Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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L’autonomie ouvrière, c’est le communisme du prolétariat multinational
Articolo pubblicato online il 6 luglio 2013
Ultima modifica il 17 luglio 2013

di ArchivesAutonomies
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Extrait d’un article de Rosso du 27 mars 1977.
Publié par Favrizio Calvi dans Italie 77, le "Mouvement", les intellectuels, Paris, Seuil, 1977, p. 39-46.
Les notes sont de Fabrizio Calvi.

[Rosso est le journal d’un des trois courants de l’Autonomie ouvrière mila­naise. De nombreux collectifs de quartiers se recon­naissent dans ce journal qui représente une des franges les plus radicalisées du Mouvement milanais.]

Ils se sont déchaînés : une meute de journalistes, de curés, de bureaucrates tonne contre l’autonomie ouvrière, organisée ou non organisée. Sans parler des hommes politiques, des historiens, des essayistes, des chroniqueurs littéraires, des experts de la période 1919, du journaliste Georgio Bocca : brèf, tous les porcs ont relevé la tête au son de notre flûte. Ils veulent un pogrom, comme au bon vieux temps, une nouvelle Odessa, celle des cosaques qui, comme le raconte Babel, tiraient sur les violons et les flûtes des enfants juifs. Mais cette fois, ils ont peur, une terrible peur: ne serait-ce pas parce que, dans nos étuis à violons, il y a peut­ être un P.38 ? [1]
Allons, consolons-nous : ce n’est pas seulement d’un éventuel P.38 qu’ils ont peur. S’ils veulent continuer à le chercher dans nos étuis à violons, qu’ils fassent donc, à leurs risques et périls. Le plus souvent, ils trouveront seulement des violons et des flûtes; de l’intelligence et de la haine de classe. Parce que c’est ça, l’intelligence et la haine de classe, qui nous permet de vaincre, qui nous rendra ce pouvoir qui, depuis toujours, a été ôté au prolétariat et à son autonomie.
L’autonomie ouvrière n’est pas un vieux spectre qui rôde de par l’Europe, du moins ce n’est pas cela seulement : c’est sur­tout une nouvelle composition de la classe ouvrière et proléta­rienne, une nouvelle représentation et de l’urgence et de la possi­bilité de la révolution. Cette réalité-là ne peut qu’inculquer la terreur à l’ennemi de classe, et semer la confusion chez les vieux "socialistes". Le fait est que l’autonomie ouvrière ne doit ramas­ser aucun drapeau dans la fange, n’a aucun fétiche à honorer. Nous n’avons jamais considéré que "les gens du PCI" sont des traîtres, nous n’avons jamais considéré que ce sont des mysti­ficateurs, si ce n’est dans la mesure où nous considérons que tous les réformistes sont des mystificateurs, qu’ils soient bour­geois ou "socialistes" : et nous avons toujours considéré qu’ils étaient des "socialistes", exemples croulants d’un ordre ancien, d’idéologies anciennes et pourries. Ils sont l’expression, et fonc­tionnent comme intermédiaires, de la socialisation du mode de production capitaliste; des éléments fonctionnels qui jouent un rôle dans la socialisation de l’exploitation, dans son extension et son aggravation. Ils sont les héros du travail exploité, les co-gestionnaires de l’esclavage du prolétariat, les patrons sociaux, ils sont - pour employer les termes de Marx et d’Engels - les fonctionnaires d’un capital qui a atteint son niveau social d’ac­cumulation à travers l’État.
Voilà pourquoi les autonomes gagnent: non parce qu’ils ont le P.38, mais parce qu’ils sont plus intelligents et plus cultivés, parce que historiquement ils sont plus enracinés, plus véritable­ment nouveaux et vrais que toute la pourriture social-démocrate.
Les autonomes gagnent non pas parce qu’ils sont des exclus mais parce qu’ils sont la pointe qui fait surface de la nouvelle composition de la classe ouvrière et prolétarienne; les représen­tants, personnellement, de tout le travail social exploité : et non pas, comme le PCI, les représentants d’aristocraties ouvrières, de corporations d’employés, de mafias, de boutiquiers. Les autonomes sont la représentation du communisme du prolétariat multinational. C’est pour cette raison qu’ils sont violents et arro­gants : parce qu’ils représentent, parce qu’ils sont, parce qu’ils interprètent la vérité de la lutte de classe de notre époque. C’est, pour cela qu’ils peuvent se permettre de lutter avec une âpreté toujours plus grande : parce qu’ils sont invincibles, comme la représentation d’une nouvelle base productive l’a toujours été [ ... ].

Réglons nos comptes avec nos amis et nos ennemis.

Lorsque l’autonomie voit le jour en tant que force de masse organisée, et après quelque vingt ans de gestation, il y a de nom­breux comptes à régler.
D’abord, avec les forces groupusculaires de la gauche. Deuxiè­mement, avec les forces réformistes, socialistes, "PCistes", eurocommunistes, social-démocratiques. Troisièmement, à l’in­térieur même du mouvement de l’autonomie.
Une force ouvrière et prolétarienne victorieuse de façon autonome doit réfléchir à partir de sa victoire et de son orga­nisation, avant toute autre chose. Réfléchir, penser, étudier : c’est une fonction que nous ne pouvons confier à aucune force autre que la nôtre; c’est une tâche qui devient de plus en plus urgente à mesure que nous devenons plus forts. Réfléchir sur l’adversaire et les nombreuses formes prises par sa répression; mais réfléchir et discuter surtout à l’intérieur de l’organisation de l’autonomie, avec tous les camarades, pour faire grandir l’orga­nisation.

Vous devez décider si vous êtes de ce côté ou de l’autre.

A propos des groupuscules, nous n’avons pas grand-chose à dire. Notre existence même impose une série d’options, face auxquelles ils doivent prendre une décision. Une décision sur le plan idéologique : ils doivent nous dire s’ils sont pour le commu­nisme ou pour le socialisme, pour le perfectionnement de l’orga­nisation de l’exploitation ou pour la destruction de l’exploitation,pour ou contre le travail salarié. Certaines forces groupusculaires nous ont donné une réponse et se sont rangées du côté de l’en­nemi de classe : tels des poux sur l’éléphant du réformisme, ils aspirent bêtement à quelques fonctions politiques, alors qu’ils se déchirent en scissions fracassantes, et c’est avec raison qu’on se moque d’eux : car risibles, ils le sont. Quant à "Lotta continua" [2], elle nous rappelle décidément Serrati [3] et les "maximalistes" du premier après-guerre : quand donc, cama­rades, prendrez-vous une décision stratégique?
Les groupuscules doivent également prendre une décision sur le plan organisationnel. L’autonomie ouvrière ne tolère pas qu’il y ait des délégations et des représentations bureaucratiques du Mouvement. Les groupuscules doivent décidér s’ils préfèrent rester dans un rapport instrumental avec le Mouvement, ou accepter les lois d’organisation du Mouvement : faisant alors disparaître ces apparences passablement comiques d’organisa­tion qu’ils ont construites en y déployant une activité d’usuriers, ils doivent décider s’il préfèrent perdre leur temps dans les antichambres du Palais, ou prendre de l’importance à travers l’activité de masse, la pratique révolutionnaire, la construction quotidienne du contre-pouvoir, l’exercice du pouvoir proléta­nen.
Nous n’avons pas grand-chose à dire non plus à propos du réformisme. Ce n’est pas à nous de démontrer son manque complet d’espace politique et de crédibilité : aux yeux des masses, ceci est démontré à la fois par la trahison quotidienne des intérêts et des besoins du prolétariat, et par la trahison des déclarations de principe mêmes et des intentions du réformisme. L’absorption du réformisme à l’intérieur du cadre du pouvoir capitaliste est rendue possible par le manque total d’alternative idéologique; par la mystification complète des rapports de force et des déterminations inscrites dans les programmes. Alors que l’État est complètement bouleversé du fait des articulations multinationales du capital, les réformistes, dans le meilleur des cas, nous pro­posent l’austérité et l’autarcie : c’est là que l’on voit vraiment qu’ils sortent tous des Groupes universitaires fascistes! Alors que les institutions de l’État sont complètement subordonnées aux exigences du mode de production (scandales et goinfreries bourgeoises comprises), les réformistes viennent nous proposer la "vraie" démocratie et le profit "juste" : on voit bien qu’ils n’ont jamais étudié le Capital! Mal dégrossis, sales, ignorants, ils recueillent des voix avec les mêmes méthodes que la mafia, en défendant les boutiquiers, organisant un syndicat des flics, divi­sant les ouvriers et les prolétaires, en établissant parmi eux des corporations.
Que dire? La justice prolétarienne ne peut tarder à frapper ces nouveaux Noske, ces maires qui réclament des chars contre les étudiants [4], ces députés et ces dirigeants qui cachent leur appar­tenance à la bourgeoisie la plus arriérée, en exhibant leurs chères petites médailles de résistants : lesquelles désormais ne leur servent qu’à se boucher les yeux pour ne pas voir.

Pour l’organisation de l’Autonomie.

Les problèmes les plus graves que l’autonomie doit résoudre concernent le développement « interne Il de son organisation. Tout de suite, nous disons qu’il faut faire reculer les positions qui mettent l’accent de façon équivoque sur des thématiques insur­rectionnelles. Celles-ci font un pas en avant et deux pas en arrière. Un pas en avant, parce qu’elles sont sensibles à la gra­vité de la situation politique, se rendent compte que le pouvoir veut déchaîner une bataille de destruction contre les forces de l’autonomie, ont conscience du danger de guerre civile et veulent en conséquence armer le mouvement de masse. Deux pas en arrière : parce que ces propositions oublient trop souvent la spécificité du rapport organisation-mouvement, la nécessité d’établir une articulation stable entre mouvement de masse et mouvement d’avant-garde, et la possibilité de déterminer une accumulation effective des moments et fonctions de contre­pouvoir. C’est en allant, avec persévérance et correction, dans le sens de tels passages, que les camarades de l’autonomie orga­nisée ont toujours fait appel à tous les camarades, et à la couche la plus large des forces qui se réclament de l’autonomie : c’est sur ce terrain que nous devons aller de l’avant, avec tout l’opti­misme auquel notre force nous autorise.
A l’intérieur du mouvement de l’autonomie s’agitent par ailleurs des personnages qui espèrent encore y répéter des opéra­tions groupusculaires, on doit les regarder avec ennui et les éli­miner sans pitié. Ce sera possible, avec un peu de courage et de ténacité, si l’on suit jusqu’au bout la grand-route de l’approfon­dissement, dans l’organisation, du rapport masse-avant-gardes; en faisant confiance aux forces du mouvement.
Aujourd’hui, personne ne peut éluder la nécessité d’approfon­dir et d’accélérer le débat sur l’organisation au sein de l’autono­mie. Comme nous l’avons souligné, s’il est vrai qu’aujourd’hui tout doit être remis en question à l’intérieur du rapport établi entre les structures d’organisation et une dimension de masse, absolument formidable, et si cette reproposition doit être considé­rée comme fondamentale pour toute discussion, il faut se méfier aussi de l’opportunisme qui se cache derrière une simple glorifica­tion de la masse. Nous le disons clairement : maintenant et dans les mois à venir, personne ne pourra se soustraire à la discussion sur la centralisation du mouvement.

Les échéances de la période à venir.

L’unique échéance de la période à venir est celle-ci : il faut entraîner les grandes usines dans la lutte de l’autonomie ouvrière. De ce point de vue, notre propos suit toujours la même ligne, même si la scène politique présente des changements. En effet, que la crise institutionnelle s’approfondisse ou qu’un gouverne­ment de coalition constitutionnel tente de provoquer la guerre civile contre l’autonomie ouvrière et prolétarienne, l’ouverture du front des usines est une tâche fondamentale. Notre proposition ­cela doit être bien clair - ne naît pas d’un reste d’ouvriérisme ou "d’usinisme", mythique et inerte : elle naît de la nécessité­possibilité de harceler et de rompre les équilibres généraux du sys­tème, aux endroits mêmes qui aujourd’hui « semblent» les plus résistants. Nous disons « semblent» : parce que, dans les usines, ils ne le sont pas, ou s’ils le sont, c’est uniquement à cause de la mystification produite par le réformisme. En réalité, l’expérience quotidienne des usines et de la lutte ouvrière directe nous offre un terrain d’insubordination, de révolte ouverte : le rapport entre la classe ouvrière des usines et le prolétariat productif de la société tout entière doit être amené à une jonction explosive. Désormais le centre de gravité s’est déplacé sur le plan du pouvoir, pour devenir lutte contre l’État et contre le réformisme : nous avons besoin que naisse dans les usines mêmes un processus pour balayer tout cet horizon institutionnel, qui commence à être représenté aujourd’hui par le programme de co-gestion. C’est possible si l’on approfondit ce qu’est l’unité de l’intérêt social du prolétariat en son entier; si l’on rassemble toutes les couches du travail social - directement et indirectement productif, plus ou moins concret, plus ou moins abstrait - autour d’un seul projet de lutte. On nous qualifie de marginaux, mais toute la fausseté de cette accusation éclate chaque fois que nous savons montrer l’identité des intérêts du prolétariat diffus, de la nouvelle base productive potentielle et du travail d’usine exploité par le socia­lisme d’État. Nous avons cette possibilité, cette tâche urgente.
Assurément, tout cela rend la guerre civile plus proche. Pour notre part, nous ne la voulons pas : celui qui la veut est celui qui voit son pouvoir rongé par le contre-pouvoir des masses, c’est­à-dire la centralité du pouvoir, minée par l’antagonisme de l’auto­nomie. L’autonomie ouvrière est une force productive et une force combattante. Nous acceptons le terrain de la guerre civile qui nous est imposé par l’adversaire. Sans hystérie, sans fantaisie. Nous savons que ce terrain est dur. La légitimité de notre lutte est déterminée par l’action des masses. Sur ce terrain, notre force d’organisation et notre force de programme s’identifient l’une avec l’autre : aucun programme n’est possible en dehors de la gestion du contre-pouvoir. Sur ce terrain, tout est à construire; toutefois, les luttes des derniers mois ont commencé à donner un aspect de masse à un travail qui s’effectuait depuis longtemps. Allons-nous craindre ce que la force nouvelle du pro­létariat veut depuis toujours et qu’elle a su imposer souvent? Laissons les autres crier "au loup", laissons-les avoir peur du spectre : nous avons, nous, un travail journalier bien déterminé et nous devons l’accomplir sans relâche. C’est, dans les temps impartis, le travail de préparation d’un rapport de forces qui nous est imposé par l’adversaire, mais sous la forme que nous lui imposons. La taupe a commencé à creuser à l’air libre et elle s’est transformée en lion.

Notes :

[1P.38 : arme généralement employée par la frange du Mouvement qui a choisi la lutte armée.

[2"Lotta continua" : mouvement d’extrême gauche né en 1969 d’une scission de "Potere Operaio".

[3Serrati : membre de la direction du PSI dans les années vingt, un des opposants à Bordiga et à Gramsci.

[4Allusion au maire communiste de Bologne, Zangheri. Dans cette ville la révolte des exclus a été "matée" par les chars blindés.




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