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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Les fondements de la production et de la distribution communistes (2)
{Bilan} n°20 - Juin-Juillet 1935
Article mis en ligne le 7 janvier 2017
dernière modification le 3 janvier 2017

par ArchivesAutonomies
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L’étude ci-dessous (voir 1ère partie dans Bilan n° 19) est un résumé de l’ouvrage publié par les Groupes de Communistes Internationalistes de Hollande. La Rédaction.

L’HEURE DE TRAVAIL SOCIAL MOYEN, BASE DE LA PRODUCTION

Des économistes comme Max Weber et Ludwig Mises se sont déjà attachés à "démontrer" l’impossibilité d’asseoir la production et la distribution sur la base du calcul du temps de travail. Kautsky leur emboîte allègrement le pas. Dans son ouvrage La Révolution prolétarienne et son programme, il démontre que la société socialiste ne peut organiser la production sans calculer exactement le coût de la production. De là il conclut que l’argent doit servir d’élément comptable pour déterminer les rapports d’échange. Cette monnaie sera-t-elle la même que celle employée en régime capitaliste, sera-ce donc une monnaie exprimant sa valeur dans une marchandise particulière, généralement de l’or ? Et Kautsky de répondre que ce ne doit pas être nécessairement le cas. On pourrait imaginer, poursuit-il, que l’ouvrier reçoive pour chaque heure de travail fournie un signe ou certificat contre lequel il pourrait retirer du fonds de consommation une quantité de marchandise correspondant à une heure de travail. Ainsi toute exploitation disparaîtrait. Ce serait aussi la solution idéale car grâce à ce système toute tutelle d’une autorité quelconque n’aurait plus de raison d’être et l’ouvrier aurait l’entière liberté de dépenser son "salaire" comme bon lui semble. Malheureusement, Kautsky ne pense pas que la solution puisse être retenue, son application dans la pratique se heurtant à des difficultés insurmontables. Pour que l’application en soit rendue possible, il faudrait que le calcul du coût des marchandises puisse se faire avec le maximum d’exactitude. Or, quel travail de Sisyphe que ce calcul.
Par l’abolition de la propriété privée des moyens de production, toutes les entreprises se trouvent fondues en un seul organisme de production. Toutes participent dans des proportions variées à la fabrication du "produit final" prêt à être livré à la consommation. Quelle besogne ne serait-ce pas que de déterminer la quantité précise de travail que contient un objet qui a passé par tant de mains différentes. Un pareil calcul nécessiterait un appareil de statistiques des plus compliqués et d’une perfection absolue. C’est pour ces raisons que Kautsky rejette cette solution.
Leichter, un autre théoricien social-démocrate, s’accorde avec Kautsky pour dire qu’une société sans exploitation n’est que pure fantaisie digne d’être reléguée parmi les réalisations problématiques du règne millénaire. Leichter donne cependant des précisions sur la façon selon laquelle les produits circulent, en régime socialiste, d’une entreprise à une autre. Tout comme cela se pratique en régime capitaliste entre entreprises appartenant à un même trust et où les entreprises ne se passent rien sans se les facturer, les entreprises socialistes dresseront un compte exact de tout ce qu’elles reçoivent (en produits, demi-produits ou matières premières) comme de ce qu’elles cèdent. Chaque entreprise agit comme si elle travaillait pour le compte d’un entrepreneur particulier lequel voudrait se rendre compte de la productivité. Et Leichter d’appuyer sur les grands progrès réalisés par la science comptable qui permet aux capitalistes de se rendre compte non seulement de la productivité d’une entreprise, dans son ensemble, mais de calculer, au sein d’une entreprise, quel département, quel genre de machine produit les meilleurs résultats, les frais généraux, etc.
Armés de ces données, il nous devient possible d’opérer certains calculs dont la solution n’était guère accessible à Kautsky, perché au sommet de sa centrale économique. Ce que cette centrale ne pouvait calculer, les producteurs eux-mêmes vont le faire. Chaque entreprise peut déterminer, grâce à la formule (MO + MA) + T ce que lui a coûté sa production à elle. En assemblant les données particulières à chaque entreprise dans une branche déterminée de la production, il est possible de déterminer le coût moyen de la production dans cette branche. De même qu’à cause de la division du travail la production ne peut être achevée que grâce à l’apport du travail particulier des diverses entreprises, le calcul du coût des produits est le résultat de la combinaison des calculs partiels qu’effectuent les producteurs des diverses entreprises. Prenons l’exemple des chaussures. Si on examine le rendement des diverses fabriques de chaussures d’un district déterminé, on constatera que deux fabriques, tout en dépensant une somme égale de travail vivant et avec une usure d’outillage et une dépense de matières premières identiques, produisent une quantité de chaussures différentes.
Dans une fabrique la production est plus avantageuse, le travail plus productif que dans une autre ; une usine mettra 3.125 heures pour fabriquer une paire de chaussures, telle autre 3 heures ½, tandis qu’une troisième usine ne mettra que 3 heures. Comme le coût des produits est déterminé par le temps moyen de travail social que nécessite leur production, le coût de la paire de chaussures ne peut être que la moyenne de ces temps de travail différents. Une paire de chaussures coûterait approximativement 3.3 heures de travail.
Kautsky estimait que même s’il était possible de calculer le temps de travail que représente chaque objet, encore ne pourrait-on déterminer les rapports d’échange sur cette base car dès qu’on serait parvenu, après de longues recherches, à déterminer le coût d’un objet, on s’apercevrait qu’entre temps des modifications apportées dans les méthodes de production ont déjà rendu ces calculs caducs. Tout serait alors à recommencer.
En réalité, cette objection ne tient pas. Le produit ne surgit pas d’un seul coup pour être livré à la consommation. Les producteurs eux-mêmes ont eu soin de noter au cours des différents stades de sa fabrication la valeur ajoutée à chacun de ces stades. Si donc c’est au cours du stade final que l’objet a vu modifier son temps de travail, l’objet est livré à la consommation avec un temps de travail diminué. Si c’est au cours de stades antérieurs que cette diminution s’est opérée, le produit sortant de l’entreprise initiale comme "produit fini", mais rentrant dans l’entreprise destinée à le parachever comme "matière première", la diminution du temps de travail nécessaire aura quand même été enregistrée et se répercutera sur le prix global du produit. Du moment que les entreprises enregistrent rigoureusement le quantum de travail social qu’elles reçoivent et ce qu’elles transfèrent à d’autres entreprises ou livrent directement à la consommation, toutes les variations possibles dans la productivité du travail se trouvent être automatiquement enregistrées.

L’HEURE DE TRAVAIL MOYEN SOCIAL, BASE DE LA CONSOMMATION

L’expérience de la Commune hongroise a permis de voir ce que devient dans la pratique la théorie du communisme d’État. Varga y a consacré un livre Les problèmes économiques de la dictature du prolétariat. En Hongrie, écrit-il, la transformation de la vie économique sur de nouvelles bases s’opéra beaucoup plus rapidement qu’en Russie. Le pays était plus petit, la population plus dense. L’ensemble se prêtait mieux à une forte centralisation, alors qu’en Russie, vu les étendues énormes, une certaine décentralisation apparût comme nécessaire. La révolution fit passer la gestion de la production et la réglementation de la consommation aux mains de l’État. Le Conseil Supérieur Économique créa des Centrales de Matières Premières qui répartissaient les matières premières entre les diverses entreprises. Ces organismes n’étaient pas seulement des organes de distribution, ils remplissaient un rôle politique ; c’étaient des instruments à l’aide desquels l’État assujettît la classe ouvrière. En refusant des matières premières à tel ou tel groupe d’ouvriers, le Conseil Supérieur les tenait tout simplement à sa merci. Il est un fait évident qu’une coordination des diverses industries s’effectue beaucoup plus rapidement et efficacement par en haut, mais le prix dont les ouvriers payent une telle coordination est trop élevé, car ça ne leur coûte rien moins que la disposition des moyens de production eux-mêmes, c’est-à-dire qu’à ce prix le communisme... disparaît complètement.
Pour ce qui est de la consommation du produit, Varga admet en théorie que la part du produit doit être égale pour tous. Il indique que les ouvriers eux-mêmes s’opposèrent au début à une telle répartition. Comme dans le communisme d’État, les prix et les salaires continuent à subsister. Varga s’attache à expliquer sur quelles bases l’État doit fixer le prix des produits livrés à la consommation. Si l’État fixe le prix des produits au niveau du coût exact du produit, il ne lui reste plus rien pour couvrir les frais d’entretien des groupes improductifs de la population (l’armée, les fonctionnaires, instituteurs, chômeurs, malades, invalides). Il ne resterait plus rien non plus pour développer la production, ce dont un État prolétarien a cependant encore plus besoin que le capitalisme. En principe, il faut donc fixer les prix au niveau du "coût social de production". Il faut comprendre sous ce terme le coût réel des marchandises augmenté d’une majoration suffisante pour couvrir les frais d’entretien des non producteurs et pour permettre une véritable accumulation.
Comme il n’était pas possible de fixer le "coût social de production", le gouvernement fut contraint de pratiquer une "politique des prix". Dans un pareil système, la lutte pour le pouvoir n’a pas disparu, car ce sont les groupes sociaux qui sont au pouvoir qui décident de la répartition de la production. Il y a donc là des rapports de maîtres à sujets qui s’établissent et qu’on s’efforce de voiler en accordant un certain pouvoir d’auto-administration aux assujettis. En Russie, par exemple, tous les consommateurs furent embrigadés dans des coopératives de consommation qu’ils purent "librement" administrer. Cela n’empêchait pas que c’était le gouvernement qui disposait de la production et par là s’élevait au-dessus du prolétariat.
Le communisme a, par contre, pour but de faire du travail la condition de la consommation. Chaque travailleur, par son travail, détermine la part qui lui revient de la production sociale. Non pas que ça soit là un système qui réalise une égalité ou une justice parfaite. Ce sont là des choses qui n’existeront peut-être jamais. Mais c’est la seule manière d’abolir le salariat et de faire disparaître tout assujettissement du travailleur.

LE TRAVAIL SOCIAL GÉNÉRAL NÉCESSAIRE

Par rapport à la consommation, il existe deux types différents d’entreprises, les entreprises du premier type livrent leurs produits à la consommation en échange des certificats de travail qui leur sont remis par les consommateurs, nous les appellerons les entreprises du type productif. L’autre type d’entreprise travaille "gratuitement", il réalise le principe de la prise selon les besoins ; ce sont les services publics ou les entreprises réalisant le travail social général nécessaire. A ce genre d’entreprises appartiennent, par exemple, toutes sortes de conseils économiques et politiques, les bureaux pour la comptabilité générale, des institutions d’hygiène, d’enseignement, la construction et l’entretien des parcs, des institutions culturelles et sociales. Toutes ces entreprises utilisent comme les autres les moyens de production, des matières premières et leurs ouvriers doivent être nourris et vêtus comme tous les autres. Cependant pour certaines il est impossible, pour d’autres non souhaitable, qu’elles se fassent payer leurs services par les usagers au moyen d’argent de consommation, comme c’est le cas pour les autres entreprises. Ces entreprises travaillent donc gratuitement et leurs usagers "puisent au tas".
Il est évident que tout ce qui est nécessaire au fonctionnement de ces entreprises doit être produit par les ouvriers des entreprises du type productif. Les ouvriers ne pourront donc pas toucher le produit intégral de leur travail. La question est seulement celle-ci : quelle est la part du produit qu’ils devront laisser tomber à cette fin ?
La détermination du coût de fonctionnement des services publics n’offre bien entendu aucune difficulté particulière. Ces entreprises tiennent une comptabilité où figurent les trois postes connus : moyens de production (MO), matière première (MA) et travail vivant (T). L’ensemble de ces entreprises dressent un budget d’ensemble de leurs besoins. Si ce budget est par exemple le suivant : MO (8 millions) + MA (50 millions) + T (50 millions) = 108 millions d’heures de travail, nous savons que l’ensemble de la société devra prendre sur la partie consommable de son travail productif direct 108 millions d’heures de travail pour faire fonctionner les services publics.
La solution courante qui nous était offerte jusque maintenant était celle qui consistait à faire supporter ces frais par l’État. C’est aussi la solution capitaliste qui récupère les avances faites à ces industries grâce à des contributions directes ou indirectes. En Russie, la solution est trouvée par le fait que c’est l’État qui encaisse les bénéfices réalisés par les diverses entreprises ; d’autre part, l’État établit les impôts indirects. La vente d’alcool, détenue en monopole par l’État, est aussi un moyen pour se procurer de l’argent. La Hongrie soviétique agissait de même grâce à sa politique des prix.
Il est vrai que de nombreux théoriciens préconisent d’autres solutions. En général, ils admettent que le coût des services publics doit être calculé d’une façon minutieuse. Ce coût intervient ensuite pour déterminer le coût définitif des produits. Le coût des services publics est donc introduit dans le coût des marchandises. Cette solution est, à notre avis, à repousser car elle embrouille le calcul du coût des marchandises et voile la productivité des entreprises. La seule solution qui nous semble compatible avec le but d’affranchissement des travailleurs posé par la révolution est celle qui consiste à déduire directement du fonds de consommation ce qui est nécessaire au fonctionnement des services publics, par une réduction des bons de consommation délivrés aux producteurs. Il faudrait alors calculer le taux de paiement, c’est-à-dire la partie de la production sociale qui revient au producteur pour une heure de travail, défalcation faite de la quote-part destinée au fonctionnement des services publics. Prenons que le budget des entreprises se présente sous cette forme : MO (100 millions d’heures de travail) + MA (600 millions d’heures de travail) + T (600 millions d’heures de travail) = P (1.300 millions d’heures de travail).
Nous savons que de cette masse de 1.300 millions d’heures de travail il ne reste que 600 millions pour la consommation, le reste devant servir à reconstituer les moyens matériels (moyens de production et matières premières) nécessaires à l’ouverture d’un nouveau cycle de production. C’est sur ces 600 millions que devra être pris ce qui est nécessaire au fonctionnement des entreprises de services publics. Admettons que le budget annuel de ces dernières s’élève à 108 millions d’heures de travail, somme qui se décompose ainsi : MO (8 millions d’heures de travail) + MA (50 millions d’heures de travail) + T (50 millions d’heures de travail) = Services (108 millions d’heures de travail).
Le fonds de consommation proprement dit se verra amputer de ces 108 millions d’heures de travail que la société affecte directement au fonctionnement des services publics. Le fonds de consommation est de 650 millions d’heures de travail (600 millions dans les entreprises productives et 50 millions dans les services publics). La défalcation pour les services publics une fois opérée, il ne restera plus que 650 - 108 = 542 millions d’heures de travail à la disposition de la collectivité pour couvrir ses besoins de consommation. Pour un effort de 650 millions d’heures de travail, la part que la collectivité consommera individuellement est de 542 millions d’heures ou 0,83 partie (542 : 650). C’est ce que nous appellerons le taux de paiement. Le producteur ne reçoit donc pas sous forme de bon d’achat le produit intégral de son travail. Pour une semaine de travail de quarante heures, par exemple, il ne recevrait, en bons de consommation individuelle, que l’équivalent de 40 x 0,83 = 33,2 heures de travail.
Le calcul du taux de paiement est des plus simples. Les entreprises tiennent une comptabilité minutieuse de ce qu’elles reçoivent et dépensent en moyens de production, matières premières et main-d’œuvre. Les transferts qui s’opèrent d’une entreprise à l’autre sont enregistrés à l’office de comptabilité sociale de la même manière qu’une banque ou un office de chèques enregistre les virements entre titulaires de comptes. Dans un tel déroulement, il n’y a personne qui a quelque chose à "attribuer" ou à "répartir". C’est pour cela qu’un État n’a pas à intervenir dans une pareille production. Les rapports entre les producteurs et le produit social sont des rapports non de personnes, mais de choses. La production est assise sur des bases qui permettent aux producteurs eux-mêmes de la gérer, de ce fait il n’existe aucun terrain favorable à l’éclosion d’une exploitation ou domination quelconque. Les conditions sont créées où l’État peut réellement "dépérir" et être "relégué" au musée d’antiquité parmi "le rouet et la hache de bronze" (Engels).
Une des caractéristiques des entreprises de services publics, c’est qu’elles permettent à leurs usagers de les utiliser dans la mesure de leurs besoins. On s’en sert gratuitement. Il est un fait évident que dans la mesure où le régime communiste se développera, le nombre de branches d’industries produisant selon ces normes ira croissant. Certaines branches de l’industrie de l’alimentation, le transport des personnes, le service d’habitation seront appelés à fonctionner comme services publics. Le rythme de ce développement est donné par la productivité générale du travail. Il est certain qu’avant de décider que telle ou telle branche entre dans la catégorie des services publics et réalise la distribution de ses produits sur un plan supérieur à celui des autres entreprises, la collectivité devra chaque fois juger si une pareille transformation peut se réaliser sans danger pour l’ensemble de la production. Au cours de ce développement, le taux de paiement est appelé à diminuer de plus en plus. De moins en moins le travail de l’individu devient la mesure de sa consommation. Mais de pareilles transformations doivent être décidées en pleine conscience par la collectivité. C’est pour cela qu’il est nécessaire de pouvoir payer le coût des services publics à l’aide du taux de paiement et non à l’aide d’impôts qui viendraient grever le prix des marchandises et ceci afin que la société puisse avoir à chaque instant l’image la plus nette de la productivité du travail.

A. HENNAUT

(A suivre)


Le socialisme est le premier mouvement populaire dans l’histoire du monde qui se donne pour but, et qui a mission de par l’histoire, d’introduire dans l’action sociale des hommes un sens conscient, un plan, et, outre cela, la volonté libre. C’est pourquoi Friedrich Engels appelle le triomphe définitif du prolétariat socialiste un saut de l’humanité du règne de l’animalité dans le règne de la liberté. Mais ce "saut" même est lié à la loi d’airain de l’histoire, à mille étapes d’une préalable évolution, pleine de tracas et par trop longue. Mais il ne peut jamais être accompli, si, de toute la substance accumulée des conditions matérielles, ne jaillit pas l’étincelle incendiaire de la volonté consciente de la grande masse du peuple.

Rosa Luxemburg - La Crise de la Démocratie Socialiste.




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