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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Les problèmes de la situation en France
Bilan n°22 - Août-Septembre 1935
Article mis en ligne le 14 juin 2019
dernière modification le 17 juin 2019

par ArchivesAutonomies

Les émeutes de Brest et de Toulon [1] contiennent pour peu qu’on les analyse sérieusement tous les éléments propres à l’évolution politique de la France. On y retrouve d’une part l’élan désespéré des travailleurs voulant échapper à l’étau des compressions capitalistes, d’autre part les forces sociales du capitalisme laissant d’abord s’abattre la répression féroce et meurtrière de la bourgeoisie pour s’attaquer à leur tour au cerveau de l’ouvrier. Pendant que siègent les tribunaux, la campagne contre les "provocateurs" bat son plein : le front populaire veut combattre dans le "calme et la dignité" !

Malheur aux ouvriers de Brest, de Toulon, qui sous les balles des gardes mobiles, des détachements coloniaux, ont arraché le drapeau tricolore de la sous préfecture, ont osé clamer leur haine d’une république de famine  : ce sont des provocateurs qui veulent diviser le front populaire, séparer les radicaux de la grande famille démocratique. Et le P.C., la S.F.I.O., les syndicats confédérés, unitaires, toute la racaille contre-révolutionnaire se mettra en branle contre les ouvriers qui ont craché avec la rage du désespoir sur la réconciliation des classes, scellée le 14 juillet [1935]. Qui donc pourrait nier la "provocation" puisqu’elle n’est établie sur aucun fait précis. On peut nier la véracité, de certains faits existants mais lorsqu’on se contente de parler de "provocation", en invoquant 1a participation incontrôlable de membres d’organisations de droite aux incidents ou bien lorsqu’on impute — comme l’a fait la commission d’enquête — la responsabilité des émeutes de Toulon à un "mystérieux coup de téléphone" déterminant les ouvriers à transformer la grève de cinq minutes en grève générale, il devient difficile de discuter. Ce n’est pas un hasard si toute la presse du front populaire parle de "provocation" sans donner de preuves : on incrimine ici les grèves spontanées des prolétaires qui contiennent une riposte tardive et isolée à l’œuvre de corruption capitaliste des traitres car au fond, c’est bien une provocation de la part des ouvriers que de faire déferler de puissants mouvements de grèves heurtant à la face, l’œuvre de désagrégation du front populaire basé sur l’exclusion des grèves et pour la lutte parlementaire. Mais il s’agit de provocations comme en fécondent les contradictions du système capitaliste et qui portent les travailleurs à porter la main sur les privilégiés. Nous connaissons d’ailleurs la vieille complainte bourgeoise qui voit dans chaque mouvement de classe, une "provocation" à laquelle, malgré leur "bon sens", les ouvriers sont poussés par des "meneurs".

Pour le front populaire, Brest, Toulon, ces mouvements d’envergure doivent être 1’œuvre d’obscurs provocateurs, puisque tout marchait si bien avant : les ouvriers avaient assisté nombreux à la fête nationale du 14 juillet ; sous la poussée des dirigeants socialistes et centristes [2], ils avaient chanté la "Marseillaise". Puis, lorsque vinrent les décrets de Laval [3], ils avaient bien participé à la Manifestation "illégale" des fonctionnaires, place de l’Opéra [19 juillet 1935], mais avaient respecté les mots d’ordre du front populaire, demandant du calme et de la dignité, sans oublier une attitude "de délicatesse" envers les agents de police également frappés. Centristes et socialistes espéraient canaliser les masses secouées durement vers de grandes démonstrations où après chaque orateur on chante l’Internationale. Et brusquement, comme un coup de tonnerre éclatent les émeutes des arsenaux. Pourquoi ne pas croire à la provocation quand ces Messieurs avaient pris toutes les dispositions pour maintenir le calme. N’avaient-ils pas envoyé une délégation des gauches chez Laval  ! N’avaient-ils pas mis les travailleurs en garde contre les "gestes irréfléchis" pouvant démanteler la République ! N’avaient-ils pas crié aux provocateurs déjà à Bullier [4] lors du meeting des anciens combattants  ! Et malgré tout, la lutte s’était déchainée dans deux secteurs prolétariens. Une fois la répression terminée, "Le Temps" écrivit démagogiquement que le "fascisme" n’existe pas en France, mais que de tels événements pourraient le créer. Le Front populaire riposta en accusant le fascisme d’être l’instigateur de ces mouvements, ou du moins l’agent de Laval. Quand à lui, il pouvait prouver que "l’ordre" n’a pas besoin des gardes mobiles ou des fascistes, il suffit. Qui avait assuré la rentrée rapide des ouvriers aux arsenaux si ce n’est la C.G.T. et C.G.T.U. ; qui avait maintenu l’ordre lors des démonstrations qui eurent lieu pour l’enterrement des victimes de Brest, de Toulon ! Évidemment le front populaire. Et qui donc a décidé de transposer immédiatement cette bataille sur le terrain parlementaire, d’expédier une délégation de gauche sur les lieux, afin de faire comprendre aux masses, sans équivoque, que l’heure des batailles indépendantes de classe était révolue  ? Toujours le front populaire. La bourgeoisie pouvait être satisfaite et malgré ses propos haineux envers Blum-Cachin-Daladier, elle le fut certainement.

En somme, le capitalisme, grâce au front populaire, sera quand même parvenu, malgré les incidents des arsenaux, à faire accepter les décrets-lois. Et c’est cela qui importe. Il n’ignore pas que s’il peut corrompre et se lier des organismes prolétariens, il n’est pas possible d’éviter des sursauts de colère de prolétaires, car une classe ne marche pas allègrement au suicide. Dans le dernier numéro de "Bilan", nous mettions déjà en évidence que dans l’état actuel du rapport entre les classes, en France, les seuls mouvements ouvriers, qui pourront s’exprimer seront ces sursauts de désespoir qui précèdent de peu la disso1ution totale du prolétariat au sein du capitalisme. C’était là une conséquence des nouvelles positions du 14 juillet [5] qui représentaient l’aboutissement logique de la politique dite antifasciste. La République n’était pas le capitalisme, mais le régime de la liberté, de la démocratie qui représente, comme on sait la plate-forme même de 1’antifascisme. Les ouvriers juraient solennellement de défendre cette république contre les factieux de l’intérieur et de l’extérieur, alors que Staline leur recommandait d’approuver les armements de 1’impérialisme français au nom de la défense de l’U.R.S.S. Pendant que défilaient radicaux-socialistes, centristes, socialistes, démocrates de tous crins, confondant les drapeaux de classes différentes, Laval et des ministres radicaux préparaient les décrets-lois.

Le problème était le suivant : le capitalisme français devait œuvrer dans une double direction : dissoudre le mouvement prolétarien de classe et faire payer les frais d’une crise économique terrible aux ouvriers en vue de faire face aux nécessités de la guerre. Il ne suffit pas que les ouvriers chantent la "Marseillaise", soient antifascistes tout comme Daladier, il faut encore qu’ils puissent être pulvérisés sur le terrain économique, incapables de s’opposer aux compressions qu’ailleurs la bourgeoisie obtint avec le fascisme. Doumergue [6] et Flandin ont réalisé une partie de ce programme, cela d’autant plus facilement que, dès sa signature en 1934, le pacte d’unité [7] orientait les travailleurs vers un antifascisme basé sur l’abandon des luttes revendicatives. A cette époque la réforme de l’Etat capitaliste, le projet des ententes industrielles de Marchandeau [8] qui signifiaient une consécration de la défaite totale du prolétariat, furent prématurés du fait même que sur le terrain économique la bataille décisive n’était pas encore jouée. L’avènement de Laval, le protagoniste du pacte franco-russe, témoignait éloquemment que la bourgeoisie allait jouer la carte soviétique pour atteindre ses objectifs. Effectivement, au nom de Staline, le centrisme se rallia à la défense nationale, passa directement au service de la bourgeoisie, envisagea le soutien de formations gouvernementales de gauche. Les décrets de Laval pouvaient donc s’abattre sans que des réactions séditieuses se fissent jour  ; en effet, en tant que force gouvernementale française, le P.C. rejoignait la S.F.I.O. pour reconduire toute résistance ouvrière vers l’arène parlementaire où devait s’élaborer une solution de gouvernement républicain. Peut-être bien à la rentrée des Chambres Laval "succombera t-il" sous la poussée des gauches, car une partie des radicaux avec Daladier, Cot (qui ont cependant soutenu Doumergue et Flandin), Marquet et les néos [9] participent aujourd’hui à la campagne du front populaire contre Laval. De toute façon, la manœuvre du capitalisme français à admirablement bien réussie : il s’agissait de créer des conditions politiques où aucune réaction prolétarienne ne puisse trouver une direction. Grâce à la confusion du 14 juillet la bourgeoisie y parvint. C’est pourquoi ce n’est vraiment pas un hasard si Laval permit ce cortège, en avertissant que sitôt lancés les décrets-lois, les manifestations seraient interdites. C’est seulement en battant à plate couture le prolétariat sur le terrain de ses revendications, que le capitalisme parviendra à réaliser effectivement ses projets d’incorporation et de transformation des organismes de classe du prolétariat, à en faire des instruments d’administration officielle de ses intérêts. Le 14 juillet, les arrêtés-lois [10] de Laval, les événements de Brest, Toulon, qui caractérisent si bien l’isolement du prolétariat, incitent à tirer un bilan des événements en France, avant d’aborder les problèmes concrets du mouvement prolétarien.

Il est un fait : la vielle démocratie française se défend - beaucoup mieux que le capitalisme italien ou allemand - avec la force combinée d’une puissance économique qui bénéficie d’un circuit de colonies, d’une structure non super-industrialisée, et pouvant mieux résister à la crise, et de traditions séculaires contre un prolétariat essayant en vain de se donner une conscience de classe. Pour ceux qui aiment les formules toutes faites, qui estiment qu’il faut apprécier la révolution russe pour la possibilité qu’elle offre de recalquer ses péripéties dans les pays occidentaux, la France offre bien des surprises plus encore que l’Allemagne et l’Italie. Dans ces derniers pays l’on essaya d’inventer une opposition entre la démocratie et le fascisme, que le prolétariat aurait pu exploiter en vertu de la fameuse histoire de Kornilov. Mais ici et là, il fut prouvé qu’il s’agissait de deux formes de domination capitaliste nullement antagonistes, mais successives : l’une préparant les conditions pour l’autre, l’une immobilisant le prolétariat en prévision de l’autre. En France, après l’avènement du fascisme en Allemagne, il fut d’abord proclamé que le seul fait de la crise économique justifiait la venue prochaine du fascisme. Avant même que ce danger se précisât, on proclamait la nécessité d’exploiter le contraste entre la démocratie et, le fascisme inexistant. Mais les effets de la crise économique sur le prolétariat ne le portent pas forcément vers des mouvements révolutionnaires. Il faut pour cela des conditions déterminées : un ébranlement général de l’appareil étatique du capitalisme, faisant de chaque mouvement prolétarien un danger direct pour l’Etat capitaliste. Cette situation exista en Italie, après l’occupation des usines ; en Allemagne en conséquence du poids qu’avait acquis le prolétariat, après ses batailles révolutionnaires de 1919 et 1923. En France, avant même que la crise ne se fasse sentir, le centrisme avec sa "troisième période", désagrégeait le prolétariat, et en 1932, lors de l’avènement des cabinets de gauche, le livrait impuissant aux louvoiements d’Herriot, Chautemps, Daladier entamant les premières batailles de crise contre les ouvriers. Pourquoi appeler le fascisme quand il était possible de tamponner, grâce aux profits coloniaux, les chocs de classes et que les mouvements révolutionnaires pouvaient être évités grâce au centrisme et à la social-démocratie. Il est faux de prétendre que la domination par excellence du capital financier est le fascisme et que celui-ci étant la force prédominante en France, comme dans tous les pays, ce dernier serait inévitable. Précisément parce que le capitalisme financier réalise la puissance de la bourgeoise dans son ensemble, il vise avant tout la destruction du prolétariat. Et la domination démocratique est de beaucoup celle qui s’adapte le mieux au maintien de ses privilèges, car mieux que le fascisme elle pénètre le cerveau de l’ouvrier, le pourrit intérieurement, alors que le fascisme écrase par la violence une maturation de classe que le capitalisme ne parvient pas à faire disparaitre.

La France prouve que le sommet de la soi-disant opposition irréductible entre la démocratie et le fascisme - que le prolétariat devrait exploiter - est donné par l’antifascisme qui conduisit au 14 juillet et aux décrets-lois de Laval, c’est-à-dire à la dissolution au point de vue politique et à la défaite sur le terrain économique. Après le 6 février [11], ce n’était pas l’heure du fascisme qui sonnait mais celle des attaques d’envergure du capitalisme auquel le prolétariat ne pouvait s’opposer qu’à la condition de réaliser la capacité de faire de ses luttes partielles un piédestal pour des attaques contre l’État capitaliste. Mais dès l’avènement de Doumergue, les travailleurs de l’État, les fonctionnaires en premier lieu, puis d’autres catégories furent abandonnée à eux-mêmes, alors que les centristes partaient en campagne pour le "syndicat unique", sorte d’amalgame en dehors de la C.G.T. et de la C.G.T.U. et que les réformistes se gardaient bien d’appuyer positivement des projets d’unité syndicales, comprenant parfaitement qu’une unité syndicale se réalisant alors qu’éclataient encore des mouvements de classe, pouvait nuire aux intérêts du capitalisme. Point n’était même besoin d’une réforme de l’État, puisqu’il était possible de réduire à merci tous ceux qui se rattachent à celui-ci, soit salariés fonctionnaires, soit instituteurs. C’est pourquoi Doumergue put se retirer dans l’indifférence générale pour faire place à Flandin, qui développa, somme toute, le programme de son prédécesseur, en entrainant de plus larges catégories de prolétaires dans le mouvement de "sacrifice national" : c’était-là la base d’une véritable réforme de l’État. Par ailleurs, une simple comparaison entre la période de Briining, en Allemagne et celles des décrets-lois de Laval, en France (qui ont la même signification : démembrer le prolétariat et ses organismes de classe) permet d’établir la fonction similaire du fascisme hitlérien et des forces démocratiques agissant dans le front populaire. En face des décrets de famine de Briining, le centrisme développa la théorie "social-fasciste", allant jusqu’à participer au plébiscite prussien contre le gouvernement socialiste de Braun, - provoqué par les fascistes --- et agita son opposition syndicale révolutionnaire, isolant les ouvriers communistes des masses. D’autre part, les socialistes, au nom du moindre mal, en raison des postes étatiques occupés par eux préconisèrent l‘acceptation de ces décrets. Ces décrets allaient porter un coup décisif au prolétariat immobilisé par centristes et socialistes, alors que le fascisme passait à l’offensive sans rencontrer la résistance d’un prolétariat qui, s’il avait pu lutter pour ses revendications, en aurait fait le front de la révolution.

En France, par contre, les socialistes passent à l’attaque contre Laval ; les centristes agiront afin de pousser la S.F.I.O. au pouvoir, pour le soutien de toute formation gouvernementale de gauche (abstraction faite des personnalités) déclarant vouloir lutter pour l’amélioration de conditions d’existence des travailleurs (Thorez), mais établiront le front populaire sur l’exclusion des grèves, donc sur l’acceptation des mesures de démolition du mouvement prolétarien. Toute l’agitation du front populaire au lieu d’avoir pour conséquence le renforcement du fascisme, comme ce fut le cas pour les imposantes manifestations et l’agitation des centristes, de la Bannière d’Empire socialiste [12], en Allemagne, se dirigera en France vers une conversion du front populaire, en un gouvernement populaire. Les événements ne se dirigeront pas vers la cristallisation d’une opposition violente entre 1a bourgeoisie et le prolétariat que le fascisme exprimera victorieusement mais vers l’opposition entre des formations bourgeoises où le prolétariat sera anéanti. Ainsi, si en France les forces démocratiques auront la fonction qu’eut le fascisme en Allemagne, cela découlera de situations différentes, mais où l’objectif capitaliste sera d’écraser le prolétariat.

Devant les arrêtés-lois [13] de Laval, la position du front populaire fut la suivante : ce n’est point la république qui frappe, c’est Laval le représentant "des Bastilles économiques". Léon Blum partira en guerre contre l’inégalité dans le sacrifice alors que la devise républicaine viserait à l’égalité ... Le centrisme, sous la plume de Duclos, écrira qu’il repousse les décrets qui abaissent le pouvoir d’achat des masses, sous entendant par là son acceptation de ceux des décrets appelés à baisser le coût de la vie : en réalité à donner le change au prolétariat. En tout cas tous feront une distinction entre les radicaux, membres du gouvernement, et Laval. Ceux-ci seraient les prisonniers de celui-là et c’est au bloc socialo-centriste qu’il reviendrait de les délivrer.

La position du parti radical socialiste, au cours de ses événements manifestera clairement sa conscience hautement capitaliste : c’est lui qui servira de pont entre le centrisme et la bourgeoisie ; c’est lui qui présidera au passage des ouvriers sous le drapeau tricolore et préparera dès maintenant les bases pour une formation gouvernementale de demain, pour continuation de la réalisation du programme du capitalisme sur une perspective de gauche. Le 14 juillet, les ouvriers, à l’instigation des centristes, crieront "Daladier au pouvoir". Pourtant des représentants du parti radical furent · les collaborateurs de Doumergue, d’autre part des "antifascistes" actuels appuyèrent ce dernier. C’est donc que la condition de continuer le programme de Doumergue, de Flandin, de Laval. pourrait se trouver momentanément dans une formation du front populaire, qui représente quand même la position du capitalisme français pour mobiliser demain les masses pour la guerre impérialiste, sans que l’on puisse affirmer que c’est là le gouvernement de la boucherie impérialiste, besogne pour laquelle la droite est plus apte.

Si maintenant l’on examine le problème syndical en France, on peut constater que chaque progression des situations s’accompagne d’une étape supérieure de dégénérescence des syndicats. Alors que se succédaient toutes les nuances de la gamme gouvernementale de gauche, attaquant sous l’aiguillon de la crise le prolétariat, ni C.G.T., ni C.G.T.U. ne posèrent un seul instant le problème de l’unité syndicale. Ce n’est qu’après la grève générale du 12 février 1934 que l’on parla enfin réaliser cette fameuse unité mais c’est plutôt aujourd’hui après 1’écrasement des grèves de Brest, Toulon que réformistes et centristes posent le problème ouvertement. Si les communistes revendiquent tout particulièrement l’unité syndicale dans des époques de reflux révolutionnaire, c’est uniquement parce qu’alors la concentration des masses dans des syndicats uniques permet une lutte plus efficace contre le capitalisme. Mais ce n’est là qu’une condition essentielle de la résistance ouvrière. Il serait faux de prétendre qu’en luttant pour l’unité syndicale à tout prix, comme on le fait en France, on résolve en même temps les problèmes du programme des luttes prolétariennes. La concentration des masses dans des organisations de classe sous un drapeau qui leur est étranger équivaut à une défaite aussi terrible que la pire des divisions : ce qui ne signifie pas l’apologie de la scission.

L’histoire des derniers rapprochements entre C.G.T. et C.G.T.U. montre les capitulations des centristes, leur acceptation d’un programme contre-révolutionnaire, présenté par les réformistes. On sait que le Plan du Travail de la C.G.T. (combattu antérieurement avec acharnement par le P.C. l’apparentant au Plan de Man qui servit de base pour la collaboration ministérielle en Belgique après la dévaluation) est aujourd’hui accepté par la C.G.T.U. comme par tous les participants du rassemblement populaire. Il s’avère donc que l’unité syndicale sera ici le couronnement de la paralysie de classe du prolétariat, d’une désagrégation des masses sur le terrain économique aussi forte que celle qui s’est effectuée sur le terrain politique. Pour répondre aux exigences du capitalisme, pour remplacer dans les cadres de la française le recours au fascisme, il faut que les forces du front populaire parviennent à réaliser elles-mêmes "la réforme de l’État" : en tout premier lieu l’encadrement des forces syndicales par l’État, afin qu’elles ne puissent servir aux luttes ouvrières afin que toute tentative de lutte ouvrière soit sporadique sans issue. Ainsi au dernier Congrès du Syndicat National des Instituteurs (où Jouhaux proclama démagogiquement qu’en cas de coup de force contre les libertés républicaines "nous sommes résolus à donner le mot d’ordre de grève générale sans limite autre que la victoire"), Delmas, son secrétaire, préconisera la formation d’un gouvernement de "Front populaire" auquel se soumettraient tous les travailleurs de l’État, les fonctionnaires. Pour ces catégories il est clair que l’unité syndicale ne pourra s’effectuer que s’il existe des garanties qu’elle se dirigera vers le soutien du capitalisme. Pour l’ensemble du mouvement syndical l’interdiction des fractions imposée par les réformistes représente l’abandon même de la lutte des classes. La résolution pour la fusion des mineurs du Nord, adoptée par confédérés et unitaires, dit que "les délégués des deux syndicats réunis déclarent qu’ils s’opposeront à tous les partis politiques groupements extérieurs au syndica1isme qui tenteraient de diriger, soit directement par eux-mêmes, soit indirectement par le fonctionnement de fractions constituées par eux, les débats, les décisions de la vie du syndicat". Sur ce point essentiel, réformistes et centristes sont donc d’accord  : ce qui reste en discussions ce sont les modalités de fusion. Les uns veulent la "fusion préalable à la base" avant le Congrès général c’est-à-dire la dissolution de la C.G.T.U. dans la C.G.T., la bureaucratie centriste repousse ce système qui la frustrerait de postes vu le rapport des forces entre les deux centrales (près de 700.000 aux Confédérés contre près de 200.000 aux unitaires) et demande un Congrès de fusion où le partage se ferait plus "équitablement". Rappelons que la "fusion à la base" est une vieille revendication centriste de la période où il s’agissait, de grignoter la C G T. Toutes les résolutions officielles au sujet de l’unité syndicale avec défense des fractions indiquent qu’il s’agit là d’une condition pour faire régner la démocratie dans les syndicats, pour garantir le caractère classe de ses derniers, pour empêcher la main mise des partis sur leur activité. Précisons tout d’abord que si nous combattons une unité syndicale s’effectuant sur la base d’un programme contre révo1utionuaire, nous ne lui opposons pas la scission, mais nous la subissons telle que — vu le rapport de forces — en expliquant aux prolétaires sur quel programme il est seulement possible de faire de cette unité une arme coutre le capitalisme. Pour ce qui est de l’interdiction des fractions par les bonzes centristes socia1istes, il est évident qu’il s’agit ici de garantir statutairement le pouvoir des : émanation du capitalisme au sein du mouvement prolétarien. Mais, en revendiquant le droit des fractions dans les syndicats, les communistes en faussent pas leur nature et leur fonction en les transformant en des copies du parti, en comités inter-partis ou bien encore en des lieux où chaque groupement politique viendrait déverser des querelles de boutiques, comme le fit le centrisme avec la C.G.T.U. qui dut se prononcer au sujet de la "ligne" du P.C. Il s’agit au contraire de donner au syndicat son véritable caractère, d’en faire vraiment une expression générale de la vie du prolétariat où se reflètent tous !es remous, les courants qui l’agitent. Interdire les fractions c’est donner le monopole de la direction des syndicats à un courant déterminé donc altérer profondément les bases naturelles de l’organisation, en faire un parti. C’est bien ce que fait la C.G.T. qui sous des étiquettes d’indépendance syndicale participe à des conseils économiques de la ·bourgeoisie, lutte pour un "gouvernement de front populaire", élabore des programmes d’États Généraux pour "réformer" l’État bourgeois : en fait détruit les syndicats. De même la C.G.T.U. prenant position contre les communistes de gauche, etc. Nous ne visons pas à inféoder les syndicats au P.C., mais à conquérir la majorité des ouvriers aux positions de la lutte communiste qui signifie que la fraction syndicale communiste apparait comme l’organe du parti, nécessaire pour faire des luttes revendicatives des marches vers une lutte plus générale contre l’État capitaliste dont le parti seul élaborera le programme historique en dernière analyse cette évolution de la conscience des ouvriers dépend des événements mais aussi de l’intervention consciente des fractions communistes dans les assemblées syndicales. Rattacher syndicat et parti c’est donc admettre une evo1ution recti1igue de la conscience des ouvriers vers le communisme a1ors que cette évolution suit les bas et les haut des situations  : c’est fausser la nature de l’un et de l’autre. Mais considérer chaque syndiqué comme un membre s’inspirant uniquement des "intérêts syndicaux", interdire les fractions, soi-disant "immixtion" des partis dans les syndicats, c’est permettre la démagogie des réformistes qui au nom de la "démocratie syndicale" soutiendront en Belgique les campagnes du P.O.B., eu France celles de la S.F.I.O., mais excluront les ouvriers révolutionnaires d’autres tendances. En outre, c’est légaliser l’impossibilité pour les luttes partielles de trouver un autre débouché que celui du réformisme et du centrisme, à l’exclusion de batailles révolutionnaires. Cela explique d’ailleurs pourquoi au moment des grèves de Brest et Toulon ni la C.G.T., ni la C.G.T.U. ne songeront un seul instant à recourir à la grève générale. En opposant le syndicat basé sur le droit des fractions au syndicat où elles sont étouffées au nom de la "démocratie", ou tolérées non organiquement mais comme "tendance", nous ne faisons qu’opposer la réalité de la lutte des classes, où s’agitent au sein du prolétariat des courants différents, à sa déformation capitaliste. D’autre part, nous permettons aux ouvriers d’armer leurs organismes de base d’un programme résultant de la confrontation des solutions apportées par les partis au problème des luttes partielles, donc de relier chaque moment de leur vie revendicative à tel ou tel autre programme historique. En définitive, admettre les fractions dans le syndicat s’est créer des conditions pour le développement d’une vie syndicale de classe sans cesse en progression, c’est poser le syndicat sur ses fondements spécifique : c’est en faire le lieu où s’ébaucheront les résistances prolétariennes aux attaques capitalistes.

Dans un prochain article nous traiterons encore de 1a fonction du syndicat unitaire de l’Enseignement dans le mouvement syndical, plus ; amplement du problème des fractions et enfin des problèmes propres au mouvement communiste français.