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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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L’Italie en Abyssinie
{Bilan} n°22 - Août-Septembre 1935
Article mis en ligne le 1er février 2017
dernière modification le 13 janvier 2017

par ArchivesAutonomies
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Le 7 janvier 1935, en une "nuit historique", le renégat Laval serrait la main de Mussolini. Entre bandits le chemin de l’accord n’est pas bien difficile : il suffit d’esquiver les problèmes qui les opposent directement pour réaliser ailleurs leur butin. L’impérialisme français est, on le sait bien, pacifiste "par principe" et toute sa politique consiste à renforcer la Société des Nations, l’institution de la solidarité entre les "peuples" du monde. Grande bénéficiaire du carnage de 1914, la France ne songe qu’à une chose : sauvegarder ses conquêtes contre la convoitise qui se manifeste toujours plus vigoureuse de la part de "l’ennemi" allemand qui fut écrasé en 1918. Le système de la paix, la sécurité collective, la sécurité armée, autant de formulations qui expriment la politique de celui qui, ayant avalé le gros morceau, parlera d’autant plus hautement de l’horreur de la guerre qu’il lui est horrible de penser que demain on pourrait lui arracher le fruit de ses rapines. Mussolini connaissait bien la chanson de la paix, il savait parfaitement qu’en abandonnant la position que l’impérialisme italien a détenue pendant des années et qui consistait à appuyer les revendications allemandes, qu’en faisant miroiter devant son partenaire la perspective d’une opposition au plan de l’Allemagne, il aurait eu partie gagnée, mais à une condition toutefois : ne pas empiéter sur le terrain de son compère. Et le marché fut conclu. Un coup d’éponge sur les précédentes revendications italiennes en Tunisie, la promesse de ne pas pousser la Hongrie sur les flancs de la Petite Entente, l’engagement de s’opposer de "toutes les forces de la civilisation" à l’Anschluss et l’accord s’est établi. En revanche on obtiendra l’assurance qu’en Éthiopie la voix sera laissée libre et que le chemin Addis-Abeba-Djibouti, la seule artère pouvant permettre une défense effective de l’Abyssinie ne sera pas mise à la disposition de l’agressé. Bien évidemment tout cela est en parfaite harmonie avec la politique de soutien de la Société des Nation et des pactes contre les agresseurs. Du moment que le but est de parer à une agression de l’Allemagne et que pour contrecarrer cette dernière, il faut laisser se développer une agression qui ne touche pas aux intérêts propres de la France, la doctrine de la Société des Nations est sauve : cette institution n’a-t-elle pas été fondée pour préserver la civilisation menacée par l’Allemagne ? Et aujourd’hui cette civilisation ne peut plus se contenir, elle veut étendre sa mission à l’un des pays qui n’a pas encore eu le bonheur d’en éprouver les délices : en Abyssinie.
Un député socialiste qui avait besoin de justifier pour soi-même, à cette personnalité qui doit quand même se présenter aux ouvriers en tant que leur défenseur, ce député socialiste demandait à Laval si, lors de la "nuit historique", il n’avait été question de l’Abyssinie. Et Laval, qui connaît d’avance le prix qu’attache le "socialiste" à sa déclaration, sachant, qu’en fin de compte, il ne s’agit que de lui permette de se présenter à nouveau comme l’apôtre de la paix auprès des ouvriers, Laval dira immédiatement qui ne fut nullement question de l’Abyssinie. Mais les faits ne doivent-ils pas démontrer par la suite que la déclaration était fausse ? Rien de grave ! À ce moment de nouveaux événements auront surgi et l’attention des masses étant dirigée ailleurs la possibilité existera pour répéter mais la manœuvre sur un autre objet et peut-être dans une autre direction. Le socialiste votera donc les accords de Rome, tout en sachant parfaitement que si l’accord a pu se faire, alors que subsistaient toutes les raisons d’opposition entre France et Italie, c’est bien parce qu’on a pu trouver une zone étrangère à la convoitise française : en l’espèce, l’Abyssinie.
Et Mussolini, sûr de lui-même, passe donc aux préparatifs militaires de l’expédition. Tout aussi respectueux de la Société des Nations que l’est Laval lui-même, Mussolini s’appuiera sur la procédure d’arbitrage pour régler l’affaire d’Oual-Oual et pour sanctifier l’entreprise qui sera destinée à libérer de l’esclavage une région qui, par comble, et membre de la Société des Nations. Il est vrai que lors de l’admission de ce pays à cette Société, l’Italie en a soutenu la candidature contre l’opposition de l’Angleterre ; mais à ce moment le drapeau de la lutte contre l’esclavage était porté par l’impérialisme anglais qui a donné d’amples preuves de son appui aux intérêts des nègres ainsi que le prouve, entre mille autres épisodes, la guerre des Boers.
Mais après les accords de Rome, d’autres événements se sont déroulés. En outre, ni Laval, ni Mussolini ne pensait pouvoir liquider tous les problèmes par leur accord. Le troisième partenaire était non seulement absent, mais il fallait même l’éviter pour pouvoir arriver à un accord. Seulement, Eden n’est pas un député socialiste français et il n’a pas besoin "d’interpeler" Laval pour connaître la réalité des stipulations de Rome. Après ces entretiens il a d’ailleurs été facile de remarquer un refroidissement accentué des relations de l’Angleterre envers la France. Lors de la visite de Flandin à Londres, en février, et successivement à Stresa, apparaissait déjà l’impossibilité de constituer un front unitaire entre les trois États. En même temps l’impérialisme allemand verra que le moment est arrivé pour marquer un nouveau point ; il saisira l’occasion favorable de la réaction anglaise aux accords de Rome pour faire sanctionner son réarmement naval contenant aussi un commencement d’alliance avec l’Angleterre. Il est vrai que cette alliance n’est qu’amorcée et probablement sans lendemain, mais on peut remarquer qu’elle s’apparente pleinement aux accords de Rome : le réarmement est dirigé non contre l’Angleterre (au sujet de laquelle une clause limitative sera établie) mais contre une tierce puissance et particulièrement la France.
C’est ainsi que la chaîne continue à se détendre, une maille après l’autre : le premier chaînon qui se dessert disloque le suivant et la logique des situations court vertigineusement mais fatalement vers la guerre. Pour "la paix et la civilisation", la France et l’Angleterre veulent garder leur bulletin de 1914, pour "la paix et la civilisation", l’Allemagne et l’Italie veulent asseoir le monde sur plus de "justice" et permettre aux capitalismes respectifs obtenir de plus amples marchés, ce qui, pour les besoins de la cause, s’appellera satisfaire les besoins d’une surpopulation excessive.
Après la défaite du prolétariat allemand en 1933 les conditions étaient réalisées pour égorger la seule force de la civilisation contemporaine : le prolétariat. Les forces du capitalisme avaient pleine possibilité de s’épancher mais elle ne pouvait le faire que dans la direction qui est la leur : vers le déclenchement d’une nouvelle guerre. Le capitalisme qui avait, le premier, mater dans le sang le prolétariat, devait aussi être à la pointe des forces préparant la nouvelle guerre. Celui que Paul Boncour appela le César de carnaval et qui comprit fort bien en 1914 qu’il ne pouvaient se baser sur sa médiocre personne pour escalader les marches de la gloire, put atteindre les faîtes du pouvoir uniquement en s’abaissant au rang des traîtres, ce César de carnaval peut trouver actuellement dans la situation mondiale les éléments lui permettant de jouer un premier rôle. Il est l’expression d’un capitalisme qui s’est trouvé devant la nécessité et dans l’impossibilité d’écraser, le premier, le prolétariat, d’écraser la seule force pouvant s’opposer par la révolution à la guerre ; il se trouve de ce fait même dans la possibilité et devant la nécessité de prendre des initiatives au sein des forces qui culbuteront dans la guerre.
Mussolini a parlé clairement : l’opposition à l’expédition italienne signifie le déchaînement de la guerre mondiale. Et dans ses phrases on découvre bien nettement qu’au cas d’une opposition des forces de l’ordre actuel, il se dirigera vers les "appétits insatisfaits", pour en prendre la direction. Cette menace à l’égard de la France, plus encore que contre l’Angleterre, fera frémir Laval qui donnera ordre à sa grande presse d’appuyer l’impérialisme italien.
Devant des événements d’une telle gravité, quelle est la position du mouvement ouvrier ? Léon Blum mène l’orchestre. Bien évidemment il ne se tournera vers la classe ouvrière que dans le but de la canaliser vers une direction qui lui est non seulement étrangère mais antagoniste. Il écrira que la seule solution pouvant empêcher la guerre en Abyssinie consiste en un arbitrage imposé par l’Angleterre, à défaut de celle-ci par la France, et enfin par la Russie. L’une de ces trois puissances devrait prendre l’initiative et Blum dira que le mieux placé c’est justement le Président en fonction de la Société, Litvinov. Dans l’hypothèse où l’arbitrage serait possible, il appartiendrait évidemment à la classe ouvrière de tous les pays de soutenir l’action de la France et de l’Angleterre qui peuvent rendre des points quant aux capacités de porteurs de civilisation dans les pays coloniaux. Dans l’hypothèse bien plus probable ou l’accord ne s’établirait pas, la preuve aurait été fait que les socialistes auront tout essayé pour éviter la guerre. Et en effet ils auront tout fait pour permettre au capitalisme de préparer les conditions pour la nouvelle guerre. Dans cette passe intermédiaire, l’essentiel pour la bourgeoisie c’est bien de diriger l’attention des masses vers une impasse, de leur faire croire qu’en attendant une solution de la Société des Nations, il sera possible d’éviter le déclenchement de la guerre. Car en définitive, si l’accord ne s’établit pas et que des constellations ne se forment pas encore, c’est que les conditions en n’en ont pas mûri. Mais au cas où la Triplice : France-Angleterre-Russie pouvait s’appuyer sur une coïncidence d’intérêt, il est certain que la proposition de Blum on aurait pour résultat - étant donné la signification politique de l’expédition italienne - de souder le prolétariat à des événements qui déboucheraient directement dans la guerre.
Quant aux centristes, leur position est bien plus complexe, justement à cause de la position qu’occupe la Russie au sein de la Société des Nations. Une initiative du type de celle de Blum ne serait possible que si les intérêts de la Russie permettaient à Litvinov de prendre une position radicale à Genève. Ce qui est d’ailleurs exclu. Alors les centristes se borneront à appuyer tous les congrès fantaisistes et à remplir leur presse de phrases ronflantes pour entretenir l’attention des ouvriers qui les suivent encore aujourd’hui.
Devant les conditions où se trouve le prolétariat, le capitalisme a évidemment les mains libres. En 1898, lors de l’expédition Marchand à Fachoda et précédemment en 1897 lors de l’expédition coloniale de Crispi, les mouvements du prolétariat italien contre ce dernier et l’agitation ouvrière obscurcie - mais non anéantie - par l’affaire Dreyfus ; dans ce moment ce sont les ouvriers français et italiens qui ont empêché la mainmise sur l’Abyssinie. Mais à l’heure actuelle, quand centristes et socialistes infestent le prolétariat de tous les pays où le capitalisme n’a pas déchaîné la terreur fasciste, la voie est libre pour la conquête du "dernier problème africain". La seule force pouvant s’opposer à la conquête de l’Éthiopie c’est l’Angleterre et il est caractéristique de remarquer que les forces bourgeoises anglaises qui s’opposent à des sanctions contre l’Italie le fonde non pour appuyer l’Éthiopie, mais seulement en considération des conditions de désavantage par rapport à l’Italie dans laquelle se trouve leur pays. À d’autres qu’aux ouvriers de s’appuyer sur le régime du Négus pour faire face à Mussolini. À d’autres qu’aux ouvriers de s’appuyer sur Mussolini pour faire face au Négus. Les intérêts des ouvriers italiens et des autres pays aussi bien que d’ailleurs des exploités d’Abyssinie, sont contre tout ce bloc d’ennemis, et ne pourront se reconstituer qu’au travers de la lutte pour la révolution communiste. Il est fort probable que la guerre mondiale n’éclatera pas à l’occasion du conflit italo-éthiopien et que l’expédition de Mussolini s’arrêtera à un point fixé d’avance en accord avec l’impérialisme anglais. Mais il est certain que ce conflit est un signe avant-coureur certain de la guerre qui approche en même temps qu’une manifestation - par anticipation - des conditions dans lesquelles va se trouver le mouvement ouvrier dans le prochain carnage. Incapable de se dresser contre la guerre, le prolétariat n’en reste pas moins la seule force capable de faire germer de la guerre la révolution communiste pour la destruction du capitalisme dans tous les pays.




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