fut sans doute la figure la plus glorieuse, avec Rosa Luxembourg, des gauches allemandes qui, avec leur poignée de jeunes, luttèrent bravement, risquant le bagne et la mort, contre la guerre impérialiste et pour l’insurrection prolétarienne. Dans les autres pays, malgré les faibles réactions du prolétariat, les jeunes socialistes ne restèrent certainement pas inactifs. Mais cette activité se déploya surtout dans le domaine éducatif : il s’agissait de faire comprendre à des prolétariats non travaillés par des tempêtes révolutionnaires la signification des événements historiques de 1917 poussant, par leur rayonnement, les sections de jeunes socialistes derrière l’Internationale Communiste pour fonder l’I.C.J.
Aujourd’hui que l’I.C.J. a suivi l’I.C. pour aboutir, avec elle, dans les filets de la bourgeoisie internationale, c’est un fait remarquable à notre avis que, pendant les événements qui ont échelonné les étapes de cet écroulement, nous n’ayons assisté à aucune opposition durable mettant en question le problème de la jeunesse comme ce fut le cas dans la Deuxième Internationale. A aucun moment les gauches marxistes n’ont eu l’appui des jeunes communistes dans la lutte contre le centrisme. Il n’est pas moins remarquable de constater que le seul mouvement de jeunesse communiste existant réellement se trouve en U.R.S.S. Si, alors que partout ailleurs ce mouvement existe seulement sur les rapports envoyés à Moscou par des secrétaires dont toutes les initiatives accélèrent toujours davantage le discrédit du communisme. Pour dégager les causes d’une pareille situation, il faut d’abord relever les traits essentiels des conditions sociales dans lesquelles évolue la jeunesse ouvrière après la guerre et ensuite analyser les solutions apportées par l’I.C. au mouvement de jeunesse dans cette période. On ne peut aborder cette étude autrement que par l’examen préalable de la jeunesse en Russie qui était et est encore l’axe du mouvement de la jeunesse communiste dans le monde.
Après la fondation de l’I.C. et l’I.C.J., les jeunes communistes russes, qui avaient joué pendant le communisme de guerre un rôle très actif, voient, après la "NEP", quand cette lutte se posa avec moins d’acuité, apparaître une sorte de trêve, de répit au cours duquel leur énergie est captée dans un sens éducatif, productif et militaire. Dans ce but, on crée des Universités ouvrières, des écoles professionnelles, et on adopte en même temps un enseignement militaire afin de faire de chaque jeune communiste un soldat discipliné de l’armée rouge. Mais la trêve devait fournir, selon la pensée des chefs bolcheviks, la possibilité de rendre les jeunes communistes à même de comprendre les différents problèmes que la Révolution Russe et la situation générale du monde capitaliste posaient devant l’I.C. dont ils faisaient partie. Tout d’abord, une constatation s’impose : le principe d’organisations spécifiques de la jeunesse au sein des partis était approuvé par toute l’Internationale. Ainsi, le calibre des partis était déjà faussé, comme à l’époque de la Deuxième Internationale. Car, en adoptant ce principe, il fallait nécessairement admettre le caractère de masse exigé par ces organisations pour être viables. Dès lors, si on considérait que chaque jeune communiste pouvait être un soldat du parti au même titre qu’un adulte, on devait ouvrir les assises du parti à un nombre illimité d’éléments qui ne pouvaient posséder les qualités, même élémentaires, acquises par les membres conscients du parti. D’ailleurs, l’éducation que l’on se propose de donner durant la trêve aux jeunes communistes qui avaient rejoint le parti pendant la Révolution prouve qu’inévitablement ce principe devait aboutir à dénaturer la fonction du parti. L’étude des problèmes révolutionnaires ne procède nullement de la pédagogie, même si on la qualifie de communiste. La pédagogie est, en réalité, une méthode d’enseignement pour apprendre à comprendre. Or, s’il fallait astreindre les jeunes communistes à un enseignement semblable, il est certain qu’ils n’étaient communistes que de nom et, qu’ayant tout à apprendre, ils n’étaient donc pas en état de participer, sinon à de rares exceptions, au travail d’un parti dont le fonctionnement dépend de l’expérience accumulée par ses composants, expérience détenue évidemment par une faible minorité comme l’étaient, d’ailleurs, les bolcheviks avant le triomphe de la Révolution. Bien sûr, la Révolution a permis à bien des ouvriers de saisir la signification du parti, mais la plupart de ceux qui ont rallié ses rangs avaient agi sous l’ambiance de la situation révolutionnaire et, par cette adhésion, ils n’avaient nullement comblé le fossé qui les séparait théoriquement des cadres constitutifs et expérimentés du parti. Sans aucun doute, il fut très difficile d’opérer une sélection parmi ces ouvriers, quoique cela eut lieu dans bien des cas, mais il existait incontestablement la possibilité d’orienter les jeunes vers des organisations qui, tout en leur apportant par l’intermédiaire des délégués du parti les éléments d’enseignement marxiste, leur apportaient également de quoi alimenter leur besoin de mouvement et le milieu de masse qui les exaltent, les stimulent et les réconfortent. La constitution d’organisations de jeunesse dont le contenu dépendait exclusivement du travail de gestation réalisé par le parti en était le décalque, et devait provoquer les mêmes effets vécus dans la Deuxième Internationale, avec cette différence que le matériel dont disposa l’opportunisme de la Troisième Internationale était infiniment plus fructueux pour séparer les jeunes des courants de gauche qui surgirent en son sein. Le centrisme pu exploiter à son maximum, en Russie, le caractère propre des organisations de jeunes et, notamment, le fait que leur intérêt était surtout absorbé par le travail productif, brigades de choc, l’éducation militaire et les parades qui en résultent, plutôt que vers les discussions politiques pour lesquelles ils avaient dédain et aversion.
Trotsky, pas plus que Lénine d’ailleurs, n’auraient rien pu changer à un cours de choses qui était le produit d’un moule organique dont ils avaient eux-mêmes préconisé l’exécution. Les jeunes jouent un rôle conscient au point de vue révolutionnaire uniquement dans la mesure où leur manque d’expérience est compensé par les situations créant les conditions d’un éclaircissement immédiat, tangible et vivant. Quand ces situations sont dépassées et que s’ouvre une période de recul, les jeunes sont inaccessibles à la lutte qui se continue mais sous une forme plus réfléchie et moins visible extérieurement. Mais, dans ces périodes, la jeunesse réclame toujours un champ d’activité. C’est du caractère de celui-ci que dépend son incorporation au travail intellectuel du parti. Or l’opportunisme, en altérant la fonction du parti, peut grâce aux situations qui le fécondent, diriger cette activité dans un sens qui masque la réalité de la situation. En U.R.S.S., l’opportunisme eut, nous le répétons, de telles possibilités de déguiser son action contre-révolutionnaire que, d’une façon générale, les jeunes ne purent un seul moment se rendre compte du chemin qu’ils parcouraient sous la direction des centristes. Ainsi l’appui que les gauches marxistes d’avant-guerre trouvèrent chez les jeunes socialistes, appui qui, en définitive, ne coïncidait pas avec une compréhension de la corruption des partis socialistes, est un facteur qui ne se manifesta pas contre le centrisme, grâce aux possibilités matérielles et morales dont il disposa avec le concours de l’État prolétarien et la tradition du bolchevisme. Loin d’emprisonner les gauches, comme ce fut le cas avant-guerre dans les partis socialistes, le centrisme consacra son triomphe par leur exclusion de l’IC. En somme, la rupture entre la gauche et la jeune génération, résultant d’un cours contre-révolutionnaire, a été favorisée d’une part à la faveur des organisations de jeunesse vivant nécessairement sur le travail pratique qu’on parvenait à leur offrir et, d’autre part, devait être une rançon historique de la politique des gauches dont l’activité fut facilement présentée comme un élément destiné à mettre en danger les conquêtes d’Octobre et, par ricochet, l’I.C. Elle-même.
Pour ce qui est des autres sections de l’I.C.J., on constate qu’elles se sont écroulées avec l’expulsion des gauches des rangs de l’I.C. Là où les P.C. n’ont pu influencer le prolétariat et, notamment dans les pays où les organisations syndicales restèrent sous l’emprise de la social-démocratie, cette dissolution fut plus rapide qu’ailleurs.
Aussi longtemps que l’I.C. assuma, en Occident, la tâche d’élargir la lutte soutenue par les ouvriers russes contre toutes les réactions coalisées, la jeunesse ouvrière se plaça avec enthousiasme sous le drapeau de l’I.C.J. C’était la période héroïque du communisme de guerre et de la vague révolutionnaire du prolétariat mondial. Et la jeune génération, qui s’organisa spontanément dans l’I.C.J., avait la conviction qu’une fois créés les organes pouvant conduire le prolétariat vers la révolution mondiale, il ne lui restait plus qu’à appliquer les décisions des instances de l’I.C. C’est d’ailleurs sur cette base que les organisations de jeunes communistes sont constituées au sein des partis. Mais la création des P.C. s’était réalisée, dans la plupart des pays, sous la direction des groupes de jeunes socialistes qui s’étaient, naguère, séparés des partis socialistes. Exaltés par la Révolution russe, ils avaient accepté, presque sans discussion, les principes et les formes organiques données par les bolcheviks à la dictature du prolétariat et à l’I.C. Ceci est d’autant plus facile à comprendre que l’I.C., fondée après la Révolution russe, était avant tout l’Internationale de l’action destinée à concrétiser les problèmes de la prise du pouvoir dans tous les pays. Après 1921, période de la NEP, venant préciser les difficultés rencontrées par le prolétariat russe en fonction directe avec l’état du mouvement ouvrier international, se posent au premier plan des préoccupations révolutionnaires des problèmes dont l’examen avait été débordé par le communisme de guerre et la vague de luttes du prolétariat mondial, l’axe de cette préoccupation était la gestion de l’État Soviétique et la jonction entre le prolétariat russe et le mouvement révolutionnaire d’Occident. A ce dernier sujet, comme l’I.C. s’inspire surtout de la pensée des chefs bolcheviks alors que l’apport spécifique des autres prolétariats est repoussé, la tactique communiste élaborée par les 3ème et 4ème Congrès est forcément défectueuse. Elle tend à répéter ce qui fut fait en Russie avant la révolution. Alors que les bolcheviks avaient pu tenter d’exploiter les divergences entre la démocratie bourgeoise et l’absolutisme tsariste, en appliquant la même tactique dans les pays capitalistes bien plus évolués on ne pouvait que provoquer des désastres. Cependant, si les éléments d’appréciation faisaient souvent défaut dans l’I.C., au moins la discussion était-elle encore libre et il n’apparaissait à personne que l’avenir était compromis. Par leurs mots d’ordre : "Allez aux masses ; Front unique avec les partis socialistes et le gouvernement ouvrier", les congrès internationaux marquaient jusqu’à la défaite allemande de 1923 la volonté "d’élargir" l’influence des P.C. sur lesquels devait s’appuyer le prolétariat russe et revêtaient toujours un aspect propice à déterminer une forte sympathie parmi la jeunesse ouvrière. Et alors que lentement la bourgeoisie internationale se redressait, faisant renaître en même temps l’influence de la social-démocratie, ouvrant l’ère des véritables difficultés pour le prolétariat international, difficultés moins apparentes quoique plus redoutables que l’intervention armée de la bourgeoisie, l’enthousiasme de la jeunesse organisée dans les rangs de l’I.C. n’a nullement été refroidi. D’ailleurs les courants "extrême-gauche" qui surgirent à cette époque n’ont pas été suivis un seul moment par eux tant étaient encore puissants les effets provoqués par la Révolution russe. Il faut dire cependant que ces courants, en niant la nécessité de militer dans les syndicats réformistes, se détachaient du prolétariat et, partant, de la jeunesse elle-même. Mais bientôt les luttes intestines du P.C.R. s’aggravent à la suite de la défaite des ouvriers allemands en 1923. Le reflux du mouvement révolutionnaire, la stabilisation relative du capitalisme, la mort prématurée de Lénine, joints aux difficultés du prolétariat russe, donnèrent au centrisme l’occasion de se renforcer et, dès lors son épanouissement se trahit dans tous les débats de l’I.C.
On effectue une chasse sans merci à l’opinion dissidente pour obtenir un monolithisme de pensée s’exprimant pratiquement par la soumission aux chefs et le culte de la Russie. Il va de soi qu’un tel régime, étouffant l’éclosion des ferments révolutionnaires, enlevait à la jeunesse communiste de quoi satisfaire à son besoin d’initiative et l’isolait, par la politique de scission syndicale, des organisations de masse sans lesquelles il ne lui était pas possible d’employer cette initiative. Dès lors, une désaffectation croissante s’effectue dans ses rangs et se traduit par des adhésions au mouvement de jeunes socialistes qui s’est naturellement rénové avec la consolidation du capitalisme. La jeunesse qu’il organise y trouve d’abord un mouvement qui croît sans cesse et, lors d’événements signalant les trahisons de leurs leaders, ils se placent sous la coupe des "gauchistes" dont la fonction est de rétablir, après des périodes de troubles, l’équilibre entre l’impulsion de cette jeunesse et leur cohabitation avec les traîtres au sein d’une même organisation. Cette fonction est d’autant plus facile à remplir que les P.C. et les J.C. ne représentent plus autre chose que des sous-sections du P.C.R., composées de commis-voyageurs ou d’apprentis commis-voyageurs chargés de vanter "l’édification du socialisme en URSS" sous la direction "du grand chef Staline" et sont absolument détachés de la lutte de classes de leur propre pays. Et même dans les pays où il existait de puissantes organisations de jeunesses communistes, en Allemagne par exemple, leur contenu politique était tellement avarié par le centrisme que la démagogie du fascisme a pu très facilement les métamorphoser en milices du nouveau régime. Quelques sots centristes peuvent aujourd’hui prétendre qu’ils n’ont fait que suivre le mot d’ordre des P.C. : ils ne font qu’aggraver leur cas. Au reste, les jeunes communistes adhérant d’enthousiasme au régime fasciste et applaudissant au massacre des révolutionnaires appliquent exactement le phénomène analogue qui se passe en URSS sous la direction des centristes.
Nous avons établi, dans de précédents articles, que le problème de la jeunesse se pose dans le mouvement révolutionnaire en fonction de la lutte prolétarienne. A cause de ses particularités, son goût du mouvement, son intérêt pour les organisations de masse, son manque d’expérience qui la fait agir souvent par irréflexion, tout cela crée, dans la généralité de la jeunesse, un état d’esprit d’une nature inconstante et, par là même, ne favorise pas son incorporation au sein des organes qui assurent la continuité de la pensée et de l’action révolutionnaires du prolétariat.
Aujourd’hui que l’I.C. n’existe plus pour la lutte prolétarienne et que le centrisme entraîne le prolétariat à la guerre, alors qu’il ne pourra pas prendre une attitude communiste étant donnée la participation de l’URSS à l’un ou l’autre des blocs impérialistes qui s’affronteront, la jeunesse ouvrière se détourne de plus en plus du communisme. C’est par cette constatation qu’il faut partir pour donner une solution réelle et historique au problème de la jeunesse. Au cours des études faites à ce sujet, deux positions se sont dégagées. Tout d’abord, celle qui relève de la tradition et qui voit dans la lutte pour l’autonomie un facteur de résistance à l’opportunisme ; ensuite, celle qui est la nôtre et qui, se plaçant sous l’angle des possibilités réelles de la jeunesse, la juge incapable d’intervenir d’une façon révolutionnaire, à défaut d’une maturité de la lutte prolétarienne elle-même. A grands traits, nous avons esquissé les aspects de la lutte menée par les jeunes socialistes pour leur autonomie. Nous avons vu qu’elle procédait d’une fausse interprétation du rôle de la jeunesse dans le mouvement révolutionnaire et, qu’en se groupant en organisation distincte au sein des partis, elle avait contribué à dénaturer les bases de celui-ci. Il n’était pas possible, en effet, de préciser le calibre parti aussi longtemps qu’on admettait, en son sein même, une organisation dont la viabilité dépend de son caractère de masse. Or, la lutte pour l’autonomie a contribué au maintien de ce principe organique au sein de la nouvelle Internationale et l’opportunisme a pu, favorisé cette fois par l’appui de l’État prolétarien dégénéré, utiliser et plier à ses desseins la jeunesse ouvrière organisée au sein des P.C. Au surplus, la lutte pour l’autonomie aurait encore pu se concevoir avant la mort de l’I.C., mais, depuis lors, il faut appeler tous ses membres jeunes et adultes à rejoindre les fractions de gauche. Par conséquent, cette position ne trouve même pas, dans ces conditions, un seul élément de justification. Dès lors, l’autre position apparaît comme devant correspondre à la nouvelle situation et, à notre avis, dans toutes les situations. Par sa composition sociale, la jeunesse ouvrière dont la sensibilité révèle avec excès les tendances du mouvement ouvrier représente le "baromètre politique" du prolétariat. Mais par son manque d’expérience de la lutte de classes, elle est sujette à réagir dans un sens opposé aux intérêts du prolétariat. Ses réactions dépendront exclusivement du sort de l’ensemble du mouvement ouvrier. Comme c’est par la pratique de la lutte qu’elle parvient surtout à s’assimiler la conscience prolétarienne, elle s’orientera de préférence vers les organismes de masse lesquels seront rattachés à la lutte de classes par leur action pratique. C’est là qu’elle trouvera le terrain le plus favorable à sa formation et à son besoin du nombre, sans devoir fausser les bases de l’organisation. Ainsi donc la majorité des jeunes se présente dans la lutte prolétarienne avec la même ignorance de l’action politique qu’un ouvrier inorganisé, mais avec plus d’impétuosité. Comme celui-ci, il lui faudra, pour atteindre le degré de conscience détenu par le parti, traverser, au sein des organisations de masse qui sont avant tout des organisations de combat, l’épreuve du feu, plusieurs fois répétée, de la lutte prolétarienne. Le parti n’embrigade pas, et ne pourrait le faire sous peine d’étouffer sa véritable fonction, la masse des soldats de la lutte ouvrière mais les meilleurs d’entre eux. De même qu’un état-major, il centralise, condense le pouvoir de la classe ouvrière, dirige, unifie ce pouvoir dans une action d’ensemble. Il est évident que le caractère des organismes de jeunesse est incompatible avec la nature d’un tel parti.
La renaissance des mouvements de jeunes, orientés alors vers les organisations de masse du prolétariat, dépend à l’heure actuelle du réveil du prolétariat lui-même et met les révolutionnaires devant la nécessité de reconstruire l’ossature de cette classe : son parti. Dès lors, la jeunesse qui se meut dans le camp révolutionnaire a une valeur historique, précisément dans la mesure où elle répond aux exigences de cette phase de la lutte révolutionnaire. Au sein des groupements de gauche, les jeunes doivent revendiquer le droit de lutter au même titre que quiconque à concrétiser le meilleur des enseignements de sa classe pour assurer la continuité de la lutte prolétarienne et de survivre aux événements actuels. La question des jeunes sera soulevée pour autant que cela concourt à renforcer le travail d’ensemble assumé par les groupes qui, au besoin, créeront des commissions spécialement destinées à propager les conceptions communistes parmi la jeunesse ouvrière.
La jeunesse, c’est l’avenir ! Il appartient aux révolutionnaires qui forgent les principes capables de guider le prolétariat dans de prochaines batailles de faire en sorte que cet avenir soit le résultat de la révolution mondiale.

HILDEN




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