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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Rapport sur la situation en Italie (suite et fin)
{Bilan} n°22 - Août-Septembre 1935
Article mis en ligne le 1er février 2017

par ArchivesAutonomies
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Le résumé que nous avons fait de la genèse du mouvement fasciste, nous a permis de vérifier un point cardinal de la doctrine marxiste : les classes moyennes sont foncièrement incapables de prendre le pouvoir étatique afin de réaliser un type d’organisation sociale correspondant à leurs intérêts particuliers. Le fascisme n’est nullement un mouvement des classes moyennes, mais répond uniquement aux intérêts du capitalisme. Ce dernier ne soulèvera point d’objectifs répondant aux revendications des classes moyennes, mais fera dépendre sa tactique de guerre civile des conditions dans lesquelles se trouvent les différents secteurs de la classe ouvrière, son ennemi mortel. Les classes moyennes des campagnes surtout se rallieront au fascisme, mais seulement après que la terreur aura brutalement disloqué leurs rangs.
Lors de la vague révolutionnaire de l’immédiat après-guerre (1919-21), les classes moyennes se collèrent au mouvement ouvrier mais ne firent nullement fonction d’appoint à la lutte révolutionnaire. Leur intervention devait permettre au capitalisme de brouiller et obscurcir la vision et la conscience de l’avant-garde prolétarienne. L’expérience italienne confirme, à notre avis, la thèse de la nécessité de l’appui des classes moyennes (et surtout des paysans), pour le succès de la révolution, mais à la condition qu’à la tête de ces luttes se trouve le parti de classe se basant exclusivement sur le programme du prolétariat et ne consentant à aucune compromission, à aucun partage de pouvoir avec les formations intermédiaires. Lorsque la vague révolutionnaire se fut effritée à cause du manque du parti de classe, ces couches sociales tout en n’ayant aucun intérêt au mouvement fasciste, formèrent la masse essentielle de manœuvre du capitalisme pour le déclenchement de l’offensive réactionnaire. Nous avons vu que ce dernier, dès sa naissance, se présente comme l’instrument de la classe capitaliste qui suivra des critères de stratégie militaire pour déchaîner la guerre civile : les secteurs où il agira d’abord sont ceux où le front ouvrier est le plus fracturé (dans les campagnes) à cause de la pluralité des formations économiques que l’on y trouve et qui devaient faire ressortir une certaine hétérogénéité des intérêts des travailleurs et aussi un certain contraste entre les couches d’exploités. C’est seulement après avoir gagné les régions paysannes que le capitalisme s’attaquera aux centres industriels où il déclenchera l’offensive quand déjà la manoeuvre de conversion de la machine étatique sera à son terme et le fascisme à la veille de la conquête du pouvoir. Nous avons vu d’ailleurs que l’expérience italienne détruit dans ses fondements la théorie suivant laquelle le fascisme serait le mouvement des classes moyennes ou une tentative de ces classes d’affirmer leur pouvoir "indépendant" : en effet une des régions qui a offert la résistance la plus acharnée au fascisme a été la Toscane où la majorité des travailleurs est précisément composée de petits paysans. Ceux-ci étant une masse compacte et l’économie agraire n’ayant pas été bouleversée par de profondes transformations industrielles, le front des travailleurs n’était pas fracturé mais la condition existait pour établir un front unitaire de la lutte et de la résistance des travailleurs. D’autre part, si en Italie il existe une région où le prolétariat est presqu’absent et où les classes moyennes représentent la totalité de la population travailleuse, cette région est bien le Sud où le mouvement fasciste a été toujours insignifiant. Dans la technique même de la guerre civile, livrée par le capitalisme, nous voyons donc confirmée la thèse centrale qui présente le fascisme comme un instrument de domination du capitalisme, comme une forme perfectionnée de cette domination et dont nous retrouvons la nécessité dans les caractéristiques particulières de certains États capitalistes se trouvant devoir traverser la phase du déclin historique de la bourgeoisie en des conditions qui limiteront énormément sa base de manoeuvre ; cela tant sur le terrain de la lutte contre le prolétariat que su le terrain des compétitions inter-impérialistes. Ainsi que nous l’avons déjà mis en évidence, c’est surtout le manque d’empires coloniaux qui rendra plus aigües les éclosions des contrastes et donnera aussi une orientation nettement révolutionnaire aux mouvements ouvriers. D’ailleurs la rapide ascension du mouvement fasciste en Allemagne où les classes moyennes ont une importance extrêmement plus limitée, fait litière d’une conception qui peut être reprise uniquement par les traîtres du prolétariat à la recherche continuelle d’un front "antifasciste", où la présence bourgeoise doit anéantir les possibilités de lutte de la classe ouvrière.
Nous croyons devoir préciser maintenant un autre point qui a trait à la prétendue opposition organique entre démocratie et fascisme. Nous avons été parmi les premiers à nous élever contre la théorie du "social-fascisme", mais cela non parce que nous affirmions, contre le centrisme, qu’une incompatibilité historique existait entre le libéralisme et le fascisme, mais parce que la formule de Staline altérait dans ses fondements mêmes les notions de la lutte ouvrière. Nous continuons d’affirmer qu’entre ces deux formes de domination capitaliste, existe une nécessité de succession qui se manifestera uniquement dans les pays où les conditions historiques particulières obligent la bourgeoisie à recourir au fascisme ; nous continuons d’affirmer que la perspective d’un fascisme mondial est une invention purement littéraire et qui ne correspond nullement avec l’évolution des situations actuelles. Au fond de cette perspective se trouve non seulement une fausse interprétation de la nature du fascisme, que l’on verra surtout comme une émanation de certaines couches rétrogrades du capitalisme, mais aussi une incompréhension des nécessités foncières du régime bourgeois. Ce dernier ne se trouve nullement, au point de vue économique, aussi bien que politique, dans une situation identique dans les différents pays à tel point que chaque État devrait recopier mécaniquement l’évolution traversée par l’autre. Par contre le même objectif : l’écrasement du mouvement révolutionnaire suivra des chemins différents, car le degré de la maturité des luttes ouvrières est différente et que l’assiette économique de chaque État est plus ou moins vaste. Nous constaterons, par exemple, à l’heure actuelle, après 14 années de fascisme en Italie, qu’au cours d’une situation de contrastes inter-impérialistes très aigus, le mouvement fasciste ne s’universalise point et que par contre la course des événements qui nous conduiront à la guerre se fera sous l’enseigne de l’antifascisme en France, ou de l’absence totale de toute base pour le fascisme et pour l’antifascisme en Angleterre, un des pays les plus riches d’empires coloniaux. L’expérience prouve chaque jour que la diversité de régimes dictatoriaux ou fascistes et des régimes libéraux ou démocratiques, permet de faire surgir sur le front des luttes inter-États, le dilemme "dictature-démocratie", qui deviendra le drapeau sous lequel les masses ouvrières seront mobilisées pour le nouveau carnage mondial. D’autre part, les derniers événements en France prouvent que c’est justement sur le front de "l’antifascisme" que la manoeuvre bourgeoise pour détruire l’avant-garde prolétarienne peut réussir et asséner des coups décisifs aux conditions de vie des travailleurs.
Pour ce qui concerne l’Italie, la succession démocratie-fascisme ne se vérifiera pas seulement au point de vue de la continuation de la domination de capitalisme mais aussi pour ce qui concerne les critères essentiels de la politique générale de l’État dans le domaine international aussi bien qu’intérieur. Nous trouverons une différence capitale entre la situation italienne actuelle et celle qui précéda la marche sur Rome, mais cette différence existe uniquement pour ce qui concerne la classe ouvrière et la position de cette dernière dans le rapport des classes. Avant d’examiner les problèmes particuliers de la politique du fascisme au sein du prolétariat (syndicats et corporations) nous croyons devoir mettre en évidence les dernières évolutions de la politique étrangère de Mussolini qui ne font que recalquer l’un des axiomes des gouvernements démocratiques italiens de l’après-guerre. Sur le front européen les ministres libéraux soutenaient la nécessité d’une compromission avec l’impérialisme français et son appendice, la Yougoslavie, afin d’obtenir "pacifiquement" une extension de l’influence italienne qui devait rechercher des débouchés, particulièrement là où d’autres États n’avaient pas établi leur emprise. Mussolini, après quelques affirmations radicales (faites surtout en fonction des nécessités intérieures) envers la Yougoslavie, ne fit que porter à sa conclusion les directives du ministre démocratique des Affaires Étrangères Sforza, et liquida le problème dalmatien par un Traité avec cet allié de l’impérialisme français dans les Balkans. Les revendications initiales du mouvement fasciste pour la libération de la Dalmatie, furent abandonnées et Mussolini se contenta d’achever ce que les gouvernements qui le précédèrent ne pouvaient porter à conclusion. En outre, sur le front international nous constaterons que la politique de subjugation aux intérêts et à la maîtrise des États-Unis (pour obtenir un fort courant des capitaux de ce pays), cette politique qui a représenté le thème essentiel du gouvernement antifasciste et démocratique de Nitti, sera suivie par Mussolini qui donnera des gages encore plus positifs aux exigences du capitalisme yankee : la nécessité des capitaux se faisant sentir bien plus fortement que dans les premières années de l’après-guerre. Au point de vue général, si l’on fait abstraction de la chorégraphie dont le fascisme a recouvert sa politique, nous constaterons une continuité absolue entre les gouvernements démocratiques et celui de Mussolini. L’impérialisme italien a profité de la situation particulière dont il hérita à Versailles ; puisqu’il fut forcé de se contenter de miettes dans la répartition du butin de la guerre, il s’est dissocié du front des vainqueurs, sans toutefois s’assimiler à l’Allemagne dont il appuiera les différentes revendications jusqu’au moment où les conditions pour la nouvelle guerre mûrissant, le problème se posera d’essayer de prendre une place de premier rang dans les constellations impérialistes. Cette politique ressort des conditions particulières de l’Italie et nous pouvons nettement affirmer que n’importe quelle autre équipe ministérielle de ce pays aurait suivi le même chemin que celui emprunté par Mussolini, lequel d’ailleurs (ainsi que le constatait récemment M. Sforza) s’est référé aux directives des gouvernements démocratiques qui l’ont précédé et préparé. Pour ce qui concerne l’expédition en Abyssinie, là aussi nous ne retrouverons rien de spécifiquement fasciste et il nous suffira de rappeler que c’est justement un gouvernement qui put bénéficier, à différents moments, de l’appui indirect des socialistes, le ministère de Giolitti, qui dirigea la conquête de la Lybie et de la Tripolitaine. Si les socialistes furent contre cette expédition en 1911, il n’en reste pas moins vrai que leur divergence ne les conduisit qu’à une opposition de parade puisque sur le plan gouvernemental ils restèrent les alliés indirects d’un gouvernement, dont l’objectif essentiel était celui de la corruption du mouvement ouvrier et son rattachement aux institutions démocratiques de l’État italien.
Pour ce qui concerne les problèmes particuliers de l’économie italienne nous constaterons que, dans les différents domaines, le fascisme n’apporte rien de spécifiquement nouveau et que la formulation d’État fasciste, de révolution fasciste, sont autant de bulles de savon destinées à se dissiper à la moindre analyse de la réalité. Il est évident que l’on peut facilement dresser le bilan de faillite de l’économie italienne. Les "savants" antifascistes résidant à l’étranger auront vite fait de coller l’adjectif "fasciste" au substantif "économie" et dès lors ils donneront une signification ( ! ) à toutes les statistiques qu’ils aligneront. Ce petit jeu donne régulièrement l’impression aux ouvriers que les chefs de l’antifascisme sont en possession de la pierre philosophale, bien que chaque fois ils devront recommencer. Ainsi, telle année, sur la base d’un fouillis de documentation qui sera étayée uniquement pour brouiller les données des problèmes économiques, l’on prédira l’impossibilité pour le fascisme de surmonter la phase ultime de la crise "économique fasciste" et l’on dira aussi à la bourgeoisie italienne qu’elle peut maintenant mesurer l’ampleur de son erreur : avoir confié la sauvegarde de ses intérêts à l’équipe des écervelés, des bandits, des profiteurs fascistes. Il est bien vrai que ces derniers pourraient bien vite riposter que des équipes analogues existent dans tous les autres pays où l’éclosion des scandales ne s’avère nullement comme un moyen d’en arrêter la succession et la multiplication. Bien au contraire, ainsi que l’expérience en France le prouve éloquemment, ces scandales seront évoqués dans l’intérêt du capitalisme qui en profitera pour diriger l’attention des ouvriers en-dehors de leurs intérêts et de leurs luttes spécifiques : le dernier scandale Stavisky a fourni une base de manoeuvre pour déclencher des attaques continues contre les conditions de vie des travailleurs. De plus, avec une ampleur à peu près égale, les chiffres exprimant la débâcle économique peuvent s’appliquer à l’économie italienne aussi bien qu’à celle des autres pays où d’ailleurs nous assisterons à une évolution analogue pour ce qui concerne la discipline croissante des initiatives des individualités capitalistes, l’intervention toujours progressive de l’État dans les différents domaines économiques : agraire, industriel, financier. Le fascisme arrive au pouvoir dans des conditions économiques moins défavorables que celles qui suivirent immédiatement la guerre. Il en fut de même en Allemagne où le point crucial de la crise (1930-32) avait pu être dépassé par la bourgeoisie sous la direction de gouvernements non-fascistes et subissant même l’influence socialiste. En Italie, le fascisme déchaîne son mouvement au cours de la crise économique de 1921, en prenant également figure de défenseur des intérêts ouvriers et en attaquant démagogiquement les chefs réformistes incapables de diriger la résistance des travailleurs à l’attaque patronale pour la diminution des salaires. Quand il prit le pouvoir, en novembre 1922, le fascisme put bénéficier d’un certain répit au point de vue économique et put donc laisser subsister toute l’armature de l’État et de la société, en recourant même aux systèmes classiques du libéralisme : à ce moment il brandit le drapeau de la lutte contre l’État et son intervention dans le domaine économique qui devait rester ouvert uniquement aux initiatives et aux capacités individuelles. Si ensuite la chanson fasciste change et que le thème de la "révolution" se renverse, cela dépend de la modification intervenue dans la situation. Auparavant, la révolution "fasciste" dans l’économie consistait dans l’épuration des fonctions économiques de l’État, que la dégénérescence de la doctrine "socialiste" ( ! ) lui avait attribuée. Ensuite cette même "révolution" consistait dans l’agrandissement continu des interventions étatiques pour mettre fin aux utopies "réactionnaire" du libéralisme qui confiait tout aux individus alors que la loi suprême était le contrôle de toutes les initiatives particulières dans l’intérêt commun de la société, se personnifiant dans l’État fasciste.
Nous assisterons à une évolution analogue dans tous les autres pays : l’État agrandit toujours davantage ses fonctions économiques et, pour ce qui est du domaine financier, par exemple, il est certain que le plan Roosevelt est beaucoup plus "révolutionnaire" que celui qu’a appliqué Mussolini en 1930-31. Les déclamations fascistes sur les différentes batailles, celle du blé, de la lire, etc., ne font que couvrir d’un masque démagogique des nécessités du capitalisme italien qui n’ont aucun caractère particulièrement fasciste ; d’autres gouvernements que celui de Mussolini auraient suivi exactement un chemin analogue. Pour ce qui concerne la stabilisation de la lire en 1927 à un cours que les antifascistes considéreront, par après, exagéré et recherché par Mussolini dans un but de prestige, il s’agira là d’une mesure destinée à garantir l’entrée de capitaux étrangers (surtout américains), alors que pour ce qui concerne la balance des paiements, la parité assez élevée de la lire représentera un facteur de son assainissement. D’autre part, le solde passif de la balance commerciale, à cause de l’excédent des exportations, aurait certainement été aggravé par une stabilisation à un taux inférieur de la lire, alors que les remises des émigrants pouvaient être mises en valeur avec un taux élevé de la lire. Ce taux, ni en Italie, ni dans les autres pays, n’est en rapport avec l’efficience économique du pays, mais dépend de facteurs bien plus complexes que le capitalisme italien a fort bien compris, que le fascisme a revêtu de sa démagogie, que les tenants de l’antifascisme ont employé dans le but de jeter des illusions trompeuses parmi les ouvriers. À ceux-ci l’on racontait que ce taux dépendait uniquement du prestige "fasciste" puisqu’il s’opposait foncièrement aux nécessités de l’économie et qu’il devait déterminer des catastrophes d’où le fascisme serait sorti anéanti.
Enfin, au sujet de l’économie agraire et des différentes batailles qui y ont été livrées, ici encore nous assisterons à une évolution bien simple et dont nous retrouverons des exemples dans tous les pays : les statistiques prouvent nettement que l’augmentation obtenue dans la production résulte régulièrement d’une diminution des surfaces emblavées ; que l’allure contradictoire de l’économie capitaliste s’y manifeste nettement dans la direction d’une intensification de la production là où les prémices en existent alors que dans les autres régions les capitaux ne se dirigeront que très lentement et la situation misérable des régions les plus pauvres d’Italie n’aura en rien changé après toutes les victoires magnifiées dans des buts démagogiques. Pour ce qui est de l’augmentation de la production agraire (qui n’est d’ailleurs pas générale, puisque pour les vins on assiste à une régression marquée), il suffira de considérer qu’elle n’est que le contrecoup des progrès de la technique de production et surtout des mesures protectionnistes que le capitalisme a porté à des points des plus élevés. Au sujet des bonifications que le fascisme exaltera comme un miracle du régime, qu’il nous suffise de dire ici qu’en général il s’agit de travaux qui étaient en cours bien avant la Marche sur Rome et dont l’achèvement était évidement indépendant du type de gouvernement au pouvoir.
Dans le domaine industriel, le capitalisme italien a pu trouver, à un certain point de vue, dans la crise économique mondiale, des conditions qui lui ont permis de résister à la dépression générale. En effet, la baisse colossale des prix des matières premières (l’Italie ne possède aucune des matières premières indispensables à l’industrie lourde) jointe à la contraction drastique des salaires ouvriers, ont permis de préserver relativement une industrie vivant non pour l’exportation, mais pour les besoins intérieurs où d’ailleurs l’industrie étatique et de guerre prenait des proportions toujours croissantes. Tout récemment des mesures gouvernementales ont permis (au travers des licences et du contrôle des devises) à toute l’industrie d’exportation de bénéficier largement des interventions de l’État. D’autre part, les mesures prises dans le domaine bancaire auront eu pour effet de libérer les grandes banques du risque dérivant d’une trop étroite liaison avec les branches de la production italienne les plus atteintes par la crise. De 1930 à 1933, le gouvernement procédait à une concentration croissante qui permettait au capitalisme financier de se débarrasser des investissements non rentables en même temps qu’elle lui permettait un contrôle plus direct et plus complet sur l’ensemble de l’économie italienne. La circulation de l’épargne et des capitaux affluent aux caisses directement contrôlées et garanties par l’État rejoint l’Institut des Valeurs Mobilières Italien  [1]
et l’Institut de Reconstruction Industrielle, où le grand capitalisme aura des possibilités plus amples de manœuvre et d’une plus immédiate direction de l’économie italienne. Pour caractériser par un exemple frappant les conditions terribles de la classe ouvrière italienne, nous rappellerons que malgré un chômage chronique et en continuelle ascension, le budget de la Caisse Nationale des Assurances Sociales, alimenté surtout par les cotisations ouvrières, n’allouant des indemnités que pendant trois mois, est en boni et peut verser 20 millions à cet Institut de Reconstruction Industrielle.
Les quelques éléments que nous avons donnés sur la politique du fascisme, nous permettent de conclure que ce n’est nullement dans le domaine de la politique étrangère, ni dans celui de l’économie et de la politique commerciale que nous retrouverons les caractéristiques du fascisme. Toutes les mesures édictées par le gouvernement de Mussolini s’apparentent strictement à celles appliquées dans les autres pays, alors que dans la floraison des "Plans", élaborés par le parti ouvrier belge ou la C.G.T. en France, nous retrouverons les mêmes directives que celles qui ont été appliquées en Italie.
C’est sur un autre terrain que nous retrouverons les éléments spécifiques au fascisme : celui qui concerne la situation qui est faite à la classe ouvrière. Ici aussi il faut toutefois ne pas s’y méprendre, car il n’existe nullement d’opposition organique entre la manoeuvre d’un État démocratique et celle d’un État fasciste. L’un et l’autre doivent anéantir la force, la cohésion et même l’existence d’une avant-garde prolétarienne. Seulement ils y arriveront par un procédé différent. Ce qui change profondément c’est la condition dans laquelle la classe ouvrière se trouvera pour féconder son parti de classe qui la conduira à la victoire révolutionnaire. À l’un des récents Congrès des Trade-Union, nous avons vu, par exemple, se dessiner une tendance pour l’économie corporative se basant sur des considérations analogues à celles que défendra le professeur Spirito de la gauche fasciste. Et, en Belgique, le père du Plan, l’actuel ministre de la Résorption du chômage, M. de Man écrira que l’opposition socialiste à la "Corporation" doit porter sur la défiguration qu’en a fait le fascisme, alors qu’elle peut absolument devenir nécessaire pour la rénovation et la reconstruction économiques. Nous traiterons par après le problème de la transformation en parti de notre fraction, et mettrons alors en évidence les caractéristiques de la situation que traverse actuellement la classe ouvrière en Italie. Nous voulons seulement préciser ici notre opinion au sujet des organisations syndicales fascistes. Par analogie avec les organisations créées par le tsarisme, l’on a considéré la possibilité de développer au sein de ces organisations un travail de noyautage et de destruction de l’intérieur, lequel aurait pu aboutir à en faire des organismes de défense (soit même circonstanciellement) des intérêts ouvriers. Cette question se rattache à une divergence qui opposa notre courant au centrisme au 3ème Congrès du Parti Italien. A ce moment, en correspondance avec l’attitude toujours tenue par le parti, nous défendîmes la nécessité d’opposer la formule du "syndicat rouge" au "syndicat tricolore", en mettant bien en évidence que toute possibilité de défense des intérêts - même les plus minimes des ouvriers - ne pouvait être obtenue que par une orientation des masses, pour quitter les organisations fascistes et reconstruire les organisations de classe. Pour ce qui est des syndicats fascistes, nous mettions en lumière leur fonction réelle, à savoir que dans chaque conflit le syndicat fasciste intervenait immédiatement pour canaliser la réaction ouvrière vers un arbitrage ayant été décidé par ses organes dirigeants en liaison stricte avec tout l’appareil de l’État. À un certain point de vue ces syndicats avaient donc pour fonction d’emprisonner la lutte de classe et pouvaient y arriver justement parce que dans toute manifestation de la vie de ces organisations, l’essentiel était représenté par le milicien fasciste pouvant brandir la menace du Tribunal Spécial contre les ouvriers osant refuser la décision arbitrale de la direction du syndicat, des organes préfectoraux, de la magistrature du Travail. En réalité, il était donc absolument absurde de considérer qu’au sein des organismes fascistes où pullulaient les ennemis, il aurait été possible de développer une lutte clandestine exposant les militants et les ouvriers aux pires attaques de la répression. D’autre part, l’affirmation suivant laquelle il était plus facile de mener une action à l’intérieur et sous le couvert des syndicats fascistes, plutôt que de passer à la reconstruction des syndicats de classe, revient à considérer possible l’absurdité d’une reconstruction des bases de classe du mouvement sous la protection des fascistes aux-mêmes. En réalité, dans la situation actuelle, un plan, de reconstruction rectiligne des syndicats de classe est aussi fantaisiste, envisagée en fonction d’une opposition au sein des organismes fascistes, qu’au travers d’une propagande ouverte de l’extérieur. Le prolétariat italien parviendra à reconstruire ses organisations seulement en fonction de sa lutte révolutionnaire pour l’abattement de l’État capitaliste lui-même : une évolution pacifique du fascisme vers sa démocratisation, ou vers sa succession, par un gouvernement démocratique étant exclues. Si un pareil gouvernement devait resurgir en Italie, ce serait uniquement au feu des luttes révolutionnaires déjà livrées par le prolétariat et il représenterait une nouvelle rançon que les ouvriers devraient payer à la contre-révolution pour ne pas avoir su forger le parti : le guide de la révolution alors que les conditions pour la victoire avaient mûri.
Les syndicats fascistes obéissent dans leur évolution à la logique qui devait en faire des "prisons des masses". Lors de la fondation de la Confédération Syndicale fasciste, en 1922, ils proclamèrent le principe de la collaboration de classe, puis l’accord de Palais Chigi, d’août 1923, où le patronat établit le principe de ses rapports avec eux, puis l’accord Vidoni, d’octobre 1925, où l’entente fut établie pour exclure toutes les autres organisations syndicales non légales ; puis les lois exceptionnelles de 1926, la Charte du Travail d’avril 1927 ; jusqu’au Conseil Corporatif de mars 1930 et la Constitution des Corporations en 1935. Chacune de ces phases représente un moment avancé de la conversion de la société vers le fascisme, un moment de refoulement des possibilités de lutte de la classe ouvrière. Pour ce qui est des Corporations et des possibilités de modifications structurelles et révolutionnaires ( ! ) qui auraient pu surgir il n’y a que les fanfarons antifascistes qui aient pu escompter un débordement de la gauche fasciste des limites que Mussolini et le capitalisme lui avaient assignées. Enfin pour l’essentiel, à savoir la fonction consultative dans l’examen de certains problèmes économiques de la corporation, cela ne représente rien de bien nouveau par rapport au Conseil Économique fonctionnant en France, par exemple. Pour ce qui est de toute l’idéologie démagogique dont le "régime corporatif" était accompagné, les limites du capitalisme étaient bien fixées d’avance : il s’agissait de lancer de nouveaux diversifs, de permettre à des charlatans fascistes d’échafauder des plans pour détourner l’attention des problèmes terribles de la situation et de laisser aux constructeurs antifascistes de plans et de révolutions, la possibilité de dessiner la mille et unième perspective d’écroulement du fascisme qui serait miné par la force des idées qu’il aurait mises en mouvement.
Seule l’attaque révolutionnaire du prolétariat pourra anéantir, dans la personne du fascisme, le capitalisme italien.
Le problème de la transformation de notre fraction en parti ne peut être considéré qu’en fonction de la double évolution du capitalisme italien, de son régime et du mouvement prolétarien de ce pays en rapport avec la lutte de la classe ouvrière mondiale.
Nous avons indiqué les conditions particulières de la formation de l’État capitaliste en Italie : à un certain point de vue, une analogie est possible avec la formation de la bourgeoisie anglaise et allemande, alors qu’il existe plutôt une opposition entre sa constitution et celle de la bourgeoisie française. De même qu’en Angleterre et en Allemagne, le capitalisme italien put passer à la fondation de son État bien avant que les contrastes propres à la société féodale arrivent à maturité. Les bouleversements économiques dans les campagnes - aussi bien qu’au point de vue idéologique les mouvements de la Réforme - ne compliqueront pas le processus de la formation de la bourgeoisie qui pourra ensuite, du fait de la maîtrise de l’État, les discipliner et les orienter vers la consolidation de sa domination. Il en avait été tout autrement en France, ce qui explique d’ailleurs le fait qu’ici c’est au cours de l’usurpation des mouvements révolutionnaires que la bourgeoisie prendra le pouvoir, alors qu’en Italie, en Allemagne, c’est au travers de guerres contre les puissances étrangères que se formera l’État capitaliste. Mais la bourgeoisie italienne ne pourra se prévaloir de conditions géologiques favorables (Allemagne), son sol étant extrêmement pauvre en matières premières et la houille blanche ne pouvant acquérir une valeur productive, adéquate à son importance, qu’à la condition de pouvoir se combiner avec les autres matières premières indispensables à la fondation d’une grande industrie lourde. Le piétinement, dans ces dernières années, des entreprises électriques prouve l’impossibilité pour le capitalisme italien d’exploiter à fond - dans les limites de ses frontières - la seule matière première qu’il possède et dont évidemment il ne peut faire un objet d’exportation. Par rapport à l’Angleterre, l’Italie présentera une infériorité manifeste qui résidera dans le manque absolu de colonies - ceci dépendant de son arrivée tardive dans la courbe de la formation des États capitalistes européens.
L’élément positif (formation de l’État avant que les contrastes de la société précédente explosent) explique pourquoi le capitalisme arrivera à pénétrer au sein du parti socialiste qui, jusqu’en 1912, stagnera dans une polémique opposant réformistes et intransigeants en lutte pour des questions exclusivement électorales sans pouvoir atteindre une hauteur de divergences théoriques analogue aux débats en Russie et en Allemagne. L’élément négatif (manque de matières premières et de colonies) expliquera le rôle tout à fait secondaire que jouera l’Italie au sein des constellations impérialistes soit avant la guerre qu’au cours de la guerre elle-même. D’autre part, ses conditions d’infériorité économiques manifestes expliqueront pourquoi la manoeuvre de Giolitti n’arrivera pas à englober les masses travailleuses dans leur ensemble, et le fait que le parti socialiste ne pourra établir son influence, avant la guerre, sur toutes les couches d’ouvriers et paysans. La fraction la plus exploitée de ces derniers se révoltera contre le parti socialiste et s’orientera vers le syndicalisme, donc vers une direction qui n’est pas susceptible de devenir une menace pour l’État capitaliste.
Dans l’immédiat après-guerre, ces éléments contrastants de l’évolution de la société capitaliste et du prolétariat italien, éclateront dans toute leur ampleur en conséquence, également, de la fébrile activité industrielle, de ses répercussions, pendant a guerre elle-même. D’un côté, le prolétariat passera aux formes les plus extrêmes de la lutte révolutionnaire ; d’un autre côté, le parti socialiste exprimera ses premiers balbutiements sur les questions théoriques et sur les questions essentielles de la conquête du pouvoir lorsque la situation pose déjà les problèmes suprêmes de la lutte révolutionnaire. Ces précédents historiques donnent à la scission de Livourne sa signification réelle : le prolétariat italien fonde enfin, après des dizaines d’années de luttes terribles, son parti de classe. L’impossibilité où s’est trouvée l’I.C. d’altérer les bases idéologiques et d’organisation de ce parti, malgré toutes les manoeuvres qu’elle aura pu faire ; la majorité qu’obtiendront en 1925 (deux ans après que notre courant eût quitté la direction) les thèses défendues par la gauche, prouve la solidité des conceptions qui triomphèrent à Livourne et la puissance de leur signification historique. Livourne ne tombera donc ni à la suite de manœuvres, ni en conséquence d’une dissociation intérieure, malgré la féroce réaction fasciste. La victoire du centrisme n’est possible qu’en fonction de considérations exclusivement internationales : le parti italien ressentira, d’une façon très aiguë, les contre-coups de la difficulté rencontrée par le prolétariat international pour se donner une théorie de l’État, alors que la situation imposera à l’État russe son intervention dans le processus complexe de l’évolution de la lutte révolutionnaire dans le monde entier. Le prolétariat italien était celui qui, à cause des précédents historiques que nous avons rappelés, pouvait fournir les meilleures conditions pour aider la classe ouvrière russe et internationale dans les nouvelles tâches qui leur étaient assignées. Pour l’empêcher de s’acquitter de son rôle, quand la situation mondiale était encore un brasier révolutionnaire, le capitalisme international a dû faire déferler le fascisme.
Notre fraction a donc un double acte de naissance : elle est l’héritière de Livourne, mais aussi des situations qui ont conduit l’État soviétique à ne pas savoir reconnaître, en un premier moment, le chemin de la révolution mondiale ; à s’encastrer ensuite dans le système capitaliste mondial. Ces situations ne peuvent changer à la suite d’actes de volonté, mais se modifieront par l’éclosion des contrastes inhérents à la nature même de la société capitaliste dans le monde entier. Le problème de la transformation de notre fraction en parti est donc le problème de la culbute des situations actuelles vers leur précipice véritable. Notre fraction ne peut aider à une modification radicale de ces situations qu’à la condition de rester la réaction prolétarienne au ravage du centrisme et la filiation organique de Livourne. Pour ce qui est de la lutte des masses contre le fascisme, notre fraction en a indiqué les bases pour lesquelles elle a constamment lutté, tout en se heurtant aux socialistes et aux centristes qui, en se prévalant de leurs attaches avec de puissantes organisations internationales, ont mis les ouvriers italiens dans l’impossibilité de battre le fascisme. Notre fraction pourra se transformer en parti dans la mesure où elle exprimera correctement l’évolution du prolétariat qui sera à nouveau jeté sur la scène révolutionnaire et démolira le rapport de force actuel entre les classes. Tout en ayant toujours, sur la base des organisations syndicales, la seule position pouvant permettre la lutte des masses, notre fraction doit s’acquitter du rôle qui lui revient : formation des cadres en Italie aussi bien que dans l’émigration. Les moments de sa transformation en parti seront les moments mêmes de l’ébranlement du capitalisme, et au point de vue idéologique, sa tâche consistera à accoupler les thèses de Rome avec les solutions du problème de la gestion de l’État prolétarien, problème qui avait été pressenti par Livourne, mais qui s’est manifesté seulement, par après, dans toute sa terrible et meurtrière puissance.

PHILIPPE

Notes :

[1Dans le texte original, l’auteur parle d’"Institut Mobiliaire" traduction imparfait de l’"Istituto Mobiliare Italiano", organisme de crédit, souvent abrégé en IMI, fondé le 13 novembre 1931.




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