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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Projet de rapport sur la situation en Italie (suite)
{Bilan} n°21 - Juillet-Août 1935
Article mis en ligne le 1er février 2017
dernière modification le 13 janvier 2017

par ArchivesAutonomies
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Nous avons vu que dans le processus de conversion du capitalisme italien vers le fascisme, les forces démocratiques et social-démocratiques ont joué un rôle important. Simultanément aux attaques brutales des escouades fascistes, la manoeuvre se développait pour immobiliser les ouvriers, empêcher leur riposte violente, les canaliser vers l’appel à l’intervention du pouvoir étatique qui évoluait graduellement vers sa transformation fasciste. Les lois exceptionnelles de 1925 ouvrent la période de la domination totalitaire du fascisme : depuis la marche sur Rome d’octobre 1922 jusqu’à novembre 1925, pendant quatre années, au travers de ministères dont la base parlementaire se restreignait progressivement, le fascisme fut forcé de laisser subsister les partis et organisations prolétariennes et antifascistes, en même temps qu’il manoeuvrera continuellement pour garder au gouvernement des représentants libéraux et catholiques.
L’opposition brutale du fascisme aux autres forces bourgeoises, opposition qui prendra ses formes extrêmes lors de la proclamation des lois exceptionnelles, À donné vie à toute une idéologie qui s’est surtout développée dans les milieux de l’émigration. La thèse fondamentale était la suivante : la communauté d’intérêts politiques devait déterminer un front commun d’opposition et de lutte contre le fascisme ; l’objectif à présenter dans la situation italienne était celui d’abattre le gouvernement fasciste, après quoi chaque participant au bloc aurait repris sa liberté d’action. Au fond il n’y avait rien de bien nouveau en tout cela, ce qui changeait seulement c’est que la signification de tous ces mots prenaient dans la situation terrible de l’Italie un sens plus aigu et rendait aussi la position communiste extrêmement plus difficile à défendre, surtout à l’étranger. La vieille divergence entre réformistes et révolutionnaires se représentait mais dans une situation où l’État et le capitalisme étaient obligés d’abandonner leur position primitive d’appui aux revendications ouvrières, pour proclamer une opposition violente à toute manifestation de vie de la classe ouvrière. Avant il s’agissait de s’appuyer sur les forces démocratiques et libérales dans le but d’obtenir des réformes ; maintenant par contre il fallait faire appel à ces mêmes forces afin d’obtenir leur appui pour la restitution des garanties, contenues dans un Statut signé par le roi (et toujours en vigueur malgré le fascisme) permettant l’exercice des "libertés publiques". Maintenant comme avant, le prolétariat se trouvait dans l’obligation d’assigner à ses mouvements des objectifs qui n’ont aucun rapport avec son programme et par cela même avec les intérêts de sa défense quotidienne aussi bien que ceux de sa libération de classe. La thèse de l’ "antifascisme" pouvait se prévaloir des apparences de la situation italienne, apparences qui prenaient un relief particulier à cause des brimades dont ces mêmes antifascistes étaient l’objet de la part des fascistes, ce qui ne pouvait manquer d’influencer certaines couches de la classe ouvrière, surtout - nous le répétons - à l’étranger. Mais une analyse de la situation italienne dépassant la vision superficielle des événements permet facilement de comprendre qu’une telle position antifasciste n’est en définitive que le complément de la position fasciste : les deux ne peuvent que confluer vers les intérêts de la même classe capitaliste.
Les communistes n’ont pas à résoudre un problème dont ils choisiraient les éléments pour les disposer vers une lutte pouvant conduire au triomphe de la classe ouvrière. Ils agissent en une situation historique donnée et doivent arriver à déterminer vers quel chemin s’oriente et peut s’orienter la classe ouvrière. Pour ce qui concerne les lois exceptionnelles, il ne pouvait donc être question d’établir un front de lutte en fonction de la position adoptée par certain mouvement anti-prolétarien, mais de soulever un plan de bataille basé sur des positions capables de menacer et détruire l’ennemi. L’analyse de la position détenue précédemment par les antifascistes ne suffisait évidemment pas, particulièrement en ce qui concerne l’agitation à mener parmi les masses lesquelles étaient poussées par les nouveaux événements à oublier le rôle d’auxiliaires du fascisme que ceux-ci avaient détenu lors du déchaînement de leur mouvement et de leur entrée au gouvernement. Il fallait aussi, au travers d’une critique approfondie des nouvelles positions que les "antifascistes" défendaient, démontrer qu’ils se trouvaient sur un terrain qui, loin de menacer l’armature fasciste de la société capitaliste, en assurait la sauvegarde en face du prolétariat.
Immédiatement après la proclamation des lois exceptionnelles, les États-majors des partis interdits se transférèrent à l’étranger où, sous l’initiative de la social-démocratie, la "Concentrazione antifascista" fut fondée. Y adhérèrent toutes les formations politiques en dehors du parti communiste et de la droite libérale. Ces deux tendances, bien qu’étrangères à la Concentration, au point de vue organisationnel, se rattachaient cependant indirectement à elle. La droite exigeait l’adoption d’un programme se revendiquant surtout de la Constitution ; les changements à la structure de l’État devant être obtenus au travers de la reconstruction du mécanisme parlementaire. La Concentration, par contre, avait inscrit à son programme la lutte pour l’Assemblée Constituante. Les centristes de leur côté dirigeaient le parti vers la constitution d’un autre type de "Concentration" comprenant exclusivement les partis socialiste, maximaliste et républicain. L’opposition ne se manifestait pas tant sur le programme au sujet duquel on était d’accord - les centristes se proclamaient les véritables défenseurs de l’Assemblée Constituante - mais sur l’exclusive à prononcer à l’égard des forces se trouvant à la droite de la social-démocratie. Il y avait une liaison entre le parti et la "Concentration", cela est prouvé par la manoeuvre que le centrisme développa au sein de cette dernière en se basant sur des minorités maximalistes et républicaines. Ces dernières éditaient à ce moment le "Corriere degli Italiani" qui s’avéra, plus tard, être un organe de la police italienne. Pour ce qui concerne le centrisme, les thèses qu’il défendit à cette époque sont celles de la droite ; Tasca était le véritable chef du parti et à l’Exécutif Élargi de janvier 1927 de l’I.C., il parvint à faire adopter une résolution où à la place du drapeau de la révolution italienne on hissait celui de la lutte pour "le pain et la liberté". À cette époque notre courant revendique les positions - toujours défendues par nous - se basant sur le maintien intégral de la revendication de la dictature du prolétariat comme étant le seul terme pouvant embrasser les luttes du prolétariat italien. Notre courant demandait aussi l’établissement immédiat d’un front unique syndical en vue de la défense des revendications immédiates des ouvriers. Au point de vue concret, s’il est vrai qu’immédiatement la lutte pour la dictature n’était pas possible, il est vrai aussi que la lutte pour la Constituante l’était aussi peu. Il s’agissait ainsi d’assigner une direction au mouvement italien, ce qui n’était possible qu’après avoir établi la tendance de ce dernier.
Mais alors qu’au travers de la Constituante on faussait toute la signification de la situation en Italie, au travers de la dictature du prolétariat on pouvait mobiliser les seules forces capables d’attaquer les bases mêmes du régime et donc aussi son organisation fasciste. Les promoteurs de la Constituante insistaient surtout sur la nécessité préjudicielle de modifier d’abord le gouvernement pour pouvoir passer ensuite à la défense des intérêts immédiats des ouvriers : à l’égard de notre courant ils pouvaient donc faire figure d’intransigeants et d’extrémistes. Mais la négligence affichée envers les revendications immédiates des ouvriers n’était pas occasionnelle. En effet, ainsi que nous l’avons vu, la nécessité historique du fascisme ressort d’une situation qui donne aux luttes immédiates une orientation directement révolutionnaire. Les caractéristiques de l’évolution du capitalisme italien arrivant au pouvoir lorsque les grandes puissances s’étaient déjà formées et s’étaient partagé les empires coloniaux, l’extrême pauvreté en matières premières, le développement industriel se concentrant dans le Nord seulement, l’entrée tardive en guerre à cause d’une position de deuxième ordre dans la formation des constellations, les transformations volcaniques de l’économie s’industrialisant au travers de la guerre, enfin la position de parent pauvre qui fut donnée à l’Italie lors du partage de Versailles : voilà les éléments qui engendreront le déchaînement des mouvements extrêmes de la part du prolétariat aussi bien que de la bourgeoisie. Les lois exceptionnelles ne feront donc que consacrer, dans l’intérêt du capitalisme, une situation qui ne permet plus une manoeuvre démocratique de la part de la bourgeoisie, et ne permet pas non plus la moindre lutte revendicative de la classe ouvrière. L’interdiction des partis libéraux, démocratiques, etc., ne s’explique point par l’apparition d’une incompatibilité soudaine entre eux et le capitalisme, mais par bien d’autres motifs. Laisser subsister la liberté de la presse, de réunion et d’organisation, signifiait aussi permettre aux ouvriers de maintenir leurs organisations. Limiter l’interdiction au parti communiste sous prétexte que celui-ci s’assigne pour but la destruction de la Constitution et l’État, signifiait permettre toutefois aux ouvriers de maintenir leurs organisations syndicales au travers desquelles le prolétariat aurait pu continuer son oeuvre de construction de son parti de classe. Mais ainsi que nous l’avons prouvé la situation ne permettait pas au capitalisme de laisser subsister la moindre possibilité de lutte aux ouvriers : le maintien de son pouvoir était au prix d’un anéantissement total de la classe ouvrière. L’interdiction des partis bourgeois d’opposition au fascisme dépendit du fait que leur maintien signifiait la faculté pour la classe ouvrière de défendre au moins ses intérêts immédiats. Ainsi seuls des critères de classe peuvent expliquer les lois exceptionnelles.
Le dilemme fascisme-antifascisme qui plane aujourd’hui sur l’émigration À eu son expression de "gauche" dans la formulation simpliste de "l’antifascisme de classe". Les deux termes de cette formule s’opposent irréductiblement car la classe est évidemment l’opposé radical d’un conglomérat politique qui se constitue précisément sur la base de la disparition de toute frontière de classe en vue de donner vie aux "syndicats des persécutés" par le fascisme. Lors de la troisième période le centrisme sortit le dilemme fascisme-communisme, dilemme qui, au point de vue théorique, n’est pas correct parce qu’il oppose un type de gouvernement (le fascisme) à un type de société (le communisme). Une politique communiste aurait quand même pu s’exprimer au travers de ce dilemme mais à la seule condition de bien indiquer par le terme "communisme" la seule classe capable de lutter pour celui-ci : le prolétariat. Dans ces conditions, le danger ne se serait pas présenté de considérer que l’interdiction des partis démocratiques et surtout ceux de la social-démocratie puissent signifier leur évincement définitif de la scène historique. Nous avons vu qu’après avoir accompli un rôle important pour permettre la victoire du fascisme, ces partis, même lorsqu’ils sont interdits par les lois exceptionnelles continuent à remplir une fonction nettement capitaliste. Toutes les positions qu’ils défendront consisteront à appeler les masses à s’écarter du seul terrain qui puisse mettre en danger le capitalisme et la forme fasciste qu’il À dû adopter dans les circonstances historiques actuelles. Il sera permis d’élever les hauts cris contre les méfaits du gouvernement fasciste, de parler de lutte armée sans exclure en principe les attentats individuels, mais tout cela sera fait pour que les ouvriers ne se concentrent pas autour de la lutte pour leurs revendications partielles. Cette dernière étant la seule forme de mobilisation du prolétariat, les partis démocratiques qui agissent afin d’éviter que la classe ouvrière ne s’oriente vers cette direction (tout interdits qu’ils sont par les lois exceptionnelles) resteront des forces complémentaires à la disposition du capitalisme et pour la survivance du fascisme. Mais ces forces qu’actuellement le capitalisme tient surtout en réserve, sont appelées à jouer à nouveau un rôle très important dans les nouvelles situations révolutionnaires. Celles-ci surgiront de l’éclosion des contrastes inhérents à la société capitaliste ce qui permettra au prolétariat de se jeter encore une fois dans la bataille sociale. Mais à ce moment les "antifascistes" feront grand commerce des persécutions qu’ils ont endurées, cela pour obtenir la confiance des masses sur la base d’un programme d’Assemblée Constituante ou même soviétique, mais laissant toujours debout le régime capitaliste et sa base : la propriété privée. Le dilemme fascisme-communisme peut donc désarmer le prolétariat pour les batailles futures.
S’il est vrai que contre le fascisme la social-démocratie loin de représenter un élément de lutte, représente un facteur de son évolution et de sa victoire, il est tout aussi vrai que dans une situation différente la social-démocratie se prévaudra de son "antifascisme" pour revivre à nouveau dans l’intérêt du capitalisme. L’expérience de l’Allemagne nous prouve qu’il n’y À qu’un seul instrument dont peut se servir le prolétariat pour empêcher cette résurrection de la social-démocratie : c’est son parti de classe dirigeant les mouvements issus des bases antagonistes de la société capitaliste vers la victoire et l’instauration de la dictature du prolétariat. Il est évident que les organisations de la classe ouvrière, en Italie, aussi bien qu’à l’étranger ont pour devoir de ne pas seulement borner les mouvements de solidarité aux militants appartenant exclusivement au parti, mais s’ils doivent inscrire sur le drapeau de l’agitation pour les victimes politiques, le nom de ceux qui tombent pour le programme "antifasciste", ils ne peuvent nullement en épouser les positions politiques et cela sera d’autant plus possible que ces agitations seront menées - pour pouvoir embrasser l’ensemble des masses - par les organisations syndicales et en liaison avec les mouvements revendicatifs de chaque pays.
Le centrisme À donné au dilemme : fascisme-communisme, l’interprétation qui devait le disqualifier définitivement. En effet, ce dilemme prenait la signification suivante : "communisme = centrisme" et tout ce qui subsistait après cette élimination à froid n’était que du fascisme : la social-démocratie tout aussi bien que notre fraction. Cette caricature devait faciliter le jeu des social-démocrates pouvant facilement se laver de l’accusation d’être des fascistes, et qui en profitèrent pour se laver également de toutes les accusations que fort justement les communistes avaient lancées contre eux.
La formule centrale pouvant embrasser les événements italiens reste donc celle qui contient les deux alternatives capitalisme-communisme. Cela permet de pousser les ouvriers à comprendre le processus compliqué de la lutte qu’ils doivent mener et qui consiste à se débarrasser des social-démocrates, non seulement lorsqu’ils parlent de révolution (comme il en fut le cas après les lois exceptionnelles), mais aussi lorsqu’ils parleront de réaliser des réformes au moment où les prolétaires auront pris les armes.
La seule position marxiste en face des lois exceptionnelles consiste donc dans l’établissement d’un front commun de lutte de tous les ouvriers sur la base des revendications partielles. Cette lutte représente également la seule base de lutte contre le fascisme ; les fanfaronnades social-démocrates sur la lutte révolutionnaire pour la Constituante n’ont d’autre fonction que de lancer des gaz fumigènes afin que les ouvriers ne retrouvent pas le chemin où peut se développer leur combat. Toutefois cela ne signifie nullement que, malgré les lois exceptionnelles, des conditions existent pour la création d’organisations syndicales illégales. Pour des fins de réclame, des bonzes centristes à l’étranger ont souvent parlé des batailles déchaînées en Italie par les syndicats, mais en réalité les rares mouvements grévistes que les ouvriers ont opposés au au plan de famine du fascisme, ont toujours été spontanés et n’ont jamais été déterminés soit par décisions d’instances syndicales illégales inexistantes, soit par celles (malheureusement par trop existantes) provenant des Bureaux à l’étranger.

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Le capitalisme ne peut parvenir à anéantir la lutte de classe : celle-ci étant engendrée par les bases mêmes du mode de production bourgeois. Mais il peut parvenir à suspendre, pendant une période déterminée, la manifestation de la lutte de classe. Il ne s’agit pas, bien sûr, d’un pouvoir diabolique dont disposerait la bourgeoisie, mais de la nature particulière d’une situation donnée. Dans l’après-guerre les situations italiennes ne pouvaient se dérouler qu’autour de termes extrêmes, et cela à cause de tous les précédents que nous avons examinés. Révolution ou guerre, étaient des alternatives emprisonnant toute la vie politique et donnant leur expression aux luttes de classe. L’occupation des usines, en 1921, avait signifié le terme des luttes ouvrières se dirigeant dans le désordre chaotique déterminé par l’absence du parti de classe du prolétariat. Après cette défaite, se présentait pour le capitalisme le danger que les nouvelles batailles se déroulant après la fondation du parti communiste ne prennent directement une orientation révolutionnaire et ne se dirigent vers l’instauration de la dictature du prolétariat. L’issue des situations vers la révolution avait pu être évitée par le capitalisme, mais cela ne changeait rien aux caractères fondamentaux de la période qui continuait à se diriger vers ses solutions extrêmes. Le capitalisme, pour dominer ces circonstances, ne pouvait recourir à aucune manoeuvre et devait s’acheminer vers la préparation immédiate des conditions politiques pour la guerre : en premier lieu vers l’anéantissement de toute possibilité de vie ouvrière.
La conception qu’en dehors de la guerre il est impossible d’abattre le fascisme est très répandue en Italie. Nous savons bien qu’il existe une cohorte interminable de moralistes soi-disant marxistes et qui diront que cette position de pessimisme n’est, en définitive, qu’une aide au fascisme. Mais, à notre avis, il s’agit de donner une explication réelle à cette position qui s’est répandue immédiatement après la proclamation des lois exceptionnelles et qui conduisit pas mal de centristes (sans parler des démocrates et social-démocrates) à saluer les complications des rapports franco-italiens en novembre-décembre 1926. Il est évident que cette tension inter-impérialiste fut une expression naturelle de la situation qui s’exprime par la proclamation des lois exceptionnelles (exactement à la même époque). Mais la position du prolétariat consistait uniquement dans une lutte simultanée contre les deux impérialismes et ne pouvait nullement être fonction des prétendues vertus révolutionnaires de la guerre ou de la victoire de l’impérialisme français. Nous constaterons d’ailleurs en Allemagne un schéma analogue des événements et chaque nouvelle vague de répression violente contre la classe ouvrière exprimera simultanément à une manifestation d’opposition de l’impérialisme du Reich au capitalisme d’autres pays.
La nécessité de passer à une organisation politique pour la guerre alors que les conflits n’existent pas encore à l’échelle mondiale, cette caractéristique essentielle de la situation s’exprime par une notion courante parmi les masses en Italie. Il ne s’agit pas de s’élever en moralistes contre cette conception, mais de lui donner une expression politique. Celle-ci nous semble être la suivante : toute manifestation de la lutte de classe est immédiatement une lutte contre la guerre et pour la révolution. Déclencher une grève c’est réaliser une position d’attaque contre le système capitaliste dans son ensemble et cela rend impossible toute existence d’organisations syndicales de masse. D’ailleurs un examen, même hâtif, de ces mots "organisation syndicale de masse" prouve leur inconsistance et le profit que peut en tirer la provocation policière. En effet, ou bien les conditions existent pour une organisation de masse et alors l’illégalité ne se conçoit pas, ou bien la nécessité de l’illégalité existe (comme c’est le cas dans les pays fascistes) et alors l’action clandestine devient impossible au sein d’organisations s’ouvrant à tous les ouvriers.
Mais l’impossibilité de fonder des organisations de masse ne comporte nullement l’extinction de toute l’activité syndicale et politique. Par exemple dans tous les pays, lors de la guerre, l’impossibilité de faire vivre des syndicats de masse existera, mais même au cours du conflit (nous voulons parler ici de la deuxième phase après que l’oeuvre d’ivresse nationaliste aura cessé ses effets parmi les masses) des conditions existeront pour une action ininterrompue des organisations syndicales. Seulement il s’agit de les définir et d’agir en conséquence. Le syndicat sera réduit à son expression la plus limitée au point de vue numérique (nous ne nous en rapportons pas aux organisations incorporées à l’État comme il est prévu dans le projet Paul Boncour sur la nation armée) et fort probablement ne contiendra plus que les seuls militants appartenant aux partis se réclamant à la classe ouvrière, à ces militants dont la fidélité personnelle à la cause aura été prouvée par une cruelle action répressive de la police. Dans un certain sens ce qui reste alors en vie du syndicat ce n’est que son drapeau qui sera gardé par une minorité extrêmement restreinte de la classe ouvrière. Mais ce drapeau peut avoir une importance énorme dans le déroulement des événements. Lors de l’éclosion d’un mouvement un simple manifeste peut avoir une importance énorme pour l’extension de ce mouvement : les ouvriers devront voir dans le drapeau de leurs luttes passées le signal leur redonnant confiance en eux-mêmes et les incitant à dépasser la forme primitive de la lutte pour lui donner une consécration organisatoire. Cet exemple que nous avons donné s’étend évidemment à tout le processus de la lutte d’où peuvent surgir les conditions pour l’attaque de la classe ouvrière dans son ensemble : à cet effet, une direction extrêmement expérimentée peut - malgré les extrêmes difficultés de l’organisation illégale - réaliser la vision des possibilités de coordination et d’extension des mouvements grévistes.
Le front syndical s’établissant en dehors des masses et sur la base de la participation presque exclusive des membres des partis agissant au sein de la classe ouvrière pourrait conduire à une altération de la nature du syndicat qui deviendrait ainsi une "confédération de partis". Mais à ce danger il n’est pas possible d’obvier en appelant les ouvriers en masse à cause de la situation qui ne permet qu’une action clandestine du syndicat, mais on y obviera au travers de la politique du syndicat illégal lequel ne doit jamais poursuivre les buts des manoeuvres réciproques des différents partis occupés à grignoter des membres, mais au travers d’une politique qui s’établit toujours en fonction des revendications immédiates des ouvriers et des luttes dans cette direction.
La confirmation des positions générales que nous avons énoncées, nous la retrouverons dans le contrecoup qui se produisit au sein de la Confédération Générale du Travail lors de la proclamation des lois exceptionnelles. La situation ... [manque de texte, par erreur de mise en page dans l’original] connut en même temps que l’aboutissement du plan capitaliste arrivant à son point culminant : la transformation de la société vers le fascisme, le précipice autour de ce dernier de toutes les forces bourgeoises. Il s’agissait là, évidemment, d’un simple moment de l’évolution historique, car ensuite le processus se compliqua à nouveau et l’antagonisme fondamental de classe : capitalisme-prolétariat, tout en restant l’axe des situations, ne se présenta plus avec la netteté de 1927, alors que l’alternative fascisme-antifascisme permit la reprise de la manoeuvre capitaliste dirigée vers l’immobilisation du prolétariat.
Les progrès communistes au sein des organisations syndicales avaient été particulièrement importants avant l’entrée du fascisme au gouvernement. À cette époque, le parti était dirigé par notre courant qui basait son action sur les deux thèses centrales suivantes : la plus grande fermeté des principes dans l’oeuvre de construction du parti de classe et en même temps l’action politique la plus nette exprimant la nécessité d’orienter la lutte du prolétariat sur le "double front" contre l’attaque fasciste et contre les forces démocratiques et social-démocratiques agissant pour le désarmement des masses et leur canalisation vers l’État, au travers du respect de la Constitution et de la sauvegarde des "libertés publiques". D’autre part, le parti avec son réseau de fractions syndicales, développait un travail très important pour l’établissement d’un front unique syndical et sur un plan de mots d’ordre qui faisait découler les luttes contre l’attaque fasciste du déroulement de la lutte de classe elle-même ; aucune confusion n’était possible, le prolétariat devait refuser tout appui à la thèse de la distinction entre capitalisme et fascisme, mener sa lutte pour défendre ses salaires et les positions conquises (liberté de réunion de presse et d’organisation). La défensive s’appuyant sur un front nettement de classe ne pouvait que mobiliser les masses pour leur défense simultanée contre les bandes fascistes dont la raison historique et l’objectif consistaient justement dans la menace de destruction et d’anéantissement de toute organisation indépendante de la classe ouvrière. Le parti bien que contrôlant une minorité de la classe ouvrière (à la scission de Livourne en janvier 1921 un quart seulement des membres du parti socialiste passa à notre parti), parvint à orienter les grandes organisations de masse vers la constitution de l’"Alliance du Travail" basée sur les luttes économiques, et la contre-offensive à l’attaque fasciste. D’autre part l’influence du parti se développait à un rythme très accéléré au sein des syndicats et au Conseil National de la Confédération Générale de Verona, en automne 1921, (pas même un an après la fondation du parti), les propositions communistes formèrent l’axe de toutes les discussions. Successivement, au Conseil National de l’été 1922, le parti avait conquis un nombre de voix dépassant celui des maximalistes, et venait immédiatement après celui des réformistes lors des votes devant déterminer l’orientation de la Confédération Générale du Travail. À ce moment la critique "léniniste" contre le "bordiguisme" s’étala dans toute son ampleur ; l’on nous reprocha de ne pas avoir accédé à un compromis avec les maximalistes afin de faire passer la Confédération du Travail sous la direction d’un bloc maximaliste-communiste. Mais il était facile de répondre que d’abord les maximalistes n’avaient qu’à accepter des positions se bornant aux luttes immédiates de la classe ouvrière sans vouloir faire, de ces luttes, un tremplin pour des manoeuvres sur le terrain politique de l’action du parti, et qu’ensuite si les progrès communistes étaient tellement importants cela dépendait justement de la politique adoptée par le parti ; un changement dans cette politique ne pouvait que compromettre les résultats acquis. C’est d’ailleurs ce qui se vérifia par après lorsqu’à la suite des décisions du 4eme Congrès de l’Internationale, les manoeuvres commencèrent pour une fusion entre le parti communiste et le parti maximaliste au sein duquel un travail se développait pour l’appui aux "troisième-internationalistes".
La politique du parti en 1921 et 1922 laissa une empreint très forte au sein du prolétariat. D’autre part le changement de direction qui lui fut imposé en 1923 s’effectua en cachette (les membres du parti ne le surent qu’une année plus tard et même alors, en mai 1924, lors de la Conférence Nationale du parti, ils donnèrent une énorme majorité à notre courant contre le bloc droite-centre qui dirigeait l’organisation centrale) alors que dans le domaine syndical, les camarades de notre courant furent gardés à la tête des organismes coordonnant le travail des fractions syndicales communistes. Nous avons déjà dit que lors des grandes grèves de 1925 le centrisme en abandonna la direction à des militants de notre fraction. Lors de la proclamation des lois exceptionnelles, les résultats de l’oeuvre durable développée par notre parti se manifestèrent. La direction réformiste préconisa à ce moment la nécessité d’un compromis avec le fascisme alors que la grande majorité des ouvriers contrôlés par les socialistes et les maximalistes se dirigeait nettement vers les communistes pour opposer à la capitulation réformiste une réunion, en février 1927, où la décision aurait été prise de maintenir en vie les syndicats de classe. Le centrisme devait évidemment empêcher les communistes de profiter de cet instant de l’évolution politique pour poser devant les masses l’évidence du fait de la coïncidence entre fascisme et antifascisme, l’importance colossale de cette coïncidence afin d’orienter nettement les luttes successives vers une orientation prolétarienne et communiste. En réponse à la réunion que des militants avaient organisée en Italie, bravant les pires risque de la réaction fasciste, les centristes à l’étranger décidèrent de situer cette manifestation politique sous l’angle d’une légalisation des décisions prises en Italie par l’Internationale d’Amsterdam qui tenait son Congrès à Paris au printemps de 1927. Toutes les positions étaient ainsi bouleversées : les communistes qui avaient toujours combattu pour l’adhésion de la Confédération du Travail à l’Internationale Syndicale de Moscou en centralisant autour de cette position toute l’opposition communiste au réformisme et maximalisme, ces mêmes communistes étaient devenus les plus zélés partisans de l’adhésion à l’Internationale jaune et prenaient même figure de loyalistes envers cette organisation "trahie", sans doute, par les dirigeants réformistes qui, en Italie, passaient un compromis avec le fascisme. Notre courant soutint alors la nécessité du maintien intégral des positions, toujours défendues par nous, dont la justesse devait être vérifiée à la lumière de la capitulation des dirigeants réformistes. De plus nous affirmions la nécessité de passer à une consultation approfondie de l’organisation syndicale en Italie afin d’arriver ensuite à la convocation d’un Congrès pour consacrer la signification politique de la Conférence de 1927. Les centristes parvinrent à développer leur manoeuvre qui devait faciliter le succès des réformistes à l’étranger, ces derniers pouvaient facilement obtenir que leurs compères de l’Internationale jaune admettent qu’en Italie rien d’autre qu’une désertion d’individualités dirigeantes ne s’était passé et que, par conséquent, le problème ne pouvait être résolu autrement que par un invitation à la concorde pour reconstruire les syndicats en Italie sous la direction des réformistes créant un bureau à l’étranger. Toute l’activité développée ensuite s’est concentrée autour de la dispute entre les deux C.G.T. dont ni l’une ni l’autre ne pouvait se prévaloir - ainsi que nous l’avons expliqué - ni de l’existence d’organisation de masse en Italie (celles-ci étant devenues impossibles après les lois exceptionnelles), ni d’une activité réelle des organisations clandestines.
Les années qui suivirent la proclamation des lois exceptionnelles se déroulèrent donc dans des conditions extrêmement défavorables pour le prolétariat italien. Toute sa lutte terrible contre la répression fasciste était placée par les deux états-majors à l’étranger - le réformiste et le centriste - dans deux directions diverses mais solidaires au fond et qui, loin de faire fructifier les efforts sanglants des ouvriers en Italie, en détruisaient progressivement toute signification et toute valeur politique et révolutionnaire. Les réformistes, au travers de l’"antifascisme", en arrivaient jusqu’à mettre le mouvement ouvrier à la disposition des impérialismes "antifascistes" ; les centristes avec leur politique première de l’"antifascisme de classe" et l’autre de "social-fascisme" ne faisaient en définitive que déterminer les conditions les plus favorables pour l’expansion de la manoeuvre social-démocrate. Ces circonstances politiques ont grandement servi les intérêts du fascisme lui-même alors que les seuls organismes pouvant s’opposer réellement au capitalisme italien, étaient les groupes très restreints de notre fraction en butte non seulement au terrorisme centriste mais aussi à la délation à laquelle faisait souvent recours l’organe central du parti soit à l’égard de nos militants à l’étranger soit à l’égard des camarades vivant en Italie dont nom et prénom étaient publiés dans la presse du parti.
Parallèlement à la dénaturation de la politique communiste au sein des syndicats se développait aussi l’altération des positions communistes dans le domaine agraire aussi bien que dans la question nationale. Nous avons indiqué les particularités de l’économie agraire en Italie : les secteurs industrialisés de la vallée du Pô fournissaient à eux seuls la majorité de la production agraire. Cependant, dans ces régions également, les transformations économiques n’avaient pas déterminé la disparition de la petite production et du métayage gardant encore une grande importance surtout au point de vue numérique. Dans les autres régions, c’est presque exclusivement le latifundia et la petite propriété qui dominent. Cette composition particulière de la classe des paysans déterminait de grandes difficultés quant à la construction d’une organisation unitaire des travailleurs de la terre : les intérêts des petits propriétaires et des salariés agricoles n’étant pas les mêmes et s’opposant parfois directement surtout dans le Nord de l’Italie parce qu’à la période des grands travaux, les salariés étant occupés par les petits propriétaires et par les métayers. La construction d’une puissante Fédération Nationale des Travailleurs de la Terre n’avait pu résoudre immédiatement un problème si complexe dont la solution ne pouvait dépendre que de la victoire du prolétariat. Mais la condition était posée pour créer, au sein de ce même organisme, des sections particulières pouvant éviter que les frictions inévitables entre les différentes catégories n’en arrivent pas à rompre le front unitaire des travailleurs de la terre. Après le Vème Congrès de l’Internationale où fut décidée la construction d’organisations politiques indépendantes des paysans et la fondation de l’Internationale des paysans, le centrisme en Italie, affirma ouvertement que la meilleure condition pour réaliser l’unification des luttes des différentes catégories de paysans consistait justement dans la création d’organisations séparées de petits paysans d’un côté, des salariés de l’autre côté. L’"Association Nationale des Paysans" fut créée en 1926 mais elle se révéla immédiatement comme un instrument de manoeuvres politiques pour noyauter le parti démo-chrétien et obtenir l’adhésion de certaines personnalités de ce parti à des comités et des initiatives où les considérations de classe étaient régulièrement remplacées par la politique de la confusion et de la tromperie. Les fractions importantes des paysans qui auraient pu s’orienter vers le communisme - sous le stimulant des situations - étaient ainsi dirigées vers une politique adaptée aux petits intérêts centristes.
La structure même de l’économie paysanne et sa diversité suivant les régions avait donné vie à la formation de mouvements régionalistes au sein desquels les revendications des petits propriétaires contre les vexations fiscales de l’État prenaient l’expression politique d’une opposition de l’ensemble de la région au pouvoir centralisateur de l’État. Le centrisme, évidemment, loin d’appeler les petits propriétaires à lutter contre ces formations politiques, estima que puisque ces partis pouvaient fractionner et par cela même affaiblir le capitalisme, la politique "léniniste" consistait justement à accentuer les mouvements régionalistes. Des manoeuvres furent ébauchées pour gagner ces partis ou leurs dirigeants à l’influence centriste et le résultat fut le suivant : chaque adhésion des dirigeants régionalistes représentait, en même temps qu’une dispersion des possibilités des luttes de classe des paysans, un moment plus avancé dans le succès de la politique centriste.
Il en est de même pour ce qui concerne le problème national. Des minorités de langue slave et allemande sont comprises dans le territoire italien. Les positions de classe de ces travailleurs vont donc se mêler à des positions ayant trait à des revendications d’ordre linguistique ou religieux. Les centristes ont appliqué ici aussi leur schéma : puisque ces revendications de langue nationale ou de culte s’opposent à la position défendue par le capitalisme dans son ensemble et ne peuvent qu’affaiblir sa puissance, dès lors le devoir du parti est de les pousser à l’extrême. Mais le processus de la lutte politique est bien plus compliqué et le tout c’est d’établir la position centrale autour de laquelle peuvent être résolues les questions subsidiaires. Il faut d’abord dresser le plan de la lutte des classe d’où ressortiront aussi les possibilités pour donner satisfaction aux revendications d’ordre linguistique alors que pour ce qui concerne la religion le parti ne peut jamais abandonner sa position centrale de lutte contre tous les cultes. La question nationale ne peut nullement être soulevée par les communistes qui, dans l’époque actuelle de l’impérialisme, doivent en souligner la signification réactionnaire. Les populations slaves de la Dalmatie ou allemandes du Tyrol doivent être considérées non dans leur ensemble, mais en fonction des divisions de classe qui y existent et les ouvriers doivent être appelés à unifier leur lutte avec les ouvriers du restant de l’Italie pour une lutte commune contre les exploiteurs de toutes les nationalités et de toutes les religions. Nous n’avons pas en vue ici le problème de la constitution du futur État prolétarien en Italie où évidemment seront résolues toutes les question de langue et où la centralisation prendra l’aspect non d’une coercition mais d’une concentration des différentes régions autour du parti luttant pour la révolution mondiale. Nous avons en vue le processus de la lutte pour la révolution communiste et la signification inévitablement antiprolétarienne de tous les mouvements qui, loin de se baser sur des positions de classe, appellent les ouvriers à lutter sous des mots d’ordre rassemblant des classes opposées sous le drapeau de la lutte régionaliste.
Le centralisme italien, puissamment aidé par l’Internationale Communiste, a pu développer son action néfaste au sein du prolétariat italien, permettant ainsi au capitalisme de réaliser les conditions politiques pour le carnage impérialiste. Nous examinerons, dans la dernière partie de ce rapport, les problèmes spécifiques à la politique du fascisme et le problème de la transformation de notre fraction en partie en fonction de la reprise de la lutte prolétarienne en Italie.

PHILIPPE

(À suivre)




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