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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Vers une consolidation du front capitaliste en France
{Bilan} n°24 - Octobre-Novembre 1935
Article mis en ligne le 1er février 2017
dernière modification le 14 janvier 2017

par ArchivesAutonomies
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Pour peu que l’on examine la succession des événements qui se déroulent en France depuis le 6 février 1934, on est frappé par la liaison parfaite qui se manifeste entre l’oeuvre des différents gouvernements bourgeois, par l’homogénéité même du plan de l’attaque capitaliste contre le prolétariat. Certes, nous ne prétendons pas que les diverses positions du capitalisme français représentent chaque fois une conscience exacte des moyens à employer, mais incontestablement, si la bourgeoisie intervint dans chaque période déterminée pour battre le prolétariat, dans l’ensemble elle réalisa la conscience des objectifs qu’elle devait s’assigner. Ainsi, Doumergue ne pouvait prévoir Flandin, ce dernier ne pouvait prévoir Laval et aujourd’hui on ne sait encore si le Front Populaire est bien le successeur immédiat de celui-ci. Mais ce qui se dégage de ces périodes c’est la volonté de la bourgeoisie d’employer toutes ses forces sociales pour pulvériser à l’extrême le prolétariat et s’organiser solidement pour la guerre impérialiste. En tout cas, ce que démontre non seulement catégoriquement mais aussi principiellement la situation française, c’est qu’il n’est pas possible d’oeuvrer pour la révolution communiste en se situant au centre du cercle où vivent, luttent, évoluent la bourgeoisie et les forces sociales qui la desservent, car toujours, il s’avérera qu’entre droite et gauche, fascistes ou réactionnaires et front populaire existe un solidarité, la première étant le complément de la seconde et oeuvrera pour le maintien du capitalisme. Les positions des uns et des autres seront donc en concordance, l’envers et l’endroit de l’attaque frontale de la bourgeoisie contre les travailleurs. Ce que l’on qualifiera de contrastes fondamentaux entre radicaux-socialistes, socialistes ou centristes et la droite antidémocratique, seront des convulsions propres à la phase tourmentée des guerres et des révolutions, convulsions qui ne modifieront pas d’un dixième de millimètre la fonction capitaliste de ces courants et leur entière solidarité.

D’ailleurs, prenons la situation depuis le 6 février 1934.

Aux attaques de Doumergue, à ses arrêtés-lois, s’opposera la formation du front commun entre socialistes et centristes pour la défense de la république et de la démocratie, accord basé sur le rejet des grèves. Pendant que la droite bourgeoise livrera sa bataille, les traîtres de "gauche" paralyseront les ouvriers sur leur terrain de classe, mais les mobiliseront sur le front des intérêts de l’ennemi. Doumergue tombera sur le problème de la réforme de l’État, en réalité du fait de l’immaturité de la situation pour accompagner ses attaques économiques du démantèlement et de l’anéantissement des organisations ouvrières. Flandin qui lui succédera, poursuivra un programme plus à droite au point de vue des compressions des conditions de vie des travailleurs, des fonctionnaires, que celui de son prédécesseur, mais sera le champion gouvernemental de l’antifascisme. C’est sous son cabinet que surgiront les projets Marchandaux sur les ententes industrielles, que s’effectuera le soutien des grands minotiers sous le fallacieux prétexte de l’organisation du marché du blé, les décrets de "sacrifice national", les mirifiques grands travaux de Marquet. En bref, Flandin poussera à l’extrême l’attaque contre les conditions d’existence des travailleurs, alors qu’à l’extérieur par le pacte franco-russe, les accords de Rome, de Londres, de Stresa, il essayera de maintenir le front unique contre l’Allemagne. Contre Flandin, le Front Commun agitera des vastes rassemblements mais saluera son antifascisme. En outre, le centrisme jettera les ouvriers désireux de s’opposer au capitalisme dans ses entreprises de "syndicat unique" en dehors de la C.G.T. et C.G.T.U. alors que les réformistes s’opposeront à toute unité.
Flandin tombera sous l’effet apparent d’une opposition à ses décrets-lois, à l’époque où se posera brusquement le dilemme de "déflation ou dévaluation". En réalité, il s’agira d’une conséquence de la modification de la situation internationale évoluant vers la guerre et de la nécessité d’accentuer l’attaque contre le prolétariat, l’évolution des forces qui agissent en son sein, en fonction de cette perspective. Mais sous Laval apparaîtra ouvertement le danger des Ligues dont nous devrons nous occuper dans cette chronique. Le développement des attaques de Flandin subira ici un temps d’arrêt pendant lequel se fera l’exploitation à fond des déclarations de Staline obtenues par Laval encore ministre de Flandin, mais dès lors placé au premier plan. En outre, comme nous l’avons fait remarquer, la situation internationale verra l’Italie ouvrir sa campagne au sujet des incidents d’Oual-Oual et préparer son offensive en Abyssinie. Les ouvriers français seront donc appelés à défendre leur patrie, à approuver ses armements, à s’allier avec tous les républicains pour la défense de la république démocratique menacée par les Croix de Feu de la Rocque, au même moment où s’opérera une convergence des radicaux, des socialistes et centristes dans un "Front Populaire". Il est évident qu’une situation trouble et confuse - et qui doit l’être pour permettre la réalisation de la manoeuvre capitaliste - peut porter à un développement de Ligues multiples exprimant l’énervement de la bourgeoisie. Mais pour qu’existe vraiment un danger fasciste il faut que le capitalisme se retrouve derrière ses formations de combat pour écraser par la violence un prolétariat dont ses forces démocratiques ont peine à maîtriser les mouvements. Brest et Toulon, où les grévistes furent traités de provocateurs, et bien avant la manifestation du 14 juillet où les ouvriers s’alignèrent avec les radicaux sous le drapeau tricolore, prouvent que centristes et socialistes arrivent à leur fins puisque Laval put lancer ses décrets-lois, deux jours après le 14, reprenant en somme le plan de Doumergue et de Flandin pour le pousser jusqu’à ses conséquences ultimes. Et ici, encore une fois, socialistes et centristes jetteront les ouvriers dans l’orgie de l’unité syndicale où sera noyée toute tentative de résistance au capitalisme.
C’est à ce moment qu’apparaît enfin le danger imminent (?) du fascisme en France, alors que d’une part les pleins pouvoirs donnés à Laval expirent, que le Front Populaire envisage son accession au gouvernement, que le Congrès de Wagram des radicaux prend une positon ambiguë envers le cabinet Laval où figurent des radicaux, dont Herriot. Par ailleurs, la situation internationale s’aggrave et le déroulement de la guerre en Abyssinie rapproche la conflagration mondiale.
Sommes-nous devant un nouveau changement de la situation en France ? Certains symptômes pourraient le faire présumer. Tout d’abord l’ampleur de la campagne - parfois rocambolesque - menée contre les ligues fascistes qui, à leur tout, expriment par une recrudescence de leur activité toute la complexité de situations troubles évoluant vers la guerre ; d’autre part, le congrès de Wagram des radicaux qui a accepté l’oeuvre de compression de Laval - à part certaines réserves pour plus de "justice" dans l’application des décrets-lois - mais a jugé insuffisantes les mesures adoptés par celui-ci envers les organisations para-militaires (il semblerait même que les radicaux aient rejeté le marché de Laval proposant des mesures plus énergiques contre les ligues en échange d’un appui des premiers pour la prorogation des chambres et le vote des budgets). Enfin, le récent vote dela commission des Finances qui, dans sa grande majorité, a voté une résolution s’inspirant du congrès radical malgré les avertissements de Laval. Sommes-nous à la veille du triomphe du front populaire ?
En réalité, une modification assez importante de la situation s’est déjà vérifiée et l’avènement d’un gouvernement de Front Populaire n’aurait qu’à la sanctionner. La conclusion de la campagne du "Populaire" et de "L’Humanité" pour l’interdiction des ligues s’est trouvée être les décrets lancés à la veille de Wagram où Laval accentua les mesures de Doumergue et Flandin - combattus à l’époque par socialistes et centristes - au sujet des manifestations sur la voie publique. On a voulu voir dans ces textes un coup porté aux ligues, mais la lettre ouverte de la Rocque, marquant son acceptation de celles-ci, montre qu’il s’agit bien plus de mesures contre les travailleurs ; de la réalisation concrète de la fameuse réforme de l’État, envisagée par les précédents cabinets. Et le paradoxe fut ici de voir les ouvriers accepter cette nouvelle attaque alors que le Front Populaire les entraînait dans une agitation ayant pour base l’accentuation extrême de ces mesures soi-disant contre les fascistes et la lutte contre Laval incapable de les appliquer. Mais le déluge de plus de 300 nouveaux décrets-lois lancés à la veille de l’expiration des pleins pouvoirs, la campagne de panique déterminée autour des importantes modifications de la commission parlementaire des Finances (rétablissement d’un milliard et demi de dépenses) prouvent qu’effectivement nous nous trouvons à la veille d’un tournant de la situation. Le prolétariat qui a été abasourdi et puis entraîné par la lutte entre "sanctionnistes" et "anti-sanctionnistes", ligues fascistes et front populaire, ne peut évidemment plus se rendre compte que toute la fièvre politique qui agite aujourd’hui la France, pourrait parfaitement trouver son débouché dans une dévaluation et la constitution d’un gouvernement populaire qui, comme en Belgique Van Zeeland, "envisagerait" de corriger l’oeuvre des gouvernements "déflationnistes". L’expérience belge prouve qu’avec la dévaluation monétaire il est possible de frapper profondément le prolétariat sans réaction de sa part, la hausse des prix pouvant s’échelonner sur plusieurs mois, alors qu’il est possible d’exploiter des indices superficiels de reprise économique. De toute façon, l’atmosphère se crée en France pour pareille opération et les dernières mesures de Laval pour la centralisation des forces répressives de l’État pourront vraisemblablement glisser dans la vie politique à la faveur des "grandes" luttes parlementaires où se jouera le sort du cabinet Laval.
Cette dernière phase prouve encore une fois que toutes les forces du capitalisme se trouvent bien à leur place pour neutraliser toute action de classe du prolétariat. Le front populaire mènera une campagne contre les plans de guerre des ligues et par ce moyen fera accepter les mesures draconiennes de Laval contre le prolétariat. Les ligues fascistes se donneront pour tâche d’énerver l’opinion alors que radicaux, socialistes et centristes jetteront les premières pierres pour une éventuelle dévaluation et un cabinet de gauche, afin de poursuivre la manoeuvre des compressions capitalistes dans une atmosphère où il sera possible de mobiliser les ouvriers autour du gouvernement populaire pour le soutien d’une alliance "antifasciste" de l’Angleterre et de la France.
Au sein même du prolétariat la confusion suivra son cours. Après l’organisation d’un "Zimmerwald" avorté, les trotskistes, Don Quichotte de l’indépendance Abyssine et de la lutte au sein du parti socialiste, anarcho-syndicalistes partisans du pouvoir aux syndicats, communistes de "gauche", mais indéterminés sur les problèmes fondamentaux du moment, syndicalistes "purs", bref, tout ce qui prétend s’opposer au front populaire se prépare à nouveau à constituer des "gauches syndicales" qui, ne sachant elles-mêmes ce qu’elles veulent, vont se présenter comme des ancres de salut pour les ouvriers noyés dans l’unité syndicale évoluant vers le déclenchement de la guerre. Ce n’est pas au sein de ces groupements que s’ébaucheront les positions de résistance des masses prolétariennes, bien au contraire ils représenteront de nouveaux obstacles que le prolétariat devra surmonter. Ce seront donc les combats du type de Brest et de Toulon qui verront les ouvriers français tenter d’ériger leur front de classe et c’est à leurs lueurs ultimes que nous verrons peut-être surgir des fondements communistes pour créer un noyau révolutionnaire en France. Une discussion sur la grande signification de ces événements par rapport aux positions prises par les socialistes et centristes, discussion qui aurait pour but l’élaboration d’un texte programmatique exprimant les intérêts du prolétariat français nous paraît d’une importance fondamentale. Mais les différents groupes prétendant au rôle de noyau du nouveau parti, tous sans exception aucune, sous l’étendard suggestif et trompeur de la "base de masse" ne feront que rivaliser avec les hommes du front populaire et tous les déchets du mouvement prolétarien (pupistes, doriotistes, etc.) et le prolétariat français se trouve donc dans l’impossibilité de comprendre que la condition essentielle pour reconstruire la "base de masse", pour recueillir l’enseignement qu’ont donné les héros de Brest et de Toulon, consiste justement dans l’expulsion de tous les traîtres qui trônent dans les "mouvements de masse actuels", expulsion qui n’est possible qu’au travers de la reconstruction des bases idéologiques de la lutte ouvrière.




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