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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Sur quelle base s’est effectuée l’unité syndicale - Les Mussolini et Hitler de la France démocratique
{Bilan} n°23 - Septembre-Octobre 1935
Article mis en ligne le 1er février 2017
dernière modification le 13 janvier 2017

par ArchivesAutonomies
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C’est au milieu des hurlements de joie des traîtres que l’unité syndicale se réalise en France, non pas l’unité des masses exploitées se préparant à déclencher l’offensive prolétarienne contre le capitalisme, mais l’unité de l’impuissance, de la dissolution, celle qui fut consacrée le 14 juillet. La canaille réformiste et centriste a pu sabler le champagne en l’honneur du triomphe du plan capitaliste qui consistait à situer l’unité entre C.G.T. et C.G.T.U. sur le terrain de l’appui des masses à la république démocratique, laquelle peut tranquillement, avec la participation des prolétaires, se préparer pour la guerre imminente. "Vive l’unité syndicale", clament les traîtres d’hier et d’aujourd’hui, alors qu’ils s’empressent d’alerter le prolétariat autour de l’application de sanctions contre l’Italie. "Votre force de classe est reconstituée", disent-ils, sans doute pour que les ouvriers comprennent qu’il est de leur devoir d’adhérer au futur carnage impérialiste.
Si l’on veut une image de la situation devant laquelle s’est trouvé l’ouvrier français, il suffit de prendre un numéro de l’"Humanité" : en première page les appels flamboyants au sujet de l’unité, les confraternelles salutations entre Jouhaux et Frachon ; en troisième page, par contre, des explications de Péri au sujet de la nécessité d’appuyer les sanctions soit pour maintenir la paix, soit pour déclencher la guerre dans les meilleures conditions pour la bourgeoisie française. D’autre part, en pleine orgie "unitaire", un Vaillant-Couturier mènera campagne contre "L’Écho de Paris" payé par l’étranger et cela au nom du patriotisme français le plus authentique. Et que dire de l’épître de Monsieur Cachin au Congrès du Labour Party où l’agent de l’impérialisme français s’adressera aux valets du capitalisme anglais pour leur demander que leur influence, leur force (lisez les cuirassés de la Home Fleet, aux aguets dans la Méditerranée) soient mises au service des sanctions, contre Mussolini. Mais les ouvriers français n’ont plus la force d’ apprécier ces événements, de s’opposer aux réformistes et centristes qui font de l’unité syndicale un pion de la mobilisation pour la guerre. À Brest et à Toulon ils ont bien élevé la voix, déclenché des batailles grévistes, mais la horde des chiens enragés de la bourgeoisie aboyant aux "provocateurs", rejoignant ignoblement la répression féroce des gardes mobiles, a eu raison de leurs réactions désespérées. Maintenant on peut le constater dans toute sa crudité : le prolétariat français a trouvé en centristes et socialistes ses véritables Mussolini et Hitler, les bourreaux qui, pour compte et sur mandat de la bourgeoisie démocratique ont anéanti tout esprit de classe. Point n’a été besoin de faire déferler de puissants mouvements fascistes alors que l’inexistence d’un véritable parti de classe permettait le triomphe de la manœuvre de corruption du capitalisme au sein des masses. Sur le front de la lutte des classes, la bourgeoisie française a atteint son but : l’anéantissement du prolétariat en tant que force indépendante, et cela par sa pénétration au sein du P.C. et par l’utilisation de l’État soviétique dégénéré : processus graduel qui fut possible puisque dans l’immédiat après-guerre le prolétariat français ne parvient pas à cristalliser la conscience de ses buts et que lorsqu’il voulut le faire l’heure du centrisme avait sonné dans l’Internationale. Fascisme, centrisme, réformisme, se rencontrent donc aujourd’hui, dans des situations différentes avec des fonctions analogues mais non identiques, contre le prolétariat. Comme le Congrès de notre fraction l’a indiqué, le 14 juillet en France équivaut quant à ses résultats, à la Marche sur Rome de Mussolini ou à la prise du pouvoir par Hitler en janvier 1933. C’est ainsi que contre tous les charlatans et littérateurs avides de démagogie antifasciste, notre perspective tracée après le 6 février 1934, se vérifie pleinement : ce n’était pas le fascisme qui menaçait le prolétariat, mais les forces traitresses de la social-démocratie et du centrisme fraternisant dans le front populaire.
Les Congrès de la C.G.T. et C.G.T.U. se sont déroulés comme des apothéoses de la domination du capitalisme qui a lié provisoirement le prolétariat à son destin qui le précipite dans la guerre. Fanfares, brouhaha verbal, manifestations "symboliques", tout a été mis en œuvre pour plonger les masses et exploités dans la fange actuelle où la loi est la soumission aux classes dominantes. Avant de jeter des millions de vies ouvrières dans un carnage fratricide, il faut faire disparaître du cerveau prolétarien toute perception de classe, afin que les révoltes de demain, ne puissent dépasser le stade de l’incohérence, du désespoir et féconder les bases pour un guide : un parti ; ce but le capitalisme espère bien l’avoir obtenu avec l’adhésion prolétarienne à la Marseillaise, à la patrie bourgeoisie et démocratique. Mais sur le terrain spécifique où se meut le prolétariat, sur le terrain de ses luttes revendicatives et de ses organisations syndicales le fer rouge du capitalisme devait encore être appliqué décisivement. Ah ! les social-traîtres et leurs acolytes centristes espèrent bien avoir brûlé les entrailles des masses prolétariennes, ils espèrent bien avoir atteint les fibres de la vie même du prolétariat. Mais leur victoire aussi funeste qu’elle puisse être aujourd’hui pour la lutte des masses ouvrières, se payera lors de l’explosion des contrastes de classes au cours de la guerre, contrastes que le capitalisme a pu détourner momentanément de leur débouché révolutionnaire pour les orienter vers l’hécatombe.
Au Congrès de la C.G.T.U. Racamond pourra dire "du passé faisons table rase", oublions les crimes des traîtres de 1914, le sang ouvrier dont leurs mains sont teintées, car actuellement le centrisme a atteint le niveau des socialistes et qu’il a, lui aussi, mérité du capitalisme avec le massacre de milliers d’ouvriers chinois, avec ses assassinats d’ouvriers et de militant révolutionnaires en Russie. Et Jouhaux lui répondra qu’il lui semble que "la tradition vient de se renouer et que sont effacées les années mauvaises que nous avons vécues". Plus un centriste ne pourra désormais lui reprocher ses crimes envers le prolétariat français : l’unité est bien réalisée.
Et que dire des assises des deux Centrales sinon qu’elle se déroulèrent dans une atmosphère de pogrom pour ceux qui tentèrent d’émettre la moindre critique de classe. "Unité" clamèrent les délégués fanatisés par la campagne des traîtres lorsque des critiques s’élevèrent contre les réformistes où quand des délégués de l’Enseignement unitaire tentèrent de faire entendre leur opinion. L’unité syndicale doit se dérouler sur la base de la suffocation des organismes de base du prolétariat, sur la base de la mobilisation de milliers d’ouvriers contre tous ceux qui "compromettent" l’unité par des critiques envers les bonzes confédérés ou unitaires : voilà un élément qui ressort clairement de ces Congrès.
Ce qui est infiniment plus grave et ce qui marque définitivement la valeur contre-révolutionnaire de l’unité syndicale en France, c’est le programme sur lequel se vérifia la rencontre des réformistes et des centristes, la plate-forme qui au nom des intérêts du capitalisme fut donnée, sous le masque trompeur de l’unité aux travailleurs. Tout d’abord ceci : "Le Congrès approuve entièrement la charte élaborée par la commission mixte interconfédérale d’unité, concernant l’indépendance du mouvement syndical et l’interdiction des fractions."
En d’autres termes, le Congrès approuve la culbute du mouvement syndical du terrain de la lutte des classes sur celui des intérêts spécifiques du capitalisme. Car, au sujet "d’indépendance syndicale", le Congrès de la C.G.T. prouve qu’il s’agit d’indépendance du terrain de la lutte des classes et de dépendance envers un programme capitaliste de soutien à un gouvernement de gauche et de "rénovation nationale". D’ autre part, pour la C.G.T.U., les attaques contre les délégués de l’Enseignement unitaire sont une autre manifestation "de syndicalisme indépendant" car Racamond dira que ceux-ci feraient mieux de s’occuper du problème des salaires (on connaît la lutte ultra négative menée par les centristes à ce sujet) au lieu de s’opposer au rattachement des syndicats au capitalisme. Et Frachon ne manquera pas dans sa réplique à Thorez, venant saluer la "ligne" du Congrès, de mettre en évidence l’attachement des ouvriers unitaires à la Russie, au Parti Communiste et au "pilote" Staline. Ce qui prouve encore une fois ce que signifie ici "indépendance". Au sujet de l’interdiction des fractions qui fut à la base de l’accord scellé entre réformistes et centristes, elle représente la consécration au sein des organisations syndicales de cette "indépendance" : en réalité de leur emprisonnement par le capitalisme. Plus aucune possibilité pour le prolétariat de se rattacher au déroulement de la lutte des classes, de puiser dans ses luttes syndicales une vision de bataille contre le capitalisme ; plus aucune possibilité de faire des syndicats le piédestal pour des mouvements révolutionnaires. En interdisant les fractions, centristes et réformistes suffoquent la respiration de classe des ouvriers, font des syndicats des annexes du bloc gouvernemental de demain, du "Rassemblement Populaire". L’unité syndicale sur cette base équivaut à une modification de la structure interne des syndicats unifiés, la substitution d’une plate-forme capitaliste à leur base de classe qui, bien que déjà étouffée, n’avait pas encore été anéantie. L’interdiction des fractions signifie aussi que les agents de la bourgeoisie veulent dès maintenant ériger une barrière pour empêcher les ouvriers, au travers des remous de la vie syndicale et du déroulement du plan capitaliste pour la guerre, de s’orienter vers la fondation d’un parti révolutionnaire.
Un autre aspect extrêmement grave de l’unité syndicale est le sort que l’on entend désormais réserver aux luttes revendicatives des ouvriers. Au sein des deux Congrès c’est l’idée du "plan" qui triomphe. Au nom des unitaires Racamond démontrera que l’idée du plan est d’origine centriste lequel l’a appliqué triomphalement en Russie (il aurait pu ajouter : sur la base d’une exploitation éhontée des travailleurs russes). Aux mouvements de résistance du prolétariat on oppose désormais le "plan", les solutions générales qui ne peuvent se résoudre que sur le terrain du parlementarisme. Brest et Toulon ont déjà prouvé que dans la phase actuelle tout mouvement revendicatif qui tend à se développer en dehors du contrôle des traîtres, donc dans une direction révolutionnaire, se heurtera à la barrière érigée par confédérés et unitaires. En adoptant le "plan" comme base de la fusion (et les réserves de la C.G.T.U. n’ont qu’une valeur relative) il est proclamé qu’aucun mouvement de revendications ne pourra désormais se situer sur une base de classe avant que le prolétariat ne réalise à nouveau la force de resurgir sur l’arène politique et de chasser les traîtres de ses rangs.
Mais cela ne signifie pas que nous n’acceptions pas la fusion qui s’est réalisée. Nous l’acceptons comme un fait, en dénonçant ceux qui en ont fait un acte de dissolution du prolétariat, mais nous la subissons tant qu’elle nous est imposée sur un terrain propre à l’ennemi. Jamais nous n’approuverons, comme les délégués de l’Enseignement - selon le compte rendu de l’"Humanité" - dans la résignation les résolutions unitaires au sujet de la fusion. Nous lutterons dans les syndicats unifiés de demain, les communistes internationalistes y lutteront, mais nos coups se porteront farouchement contre les traîtres pour arracher au feu des événements de demain, des réactions d’aujourd’hui, les masses à leur influence capitaliste. Nous lutterons pour le droit des fractions, pour un programme de luttes revendicatives en proclamant ouvertement que le prolétariat français doit remettre ses organismes de classe sur leurs rails véritables, qu’il doit leur redonner leurs caractères spécifiques, leur véritable structure, et que ces tâches devront être le fait des événements de demain.




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