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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Les fondements de la production et de la distribution communiste
{Bilan} n°19 - Mai-Juin 1935
Article mis en ligne le 7 janvier 2017
dernière modification le 27 décembre 2016

par ArchivesAutonomies
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"LES FONDEMENTS DE LA PRODUCTION ET DE LA DISTRIBUTION COMMUNISTES" :

Tel est le titre d’un petit volume dont le Groupe des Communistes Internationalistes hollandais vient d’assurer une deuxième édition revue et développée.
Les Groupes des Communistes Internationalistes descendent du courant du communisme "ouvrier" qui se développa au sein du Parti Communiste Allemand au cours des premières années d’existence de la Troisième Internationale et dont les hollandais H. Gorter (défunt) et A. Pannekoek furent les théoriciens les plus marquants. Les groupes représentant ce courant semblent avoir tiré les déductions les plus osées des critiques élevées jadis contre la théorie du parti révolutionnaire telle qu’elle fut défendue sous la prédominance de l’idéologie bolchévique, dans l’IC. Au parti révolutionnaire, forme d’organisation empruntée à la bourgeoisie, les communistes internationalistes hollandais opposent les conseils d’ouvriers. Le moins qu’on puisse dire de cette théorie, c’est qu’elle laisse subsister pas mal d’obscurité.
Mais le grand intérêt de l’ouvrage en question ne se rattache pas à cette théorie, elle n’intervient que subsidiairement en tout cas. Le but poursuivi est la recherche des principes fondamentaux sur lesquels doivent être assises la production et la consommation une fois que les travailleurs se seront emparés des moyens de production et lorsqu’ils s’efforceront de les mettre en action, non pour des exploiteurs, mais pour le compte de la communauté. Le problème est repris dès son origine, c’est-à-dire depuis que les socialistes, pour les besoins de la lutte pour le socialisme, se sont préoccupés d’y apporter une solution. Tout naturellement, l’analyse critique de l’expérience russe y occupe une place prépondérante.
Il est possible que pareil effort appelle sur les lèvres de certains un signe de commisération à l’adresse des auteurs de cette entreprise. Ne paraît-il pas vain, en effet, de se torturer les méninges à propos des règles sociales que les travailleurs auront à faire respecter, une fois la révolution accomplie, alors que les travailleurs ne marchent nullement à la lutte finale mais cèdent pas à pas le terrain conquis devant la réaction triomphante ? D’autre part, tout n’a-t-il pas été dit à ce sujet par les Congrès de l’I.C. ? Ne convient-il pas de préférer à de telles savantasseries la recherche de moyens susceptibles de pouvoir déterminer un arrêt dans le mouvement de retraite du prolétariat ? Bien sûr, à ceux pour qui toute la science de la révolution consiste à discerner toute la gamme des manœuvres à faire accomplir par les masses, l’entreprise doit apparaître particulièrement oiseuse. Mais à ceux qui considèrent que la précision des buts de la lutte est une des fonctions essentielles de tout mouvement d’émancipation et que les formes de cette lutte, son mécanisme et les lois qui la régissent, ne peuvent être mis complètement à jour que dans la mesure où se précisent les buts finaux à atteindre, en d’autres termes que les lois de la révolution se dégagent de plus en plus nettement selon que la conscience des travailleurs grandit - pour ceux-là l’effort théorique pour définir exactement ce que sera la dictature du prolétariat apparaît comme une tâche d’une primordiale nécessité.
Nous essayerons, dans un deuxième article, de formuler une appréciation sur la méthode d’exposition et les solutions apportées.

LE POINT DE DÉPART DES PRINCIPES DE LA PRODUCTION ET DE LA DISTRIBUTION COMMUNISTES

La cause de l’exploitation des travailleurs dans le régime capitaliste réside dans le fait que le travailleur se trouve séparé des moyens de production. D’une part, nous avons les moyens de production, propriété des capitalistes, d’autre part, le travailleur disposant de sa force de travail, mais qui ne peut affecter directement cette force de travail à des fins productives ; pour le faire il est forcé de vendre cette force de travail (pour un salaire) au détenteur des moyens de production, au capitaliste. Disposant des moyens de production, le capitaliste disposera aussi du résultat de l’effort productif du travailleur à qui il ne retournera comme prix de son travail qu’une partie seulement du résultat de son effort, gardant pour lui le reste. C’est donc parce que les moyens de production (outils, machines, usines, etc.) se trouvent en d’autres mains que celles qui sont appelées à les mettre en œuvre, c’est donc là la cause déterminante de l’assujettissement économique de la classe ouvrière et qui fait que, en dépit de l’égalité politique si souvent proclamée, elle reste une classe sans droits, exploitée, dominée.
Pour émanciper la classe ouvrière, il faut donc lever cette séparation entre le travail et les moyens de production entre les mains de ceux qui les actionnent, les travailleurs. Les moyens de production doivent donc devenir la propriété collective des travailleurs. Cependant il convient de remarquer immédiatement que "le régime de propriété collective des moyens de production qui ne garantirait pas aux masses le droit de disposer de ces moyens manquerait complètement son but".
Ce n’est que le moyen pour permettre aux travailleurs de disposer des moyens de production et par là du produit du travail collectif. Il est nécessaire d’appuyer sur ce fait. Une erreur assez répandue consiste à croire que l’abolition de la propriété privée des moyens de production doit automatiquement amener la disparition de toute exploitation pour le prolétariat. Il n’en est pas ainsi. Pour que l’exploitation soit abolie, il faut que la mise en communauté des moyens de production accorde aux travailleurs le droit de disposer de ces moyens et par-là de disposer des résultats du travail. C’est alors seulement qu’il est possible de parler de la disparition du salariat. La condition essentielle pour disposer en commun de l’appareil de production, c’est de faire se dérouler la production sous le régime de la propriété collective, selon des normes générales applicables à toute forme d’activité sociale. C’est alors seulement qu’il est possible d’agir et de décider en commun. C’est seulement de cette façon qu’il est possible de jeter les bases de l’ "Association des producteurs libres et égaux". Une telle révolution ne peut être accomplie que par la classe ouvrière organisée sur la base des organisations d’entreprises et des conseils d’ouvriers.

COMMENT LA SOCIAL-DÉMOCRATIE "RÉVISE" LE MARXISME

Le marxisme voit la socialisation du travail dans le fait que la "production de marchandises" est devenue la forme de production la plus répandue. Le nombre de producteurs (aussi dans l’agriculture) travaillant pour le marché s’accroît toujours davantage. Chacun produit des marchandises qu’il ne consomme pas lui-même. On travaille donc non pour soi, mais pour autrui, ou, pour mieux dire, on travaille pour la société. C’est dans ce sens que le capitalisme rend la société "mûre" pour le socialisme.
La social-démocratie (et les Communistes Internationalistes hollandais considèrent les bolcheviques comme un tronçon radical de la social-démocratie) a vu dans le développement des trusts, des cartels et des syndicats de production capitaliste, le fait essentiel de la socialisation de la production. En réalité, ce ne sont là que les formes qu’a prise l’organisation de la production capitaliste. La social-démocratie confondait deux choses essentiellement différentes : le développement de la production qui transformait le travail des différents producteurs, jadis indépendants, en du travail social et, deuxièmement, les formes d’organisation capitaliste de cette production. Toujours est-il que cette confusion devait se refléter dans la façon dont la social-démocratie concevait la production communiste. Le trust vertical devenait la forme idéale de cette production. Lénine s’exprimait ainsi : "L’économie entière organisée sur le modèle de la poste... telle est notre première tâche" (L’État et la Révolution). Il se rencontrait en ce point avec Parvus, Hilferding et d’autres qui concevaient la production socialiste comme le résultat final du mouvement poussant à la trustification générale à laquelle il aurait suffit d’arracher la direction capitaliste et d’y substituer une direction socialiste - ce qu’on considérait qui devait s’accomplir en plaçant la production trustifiée sous le contrôle de l’État démocratique socialiste - pour la transformer en un organisme travaillant pour le compte de la collectivité.
Quoique Marx ne se soit pas attardé à dépeindre l’organisation de la production communiste, on sait qu’il concevait la réglementation de la production "non comme une fonction de l’État, mais comme devant se réaliser par la liaison entre les associations libres de la société socialiste". Le réformiste Cunow pensait que c’était là un emprunt fait par Marx aux courants anarcho-libéraux de son temps. Selon Marx, la gestion de la production et de la réglementation étaient dévolue aux producteurs et consommateurs eux-mêmes (sans passer par l’intermédiaire de l’État). C’était d’ailleurs à ce point de vue que se plaça la social-démocratie allemande vers 1880-90. Ce n’est que plus tard, vers 1900, sous l’impulsion de la lutte pour les réformes, que ce point de vue fut modifié et que la "nationalisation" des moyens de production figura au programme socialiste.
La révolution russe se déroula aussi selon le schéma de la "nationalisation" par l’État. Les entreprises furent classées en entreprises "mûres" pour la nationalisation et "non mûres". En 1917, les travailleurs, sans se soucier le moins du monde de cette classification, commencèrent à exproprier les capitalistes, au grand dam du Parti Communiste qui ne voulait nationaliser que les entreprises susceptibles de pouvoir être dirigées par un organisme central de direction créé à cet effet. Le Parti Communiste édicta des mesures auxquelles les travailleurs eurent à se tenir. Toutes les entreprises qui ne pouvaient être dirigées par le Conseil Supérieur Économique devaient être remises entre les mains de leurs propriétaires. Quant aux entreprises nationalisées, la direction en fut confiée au Conseil Supérieur Économique. Le Parti Communiste s’imaginait donc qu’il suffisait de chasser les anciens capitaines d’industrie et d’en confier la direction aux "hommes de science", "intellectuels", "statisticiens" pour réaliser le communisme.
Mais une telle "nationalisation" ne peut aboutir à autre chose qu’à créer un nouvel appareil de domination du travail salarié. L’analyse marxiste du capitalisme ne laisse place au moindre doute à ce sujet. Pour Marx, la place sociale que le capitaliste occupe par rapport au salarié résulte du fait que le premier dispose du travail du second et par là dispose aussi du travailleur. Dans le socialisme ou le communisme d’État, le rôle du capitalisme échoit à l’organisation centrale chargée de la direction de la production. Cette direction est poussée au plus haut point de la centralisation, soi-disant dans le but de lutter plus efficacement contre la contre-révolution, mais en réalité pour se garantir contre toute immixtion insolite de la part des travailleurs qualifiés de contre-révolutionnaires.
Le but que se tracèrent les bolcheviques était de supprimer le salariat et, avec lui, toute exploitation de l’homme par l’homme. A cette fin, on s’appliqua à faire disparaître l’argent en procédant, de propos délibéré, à une inflation formidable. La valeur pratique de la monnaie tomba à zéro. Les conditions pour l’organisation de la production et de la distribution par le Conseil Supérieur Économique furent ainsi créées. Cet organisme tout-puissant centralisa toute la production et en même temps il fixa les normes de la consommation. L’argent devenait complètement superflu. Mais... en 1921, les bolcheviques créèrent un nouveau rouble pour remplacer l’ancien et s’efforcèrent à lui conserver un pouvoir libératoire stable. Le "communisme de guerre" avait fait faillite. Ce qui avait fait faillite en réalité c’était la tentative des communistes d’organiser une production "sociale" sans aucune unité de mesure fixant la consommation. Les premiers efforts de réorganisation de la vie économique se firent, comme de juste, en s’attachant à l’élaboration d’un plan de production. Grâce aux plans de production des divers trusts, le Conseil Supérieur Économique avait une vue d’ensemble sur la production totale. Cependant tous ses plans étaient calculés en roubles, mais comme la valeur du rouble s’effondrait de jour en jour, ces calculs perdirent toute valeur. Déjà en 1919, la nécessité de calculer les plans selon la valeur de la production fut reconnue. Et la stabilisation du rouble ne signifiait en réalité rien d’autre que le gouvernement des soviets avait appris à connaître les lois qui régissaient son économie : le capitalisme d’État consacre, tout comme le capitalisme, la séparation du travailleur des produits du travail ; le Conseil Supérieur règle la vie économique en se basant sur la valeur des produits. La valeur du travail doit aussi être calculée. Le travailleur doit être payé d’après la valeur de sa force de travail qui est représentée par le coût de sa production. Or, il y a précisément un antagonisme profond entre la valeur de la force de travail (le salaire) et ce travail même (le produit du travail). Alors que le travailleur pour toute une semaine de travail ne reçoit comme salaire que l’équivalent de, par exemple, 24 heures de travail social, il a fourni pendant cette semaine 40, 50 ou 60 heures. Pour s’émanciper, le travailleur doit faire en sorte que ce ne soit plus la valeur de sa force de travail qui détermine la paie qui lui revient de la production sociale, mais que cette part soit fixée par son travail même. Le travail : mesure de la consommation, tel est le principe qu’il doit s’efforcer de faire triompher. En rétablissant la production sur la base de la valeur du travail, les communistes russes exproprièrent les travailleurs, car ils proclamèrent que dorénavant il n’y aurait plus de rapport direct entre les biens produits et la part prise par les travailleurs à la production de ces biens. Les conséquences ne tardèrent pas à se faire sentir, ce qui amena Lénine à proférer cette amère réflexion :
"La machine nous glisse des mains ; c’est comme si quelqu’un se trouve au volant, mais la machine ne va pas dans la direction où il la dirige, elle va là où l’un ou l’autre la dirige, quelque chose d’illégal dont dieu sait d’où cela sort, l’un ou l’autre spéculateur, capitaliste privé ou on ne sait qui. La machine ne roule pas dans la direction que ceux qui se trouvent au volant désirent. Qui conduit qui ? Je doute qu’on puisse dire que les communistes mènent cette machine. Si on veut la vérité, il faut dire : ce n’est pas nous qui la menons, c’est elle qui nous mène...".

L’UNITÉ DE CALCUL DANS LE COMMUNISME

Le réel problème du communisme est donc de faire disparaître la séparation existant entre le travailleur et la production sociale. Ce n’est pas l’un ou l’autre Conseil Supérieur de l’Économie, mais ce sont les travailleurs eux-mêmes, à l’aide de leurs organisations d’entreprises, qui doivent pouvoir disposer du produit de leur travail. Comme la technique moderne rend les diverses entreprises dépendantes les unes des autres, la révolution doit avoir pour résultat de les souder les unes aux autres, mais elle ne peut le faire qu’au moyen d’une loi économique générale s’appliquant à l’ensemble de la production. Cette loi ne fixe pas encore les formes organiques que prendra cette association générale des entreprises. Elle ne fait que déterminer les conditions, égales pour tous, sous lesquelles les producteurs réunis dans leurs organisations d’entreprises participent au grand travail productif de la société.
Tous les biens produits par le travail de l’homme se valent qualitativement, car ils représentent tous un même travail humain. Seule la quantité de travail différente qu’ils représentent les rend dissemblables. La mesure du temps que chaque travailleur individuellement consacre au travail est l’heure de travail. De même, la mesure destinée à mesurer la quantité de travail que représente tel ou tel objet doit être l’heure de travail social moyen. C’est cette mesure qui servira à établir l’ensemble des richesses dont dispose la société, de même les rapports des diverses entreprises entre elles et enfin la part de ces richesses qui revient à chaque producteur. C’est d’ailleurs ainsi que Marx et Engels l’envisageaient. Et, contrairement à ce que certains imaginent, cette comptabilité s’applique non seulement à la société communiste qui a atteint un niveau de développement très élevé, mais il s’applique à toute société communiste - donc dès le moment où les travailleurs ont exproprié les capitalistes - quel que soit le niveau qu’elle a atteint. Cette version s’appuie sur la remarque suivante tirée des "Critiques du Programme de Gotha", de Marx :

"Ce à quoi nous avons affaire ici, c’est une société communiste non pas telle qu’elle s’est développée sur les bases qui lui sont propres, mais telle qu’elle vient, au contraire, de sortir de la société capitaliste ; par conséquent, une société qui, sous tous les rapports, économique, moral, intellectuel, porte encore les stigmates de l’ancienne société des flancs de laquelle elle sort. Le producteur reçoit donc individuellement... l’équivalent exact de ce qu’il a donné à la société. Ce qu’il lui a donné, c’est son quantum individuel de travail. Par exemple, la journée sociale de travail représente la somme des heures de travail individuel ; le temps de travail individuel de chaque producteur est la portion qu’il a fournie de la journée sociale du travail, la part qu’il y a prise. Il reçoit de la société un bon constatant qu’il a fourni tant de travail (défalcation faite du travail effectué pour le fonds collectif) et, avec ce bon, il retire des stocks sociaux une quantité d’objets de consommation correspondant à la valeur de son travail. Le même quantum de travail qu’il a fourni à la société sous une forme, il le reçoit d’elle sous une autre forme..."
"...Dans une phase supérieure de la société communiste, quand auront disparu l’asservissante subordination des individus à la division du travail et, avec elle, l’antagonisme entre le travail intellectuel et le travail manuel, quand le travail sera devenu, non seulement le moyen de vivre, mais même le premier besoin de l’existence ; quand, avec le développement en tout sens des individus, les forces productives iront s’accroissant, et que toutes les sources de richesse collective jailliront avec abondance, alors seulement l’étroit horizon du droit bourgeois pourra être complètement dépassé et la société pourra inscrire sur ses drapeaux : de chacun selon ses capacités, de chacun selon ses besoins !".

LES PROGRÈS DANS LA MANIÈRE DE POSER LE PROBLÈME

Aussi paradoxale que la chose puisse paraître, il est un fait : les théoriciens socialistes apportèrent une extrême négligence dans la manière de poser le problème de savoir comment régler la production dans le communisme. La solution apportée par les bolcheviques dans les premières années de la révolution et qui consistait à produire sans unité de calcul apparaît comme un résultat tout naturel de cette désinvolture. L’idée qu’il suffirait de faire passer les moyens de production des mains des capitalistes privés entre celles de la collectivité pour créer du même coup une production et une consommation reposant sur des bases communistes égalitaires, cette idée était universellement répandue. La socialisation devait tout résoudre. Kautsky écrivait sentencieusement : "La valeur est une catégorie historique qui ne vaut que pour la production de marchandises". Aussi quand on lui demandait comment la production communiste serait organisée se contentait-il de dire comment elle ne serait pas organisée : ni argent, ni valeur, ni marché, ni prix, rien de cela n’existerait. Mais on ne savait toujours pas quelles étaient les normes qui remplaceraient tout ce fourbi.
Rudolf Hilferding éleva ce négativisme à la hauteur d’une théorie. Comme toute l’activité de la société devait se résorber dans son fameux "cartel général", les entreprises cessent de s’échanger leurs produits sur la base du "prix". Les échanges se font "en nature". Les prix deviennent purement nominaux. L’argent cesse de jouer un rôle. "Il peut disparaître car il s’agit maintenant de faire circuler et répartir non plus des valeurs, mais des choses. Le cartel répartit le produit. Les éléments substantiels de la production se trouvent reproduits et employés pour une nouvelle production. Du nouveau produit une partie est répartie entre la classe ouvrière et les intellectuels, le reste revient au cartel qui l’utilise comme bon lui semble" (Hilferding, "Finanzkapital"). Selon Hilferding, ce sont les fonctionnaires de l’État qui, armés des données statistiques nécessaires, déterminent la production et les conditions dans lesquelles elle doit s’accomplir.
Les économistes bourgeois ne manquèrent évidemment pas de soumettre cette théorie saugrenue à une critique sévère. Et ils avaient beau jeu. Sous l’influence de ces critiques, de nombreux social-démocrates abandonnèrent leurs théories d’une économie sans mesure générale de la valeur. Kautsky dans "La Révolution prolétarienne et son programme" en revient à la nécessité de réintroduire l’argent comme "mesure pour la comptabilité et le calcul des conditions d’échange dans une société socialiste". Ce n’est plus que dans la "deuxième phase" du communisme que l’argent pourra être supprimé.

LA PRODUCTION COMMUNISTE

Avant tout il est nécessaire d’expliquer pourquoi dans l’économie communiste il ne peut être question ni de valeur, ni d’échange. L’échange a à sa base la propriété privée des moyens de production et des valeurs. On ne peut échanger que des choses qu’on possède. Dans le communisme, toutes les entreprises sont parties intégrantes et égales d’un seul et même procès de production et de distribution. Chaque entreprise n’exécute qu’une fraction du travail nécessaire à la fabrication d’un produit et le passe ensuite à une autre entreprise et cette opération se répète jusqu’à ce que le produit achevé soit livré à la consommation. Ce transfert n’équivaut nullement à un échange parce que nous n’avons pas affaire ici à des propriétaires de marchandises. Les producteurs ne possèdent pas les produits qu’ils travaillent, ceux-ci appartiennent à la communauté. Il ne pourra donc être question d’échanger tel produit contre tel autre produit. Les diverses entreprises se passent les produits les unes aux autres. Il est possible qu’on continue à désigner cette opération du mot d’échange. L’essentiel est de comprendre que le contenu social des opérations désignées sous ce vocable a changé complètement.
En ce qui concerne la valeur, une même transformation s’opère. Les marchandises ne s’échangent entre elles que selon des proportions bien déterminées. Seules des marchandises qui se valent peuvent s’échanger entre elles. Nous savons que la valeur des marchandises est déterminée par le temps moyen de travail social dépensé à leur production. On n’échange donc que des marchandises représentant une même quantité de travail social. Dans le communisme il faudra aussi connaître exactement la quantité de travail que réclame la fabrication de divers produits. Il pourrait donc sembler ici aussi que dans la société communiste, tout comme dans le capitalisme, le mouvement des marchandises s’effectue sur la base de leur valeur. Il n’en est rien. La valeur d’un objet n’exprime pas seulement la quantité de travail social nécessaire à sa fabrication, mais elle exprime encore le fait que quoique représentant du travail social, elle est la propriété privée de quelqu’un. L’antagonisme travail social / propriété privée disparaît en régime communiste comme le fait remarquer Marx dans sa "Critique du Programme de Gotha" :

"Au sein d’un ordre social communiste, fondé sur la propriété des moyens de production, les producteurs n’échangent pas leurs produits, de même le travail incorporé dans les produits n’apparaît pas davantage ici comme la valeur de ces produits, comme une qualité réelle possédée par eux, puisque désormais, au rebours de ce qui se passe dans la société capitaliste, ce n’est plus par la voie d’un détour, mais directement, que les travaux de l’individu deviennent partie intégrante du travail de la communauté..."
"...C’est évidemment ici le même principe que celui qui règle l’échange des marchandises pour autant qu’il est un échange de valeurs égales. Le fond et la forme diffèrent parce que les conditions étant différentes, nul ne peut rien fournir d’autre que son travail et que, par ailleurs, rien d’autre que des objets de consommation individuelle ne peut entrer dans la propriété de l’individu."

Le communisme ne connaît donc ni l’échange, ni la valeur, la circulation des marchandises ne donnant pas lieu à des transferts de propriété. Ce qui sert à exprimer la quantité de travail incorporée dans les objets, ce n’est pas à proprement parler la valeur, mais c’est le temps de travail. Il est désormais possible, à l’aide de ces données, de se représenter sur quelle base se déroule, en société communiste, la production. Chaque entreprise calcule le nombre d’heures de travail que représentent les moyens de production fixes qu’elle utilise dans la production (les bâtiments et les machines) et aussi leur coefficient d’usure. Elle calcule également la quantité d’heures de travail que représentent les moyens de production circulant (matières premières). Enfin, elle enregistre le travail vivant qu’elle y ajoute. Pour chaque entreprise, la production évaluée en heures de travail équivaut donc toujours à la somme des trois facteurs suivants calculés aussi en heures de travail : la partie des moyens de production qui peut être considérée comme consommée (et donc incorporée au produit) à la fin du cycle de production envisagé et que nous désignerons par les lettres MO, les matières premières que nous désignerons par les lettres MA et, troisièmement, le nouveau travail vivant ajouté que nous désignerons par la lettre T.
Le bordereau de production d’une fabrique de chaussures pourrait donc être libellé de cette manière par exemple :

MO (machines, bâtiment) + MA (matières premières) + T (travail) = Production P.

Si nous remplaçons ces lettres par des chiffres, nous obtenons :

MO (1.250 heures) + MA (61.250 heures) + T (62.500 heures) = P (125.000 heures).

Si la production de l’usine a été, pendant le cycle envisagé, de 40.000 paires de souliers, chaque paire coûte donc 3.125 heures de travail. Toutes les entreprises, même les entreprises de transport ou les entreprises de service publics qui ne "livrent pas de produits" mais effectuent des services, peuvent calculer de la sorte le résultat de leur activité. La communauté ne calcule pas autrement le bilan de son activité. En calculant l’ensemble de ce qui a été dépensé en moyens de production, matières premières et de travail vivant, on obtient le total de la production. Ainsi, par exemple, le bilan pourrait être le suivant :

Total MO (108 millions d’heures de travail) + Total MA (650 millions d’heures de travail) + Total P (650 millions d’heures de travail) = Total P (1.408 millions d’heures de travail).

La société a donc a sa disposition le produit de 1.408 millions d’heures de travail. Pour entamer un nouveau cycle de production, elle doit mettre de côté les 108 millions d’heures de travail qui représentent la partie des moyens de production consommée au cours du cycle qui vient de s’achever et qui doit être reconstituée si on veut que la production continue sur la même échelle, et aussi les 650 millions d’heures de travail de matières premières. Il reste donc de la production totale 650 millions d’heures qui peuvent être consommées. De cette façon, l’ensemble des entreprises a reconstitué son fonds social et est prêt pour commencer un nouveau cycle productif.
Il s’agit maintenant de savoir comment ces 650 millions d’heures de travail qui constituent le fonds de consommation vont être répartis. La répartition ne doit pas nécessairement être égale pour tous. On pourrait par exemple imaginer que l’ouvrier non qualifié reçoive pour chaque heure de travail fourni une quantité de produit équivalent à ¾ d’heures de travail social, que l’ouvrier qualifié en reçoive juste 1 heure, que l’employé en reçoive 1 heure ½ et le directeur d’entreprise, par exemple, 3 heures. Dans la comptabilité de l’entreprise, on inscrirait comme travail vivant dépensé pour une semaine de 40 heures : 30 heures pour le manœuvre, 40 pour le qualifié, 60 pour l’employé et 120 pour le directeur.
Effectivement, certains économistes ont cru qu’il convenait de faire une distinction, dans la société communiste, entre les différentes sortes de travail. Otto Neurath pensait qu’il convenait d’établir un "salaire minimum" qui équivaudrait au minimum physiologique nécessaire à l’entretien de l’homme. Ce minimum serait le salaire qu’on attribuerait au manœuvre. Les autres catégories d’ouvriers recevraient un salaire en rapport avec leur application, leur capacité et l’importance des travaux qu’ils effectuent. Kautsky estime qu’une différenciation dans les salaires doit être introduite parce qu’on "ne peut pas payer pour un travail léger et agréable le même salaire que l’on paye pour les travaux difficiles et malsains". Il estime même devoir introduire une différenciation au sein des diverses catégories de salaires et croit que, par exemple, le système de travail aux pièces devrait être introduit.
Il faut remarquer de suite que la société qui introduirait cette différenciation dans les salaires ne mettrait nullement fin à la lutte pour l’amélioration des conditions de travail. Avec la répartition des produits sur une base antagonique, la lutte reprendrait de plus belle entre les diverses catégories pour une répartition plus favorable des produits.
L’appréciation de ces "économes" est fondée sur le fait que dans le régime capitaliste le salaire ne doit pas seulement permettre à l’ouvrier de se maintenir en vie, il doit encore lui permettre de se reproduire en élevant une famille. Or, les frais de reproduction de la main-d’œuvre non qualifiée étant inférieurs à ceux que nécessite la reproduction de la main-d’œuvre qualifiée ou de celle des membres des professions libérales, il n’est que juste que cette différence s’exprime aussi dans le salaire. Ces gens oublient que dans le communisme la reproduction de la main-d’œuvre n’incombe pas à l’individu, mais à la société. Cependant leur erreur ne trouve pas une explication suffisante dans cet oubli.
Ces "hommes de science" ont du communisme une autre conception que les prolétaires. La répartition du produit social dans le communisme n’est pas une simple reproduction de la force de travail, c’est la distribution de toutes les richesses matérielles et spirituelles que l’humanité crée grâce à sa technique. Elle doit donc dépasser la simple reproduction de la force de travail.

A. HENNAUT

(A suivre)




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