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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Le déroulement de l’aventure africaine
{Bilan} n°24 - Octobre-Novembre 1935
Article mis en ligne le 1er février 2017
dernière modification le 14 janvier 2017

par ArchivesAutonomies
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Une des armes les plus puissantes dont dispose la bourgeoisie est sa presse, avec laquelle elle réussit à toucher les plus larges couches prolétariennes. Le conflit armé italo-abyssin en est une preuve récente et les nouvelles les plus fantaisistes et alarmistes qui sont lancées à jet continu ont déterminé une telle désorientation que nous avons là un avant-goût de ce que sera le déclenchement de la conflagration mondiale. Dans cette campagne, une certaine presse antifasciste a pris une place de premier plan, une presse qui cherche à alimenter dans le prolétariat l’illusion d’une possible chute du fascisme au travers d’un collapsus militaire provoqué par l’expédition africaine, une presse qui jure fidélité à la S.D.N. et à ses sanctions, au travers desquelles le capitalisme devrait faire crouler le fascisme pour... déblayer le chemin de la révolution prolétarienne (!).
Les premiers mois de guerre en Afrique ont confirmé pleinement les prévisions que nous avions émises dans "Bilan" il y a quelques mois.
Alors que les opérations de transport - entravées par la pénurie de bateaux - n’étaient pas encore terminées et que les pluies n’avaient pas encore cessé dans le sud de l’Abyssinie, l’offensive italienne a été déclenchée inopinément. Encore une fois, les raisons politiques - mettre Genève devant les faits accomplis - ont eu la priorité sur les critères purement militaires.
Précédées et épaulées par une activité assez intense de l’aviation, les forces italiennes  [1], concentrées sur la frontière de l’Érythrée, ont pénétré, le 3 octobre, dans le T’igré oriental, sur un front de 60 km de largeur.
En dépit de tous les communiqués diffusés par la grande presse internationale relatant de fantastiques batailles, l’avance italienne, en réalité, ne rencontra que la faible résistance que lui opposèrent des troupes de couverture. Avec leur premier bond, les troupes italiennes ont constitué un alignement stratégique d’une profondeur de 60 km en territoire éthiopien, sur des positions acquises sur la crête montagneuse Axoum-Adoua-Entiso-Adigrad.
À l’heure actuelle, il existe une zone intermédiaire de plus de 100 km de profondeur entre les lignes italiennes et le gros des forces éthiopiennes. Cette zone, avec Makallé - située à 110 km d’Adigrad et où, seules, quelques bandes armées d’Abyssins ont fortifié quelques "ambas" - se trouve virtuellement sous le contrôle de l’aviation italienne.
On ne doit pas oublier que les Italiens, en 1895, s’étaient déjà avancés jusqu’à 80 km au sud de Makallé, c’est-à-dire à plus de 200 km de la frontière de l’Érythrée.
Plus réel que ce mince succès militaire (que la presse italienne s’ingénie à faire "mousser" comme pour laver la honte du désastre d’Adoua, il y a 40 ans) est le succès certain de la Manœuvre politique. Dans ce domaine, l’Italie est singulièrement avantagée par les conditions intérieures même de l’Éthiopie. En effet, à côté des trois races dominantes éthiopiennes (Tigré, Choa et Amara) qui se disputent le pouvoir suprême, se trouve une multitude de peuplades qui leur sont assujetties et sur lesquelles l’Italie peut miser en leur promettant une libération... qui ne sera qu’une nouvelle forme d’esclavage.
Viennent s’ajouter égaiement les contrastes religieux entre coptes et musulmans et les contrastes sociaux qui s’expriment dans l’exploitation des millions de "gabbars" et autres exploités éthiopiens.
Le 11 octobre, le dedjesmatch, c’est-à-dire le commandant d’une province, Gouxa, gendre du Négus, a fait sa soumission aux autorités italiennes et d’autres chefs de moindre importance suivent son exemple.
L’occupation de la ville sainte d’Axoum où étaient couronnés les Négus jusqu’à l’avènement du raz Ménélik, de race Choa, où se trouvent les ruines du temple de la légendaire reine de Saba, épouse du roi juif Salomon et les tombeaux d’empereurs creusés dans la montagne a été accompagnée de la soumission du clergé copte et musulman, - dans le Tigré, l’artisanat indigène est composé d’éléments musulmans. Le clergé se met toujours du côté du plus fort.
Pour le moment, le gouverneur de Bono, au nom du roi d’Italie, a bombardé Gouxa, raz de tout le Tigré, en attendant peut-être de l’élever, en sa qualité de descendant du Négus Johannès, à la dignité d’empereur d’un État "indépendant" de l’Italie, à la manière du Mandchékouo japonais.
Il y a encore d’autres possibilités de manœuvres avec Ligg Yasu, le Négus détrôné et emprisonné. La presse italienne, enfin, a parlé de révoltes dans le Godjam, révoltes suscitées par les partisans de l’ex-raz Oulou, chassé et déporté par le Négus actuel.
Ce sont là autant de pions que l’Italie pourra faire manœuvrer à Genève pour soutenir sa thèse de l’instabilité du pouvoir politique du Négus Aïlou Sélassié.
Un autre avantage que retire l’Italie de l’occupation de la province du Tigré est que cette région est une des plus fertiles du pays.
Du point de vue social, le 19 octobre, l’esclavage a été aboli dans cette province. En fait, les anciens esclaves (on parle de 16 000 esclaves libérés) ne seront pas soustraits à la domination de leurs maîtres : ils resteront, comme auparavant, sous leur dépendance en tant que serfs ou soldats.
Le gouvernement italien a, dans tous les cas, promis d’indemniser les propriétaires d’esclaves. Et puisque nous sommes dans ce domaine, nous ne devons pas oublier les milliers d’ouvriers italiens, chômeurs poussés par la faim, qui, sous la férule du geôlier en chemise noire ou des carabiniers royaux, sont contraints de travailler jusqu’à 19 heures par jour par une chaleur de 65° à l’ombre, de l’aveu même de la presse fasciste, pour l’établissement de routes et autres travaux de l’arrière. Ces mêmes conditions de travail seront dorénavant appliquées également aux prisonniers et à la population indigène des zones libérées. Dans le Sud, ce sont les Somalis, encadrés par les blancs, qui sont contraints à ces travaux forcés.
À cette frontière du Sud, c’est-à-dire du côté de la Somalie italienne, le corps expéditionnaire du général Graziani est en action. Elle présente, pour l’offensive, plus de possibilités, mais par suite de la nécessité psychologique de l’occupation de la ville d’Adoua, la raison politique a, encore une fois, subordonné les critères militaires.
Certes, même sur cette frontière, les difficultés sont grandes. La Somalie italienne est éloignée de 8 000 km de la péninsule ; de Mogadiscio à Gherloupi - occupée le 5 octobre - il y a plus de 1 000 km de distance. Il ne s’agit pas, ici, de franchir de hautes montagnes, mais les 400 km qui les séparent des régions fertiles de l’Harrar, en traversant les terres basses désertiques et malsaines de l’Ogaden. De plus, les pluies - qui ont cessé dans le Nord - continuent dans cette région et les terrains marécageux empêchent toute opération militaire. C’est pour cette raison que, de ce côté, l’avance italienne n’est encore que de 20 km et ne s’est limitée qu’à des coups de main ayant pour effet d’améliorer la situation des voies de communication par l’occupation des localités clefs qui se trouvent sur les grandes communications fluviales et routières. Simultanément, s’ébauche le travail consistant à détacher les peuplades de race musulmane du pouvoir d’Addis-Abeba.
Le général Graziani - qui ne veut pas usurper sa triste renommée - a fait grand usage de bombes et de gaz asphyxiants, lancés par avions contre les peuplades et populations inoffensives, facilement repérables autour des rares puits de ces régions désertiques. C’est lui, également, qui a inauguré le système des camps de concentration sous le prétexte d’aider ces mêmes populations.
Le danger majeur qui, à notre avis, menace la situation éthiopienne, c’est la difficulté de maintenir des armées indisciplinées, surtout celles de l’intérieur, en passivité devant l’avance italienne à laquelle ne doit s’opposer qu’une guerre de guérillas.
Les victoires de Ménélik à Adoua, en 1896, comme celle de Harrar, en 1887 - qui entraîna la conquête du Sud, furent obtenues moyennant une tactique de replis suivis de débordements en masse par surprise.
Aujourd’hui, cela n’est plus possible : l’armée italienne possède une sûreté stratégique avec son aviation vis-à-vis d’un ennemi qui n’en possède pas, qui exclut toute possibilité de surprise. On pourrait dire que l’armée italienne a les cent yeux d’Argus et que son ennemi est aveugle ! Elle possède également la sûreté tactique grâce à son aviation, à son artillerie lourde, à ses détachements munis de légers chars d’assaut qu’elle peut lancer devant ses lignes. Elle possède, enfin, cette sûreté des voies de communications et de ravitaillement que lui assurent ses moyens motorisés et les routes qu’elle construit au fur et à mesure de ses avances.
Dans cette situation, tenter une grande bataille signifierait, pour les Abyssins, la destruction complète par tous les moyens techniques énormément supérieurs dont disposent les Italiens. On peut remarquer, à cet égard, que Cortez, il y a quatre siècles, a pu, avec 550 hommes et 10 canons de bronze, conquérir l’immense empire des Aztèques, grâce aux armes à feu, inconnues des indigènes.
Il est certain que la levée de l’embargo sur les armes favorisera l’Éthiopie. Celles-ci lui arriveront par chemin de fer de Djibouti ou par la navigation indigène entre le Yémen - où réside une mission éthiopienne - et la côte du Somaliland anglais, d’où part la route Zula-Atcha, récemment terminée et qui permet d’atteindre Harrar en 48 heures. Mais une des grosses difficultés est de faire parvenir ces armes à l’un des belligérants, tandis que l’autre est maître du ciel et de la mer... Et si la mobilisation éthiopienne, aujourd’hui à peu près terminée, semble donner 1 100 000 combattants, en réalité, l’Abyssinie n’entra en guerre qu’avec 300 000 hommes armés de fusils disparates et de modèles périmés, 200 mitrailleuses et 200 canons, dont 50 seulement en état de tirer sans éclater. De plus, elle ne possède aucune fabrication ni organisme d’entretien des munitions. Son aviation, enfin, est composée de huit appareils capables seulement d’opérer des liaisons.
L’armée expéditionnaire italienne lui oppose déjà 800 avions, 3 600 mitrailleuses, 300 canons de campagne et 100 chars d’assaut.
Cependant elle doit déjà employer, pour ses nécessités et pour le service de l’arrière, 20 000 chameaux - qu’elle continue d’ailleurs à acheter dans les colonies limitrophes anglaises en dépit des sanctions - 40 000 mulets, 10 000 ânes et 5 000 autos de transport.
L’armée éthiopienne, au contraire, puise dans les défauts de son organisation une plus large possibilité de vie : le soldat éthiopien combattant chez lui, vivant de peu, habitué au climat, conserve une mobilité et une force de résistance considérable - à moins que la passivité ne le démoralise et ne lui fasse perdre l’esprit guerrier.
Il s’agit donc d’attendre et de laisser le temps travailler pour elle, c’est-à-dire que les impérialismes intéressés se mettent d’accord pour décider de son sort en dehors, bien entendu, de toute notion d’indépendance qui est exploitée aujourd’hui par les impérialismes défenseurs du Covenannt. Ainsi, l’aventure abyssine ne peut recevoir une solution sur le champ restreint de l’expédition en elle-même, mais uniquement sur l’échelle internationale, en communion avec la configuration des constellations qui se constituent en relation avec le conflit mondial.
Il est possible que le conflit abyssin reçoive une solution en fonction des intérêts des diverses constellations s’affrontant à Genève, mais, en tout cas, sa solution sera donnée par la nouvelle répartition du monde qui surgira du prochain carnage impérialiste.
Des résultats décisifs ne pourront être obtenus du point de vue militaire. L’armée italienne continuera l’avance en surmontant facilement les obstacles que pourront lui opposer les armées abyssines. Jusqu’ici, son avance fut une simple promenade militaire.
Officiellement, les pertes en troupes blanches depuis le commencement des hostilités se montent à un officier et quatre soldats tués, un officier et vingt-quatre soldats morts pour cause de service ou de maladie. Naturellement, les pertes lourdes ont été subies par les troupes indigènes, Askaris, Doubats, qui furent les seuls à être sérieusement engagées. Le gouvernement fasciste n’a aucun intérêt à cacher les pertes. Il aurait plutôt intérêt à prouver qu’il y eut de grandes batailles qui auraient compensé et vengé la défaite d’Adoua. En outre, la guerre de 1914 a habitué les populations aux chiffres astronomiques en fait de pertes. Même pour les maladies et épidémies tropicales, l’on possède maintenant des moyens prophylactiques pour les combattre et bien que le nombre des malades soit certainement assez élevé, on est bien loin des 40 000 malades que l’on annonce dans certains milieux antifascistes.
Mais la conquête militaire de l’Éthiopie est une chimère surtout parce que l’éclatement du conflit mondial ne donnera pas assez de temps au fascisme pour atteindre cet objectif. Dans les milieux compétents on établit qu’il faudra au moins trois années pour parcourir les 600 kilomètres qui séparent Adoua d’Addis-Abeba, au rythme lent de l’avance italienne qui tient compte de la dure expérience de la défaite d’Adoua et des difficultés de communication et de ravitaillement qui s’accroîtront avec la pénétration à l’intérieur du pays. D’autre part, il faudra encore trois ou quatre années pour parcourir le restant de ces contrées.
L’histoire est là pour nous enseigner que la conquête de l’Algérie a coûté à la France 27 années : de 1830 à 1843 pour occuper les vallées, de 1843 à 1857 pour occuper les hauts plateaux. L’exemple plus récent du Maroc est connu suffisamment ; en outre, la conquête de la Lybie, qui a duré 20 ans, s’est terminée seulement quand Graziani recourut au système barbare de la déportation de populations, peu nombreuses d’ailleurs, sur la côte et après avoir clôturé 300 km de frontières avec un réseau de fils de fer barbelé.
L’Italie a maintenant 1 200 000 hommes sous les armes, les classes 1911 à 1914 au complet et encadrées en divisions de guerre. Et la classe de 1915 sera bientôt appelée sous les drapeaux. Neuf cent mille hommes se trouvent dans la péninsule et trois cent mille en Afrique, y compris 70 000 concentrés en Lybie comme menace vers les frontières de l’Égypte. Combien de temps encore l’Italie pourra-t-elle supporter un tel effort financier avec des finances épuisées ? La guerre coûte au moins un milliard par mois et les dépenses ne pourront qu’augmenter au fur et à mesure du déroulement des événements.
Certes, les sanctions, en dernière analyse, favorisent la bourgeoisie italienne, parce qu’elles lui permettent de restreindre encore plus les conditions de vie des travailleurs et d’introduire dans le pays toutes les mesures de limitation et de restriction qui serviront pour l’autre, la vraie, la grande guerre mondiale.

 

Gatto MAMMONE.

Notes :

[1Les uniques chiffres officiels donnés par le gouvernement italien sur les forces employées dans l’Afrique orientale sont les suivants : troupes débarquées en Érythrée en septembre, 40 000 hommes ; dirigées vers les hauts plateaux, 60 000 soldats, 10 000 ouvriers, vingt mille quadrupèdes, 2 000 autos. Débarqués dans la première quinzaine d’octobre : 37 000 hommes, 6 000 quadrupèdes. À ces troupes métropolitaines et chemises noires il faut ajouter les troupes indigènes (Askaris). Le corps expéditionnaire de Somalie peut être estimé entre 40 000 et 60 000 hommes, dont la majorité est formée par les Doubats, c’est-à-dire les indigènes somalis encadrés par des gradés de l’armée régulière.




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