Bandeau
Fragments d’Histoire de la gauche radicale
Slogan du site
Descriptif du site
Les problèmes de la monnaie (suite)
Bilan n°19 - Mai-Juin 1935
Article mis en ligne le 20 août 2018
dernière modification le 24 août 2018

par ArchivesAutonomies
logo imprimer

Nous avons vu que s’opposant nettement à la théorie quantitative, la loi marxiste de la circulation monétaire énonçait que la quantité d’or circulant dépendait de la valeur des marchandises. Au contraire, la valeur des billets ne pouvait dépendre que de leur propre quantité en circulation. Tant que cette quantité correspondait à la quantité d’or qui aurait normalement circulé le papier conservait la valeur qui lui était assignée par sa fonction ; mais si cette loi de proportion était violée, par conséquent, si la quantité de billets excédait les besoins de la circulation des marchandises et qu’il y eût "création" de monnaie, résultant d’une cause qui ne fut pas économique, cette masse excessive de billets continuait à ne représenter que la quantité d’or économiquement indispensable. C’est-à-dire que si la masse de billets doublait, chaque unité monétaire papier ne représentait plus qu’une quantité d’or égale à la moitié de la quantité primitive. Avec une circulation d’or, l’or en excédent était simplement retiré de la circulation, au contraire les billets en excès, s’ils ne pouvaient être convertis en or étaient convertis en marchandises ; la demande de celles-ci doublait artificiellement et par conséquent les prix doublaient aussi. Il y avait inflation de billets parce que leur émission dépassait les nécessites économiques et s’effectuait dans le vide tout comme si on émettait un chèque sur un compte bancaire où n’existerait pas un centime ; avec cette différence cependant que le paiement du chèque serait refusé tandis que le papier-monnaie avait un cours forcé. Une circulation "saine" de billets ne pouvait donc se mouvoir que dans des limites strictement déterminées et cette condition même obligea à leur donner une consécration légale qui ne pouvait être imposée qu’à l’intérieur des frontières nationales.

L’or, comme moyen de circulation prit ainsi deux formes monétaires qui s’opposèrent de plus en plus avec l’évolution même du Capitalisme : l’une, sa forme pure, matérielle qui continuerait à être le seul aspect sous lequel il apparaissait en tant qu’instrument international des échanges et des paiements [indépendamment d’instruments plus développes comme la lettre de change) ; l’autre, sa forme papier qui circula à l’intérieur de chaque nation capitaliste où elle put s’identifier avec l’or dans les limites d’une émission normale, tandis que sa valeur internationale se régla par le cours du change.

Depuis 20 ans, on assiste à ce phénomène d’apparence paradoxale que l’or a pratiquement disparu des sphères de circulation intérieure alors que la masse d’or continue à croître considérablement. De 1901 à 1929, la production d’or atteignit plus de la moitié du stock mondial existant à la fin de cette période ; on extraya donc en moins de 30 ans à peu près autant d’or qu’au cours de tous les siècles précédents. Pendant la crise mondiale, l’accroissement de la production dépassa encore le rythme de la période d’expansion précédente. Et cependant, l’or a disparu aux yeux du commun des mortels. Pour ne considérer que la France, ployant sous le faix de sa masse d’or équivalent à près de 100 milliards de francs, en 1934, les payements de la Banque de France s’effectuaient comme suit : 0.2%, en or, 7.8%, en billets 92%, en chèques virements.

La différenciation qui s’opéra au sein de la circulation monétaire mondiale entre sphère de circulation nationale et sphère de circulation internationale créa entre les prix intérieurs des marchandises et leurs prix mondiaux, une opposition qui ne put que s’accentuer avec le développement du système du crédit et de la monnaie en tant qu’instrument de payement. Le mécanisme monétaire des échanges se scinda définitivement en deux tronçons lorsqu’éclata la première guerre impérialiste.

* * *

A côté du système d’émission de billets de banque, première forme de la monnaie de crédit et appelée pour cette raison monnaie fiduciaire, se constitua un mécanisme extrêmement complexe et délicat qui prit son origine dans l’importance grandissante qu’acquit la fonction de la monnaie comme moyen de paiement. Le système du crédit fut l’instrument répondant aux besoins d’une circulation des marchandises où l’échange à règlement diffèré devint la forme dominante des échanges ; la marchandise devint ainsi une valeur d’usage avant de se transformer en monnaie réelle, elle disparut de la circulation avant même d’être payée. C’est seulement à l’échéance fixée que la monnaie apparaissait, non plus comme moyen de circulation mais comme instrument de paiement et encore celui-ci ne se présentait-il le plus souvent que comme capital de prêt.

Cela explique pourquoi au cours de leur développement le système du crédit et le système bancaire agirent réciproquement l’un sur l’autre.

Le Crédit devint un puissant facteur d’accélération de la transformation de l’argent en capital, pendant que la thésaurisation, au lieu de rester un absurde et stérile entassement d’argent devint une féconde accumulation de capital. Le Capitalisme puisa largement dans les "bas de laine" et les trésors privés ; l’épargne fut mise à sac et les petits épargnants purent s’en consoler en pensant qu’ils devenaient des « créanciers" tandis que les Capitalistes étaient leurs "débiteurs".

Le Crédit fut le moteur infernal du développement prodigieux du système de production bourgeoise sous toutes ses formes complexes. "La fonction spécifique du crédit consiste, d’une façon générale, à éliminer le reste de la fixité de tous les rapports capitalistes, à introduire partout la plus grande élasticité possible et à rendre toutes les forces capitalistes au plus haut point extensibles, relatives et sensibles. Il accroit la capacité d’extension de la production et facilite l’échange. Il surmonte les limites de la propriété privée en fondant en un seul capital un grand nombre de capitaux privés. Il accélère l’échange des marchandises, le reflux du capital dans la production, le cycle du processus de la production. Il accroit d’une façon incommensurable la capacité d’extension de la production et constitue la force motrice interne qui la pousse constamment à dépasser les limites du marché » [1].

Et ce ne fut pas une simple coïncidence historique que le parallélisme intime qui s’établit dans le dernier quart du 19e siècle cette extension du système de crédit et l’expansion impérialiste du capitalisme qui, en épuisant les derniers débouchés extra-capitalistes, porta le marché mondial à ses limites extrêmes.

Le Crédit, par la complexité même de ses fiévreuses et multiples activités, ne pouvait que développer les contrastes du capitalisme en approfondissant l’antagonisme entre le mode de production et le mode d’échange par l’hypertension de l’appareil productif d’un côté et l’extrême sensibilisation du mécanisme des, échanges de l’autre : entre le mode de production et le mode d’appropriation en "socialisant", le capital qui s’opposait de plus en plus, par son caractère même au mode d’appropriation individuelle qui continuait à subsister sous forme d’un simple titre de propriété, d’une action ou obligation ne procurant qu’une fraction du profit. Le Crédit accéléra enfin le rythme de concentration et de centralisation des capitaux et des forces productives en quelques mains, par l’expropriation progressive des petits capitalistes.

Le mécanisme du crédit, éparpillé en une multitude de ramifications hypersensibles devait aussi activer prodigieusement le « retour de flamme" provoqué par l’explosion d’une crise économique. Dès que surgissait la débâcle des prix, le crédit fondait comme neige au soleil, se refusait à qui l’appelait, apparaissait là où il était sans emploi, jetait la panique, activait la décomposition générale, accélérait la crise monétaire qui se superposait à la crise générale et précipitait encore davantage la dépréciation des prix : "la marchandise n’a plus de valeurs d’usage, la valeur disparait devant ce qui en est la forme. Il n’y a qu’un instant, le bourgeois bouffi de vanité et fier de la prospérité déclarait que la monnaie n’est qu’une vaine illusion. La marchandise seule, proclamait-il, est de la monnaie ! La monnaie seule est de la marchandise ! Tel est le cri qui domine maintenant le marché. Comme le cerf altéré brame après la source d’eau vive, l’âme de notre bourgeois appelle à grands cris la monnaie, la seule richesse ».

Le système monétaire reprenait la prépondérance sur le système de crédit et l’or réapparaissait en maître, comme l’unique forme naturelle concrétisant la richesse abstraite.

Et de ce que l’or restait néanmoins invisible, inaccessible, on en concluait qu’il y avait pénurie de monnaie. La crise monétaire n’était plus le corollaire de la crise économique, mais celle-ci devenait une conséquence de la crise monétaire. Aux "troubles" monétaires, on opposait des "remèdes" monétaires. N’a-t-on pas vu le "marxiste" Blum prétendre récemment que le "désordre" monétaire complique et aggrave les effets de la crise mondiale et : "qu’il n’y avait rien d’extraordinaire ni d’absurde à ce qu’on eût tenté de soulager les effets de la crise en remédiant au désordre."

Comme le ralentissement considérable de la vitesse de circulation de la monnaie dû à la compression massive du volume des échanges, avait pour conséquence de refouler de la circulation une quantité considérable de monnaie, on expliquait ce phénomène comme une insuffisance des moyens de circulation. Or, dans la crise, la masse des moyens d’échange pouvait fort bien rester constante ou même augmenter si la vitesse du cours de la monnaie décroissait dans la même proportion ou plus rapidement que le prix, ou bien si la masse des marchandises croissait dans la même proportion ou plus rapidement que la baisse des prix (par l’accumulation des stocks, par exemple).

D’un autre coté, on tentait d’expliquer la baisse générale des prix par la valorisation de l’or, l’augmentation « excessive" de son pouvoir d’achat, accusation qui se généralisa au cours de la crise mondiale.

Quant à présenter la baisse catastrophique des prix comme n’étant que l’expression d’une contradiction fondamentale de la production capitaliste, comme étant la preuve expérimentale qu’il avait été produit "trop" de marchandises par rapport à une base trop étroite de répartition, la Bourgeoisie et ses valets sociale-démocrates préféraient ne pas y penser.

En prétendant que la baisse générale des prix provenait d’une hausse dans la valeur relative de l’or, on pouvait tout aussi bien dire, comme le soulignait Engels, avec ironie « que la hausse et la baisse périodique des prix proviennent de leur hausse et de leur baisse périodique" !!!

Mais ce que visait essentiellement l’accusation jetée à l’or, c’était l’avantage conféré par la baisse prolongée et ininterrompue des prix, aux "créanciers » dont nous parlions plus haut, c’est-à-dire à la masse des épargnants tout aussi bien qu’aux détenteurs de billets.

M. Delaisi [2], le fabricant de plans, venant à la rescousse du Capitalisme en détresse, affirma "que ce qui était démontré aujourd’hui par l’expérience, c’était l’extrême variabilité du poids d’or que l’on obtenait à quelques années de distance pour une même quantité de marchandises". On pouvait rétorquer à M. Delaisi que s’il y avait variabilité de la valeur de l’or, ce devait être plutôt dans le sens de la baisse de cette valeur, car très probablement le coût de production de l’or avait dû plutôt tendre à diminuer et par conséquent son pouvoir d’achat décroître et non augmenter, avec, comme résultat (difficile à vérifier, d’ailleurs), de freiner la baisse des prix.

Ce fut le même phénomène qui à la fin du 19e siècle eut pour effet de ralentir le rythme de baisse des prix résultant de l’accroissement de la productivité du travail.

* * *

La première guerre impérialiste de 1914-1918 opéra un « assainissement" gigantesque de l’économie capitaliste, engorgée d’énormes excédents de capitaux accumulés au cours de son expansion impérialiste et coloniale. Au marché mondial saturé de marchandises se substitua le marché insatiable de la guerre où se consumèrent en masse des moyens de production et des forces de travail, du travail mort et du travail vivant. A une reproduction progressive, élargie, à une consommation productive, succédèrent une production régressive et restreinte et une consommation destructive. Le capitalisme dévora sa propre substance. Non seulement les destructions et les dépenses de la guerre engloutirent la moitié des richesses totales possédées en 1914 par les États participants, mais la tension de l’appareil économique en vue de la production de guerre réduisit aussi les revenus nationaux de près de 40% ; mais encore 50% de ces revenus appauvris furent-ils consacrés, sous forme d’impôts, au financement de près du tiers des dépenses totales, comprimant ainsi le niveau de vie des masses non combattantes au strict minimum physiologique. Les deux autres tiers des dépenses furent prélevés sur le capital social existant ; les richesses, ainsi définitivement consommées, furent remplacées par un capital fictif qui prit deux formes essentielles : le papier-monnaie et le titre à emprunt.

Bien qu’on eût détruit la moitié du capital social, on dut encore engager le capital à produire, le travail futur. C’est ainsi qu’en 1920 les deux tiers des richesses ayant survécu à la tourmente étaient hypothéqués par les dettes d’État. Par rapport à 1914, les billets en circulation et les titres d’emprunts avaient décuplé.

La capacité d’achat du marché de la guerre, ce fut donc l’État bourgeois qui la "créa" en drainant systématiquement l’épargne et en comprimant le fonds de consommation au moyen de l’impôt. Si les formes de cette vaste concentration des richesses en vue de leur destruction différent suivant les nations, en dernière analyse, l’État totalitaire, symbolisant chacun des impérialismes, ne fit que soustraire à la circulation les marchandises indispensables à la réalisation de ses buts spécifiques et en leur substituant des promesses écrites de restitution qui sauvegardaient nominalement le principe de la propriété privée, tout en dissimulant la définitive expropriation réalisée au détriment des créanciers d’État et des détenteurs de billets, au profit exclusif du capital impérialiste.

Sauf aux États-Unis, l’or disparut pratiquement de la circulation dès le début de la guerre, en même temps que fut suspendue la convertibilité en or des signes monétaires. Le capitalisme, en limitant ses émissions de billets, put cependant écarter toute inflation qui eût affaibli ses forces en créant le désordre économique. Il préféra recourir à l’inflation de crédit dont les effets sur la vie économique offraient moins de danger.

En général, le processus de financement se déroula comme ceci : l’État, pour se procurer l’argent nécessaire, faisait des ponctions successives sur l’économie, au moyen d’émissions d’emprunts à court terme qui, par la suite, étaient convertis "consolides » en emprunts à long terme. L’Angleterre et la France eurent encore la possibilité de recourir aux crédits qui ne manquèrent pas de leur offrir les États-Unis. Le gouvernement anglais put placer ses Bons du Trésor avec le concours des Banques ouvrant aux particuliers des crédits consacrés à la souscription. Le gouvernement français couvrit ses besoins, d’une part, au moyen d’avances faites par la Banque de France ; en réalité la Banque n’avançait rien, mais créait de la monnaie pour le compte de l’État ; la Banque, en portant à son actif sa créance sur l’État, lui faisait jouer le rôle de couverture des billets émis en lieu et place de l’or et des valeurs or qu’elle eût possédée si ces émissions eussent été la contrepartie d’une transaction économique. D’autre part, l’État procéda à des émissions massives de Bons dits "de la Défense Nationale", remboursables à court terme et dont la circulation revêtit un caractère monétaire.

Aux États-Unis, qui n’entrèrent dans la guerre qu’après en avoir drainé les profits, l’or continua à circuler et les émissions monétaires nouvelles nécessitées par l’intervention militaire, restèrent fortement gagées sur l’or, dont les réserves quadruplèrent de 1913 à 1918. De même qu’en Angleterre, les emprunts furent souscrits au moyen d’avances bancaires faites à la population.

En Allemagne, aucun recours aux crédits extérieurs ne fut possible et c’est le fonds national qui dut pourvoir intégralement aux besoins financiers. En 1918, la circulation monétaire, triple de celle de 1914, était gagée essentiellement par des fonds d’État, et les dépenses de guerre, réglées exclusivement par voie d’emprunts intérieurs, atteignaient, à cette date, les deux tiers du capital total existant en 1914.

* * *

Les problèmes monétaires que le capitalisme régressif eut à résoudre après la guerre doivent être examinés en les rapportant aux phases de son évolution économique et politique. L’inflation accompagna les bouillonnements révolutionnaires surgis du carnage ; l’assainissement monétaire se juxtaposait à l’équilibre relatif que le système capitaliste recouvra lorsque la vague prolétarienne eût reflué ; enfin, la politique interventionniste dans le domaine monétaire répondit à la nécessité pour le capitalisme de se survivre historiquement.

Dès le début de 1919 s’ouvrit une courte phase d’expansion fictive dont le caractère spéculatif se décela au fait que la hausse rapide des prix n’entraîna nullement un accroissement correspondant de la production. Elle dut de prolonger la "prospérité" de guerre au fait qu’il fallut substituer une production de "paix" à la production de guerre, afin de pouvoir assurer les premiers besoins urgents de marchandises de consommation. Politiquement, cette reprise économique, en réintégrant dans la sphère productive le flot des démobilisés, contribua aux défaites ouvrières. Elle fut accélérée encore sous l’impulsion d’un accroissement continu de papier monnaie et de capitaux fictifs répondant aux besoins urgents surgis de la liquidation de la guerre. Tout en soutenant la bourgeoisie internationale, elle n’en poursuivait pas moins la destruction du capital européen en même temps qu’elle accentua la décomposition des factices mécanismes monétaires édifiés au sein des économies de guerre. Le potentiel d’inflation accumulé et comprimé par l’appareil étatique pendant la guerre, se transforma en une force destructive menaçant toute l’économie capitaliste. De même que dans le passé, l’inflation fut contemporaine de grands bouleversements sociaux, de même le désordre inflationniste qui se développa après la première guerre mondiale, révéla la température élevée du climat social de cette époque. Mais si, pour établir un parallèle, on se souvenait de la grande expérience inflationniste vécue par la Révolution française, il importait cependant de ne pas oublier que l’assignat, aux mains de la bourgeoisie en tant que classe révolutionnaire, fut bien plus une arme politique dirigée contre une classe retardataire qu’un instrument financier ; la création de l’assignat accéléra la vente des biens du clergé et la rendit irrévocable, car, comme l’avoua un des protagonistes de l’époque : "il s’agissait d’ôter toute espérance aux ennemis de la Révolution et de les enchaîner au nouvel ordre par leur propre intérêt". Ainsi, dans une certaine mesure, l’inflation joua un rôle progressif et révolutionnaire.

Le contraire se vérifia en 1918, lorsque cette même bourgeoisie, de classe révolutionnaire, fut devenue une classe rétrograde qui avait achevé sa tâche historique ; elle ne recouvra un certain équilibre politique et économique qui contribua à la conservation de son pouvoir que parce que, cette fois, l’inflation fut l’arme dont elle put se servir contre la seule classe révolutionnaire appelée à lui succéder et qu’elle affaiblit et démoralisa le prolétariat.

Une remarque fondamentale s’impose encore pour ce qui concerne le déroulement même de cette inflation. D’un côté, les impérialismes vainqueurs, profiteurs du Traité de Versailles, eurent la possibilité d’endiguer la vague inflationniste, d’éviter la destruction de leur système monétaire qui put être redressé et assaini, soit par une déflation de la circulation fiduciaire, comme aux États-Unis et en Angleterre, soit par une consécration légale de la dépréciation monétaire, comme en France, en Belgique et en Italie.

Par contre, les pays vaincus de l’Europe Centrale ne purent maîtriser les forces désagrégatrices que la planche à billets avait mises en action et ils n’empêchèrent l’effondrement de leur économie que par une banqueroute monétaire et la création d’une nouvelle monnaie.

Au milieu du désordre monétaire, le dollar apparut comme la seule valeur stable, le symbole puissant du prestige du capitalisme américain en tant que créancier mondial ; sa valeur intrinsèque, basée sur l’or, contrecarra les effets de l’inflation de crédit qui résulta de l’expansion économique de guerre.

Quant à l’impérialisme anglais, il eut à lutter contre la dépréciation de la Livre, entravant le libre jeu du mécanisme qui lui assurait le contrôle des échanges mondiaux ; en outre, sa dépendance de débiteur des États-Unis ne fit qu’accroitre les difficultés de sa lutte. C’est ainsi que, dés la fin de la guerre, New-York coupa tous crédits, contraignant l’Angleterre à régler désormais ses achats au comptant, ce qui ne fit qu’accentuer la baisse de la Livre. Il s’agissait cependant de rétablir au plus vite le crédit et le prestige de la place de Londres, et le capital bancaire s’orienta, sans tarder, vers une politique de déflation monétaire et de baisse des prix que facilita la crise économique de 1921. Mais une Livre "revalorisée", si elle rétablissait les profits bancaires, déforçait les capacités de lutte du capital industriel et celui-ci dut se résoudre à comprimer ses prix de revient. Le prolétariat perdit les augmentations de salaires obtenues en 1919 et son niveau de vie se trouva rapidement ramené à celui de 1913, outre qu’il se laissa imposer un régime de rationalisation du travail. D’autre part, le capital bancaire, pour vaincre la concurrence croissante du capital américain sur le marché financier, décida de stabiliser la Livre, en même temps qu’il se résolut à consolider sa dette américaine. Et ainsi, au début de 1925, Londres avait reconquis son support doré avec l’appui des chefs des Trade-unions qui payaient, de la trahison de la grève générale et de la défaite des mineurs, le rétablissement du prestige financier de l’impérialisme anglais.

En France, jusqu’à la fin de 1918, le change du franc français avait pu être soutenu grâce aux crédits anglais et américains. Cependant, les déficits s’accumulaient, au son du refrain optimiste : "Le Boche paiera". En 1920, les charges militaires et les intérêts d’emprunts équivalaient à 115% des recettes totales du budget. Les émissions à court terme se succédaient ; les Bons de la Défense Nationale, d’une extrême mobilité et aisément remboursables, représentaient une menace permanente d’inflation. La crise économique incita l’État à amorcer une déflation de ses dettes qui resta confiner dans le domaine étroit des petits artifices comptables : une consolidation de Bons de la Défense en emprunts à long terme, donnera, par exemple, lieu à de nouvelles émissions de Bons qui absorbaient les capitaux libérés par la crise et servaient à "rembourser" les avances de la Banque de France.

Cela alla jusqu’à la reprise économique qui provoqua le remboursement massif des Bons et rouvrit la vanne des avances bancaires tout en accélérant le fonctionnement de la planche à billets, jusqu’à ce que, en 1925, la dette totale de l’État finit par atteindre prés de 300 milliards de francs et la circulation des billets, huit fois celle de 1914. L’indice des prix était monté à 646 et à l’extérieur la dépréciation du franc se précipitait. 1926 fut l’année cruciale : gouffre budgétaire, fuite des capitaux, déficit croissant de la balance des comptes, succession de huit ministres à la direction des Finances. Le "sauveur" Poincaré tenta une revalorisation du franc, mais il se buta au problème des prix dont la chute minait l’économie. Il dut se résoudre à une stabilisation de fait du "franc à 4 sous" qui favorisa un afflux d’or et de devises étrangères et permit, en 1928, de procéder à la stabilisation légale, consacrant la dépréciation du franc dont le contenu or était ramené à 1/5 de celui de 1914.

* * *

Ce fut en Allemagne que l’inflation se développa jusqu’à ébranler les fondements de l’édifice économique.

Dans la période de liquidation de la guerre, la bourgeoisie allemande, loin de pouvoir s’engager dans une voie qui l’eût conduite vers un assainissement progressif de son économie, dut continuer à recourir aux expédients de guerre, mais sous une forme développée et incontrôlée. Au lieu de pouvoir bénéficier, en vue d’un redressement financier, de l’appui du capital étranger, elle se vit imposer par celui-ci le joug du vainqueur. Les tributs du Traité de Versailles prélevèrent sur l’économie allemande la substance qui étançonna les édifices chancelants des pays victorieux. Cette perte de richesses matérielle ne pouvait être comblée, tout comme les destructions de guerre, que par du papier ne représentant que sa "propre" valeur. Par ponctions incessantes opérées sur l’épargne, la dette dite "publique" hypothéqua jusqu’à quatre fois le capital total de la nation.

 A la recherche d’un équilibre budgétaire qui se dérobait sans cesse, l’État accéléra le fonctionnement de la planche à billets. Ses besoins financiers s’accrurent dans la mesure où les recettes se dépréciaient sous l’action spécifique des phénomènes inflationnistes. Au milieu de 1923, la proportion des recettes budgétaires par rapport aux dépenses était tombée à moins de 2%. L’accroissement astronomique des marks-papier et la vitesse vertigineuse de leur circulation se voyaient dépassés sans cesse par le rythme plus vertigineux encore de la hausse des prix. Le marché anticipait tellement prodigieusement la dépréciation monétaire, que la masse des signes monétaires restait constamment en deçà des besoins insatiables de la circulation. La sarabande fantasmagorique des prix emporta finalement dans son tourbillon la notion même de valeur. Dans la dernière phase de cette période de désagrégation économique, on vit l’indice des prix papier monter de 2,054 en janvier 1923 à 3 millions en octobre, tandis qu’en quatre mois, l’indice des prix-or doublait.

Il était bien évident, par contre, que pour le capitalisme, la notion de valeur ne s’était nullement obscurcie. La bourgeoisie industrielle, détentrice des marchandises, loin d’avoir perdu la moindre parcelle de ses richesses avait, au contraire, pu accroitre celles-ci. Certes, en rejetant sur le prolétariat et la petite bourgeoisie la charge des frais de la guerre et de l’après-guerre, elle avait considérablement rétréci le pouvoir d’achat du marché intérieur, que l’inflation limitait davantage. Mais la chute de la production, qui en était résultée, s’était vérifiée aussi (avec moins d’acuité) dans les économies des pays victorieux. Par contre, la poussée inflationniste offrait à l’industrie allemande des possibilités compensatrices sur le marché extérieur. La « prime » de change résultant de la dépréciation du mark lui permettait d’exporter à des prix qui, exprimés en or, atteignaient à peine le coût mondial de production, ce qui signifiait qu’une fraction du capital national était aliéné au profit du capital étranger, mais nullement au détriment du propre fonds de la bourgeoisie allemande ; l’inflation lui assura, au contraire, la rentabilité de ses capitaux, car nulle crise économique n’aurait pu opérer au sein de la sphère productive un "assainissement" semblable à celui que ce processus inflationniste y apporta. En tant qu’expropriateur brutal de tous les détenteurs de créances fixées en marks, l’inflation accéléra la mise en valeur du capital ; elle l’allégea de ses charges fixes par une extinction progressive des dettes obligataires (dans la dernière période, elles s’amortissaient à raison de 50% par mois) ; elle réduisit la part du capital consacrée à l’achat de la force de travail dont le "prix" s’éloigna de plus en plus de sa valeur, c’est-à-dire du prix des produits nécessaires à sa reproduction. C’est ainsi que le pouvoir d’achat des métallurgistes (catégorie bien payée) représentait, en mai 1923, 15% de celui d’avant-guerre. Un pain qui, le 3 novembre 1923, coûtait 25 milliards de marks, valait deux jours plus tard 140 milliards de marks.

L’Allemagne exportait sa substance, disait-on. Oui, mais cette substance était faite de la chair du prolétariat et de la petite bourgeoisie. C’était le travail vivant et le travail "épargné" qui se vendaient au rabais, par les exportations et les prestations en nature. Par contre, la bourgeoisie échappait à toute dépréciation de ses richesses, soit en accumulant des devises étrangères, ou en exportant ses capitaux, soit en rachetant à bas prix le patrimoine national ; l’inflation paracheva le développement des Konzern [3] et accéléra le processus de centralisation économique autour du capital financier.

La désagrégation du mécanisme de la circulation pouvait cependant, en fin de compte, entraîner la décomposition de la sphère productive elle-même et la bourgeoisie pouvait être débordée, comme l’apprenti sorcier, par les forces qu’elle avait, si pas déchainées, au moins laissé s’épanouir dans un sens favorable à la consolidation de sa puissance.

L’occupation de la Ruhr, en janvier 1923, n’avait fait qu’ébranler davantage l’économie allemande en la coupant de ses bases vitales. Le développement du chômage et l’accroissement des charges budgétaires, en aggravant le désordre économique et la virulence de l’inflation, élevaient dangereusement la température sociale. Certes, avec l’organisation de la résistance "passive", la bourgeoisie avait trouvé dans la Ruhr le dérivatif lui permettant de canaliser les luttes ouvrières et, comme le constata Painlevé [4], "de souder ensemble, de l’autre côté du Rhin ; la population ouvrière et les grands féodaux de l’industrie, ses oppresseurs". Mais dans le pays non occupé, certains symptômes - comme la grève générale en août 1923 amenant la chute du cabinet Cuno [5], marquaient clairement que la classe ouvrière qui, dans la tourmente inflationniste, avait perdu "ses reformes", y avait aussi laissé ses illusions et était résolue à passer à la lutte ouverte contre le pouvoir. La déclaration de Stresemann [6], successeur de Cuno : "qu’il dirigeait le dernier gouvernement bourgeois" (où participaient des socialistes), laissait nettement percer l’inquiétude de la bourgeoisie. Pour celle-ci, un tournant dans sa politique économique s’imposait. La défaite prolétarienne d’octobre, à Hambourg, qui fut le produit de l’opportunisme rongeant déjà̀ l’appareil dirigeant du P. C. allemand, permit à ce tournant capitaliste de s’opérer dans les meilleurs conditions.

En mettant fin à la résistance passive dans la Ruhr, le gouvernement, armé de pleins pouvoirs, put amorcer une première tentative de stabilisation monétaire, par la création du Rentenmark-or [7], émis par la Reichsbank et qui fut gagé sur l’ensemble des propriétés agricoles et industrielles. Mais la coexistence de cette nouvelle monnaie-or avec le flot immense des marks-papier, qui continuaient à circuler, ne pouvait résoudre le problème, bien que l’État eût cessé ses émissions et qu’une massive « déflation" budgétaire eût provoqué le licenciement d’un tiers des fonctionnaires. Et, fait paradoxal, la masse énorme des signes monétaires en circulation devint insuffisante par rapport au niveau qu’avaient atteint les prix, et les faibles moyens dont disposaient la Reichsbank et la Rentenbank ne purent y suppléer. L’économie allemande s’avérant incapable d’opérer un redressement par ses forces propres, la bourgeoisie, qui avait liquidé sa politique d’obstruction dans la Ruhr et écarté la menace prolétarienne, put obtenir l’appui du capital international pour le rétablissement de son économie et la reconstruction de son mécanisme monétaire.

Une première intervention étrangère dans la fondation de la Golddiskontobank [8], se révéla insuffisante et la stabilisation ne devint définitive que lorsque le Comité des Experts de Paris eut patronné un emprunt international de 800 millions de marks-or. L’échange d’un mark-or contre un trillion de marks-papier (1,000 milliards) consacra la ruine des porteurs de Rentes d’État par l’amortissement de la Dette Publique à raison de 97.5%, de sa valeur nominale, tandis que les autres créances furent amorties de plus des trois quarts. Le gigantesque transfert de richesses au profit du grand capital était consommé ; mais en y coopérant, le capitalisme mondial avait, en même temps, émoussé la concurrence allemande en lui supprimant sa "prime" à l’exportation. A l’intérieur, la faiblesse du fonds de roulement de l’industrie entrava la "reprise" économique, et l’Allemagne n’entra dans une période de consolidation relative que lorsqu’elle s’offrit comme débouché aux immenses capitaux d’attente anglais, américains et français dont l’afflux hâta la maturation des contrastes spécifiques du capitalisme allemand et précipita son évolution vers le fascisme.

En résumé, la crise économique de 1921 - 1922 fut suivie d’une période de raffermissement du capitalisme mondial, de récupération de ses forces politiques et économiques, de stabilisation temporaire, qui se refléta dans la reconstruction ou l’assainissement des systèmes monétaires nationaux. Mais nulle part, la restauration de l’étalon-or ne s’effectua suivant les modalités anciennes et, comme le constata un économiste bourgeois : "il n’a été jugé ni désirable ni nécessaire que l’or fût remis en circulation à l’intérieur du pays. On a estimé que, pour rétablir le régime monétaire sur la base de l’or, il suffisait que l’unité monétaire nationale représentée par du papier, fut constamment convertible en une quantité d’or déterminée, mais seulement pour les besoins des règlements à l’étranger".

Ce nouveau statut monétaire s’incorpora organiquement au système capitaliste et ainsi se trouva consacrée la mission déjà ébauchée avant la guerre mondiale entre la circulation intérieure et la circulation extérieure.

Cette dualité devait acquérir une importance capitale lorsque la crise mondiale ouvrit la troisième des phases essentielles de la période d’après-guerre, celle au cours de laquelle la société capitaliste devait tenter de s’adapter au stade de son évolution.

MITCHELL (A suivre)

Notes :

[1Rosa Luxembourg, Réforme et révolution.

[2(NDE) Francis Délais (ou François-Almire Delaisi, 1873 Bazougers - 1947 à Paris), journaliste et syndicaliste d’abord proche des syndicalistes révolutionnaires, après la guerre, il se rapproche de Léon Jouhaux. Dans ses ouvrages, il est le pourfendeur des oligarchies financières et des dirigeants de la Banque de France, dont il dénonce, en 1910 dans La Démocratie et les financiers, le rôle. Il tombe dans la collaboration avec Marcel Déat.

[3NDE) Konzerndésigne une association d’entreprises qui les associe en une concentration horizontale et une concentration verticale. Les konzerns ont été lancés de manière massive par l’État impérial allemand qui était très protectionniste.

[4(NDE) Paul Painlevé (1863-1933), mathématicien et plusieurs fois ministre et président du conseil dans l’entre deux guerre.

[5(NDE) Wilhelm Cuno (1876-1933), chancelier du Reich de 1923 à 1924.

[6(NDE) Gustav Stresemann (1878-1929).

[7(NDE) Rentenmark : monnaie de transition adoptée pour faire face à l’hyperinflation qui sévit entre 1919 et 1923. Elle est utilisée de 1923 à 1948, et conjointement, à partir d’août 1924, avec le reichsmark.

[8(NDE) filiale de la Reichsbank.

P.S. :

NdE : Dans le numéro 20, il y a un erratum pour le numéro 19 : quelques coquilles se sont glissées dans l’article. Nous en avons tenu compte dans la ressaisie du texte. L’erratum précise par ailleurs ceci : "Une erreur s’est glissée dans notre exposé : en effet, un changement de la valeur de l’or modifie toutes les autres valeurs indistinctement et dans la même proportion ; par conséquent, le rapport du profit au capital total (Taux) ne peut être changé."




Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.87.53