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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Projet de rapport sur la situation en Italie
{Bilan} n°20 - Juin-Juillet 1935
Article mis en ligne le 7 janvier 2017
dernière modification le 27 décembre 2016

par ArchivesAutonomies
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L’Italie se présenta dans le cycle des révolutions bourgeoises du XIXème siècle, avec des conditions particulières qui contresignèrent soit l’évolution de ce capitalisme, soit les formes spécifiques que revêtirent la formation et le développement de la classe prolétarienne et de son action. Dépecée en plusieurs petits États se livrant souvent la guerre les uns les autres - répercussions des luttes opposant les grands États féodaux de l’Europe - l’Italie ne possédant que deux États dont l’économie était soustraite au contrôle direct de puissances étrangères : le Piémont et l’État pontifical. Au surplus ni l’un ni l’autre de ces deux États ne pouvait trouver, au sein de son territoire, les prémices d’une évolution industrielle de son économie en faisant le pivot autour duquel l’unification de l’Italie aurait pu s’effectuer pour aboutir à la construction de l’État unitaire surgi en 1870. Le parallèle entre le Piémont et la Prusse quant au rôle respectif que ces deux États capitalistes en Allemagne et en Italie, ne tient qu’à la surface des événements et à certains traits d’analogie entre les deux chanceliers (Bismarck et Cavour) ; il porte sur l’action qu’ils menèrent pour faire ressortir l’État capitaliste centralisé des guerres directes contre des puissances étrangères ou de leur intervention dans les luttes que se faisaient les grands États capitalistes ou féodaux au cours du XIXème siècle. Mais ce parallèle ne tient pas quand on dépasse certains traits généraux qui bien qu’importants ne se rapportent pas à la structure économique de la société capitaliste : en effet, le Piémont et la Sardaigne ne pouvaient pas se prévaloir - ainsi qu’il en était le cas pour la Prusse à l’égard de l’Allemagne - d’une constitution géologique pouvant donner vie, par la suite, à un bassin industriel fondement de l’État capitaliste unifié.
Toutefois, l’abondance de traditions du capitalisme commercial qui fit précisément ses débuts en Italie grâce à l’importance détenue par la Mer Méditerranée dans les courants du trafic mondial, devait donner la victoire au Piémont qui s’orientait nettement vers une évolution capitaliste de l’ensemble de la société en Italie, et déterminer la défaite de l’État pontifical, voulant faire triompher l’unification de l’Italie sous le signe d’un régime féodal du type de la Russie. Enfin, le fait que cette bourgeoisie marchande avait la première mené la lutte pour installer, au sein même du régime de servage, les Communes afin d’y défendre ses intérêts, déterminait à la fois l’impossibilité du maintien des petits États sur le type de l’économie balkanique actuelle, et la nécessité d’une unification orientée vers le grand État capitaliste.
Tout au long du processus qui mènera à la victoire définitive de 1870 consacrant l’unification de l’Italie, nous constaterons que le défaut de maturité des conditions économiques pour une révolution bourgeoise, donne lieu à des idéologies bigarrées dont aucune ne sera reprise à son compte ni par les couches par trop faibles de la bourgeoisie italienne, ni par la monarchie piémontaise qui devait par la suite devenir la force de direction de l’État italien. La théorie mi-proudhonnienne, dans le domaine social, et républicaine dans le domaine étatique, de Mazzini, non seulement n’est jamais parvenue à représenter des masses importantes même petites bourgeoises, mais n’a pas été considérée comme un appoint fondamental dans la politique de Cavour consistant en une prudente surveillance des conditions internationales afin de pousser aux guerres d’annexion, en profitant surtout de la nécessité où se trouvait Napoléon III de briser la puissance de l’État autrichien, pour étendre ainsi les frontières de l’État piémontais en lui joignant la Lombardie (1859). Le prolétariat lui-même n’apparaît nullement sur la scène, même pas sous les formes confuses du type des mouvements parisiens de 1793-94 ; les mouvements de Milan de 1848, plutôt que redevables à la structure interne de la société lombardaise, doivent être considérés comme un écho des mouvements bien plus puissants et plus caractérisés de Paris et de Vienne, car à Milan l’objectif que s’assignent les mouvements "populaires" c’est la libération du joug autrichien et en particulier du général Radetzsky.
L’unification de l’Italie se fait donc sur un sol économique ne contenant pas les prémices pour la formation d’un régime capitaliste, cette unification est plutôt un reflet des événements européens de l’époque et la classe bourgeoise italienne va se trouver, après 1870, devant des problèmes économiques et politiques qui avaient précédé, ailleurs, la conquête ou la prise du pouvoir par le capitalisme, ainsi que l’impossibilité de pénétrer pour le partage des colonies - en Afrique surtout - au sein du concert des grandes puissances.
On appela, en 1876, "révolution parlementaire", la chute de la "Droite historique" qui céda la place à la "Gauche historique" dans les gouvernements de l’État unifié. Ce changement de personnel gouvernemental ne signifie nullement le passage de la réaction au libéralisme, mais est plutôt le signe de la première apparition des conditions concrètes pour la formation de la société capitaliste en Italie.
La personnification de la nouvelle couche dirigeante, Depretis, fut appelé le protagoniste du "transformisme", formule qui dépasse de beaucoup le cadre parlementaire où il voulait signifier l’osmose des deux partis pour la fondation d’un seul grand parti de l’État unifié. Cette formule va également signifier que progressivement vont se transformer les conditions de l’économie italienne et avec ces modifications vont se poser les problèmes de classe propres au régime capitaliste. Onze ans après la "révolution parlementaire", Crispi, le républicain et chef de la "gauche historique" succédera à Depretis et c’est sous son gouvernement que se manifesteront l’éclosion d’une véritable économie industrielle en Italie, la répression violente des mouvements de révolte des prolétaires, mais surtout des paysans, l’intervention de l’Italie sur l’arène des compétitions capitalistes.
À Crispi succéda la dictature militaire à laquelle fit place ensuite le règne de la gauche libérale et démocratique de Giolitti qui tint le pouvoir presque sans interruption jusqu’à la guerre mondiale. Giolitti peut à juste titre être considéré comme le représentant typique de la grande bourgeoisie industrielle ayant enfin trouvé les conditions économiques pouvant former la base de sa domination. La politique de Giolitti parvient non seulement à doter l’État italien d’une bureaucratie qui établira ses attaches avec l’ensemble de la société, mais surtout à canaliser - dans la voie de l’incorporation à l’État - le mouvement prolétarien issu des transformations profondes qui s’étaient vérifiées en Italie entre 1895 et 1910. Giolitti pousse ouvertement à la formation des grandes coopératives surtout dans le domaine agraire, et obtient l’appui des réformistes passant à la construction des syndicats ouvriers. Les formes sous lesquelles apparaîtra l’industrie italienne sont du grand monopole ; les perfectionnements qui avaient demandé de longues années dans les autre pays se transplanteront directement en Italie, à un rythme qui ne connaîtra pas de puissants bouleversements sociaux précisément grâce à la politique de compromission que développera Giolitti à l’égard du mouvement ouvrier. D’autre part, le système financier italien ayant de puissantes traditions et attaches avec l’économie du fait de l’activité intense de la bourgeoisie marchande s’adaptera bien vite aux changements survenus dans l’économie industrialisée ; les anciennes institutions de crédit rayonnant surtout dans les campagnes resteront presque inchangées (pour ce qui concerne leurs méthode de drainage de l’épargne des paysans), mais prendront part largement aux nouvelles méthodes du crédit faisant participer leurs capitaux à l’oeuvre d’industrialisation de la péninsule.
Pour ce qui regarde la constitution particulière de la nouvelle économie italienne, nous assisterons à une concentration très forte de l’industrie en quelques centres (Turin, Milan, Gênes : le triangle fondamental de l’économie italienne) alors qu’ailleurs continuerons à subsister les formes de la petite production s’accordant avec une économie paysanne régie sur la base du métayage et de la petite propriété. Dans le sud de l’Italie par contre, c’est le latifunda qui est la forme prévalante de l’économie agraire et dans ces régions - à part les plus riches régions de Sicile et de la Campanie - les méthodes du servage féodal restent la forme de vie essentielle d’une population vouée à une misère atroce. Dans le Nord de l’Italie et aux Pouilles, l’économie agraire se transforme profondément et les grands perfectionnements industriels qui seront implantés détermineront ainsi une classe très nombreuse du prolétariat agraire qui écrivit, dans l’après-guerre, des pages merveilleuses dans l’histoire des luttes de classes en Italie.
La formation et le développement du capitalisme en Italie présente deux traits profondément contrastants : il arrive en retard dans le cycle des révolutions bourgeoises du XIXème siècle, il est forcé de se développer sur un sol qui bien qu’extrêmement pauvre en matières premières pour l’industrie lourde, lui permet toutefois de bénéficier de l’abondance de la houille blanche et de s’appuyer sur une industrie de transformation qui crée, dans le Nord, de puissants centres industriels ; et enfin sur les richesses d’une économie agraire qui dans la vallée du Pô et dans les Pouilles, fournit une production permettant un exportation qui si elle est incapable de balancer le montant des importations indispensables à l’industrie de transformation, donne toutefois de grandes possibilités de développement au capitalisme dans son ensemble. Le retard historique pour la construction de l’État unitaire, et l’insuffisance des matières premières ont donné lieu à cette interprétation de la société bourgeoise italienne : n’ayant pu bénéficier des facteurs qui ont ailleurs formé l’échine dorsale du capitalisme, elle n’aurait pu atteindre les formes supérieures connue par le puissances capitalistes du restant de l’Europe. Cette interprétation doit justifier la conception qui veut que le fascisme actuel est non pas une forme de gouvernement très avancée du capitalisme mais par contre une expression de domination de classes pré-bourgeoises, ou d’une classe capitaliste qui étant trop faible serait forcée de se combiner avec des reliquats des anciennes classes féodales, ou propres à ces dernières classes.
Bien que les récents événements d’Allemagne où le capitalisme le plus avancé a dû recourir au fascisme pour maintenir et renforcer sa domination de classe, aient fait table rase de ces positions défendues par les mouvements bourgeois d’opposition au fascisme, il nous semble nécessaire de mettre en évidence l’élément essentiel présidant à la formation et au développement du capitalisme italien car nous y retrouverons aussi l’explication au fait que c’est justement la bourgeoisie italienne qui sonnera le ralliement du capitalisme mondial après la résorption de la première vague de la révolution prolétarienne mondiale et qui - au travers du fascisme - marquera la voie que suivront d’autres capitalismes beaucoup plus avancés et plus riches que l’Italie.
Cette particularité consiste dans le fait que les événements ayant précédé la victoire de la bourgeoisie dans les autres pays, se manifesteront en Italie après que l’État unitaire aura été fondé. La révolution paysanne et les mouvements religieux de Réforme n’ont pas accompagné l’évolution qui conduisit la bourgeoisie italienne à fonder son État. Mais tant dans le domaine agraire que dans celui du pouvoir de l’Église catholique, les changements économiques et sociaux se produiront dans les conditions les plus favorables pour ce capitalisme qui, détenant déjà le pouvoir étatique, pourra les faire directement converger vers ses intérêts propres. Dans le domaine agraire, nous l’avons déjà indiqué, les transformations structurelles se feront par l’installation directe de la bourgeoisie industrielle dans les régions les plus riches d’Italie, et la soumission de la petite production au pouvoir du grand capitalisme. Dans le domaine religieux, si nous n’avons pas eu des mouvements de sécession au sein même de l’Église catholique, nous avons toutefois assisté à un triomphe encore plus total qu’ailleurs des prérogatives capitalistes à l’égard des anciens droits du clergé. La loi "delle guarentigie" calquée sur la formule de Cavour "libre église dans le libre État", le "non exequatur" de 1876, le pacte Gentiloni, de Giolitti, enfin le concordat de Mussolini, prouvent nettement que l’État capitaliste n’admet nullement le partage avec le pouvoir temporel des papes et s’il accepte son concours c’est uniquement pour en profiter dans l’oeuvre d’écrasement du prolétariat révolutionnaire. Pour ce qui concerne les mouvements idéologiques au travers desquels s’est exprimée en France, Angleterre, Allemagne, la poussée révolutionnaire de la bourgeoisie, si nous ne trouvons rien d’exceptionnel en Italie, ce n’est nullement à cause de la faiblesse de ce capitalisme mais uniquement parce que le rôle historique - au point de vue mondial - du capitalisme était terminé. Mais tant dans le courant de positivisme de la fin du siècle dernier, tant dans le néo-idéalisme de Croce, nous trouvons des essais fort intéressants d’adapter la méthode et la théorie hégeliennes aux nouvelles nécessités du capitalisme. Il ne s’agit plus, ainsi qu’il en est le cas chez Hegel, de justifier seulement le régime capitalisme, mais de prouver que ce régime parce qu’il est susceptible d’une évolution constante vers des formes supérieures de société auxquelles il n’opposera pas la violence conservatrice  [1], n’appelle pas la nécessité d’un parti distinct, qu’il n’est pas nécessaire de recourir à la violence insurrectionnelle contre lui. Ainsi que nous l’avons dit, c’est la politique de Giolitti qui accompagnera ces mouvements idéologiques par son oeuvre de compromission et de corruption au sein du mouvement ouvrier.
Ainsi, les particularités de la formation et du développement du capitalisme, loin de présenter des éléments négatifs pour la puissance de sa classe, représenteront par contre des éléments positifs pour l’oeuvre qu’elle devra accomplir contre son ennemi direct, le prolétariat révolutionnaire. Ce dernier est absent et non compagnon dans les événements qui porteront à la formation de l’État unitaire ; de plus il se trouvera bien vite réduit à l’impuissance  [2]
par le succès de la politique de Giolitti qui pourra amener le gros des organisations ouvrières à participer aux effets de l’industrialisation de l’économie : le capitalisme détenant déjà la force de l’État entre ses mains, ne se trouvera donc pas devant le danger connu surtout en France et qui consista dans les tentatives des premières organisations ouvrières d’évincer la bourgeoisie du pouvoir.
Les éléments historiques ayant favorisé la formation d’un haute conscience de classe au sein de la bourgeoisie, nous les retrouverons clairement dans l’évolution du mouvement ouvrier. Le Parti Socialiste italien se fonde en 1892, après l’expulsion des anarchistes, sur les expériences des mouvements de révoltes paysannes dans le Midi et le Centre de l’Italie et après les premières formations de sociétés d’entraide ou de culture dans le Nord qui s’industrialise, et où se rencontrent, avec des éléments socialistes, les représentants de la gauche bourgeoise. La féroce réaction de Crispi avait déjà signifié au prolétariat qu’il n’aurait pu prétendre développer des organismes autonomes luttant pour les buts spécifiques à la classe ouvrière. Cette dernière se trouvera par la suite (règne de Giolitti), devant des difficultés énormes pour arriver à construire son organisme essentiel : son parti de classe. L’oeuvre de corruption du capitalisme obtiendra un plein succès et le jeu des courants au sein du parti socialiste consistera depuis 1900 jusqu’à l’après-guerre en un perpétuel balancement d’éléments contrastants pour maintenir à tout prix l’unité du parti avec les formules de l’ "intégralisme" ou de "neutralité, ni participer, ni saboter" pendant la guerre, avec des formules qui préconisaient donc toujours la conciliation des tendances autour d’une politique qui ne changeait jamais quant au fond mais qui se paraît d’adjectifs répondant aux nécessités du moment. Les réactions au réformisme et au centrisme dominant au sein du Parti Socialiste n’arrivent nullement à emprunter le chemin des fractions pour sauvegarder la continuité de la vie politique du prolétariat, mais se dirigent vers le syndicalisme et si le père de cette doctrine est un produit du milieu de classe français (G. Sorel), il est toutefois certain que c’est en Italie qu’elle a pu recueillir les plus grandes adhésions arrivant jusqu’à la formation de syndicats opposés à l’organisation centrale du prolétariat italien, la Confédération Générale du Travail.
Mais des événements devaient survenir qui auraient dû briser à jamais la manoeuvre de corruption au sein des masses : la guerre impérialiste, et après cette dernière, les bouleversements sociaux jetant sur l’arène le prolétariat italien qui donnera à ces moments une preuve de combativité effrénée, alors que son parti, le parti socialiste se montrait non seulement l’instrument essentiel de la contre-révolution, mais aussi incapable d’opérer une scission d’où jaillit un nouveau parti apte à se relier directement avec les masses en ébullition pour arriver à la victoire insurrectionnelle. Encore une fois, l’impossibilité de fonder l’organe de la victoire au feu même des événements révolutionnaires se vérifiera et le prolétariat se trouvera dans l’impossibilité de donner conscience et but aux puissants mouvements qu’il avait déferlés.
La haute capacité de classe de la bourgeoisie ne pouvait pas ne pas se manifester sur le terrain où peut agir la conscience d’une classe. Le capitalisme ne pouvait éviter que les événements fécondent de puissants mouvements révolutionnaires : ce qu’il pouvait c’était mettre ces mouvements dans l’impasse et cela Gioletti le réussit magnifiquement lors de l’occupation des usines alors qu’il partit en villégiature, repoussant les propositions de la droite bourgeoise qui voulait opposer les armes aux ouvriers et aux paysans, occupant les usines et les champs. Il laissa à la Confédération du Travail et au Parti Socialiste le soin de pousser le tumulte dans un chaos d’où ne pouvait que ressortir renforcé le capitalisme. Il est à remarquer que le Parti Socialiste Italien était alors dirigé par son aile d’extrême gauche et que seul le courant dirigé par le camarade Bordiga - qui devait donner lieu par la suite à la fondation du parti communiste - avait, en 1919, au Congrès de Bologne, présenté au travers de la scission, de l’adhésion à l’I.C. et de la tactique d’abstention aux élections pour le boycottage des institutions parlementaires - les positions centrales autour desquelles le mouvement révolutionnaire aurait pu être coordonné pour la victoire de la révolution communiste.
C’est l’avortement de la révolution prolétarienne et la maturation des conditions historiques pour créer le parti de classe du prolétariat italien, au travers d’un cycle de situations qui ne pouvait que remettre à très brève échéance le problème insurrectionnel, que se détermine l’éclosion du mouvement fasciste, apparaissant non seulement comme une nécessité pour le capitalisme italien mais aussi en tant que tête de pont du capitalisme international. En janvier 1921, le Parti Communiste était fondé ; c’est le premier acte de naissance du prolétariat italien en tant que classe voulant et pouvant atteindre sa conscience historique de classe. À la fondation de ce parti, seule a contribué la fraction abstentionniste qui parvint, par la suite, avec les thèses de Rome, à donner - au prolétariat international - la contribution du prolétariat italien, de ses luttes, des enseignements qui en résultaient.
Ces caractéristiques générales qui tiennent aux traits spécifiques du développement de la société capitaliste italienne et aux particularités du mouvement prolétarien, ont permis à notre fraction de représenter, au sein de l’Internationale Communiste, le courant qui lutta avec la plus grande décision, cohérence, esprit de suite contre l’emprise de l’opportunisme qui devait engendrer un des piliers de la contre-révolution actuelle, le centrisme développant sa force dans la mesure même où l’État prolétarien s’incorporait au système du capitalisme mondial. Ce sont donc des conditions historiques bien déterminées qui ont engendré le mouvement que notre fraction prétend continuer ; le génie du camarade Bordiga n’aura donc eu d’autre effet que de permettre l’expression la moins inachevée de la conscience du prolétariat italien. L’absence actuelle de cette grande force au sein de notre fraction, préjuge évidemment des résultats de notre travail mais ne peut nullement préjuger du travail lui-même.
Le capitalisme italien entrera dans la guerre avec un retard d’un an vis-à-vis des autres impérialismes européens, alors qu’une forte tendance de la bourgeoisie se rattachant à celui qui en avait dirigé le destin pendant de longues années, Gioletti, était contre l’intervention en guerre et pour un accord avec les Empires Centraux, ce qui permettait la solution de problèmes d’ailleurs d’importance limitée, portant sur l’ouest de l’Italie et surtout la Dalmatie. Au fond le capitalisme italien fur entraîné dans la guerre mondiale et cela à cause des particularités que nous avons dénoncées : l’industrialisation de son économie venait à peine de se faire, les crises cycliques étaient de ce fait beaucoup moins intenses qu’ailleurs, le rythme de l’accumulation moins fort que dans les pays industrialisés depuis des décades. Nous avons aussi mis en évidence la possibilité qu’eut le capitalisme dans l’avant-guerre de développer sa manoeuvre d’encerclement des organisations ouvrières, du fait du retard avec lequel il était entré dans la période des révolutions bourgeoises. La guerre, se présentant comme le revers de la médaille qui contient sur son autre face la révolution, n’eût pas en Italie le caractère d’urgence qu’elle revêtit dans les autres pays. Sur le terrain économique aussi bien que social, nous trouverons donc les raisons qui ne donnèrent pas à l’Italie une initiative de premier ordre dans le conflit mondial. Cela se confirmera d’ailleurs lors du traité de Versailles, où le capitalisme italien ne put recueillir que des bribes en ce qui concerne les colonies ; des ajustements territoriaux de ses frontières vers l’Autriche, limités par la création du puissant État Yougoslave, qui enleva au port de Trieste son interland naturel ; tout cela, loin de pouvoir renforcer l’armature et la puissance du capitalisme italien, ont été des facteurs négatifs dans l’après-guerre.
Le fait que la bourgeoisie italienne participa au conflit, dans y avoir un intérêt bien défini, et sans pouvoir, par conséquent, s’assigner des buts spécifiques, ne fit qu’ajouter un nouvel élément de trouble aux événements de l’après-guerre. La situation de ce moment, de 1919 à 1920, va voir exploser tous les contrastes qui mûrissaient avant et que les conditions particulières où s’était formé et développé le capitalisme italien avaient permis à ce dernier de refouler. La guerre elle-même a représenté un puissant facteur pour l’industrialisation qui dut quitter le chemin de la gradualité suivi à l’époque de Giolitti et entrer d’emblée dans le volcan des grandes transformations auxquelles participa d’ailleurs largement le capitalisme des autres pays. D’immenses usines surgirent dans le Nord de l’Italie, l’économie agraire elle-même fit des bonds dans la voie de son industrialisation. Ces éléments objectifs nous permettent de comprendre ce qui semble être un paradoxe : le prolétariat empruntant directement les formes les plus extrêmes de la lutte, alors que le parti socialiste n’est (pour ce qui est des problèmes fondamentaux du pouvoir) qu’à ses premiers balbutiements. N’ayant pu acquérir l’expérience des autres prolétariats qui participèrent aux révolutions bourgeoises, rendu impuissant lors de l’industrialisation de l’économie italienne, parce que celle-ci se faisant après la constitution de l’État capitaliste et sur la base d’une rupture de son front de classe (la canalisation vers l’État de la partie la moins exploitée), ce prolétariat a surgi au point de vue numérique dans des proportions énormes, au feu de la guerre, pour se jeter dans l’arène sociale avec d’autant plus de vigueur et de virulence que les conditions historiques ne lui avaient pas permis auparavant d’y intervenir. Ces mouvements atteignirent des formes extrêmes après avoir, en 1919, lors de la lutte contre la cherté de la vie, fait passer pendant plusieurs jours toute la vie économique sous le contrôle des organisations syndicales, pour aboutir en septembre 1920 à l’occupation totale des usines et des champs en face de laquelle la bourgeoisie ne put faire autre chose qu’éviter provisoirement toute résistance, attendant que de l’incapacité du prolétariat à donner un but à ses batailles grandioses, surgisse la condition favorable pour déclencher son offensive fasciste. Tout comme dans l’avant-guerre, le capitalisme italien en 1919-1920 se trouvera dans la possibilité d’exprimer hautement sa conscience de classe et il opposera aux masses se révoltant, l’exutoire des réformes, de la conquête des administrations communales, provinciales, du parlement, et la gauche comme la droite bourgeoise se déclara prête à concéder les plus grandes transformations sociales en vue de satisfaire les revendications des ouvriers et des paysans.
Pour ce qui concerne le parti socialiste, il nous suffira d’indiquer que jusqu’alors aucune préparation idéologique marxiste n’avait été faite en son sein et que si la collaboration gouvernementale n’était qu’une tendance de direction dans les autres pays, sans pouvoir toutefois, avant le conflit mondial, se manifester dans la réalité politique, en Italie cependant toute la politique du parti socialiste consistait à appuyer - dans des blocs électoraux - les listes électorales de la gauche bourgeoise ; la présentation de listes séparées du parti n’était qu’épisodique avant la guerre et c’est seulement depuis 1913 que le parti socialiste prendra une position d’indépendance vis-à-vis des partis de la classe capitaliste. Si au point de vue politique c’est Giolitti qui parvint à endiguer le mouvement ouvrier, au point de vue idéologique les sphères dirigeantes du parti s’orientaient vers une révision de Marx qui était d’autant plus dangereuse qu’elle se faisait sans aborder de front les postulats de la théorie marxiste qu’elles continuaient à revendiquer, mais en fait en s’inspirant de l’édition italienne de la philosophie de Hegel : extraire de chaque situation historique le guide pour l’action des masses ouvrières. Atteindre tel ou tel objectif limité, devenait ainsi l’échelon conduisant inévitablement vers la phase supérieure, et cela était d’autant plus possible que le capitalisme ne pouvait qu’obéir aux lois immanentes de la situation dans laquelle se trouvait la société italienne. Bordiga, au sein du parti socialiste un peu avant la guerre, avait commencé une lutte s’inspirant des principes du marxisme au sujet des blocs électoraux ; mais ce n’était qu’une simple tendance qui put se revendiquer par la suite des positions marxistes au sujet de la guerre et de la révolution russe ; les bases historiques pour la transformation de cette tendance en un puissant mouvement de masses en 1919-1920 faisaient défaut et cela explique l’impossibilité où se trouva la fraction abstentionniste de personnifier la volonté du prolétariat italien armé, d’en diriger la révolte, de briser l’équivoque et l’organisation du parti socialiste, de diriger enfin la révolution communiste en Italie. Nous n’avons jamais participé à la grossière discrimination de responsabilités individuelles dans la défaite du prolétariat italien. Encore aujourd’hui nous voulons insister sur les raisons historiques qui empêchèrent le prolétariat italien de fonder son parti de classe et nous pouvons d’autant mieux faire cela que nous sommes aussi les plus acharnés défenseurs du parti communiste fondé en 1921, quand les conditions historiques mûrirent suffisamment pour que la classe ouvrière italienne ne soit plus à la merci du capitalisme, mais prenne conscience de ses buts, se dresse contre lui afin de compléter l’oeuvre des communards de 1871 et des bolcheviks de 1917.

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La conception marxiste de la lutte des classes en tant que moteur de l’évolution historique ne se borne pas à opposer les regroupements sociaux formés par des identités d’intérêts économiques mais à opposer deux types de sociétés à la tête desquelles se trouvent la bourgeoisie et le prolétariat, deux types s’opposant profondément non seulement quant au but poursuivi, mais aussi quant à la substance de toute leur activité. Sur ce plan, et en tenant compte des circonstances internationales qui ont appelé, après la guerre, le prolétariat à réaliser sa mission pour l’érection de la dictature en vue de la fondation de la société communiste, nous pourrons comprendre la signification du fascisme. En Italie, la crise de la société capitaliste se vérifie en même temps que l’intervention brutale du prolétariat qui acquerra d’autant plus vite la conscience de ses intérêts et la vision des moyens révolutionnaires à employer, qu’on l’avait écarté auparavant de toute intervention autonome dans la lutte politique. À cause de cela il n’avait pu former l’instrument de sa victoire : le parti de classe ; celui-ci manquant la situation révolutionnaire de l’après-guerre ne pouvait finir que par l’exténuation des luttes ouvrières qui s’étaient développées dans le plus complet désordre : à la société capitaliste disloquée par la crise, le prolétariat s’était trouvé dans l’impossibilité d’opposer la société communiste. D’autre part les éléments même de cette crise du capitalisme n’étant nullement passagers et localisés, mais historiques et mondiaux, le danger était extrêmement aigu pour la bourgeoisie mondiale, car il ne fallait pas permettre à la classe ouvrière italienne d’apprendre rapidement d’après la pédagogie des événements, sur quels fondements bâtir le parti de la révolution. Enfin la tournure des événements internationaux, l’écrasement de la révolution allemande et hongroise firent sentir au capitalisme international que sur le front italien se jouait une grosse partie. L’exemple de la révolution russe aidant, la fraction abstentionniste aurait pu construire le parti de la classe ouvrière avant que les effets des premières victoires capitalistes en Allemagne n’aient produit l’isolement de la révolution russe (se trouvant face à la résorption de la première vague révolutionnaire de l’après-guerre) et l’ait mise devant des difficultés qui devaient porter à sa dégénérescence. En 1920, s’ouvre à Moscou le Congrès de fondation effective de l’Internationale communiste ; en même temps les ouvriers et paysans italiens occupent les usines et les fermes. Cette coïncidence n’est nullement accidentelle. Les deux chaînons les plus faibles du capitalisme mondial, celui qui avait craqué en 1917 et avait fécondé l’Internationale de la révolution, se croisait avec celui de l’Italie où les batailles décisives se livraient. De cette expérience grandiose devait surgir le parti communiste italien. Le capitalisme mondial devait briser immédiatement par la violence l’effort qu’allaient faire les ouvriers italiens et dont la direction était bien nette : se relier au prolétariat russe pour la victoire de la révolution dans tous les pays. Pour réaliser ses fins la bourgeoisie n’avait d’autre moyen que le déchaînement de la terreur fasciste.
Lors des émeutes révolutionnaires c’est l’extrême gauche bourgeoise et même les cadres dirigeants du parti et de la Confédération du Travail qui assureront la victoire du capitalisme. Quand il s’agira de briser l’effort du prolétariat pour construire son parti de classe, c’est le fascisme qui interviendra pour le compte du capitalisme international qui en Italie posera le premier jalon autour duquel se concentreront les situations réactionnaires qui surgiront après la défaite du prolétariat allemand et chinois.
Versailles, pôle de concentration du capitalisme mondial pour encercler les situations de la crise mortelle du capitalisme dans les tourbillons des nouvelles guerres, vit surgir en face d’elle Moscou, pôle de concentration du prolétariat mondial pour le triomphe de la révolution dans tous les pays ; Rome représente le retour offensif de Versailles dirigé vers l’écrasement du prolétariat italien et international. Ce sont donc des considérations d’ordre international qui sont à la base du mouvement fasciste en Italie, et nullement des possibilités d’intervention des classes moyennes affrontant une expérience gouvernementale - ce qui s’oppose d’ailleurs non seulement aux principes élémentaires du marxisme mais aussi à toute la réalité de la situation italienne et internationale de l’époque. Ces classes moyennes avaient participé avec enthousiasme aux mouvements de révolte que déchaîna le prolétariat ; elles envahirent littéralement les rangs du parti socialiste et obtinrent au moins autant de satisfaction de leurs intérêts qu’en avaient obtenu les ouvriers. Certes, il y eut des incidents qui mirent aux prises les ouvriers avec tel ou tel autre mouvement petit-bourgeois, mais de là à conclure qu’une convergence d’intérêts entre ouvriers et petits producteurs ne se soit pas manifestée, il y a le même abîme que celui qui sépare le marxisme du fanfaron à la recherche de la pierre philosophale. Au cours de batailles révolutionnaires les classes moyennes tinrent en Italie la place qu’elles pouvaient occuper : incapables de diriger la révolution, elles s’accrochèrent au prolétariat pour bénéficier de ses luttes, et dans l’intérêt du capitalisme elles pénétrèrent dans les rangs du parti socialiste pour liquéfier toute la vie du prolétariat révolutionnaire. Déçues par la défaite de la révolution elles ne l’étaient pas autant que les ouvriers qui avaient participé en grandes masses aux événements. Leur déception comme d’ailleurs celle des ouvriers fut, comme bien on pense, exploitée par le capitalisme dans les bras duquel elles se jetèrent à nouveau dès que la situation eut provisoirement détourné le prolétariat de la lutte immédiate pour le pouvoir. Le fascisme, mouvement capitaliste par excellence, bénéficiera de la complicité directe et opérante de toutes les forces libérales, démocratiques, démocrates-chrétiennes, socialistes dont le sort est lié à celui de la bourgeoisie elle-même.
Deux mois après l’occupation des usines les premières escouades fascistes déclenchèrent l’attaque contre sept régions paysannes de la vallée du Pô qui représente, ainsi que nous l’avons déjà dit, un des centres vitaux de l’économie italienne. Les ravages de l’industrialisation, l’inachèvement même de cette dernière et l’impossibilité de donner un travail continu aux prolétaires agraires détermina dans ces zones une fracture au sein de la masse travailleuse. Les petits propriétaires s’opposaient évidemment aux grandes fermes industrialisées, mais leurs intérêts ne coïncidaient nullement avec ceux des ouvriers agricoles revendiquant des salaires supérieurs, des bureaux de placement, l’assurance d’un travail régulier. Ces petits propriétaires, tout comme d’ailleurs les métayers, ne peuvent poser des revendications qu’envers l’État et contre les exactions fiscales. D’autre part, les salariés agricoles pendant les périodes où ils ne sont pas occupés aux cultures saisonnières passent sous la dépendance occasionnelle des métayers ou des petits propriétaires avec lesquels une conciliation d’intérêts devient alors utopique. Cette fragmentation du front travailleur avait donné lieu avant la guerre à l’opposition du parti socialiste influençant les ouvriers et du parti républicain contrôlant les petits producteurs. Et des luttes farouches et même sanglantes s’étaient produites. Dans le choix du premier secteur travailleur que le fasciste devait affronter, nous trouvons encore une fois la confirmation de sa nature hautement capitaliste, et nullement petite bourgeoise. Celui-ci est, en effet, poussé là où existent les conditions les meilleures pour détruire les positions ouvrières. Les conséquences de la défaite de l’occupation des usines et des champs sont tellement vastes que les premières expéditions fascistes parviennent immédiatement à les mettre à nu et à montrer en même temps l’inconsistance organique du mouvement ouvrier produit brut des événements et de leurs contrastes, dépourvu de toute conscience à cause du manque d’un parti de classe. C’est avec la rapidité de la foudre que le mouvement fasciste se déchaîna et abattit toutes les positions ouvrières dans les zones agraires. La presque unanimité des administrations provinciales et des municipalités qui étaient sous l’influence des socialistes s’effondreront et le fascisme établira son contrôle. À ce moment à la tête du gouvernement italien se trouve le même Giolitti qui avait assuré l’expansion de la bourgeoisie dans l’avant-guerre ; derrière lui se trouvent les partis libéral et démocrate chrétien qui donneront immédiatement la main aux dirigeants socialistes pour opposer aux déchaînements de la guerre civile l’appel à la paix sociale et le rejet de la violence. Les travailleurs qui voudront opposer les armes aux bandes fascistes se trouveront désavoués par leurs dirigeants les appelant à ne pas donner leur confiance à la commission d’enquête nommée au sein du parlement pour rechercher les responsabilités des tragiques événements qui se déroulèrent. Protégé par la manoeuvre de Giolitti et l’appui que donnèrent à cette dernière les dirigeants socialistes, le fascisme poursuivra son chemin en s’attaquent à une autre zone où les difficultés devaient se révéler beaucoup plus fortes. C’est la Toscane où tout d’abord le front travailleur n’était pas si fracturé que dans la vallée du Pô et où existait aussi - dans les villes - un certain développement de l’industrie métallurgique. Ici - nouveau démenti à la théorie du fascisme mouvement de la petite bourgeoisie - ce sont justement les petits propriétaires terriens qui opposeront une résistance héroïque au fascisme qui ne pourra triompher que lorsque la police et l’armée régulière auront joint leurs canons aux armes des bandes fascistes. Presque toutes les maisons du Peuple ont été le théâtre de batailles sanglantes et le fascisme même après des mois de luttes ininterrompues ne pourra installer définitivement ses positions : il devra attendre pour cela la conquête définitive du pouvoir. Avant de passer au front de résistance le plus important, c’est-à-dire aux grandes villes ouvrières, le fascisme avait besoin de la compromission la plus directe des dirigeants socialistes. Et ce fut alors le "pacte de pacification" que les socialistes s’empressèrent de signer avec les fascistes, sous l’arbitrage de la Chambre des députés. Ce pacte qui représenta le point culminant de l’oeuvre de désarmement mené par le parti socialiste ne pouvait manquer d’avoir des conséquences profondes parmi la classe ouvrière. Il représenta un désaveu cuisant pour tous ceux qui avaient au risque de leur vie opposé la violence à la violence fasciste ; un appui de tout premier ordre à la propagande fasciste qui appelait les ouvriers à déposer les armes : toute résistance devenant un motif d’attaque fasciste, et de justification de cette attaque. Seul le parti communiste dénonça la farce tragique du "pacte de pacification" mais par suite du rapport extrêmement défavorable des forces en présence, le parti ne put que sauver l’honneur du prolétariat italien qui opposa malgré tout une résistance acharnée aux fascistes. La troisième vague de l’attaque fasciste, après le pacte, déferla vers l’encerclement des villes ouvrières en pointant surtout sur le triangle : Gênes, Turin, Milan contenant les forces vives du prolétariat industriel ; Trieste avait pu être assaillie mais non domptée par une attaque directe. Entre-temps, la conversion assez lente au début puis progressive et accentuée des organismes de l’État (qui de spectateurs bienveillants étaient devenus complices et enfin les partenaires directs du fascisme) cette conversion arriva à son point de maturité et, en octobre 1922, le fascisme fit sa marche sur Rome. Cet événement n’est que la conclusion chorégraphique d’un processus qui avait duré deux ans et dont les sources résident, ainsi que nous l’avons dit, dans la défaite de la révolution prolétarienne.
L’histoire a sa galerie où se trouvent les amateurs de phrases pour qui la marche sur Rome fut un coup d’État. Pour les marxistes, par contre, elle ne représenta que l’issue de toute une manoeuvre du grand capitalisme, manoeuvre ayant commencée sous la direction du libéral Giolitti pour se terminer quand le délabrement du front prolétarien eut fait comprendre que l’heure avait sonné pour la remise du pouvoir à un gouvernement fasciste. Alors, c’est un gouvernement où siègent des représentants de l’extrême-gauche antifasciste qui s’effacera sans la moindre résistance et Mussolini pourra faire figure "d’insurgé" et de "conquérant" seulement pour ceux qui ne jugent pas les faits mais leurs apparences arlequinesques. Bien évidemment les hauts cris sur le coup d’État viendront de ceux qui ont le plus directement contribué au désarmement du prolétariat et partant, à la victoire du fascisme. Plusieurs mois après la marche sur Rome, Mussolini, chef d’un groupe parlementaire d’une quarantaine de membres sur 500 députés (les vertus de l’efficience de la démocratie !), dans une Chambre à énorme majorité antifasciste pourra trouver des majorités massives qui appuieront son ministère de coalition où participeront des démocrates chrétiens et des libéraux. Cette forme de coalition ira de plus en plus en s’atténuant, dans la mesure même où l’accentuation de la désagrégation du prolétariat permettra d’avancer l’heure de la destruction des organismes ouvriers.
D’autant plus augmentait le nombre des partis passant à l’opposition au fascisme, d’autant plus mûrissaient les conditions qui devaient permettre l’établissement des lois exceptionnelles en décembre 1925  [3]. Lors de l’attentat Matteoti, les oppositions antifascistes purent traîner à leur suite le parti communiste qui, en 1923, malgré son énorme majorité de gauche, passa sous la direction d’un bloc droite-centre à la suite de la démission que les membres de notre courant furent obligés de donner pour manifester sans équivoque leur opposition au cours de Zinoviev-Boukharine. Encore une fois, au cours du deuxième semestre de 1924, les forces de la gauche bourgeoise acoquinées avec le parti socialiste, pouvant remorquer jusqu’au parti communiste, orienteront les masses ouvrières italiennes vers une issue parlementaire et une opposition légale au gouvernement fasciste : le parlement élu en mai 1934 ne représentant pas la "volonté populaire". Les partis bourgeois d’opposition au fascisme décideront donc leur désertion sur le Mont Aventin en attendant que le roi se décide à écouter la voix de la raison et à congédier Mussolini. Mais cette période représentait un tournant brusque de la situation italienne, et un moment de dislocation du capitalisme. À cause des traîtres le prolétariat ne sut pas en profiter pour déclencher ses mouvements grévistes qui arrivèrent un an plus tard quand la bourgeoisie avait eu le temps de regrouper ses forces. Les grandioses mouvements grévistes de juillet 1925 furent le dernier sursaut du prolétariat italien, luttes remisées dans l’oubli par les socialistes et les centristes uniquement pour le fait qu’il s’agit là de mouvements réellement prolétariens ne pouvant être reliés à aucune grande manoeuvre ou à des basses tactiques et qu’à leur direction se trouvèrent des éléments de notre fraction. Après cela l’oeuvre de destruction violente du fascisme était terminée, la deuxième phase s’ouvrait, celle que nous connaissons encore actuellement et qui consiste à empêcher la moindre manifestation de classe des ouvriers italiens aussi bien sur le terrain revendicatif que politique.

PHILIPPE

(A suivre)

Notes :

[1Dans le texte : "conservative".

[2Dans le texte : "impuissanté".

[3Le texte original indique "1962", coquille évidente, la date la plus probable à laquelle se réfère l’auteur est celle du 24 décembre 1925, parution des premières lois "fascistissmes".




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