Bandeau
Fragments d’Histoire de la gauche radicale
Slogan du site
Descriptif du site
La fraction dans les partis socialistes de la seconde internationale
{Bilan} n°24 - Octobre-Novembre 1935
Article mis en ligne le 1er février 2017
dernière modification le 14 janvier 2017

par ArchivesAutonomies
logo imprimer

Le récent Congrès de la fraction a traité amplement du problème de la fraction et du processus de sa transformation en parti. C’est cet argument, avec celui ayant trait à la situation italienne, qui a le plus passionné les camarades. Le rapporteur Jacobs, pour appuyer sa relation, a affirmé que de l’expérience des trois Internationales découle le fait de la création de la fraction comme une réaction au triomphe de l’opportunisme qui met le parti au service du capitalisme.
Le but de ces notes historiques est de démontrer (en partie aussi par expérience personnelle pour ce qui concerne la Deuxième Internationale) que le problème de la fraction - ainsi que nous le concevons - c’est-à-dire comme un moment de la reconstruction du parti de classe ne fut ni ne pouvait être conçu au sein de la Première et de la Deuxième Internationale. Celles qui s’appelèrent alors "fraction" ou plus communément "aile droite" ou "aile gauche", ou "courant intransigeant", ou courant "transigeant", ou, enfin, "révolutionnaire" et "réformiste" ne furent - dans la plus grande partie des cas, à l’exception des bolcheviks - que des ententes fortuites à la veille ou au cours des Congrès, dans le but de faire prévaloir certains ordres du jour sans aucune continuité organisatoire, en une phase où le problème de la prise du pouvoir n’étant pas posé, il ne pouvait exister un parti de classe. L’écroulement de la Deuxième Internationale, lors de l’éclatement du conflit mondial, ne peut être considéré comme une trahison brusque, mais comme la conclusion de toute une courbe qui la conduisait au terme de son évolution.
La notion exacte de la tâche d’une fraction ne peut être que le corollaire de la notion exacte du parti de classe. Nous possédons celle-ci au travers des thèses de Rome qui sont - à ce sujet - conclusives et nous nous sommes efforcés de les porter dans le domaine international depuis la fondation même de la Troisième Internationale. Aujourd’hui, après la trahison de la Troisième Internationale et la liquidation de ce parti que nous avions créé sur des bases de bronze et dont le centrisme usurpe jusqu’aux restes qui vivent encore dans la mémoire des ouvriers italiens écrasés, nous reprenons notre bataille pour la création de la fraction sur l’échelle internationale et ne sommes nullement découragés par les résultats qui sont absolument négatifs jusqu’aujourd’hui, persuadés que nous sommes que cette voie seulement peut conduire à la reconstruction des partis de classe, prémisses indispensables pour la victoire du prolétariat.
La décision, que fit adopter Marx au Congrès de la Haye en 1872, de transporter le siège du Conseil Général de Londres à New-York - transport qui signifiait en fait la liquidation de la Ière Internationale - ne lui fut pas dictée par la crainte, comme on l’a superficiellement affirmé, que le Conseil Général pourrait être l’objet d’un coup de main opéré par les blanquistes réfugiés à Londres, après la chute de la Commune. En réalité, cette décision fut la conséquence du fait que le courant marxiste, ou "autoritaire", comme on l’appelait alors, se trouvait en grande minorité vis-à-vis des "anti-autoritaires" ou bakounistes, qui représentaient un bloc d’éléments les plus disparates, aux nuances antiparlementaires et fédéralistes.
Seuls restèrent fidèles à Marx : la Fédération américaine (composée d’émigrés allemands), les minorités des Fédérations belge et anglaise, le groupe de Genève, Rignani avec son journal "La Plèbe" en Italie et les sept militants qui formaient, à eux seuls, la nouvelle Fédération madrilène d’Espagne.
Même le mouvement ouvrier d’Allemagne suivait sa voie en se limitant à des votes platoniques de solidarité qui, pratiquement, ne se traduisaient que par l’adhésion individuelle de quelques centaines de membres.
On doit ajouter que la défaite de 1848 fut suivie d’une période de dépression qui ne prit fin que grâce à l’essor économique et au mouvement démocratique qui, vers 1860, souleva à nouveau des problèmes politiques et nationaux restés sans solution ; ainsi, la réaction, dont fut suivie la chute de la Commune, ouvrit une nouvelle période de dépression pendant laquelle il devint impossible de conserver au mouvement même une vie artificielle. Avec son vote sur le parti politique de classe, adopté à la Conférence de Londres de 1871 et sanctionné au Congrès de La Haye l’année suivante, avec sa juste appréciation de la fonction des syndicats, avec ses liaisons internationales - au travers des Congrès - la Ière Internationale avait rempli sa mission historique de fixer les bases sur lesquelles on devait bâtir les organisations de l’émancipation du prolétariat.
Il s’agissait alors, pour réaliser pratiquement l’organisme international de classe, d’attendre les conditions objectives favorables : la création, dans les différents pays, de solides organisations nationales remplaçant ce conglomérat de tendances et de groupements - des proudhoniens français et trade-unionistes anglais jusqu’aux anarchistes de tous poils - dont la Ière Internationale avait été l’expression.

* * * * *

Il fallut attendre pendant 17 ans, jusqu’en juillet 1889, pour voir se réaliser à Paris, ce qui avait été décidé théoriquement à La Haye. Pendant cette période, des partis ouvriers nationaux, basés sur les principes marxistes, s’étaient successivement constitués dans les principaux pays.
Les partis socialistes allemands - l’organisation lassalienne, fondée en 1863 et les "Eisenachiens" de Liebknecht et de Bebel, fondés en 1869 - avaient fini par fusionner en 1875 sur la base de ce programme de Gotha, vis-à-vis duquel Marx avait formulé des critiques qui, dans l’intérêt de l’unité, furent tenues secrètes. Le parti social-démocrate allemand fut, dès le début, l’organisation-type des autres partis. Contre lui, Bismarck fit voter les lois d’exception qui durèrent 10 ans. Déjà à cette époque, le parti capitula sans lutter. En effet, dès que ces lois parurent inévitables, la Direction décréta la dissolution du Parti, en déclarant qu’il n’existait plus d’autre possibilité que le travail individuel de propagande.
La bourgeoisie de cette époque ayant "démocratiquement" continué le système des élections, les socialistes virent accroître successivement leur nombre de voix, donnant ainsi la preuve de leur vitalité.
Ces élections sont à l’origine de ce "crétinisme" parlementaire qui fut à la base de l’opportunisme des partis social-démocrates de tous les pays.
On doit remarquer que la répression, en réalité, se concrétisa par quelques dizaines de bannissements et par quelques centaines de condamnations - pas très élevées - à la prison.
En France, après que se fut effacée la terreur qui suivit la chute de la Commune, et que les ouvriers recommencèrent à se regrouper au travers de Congrès - qui au début n’eurent qu’un caractère purement mutualiste, les Socialistes, en 1880, se fixèrent un programme à la rédaction duquel Karl Marx collabora. Ce parti, constitué après l’adoption au Congrès de Marseille en 1879 de la motion "collectiviste" se partagea bientôt en Parti Ouvrier (Guesde et Lafargue) et en "Possibilistes", comme à cette époque, s’appelaient les réformistes (Brousse).
En Angleterre, Hyndmann avait fondé en 1881, la Fédération Démocratique qui se transforma par après en Fédération Social-Démocrate en Belgique, le Parti Ouvrier est fondé en 1885 et en Autriche, le Parti Socialiste est constitué à la fin de 1888.
À ces premières organisations socialistes, on peut ajouter celles des États-Unis - le parti ouvrier socialiste avait déjà été fondé en 1877 -, de Suisse, du Danemark, d’Espagne, etc.
En Italie, le Parti Ouvrier fut fondé à Milan, par Lazzari en 1885, mais auparavant Costa, après son passage dans le camp "légalitaire" avait essayé de donner naissance à un parti socialiste.
En Russie, enfin, la réaction qui suivit l’héroïque lutte de l’organisation terroriste "La Volonté du Peuple" avait rendu impossible tout mouvement à l’intérieur du pays. Mais à l’étranger, dans l’émigration politique, Plékhanov - en 1883 - fondait la première organisation social-démocrate russe.

* * * * *

Les premières tentatives de regroupement international se manifestèrent bientôt, mais - parce que prématurées - restèrent sans suite. C’est ainsi qu’une Conférence Internationale, tenue à Coire en 1881, avait reconnu la nécessité d’un regroupement international. Cette conférence fut suivie de deux autres conférences ouvrières internationales, qui se tinrent à Paris, en 1883 et 1886 et à Londres en 1888. Au cours de ces Conférences, les deux conceptions du mouvement ouvrier se heurtèrent : le Trade-Unionisme anglais et le mouvement ouvrier socialiste naissant.
Finalement, à Paris, en juillet 1889, on passa à la constitution de la Seconde Internationale sur la base :

a) du parti politique indépendant de classe ;

b) de l’entente internationale (qui se traduisait dans les congres internationaux, dans le Comité Exécutif siégeant à Bruxelles, dans les réunions périodiques des groupes parlementaires et de la presse des partis) ;

c) du but final commun : la socialisation des moyens de production et d’échanges.

Dans la pratique, toute l’activité politique des partis de la Seconde Internationale se déroula sur le terrain légal parlementaire : réalisation des revendications ouvrières par la voie législative.
À la seule politique d’agitation, suivie par les premiers représentants socialistes dans les parlements, succéda une politique toujours plus "pratique" et "réaliste", au fur et à mesure que l’extension du suffrage universel faisait grossir les groupes socialistes parlementaires. Cette action fut épaulée par celle des syndicats qui, eux aussi, tendaient à l’amélioration des salaires et des conditions de travail. C’était l’époque où le capitalisme, en plein essor, pouvait se permettre le luxe d’une démocratie plus large et consentir à la classe ouvrière une certaine amélioration de son sort.
On fit même une dérogation pour ce qui concerne le but final, c’est-à-dire l’instauration du socialisme, quand on accepta le Labour Party anglais et certaines fractions du labourisme australien dans cette internationale qui prit le nom de "Internationale socialiste et ouvrière".
En général, le programme de tous les partis socialistes de la Seconde Internationale comportaient deux parties : l’une théorique et l’autre contenant les revendications réalisables au sein de la société capitaliste, c’est-à-dire le programme maximum et le programme minimum. La partie théorique était généralement calquée sur le programme allemand d’Erfurt (1891) qui fut revisé successivement dans certains pays comme en Autriche et aux Pays-Bas.
En France, la déclaration de Principe de l’unité socialiste, en 1905, reprenait, au contraire, les principes de la Révolution de 1789.
Il y eut même des petits partis, comme le Parti Ouvrier Socialiste (S. L. P.) des États-Unis et ses "doublures" en Angleterre, au Canada et en Australie qui n’admirent que la partie théorique du programme, rejetant les revendications immédiates. Leur influence dans le mouvement ouvrier fut presque nulle.
Les Congrès de la IIe Internationale ont connu des discussions restées célèbres : celle d’Amsterdam en 1904, sur la tactique socialiste et celle de Bâle, en 1912, contre les dangers de guerre dont nous avons déjà parlé dans "Bilan".
Mais de nombreux problèmes importants restèrent sans solution et furent seulement effleurés :

1) le problème agraire à l’échelle internationale. Certains partis y donnèrent une solution nationale ; pal’ exemple la France et l’Italie (Congrès de Florence en 1897). En ce qui concerne la Russie, on peut mentionner la discussion qui eut lieu au Congrès de 1906 à Stockholm où on approuva le programme de la "municipalisation" des terres dû au menchevik P. Maslof contre celui de Lénine, qui était pour la "nationalisation" du sol.

2) le problème des nationalités qui devait être abordé au Congrès international de Vienne, en 1914 et que la guerre empêcha d’avoir lieu.

Le parti autrichien, - dans ce pays comme en Russie ce problème était de première importance - avait incorporé à son programme une résolution d’Otto Bauer, qui avant-guerre fit autorité sur ce sujet avec son livre "La Question des Nationalités".
En ce qui concerne la Russie, nous nous bornerons à citer Rosa Luxembourg, dont la position devait se heurter à celle des bolcheviks-russes ;

c) le problème colonial sur lequel, à Stuttgart, en 1907, eut lieu une discussion très générale.

Ce fut la Belgique qui dut la première affronter cette question par suite à la "donation" (désintéressée (!) du Congo) par Léopold II.
Vandervelde se trouva en minorité devant le Parti. Mais pas plus les annexionnistes - qui estimaient que c’était la seule garantie pour empêcher l’exploitation brutale des indigènes - que les anti-annexionnistes - qui craignaient que la colonisation n’absorbe les possibilités financières de "la petite Belgique" avant de porter des fruits - ne se plaçaient sur le terrain des classes.
Nous ne pouvons pas davantage oublier le Parti italien qui, avec sa grève générale de protestation de 24 heures contre l’expédition en Libye de 1911, a donné l’unique exemple, avant guerre, d’une action contre son propre impérialisme.
La Seconde Internationale, en tous cas, n’a nullement influencé les populations coloniales et semi-coloniales. À l’exception du Japon, elle n’a jamais englobé que les travailleurs d’Europe et ceux de race blanche d’Amérique et d’Australie.
Du point de vue organisation, la structure de tous les partis se calqua sur celle du parti allemand : organisation politique basée sur les nécessités électorales. Aucun d’eux n’envisagea l’hypothèse d’une organisation illégale, au cas d’une mise hors la loi, à l’exception - naturellement - de la Russie. Seul, le Parti Ouvrier Belge fit exception, avec son organisation basée sur l’adhésion collective des groupes politiques, des syndicats, des coopératives et des mutualités. (Ce fut aussi la forme d’organisation adoptée par le Parti socialiste italien, lors de sa constitution, à Gênes, en 1892, jusqu’à sa reconstitution - après sa dissolution par Orispi - à Parme, en 1895).
Le Labour Party lui aussi était basé sur l’adhésion en bloc des syndicats, de certains partis socialistes (le parti social-démocrate, le parti indépendant, la société fabienne) et, éventuellement, des coopératives.

LES FRACTIONS DANS LES PARTIS

ALLEMAGNE. - Le programme du parti - adopté à Erfürt en 1891 - fut la révision de celui de Gotha (1875), contre lequel Marx avait fait ses réserves. Réserves qui restèrent sans suite à cause du désir d’union à tout prix des Eisenachiens et des Lassaliens. Ces derniers réussirent à faire entrer dans ce programme plusieurs de leurs postulats.
L’artisan principal de ce programme ainsi révisé a été, comme on le sait, Kautsky.
Au sein du parti social-démocrate allemand, trois courants se cristallisèrent :

1) le courant révisionniste (Bernstein et la Revue "Socialistische Monatshefte") appuyé par la bureaucratie syndicale et les politiciens, surtout ceux de l’Allemagne du Sud. "Le mouvement, c’est-à-dire les réformes, est tout ; le but, c’est-à-dire le socialisme, n’est rien".

C’est cette aberration "légalitaire" de la majorité, donc de la moitié plus un, qui permettra d’instaurer le socialisme sans que la bourgeoisie ait recours aux moyens violents pour maintenir ses privilèges de classe ;

2) le courant radical, C’est-à-dire le "centrisme" (Kautsky et la Revue "Neue Zeit") ;

3) la "gauche" (Rosa Luxenlbourg, le journal "Leipziger Volkszeitung") qui mènera une lutte théorique contre le "révisionnisme" camouflé, contre la phraséologie révolutionnaire et la pratique réformiste du centrisme, contre l’égalitarisme à outrance, pour l’action directe (la grève des masses), pour l’antimilitarisme (Karl Liebknecht). Toutefois, la gauche allemande ne donna aucune forme organique à son opposition. Le fétichisme de l’unité devait encore lier Liebknecht le 4 août 1914.

FRANCE. - Le mouvement socialiste français a été caractérisé, dès ses débuts, par le fractionnement contre lequel on essaya de réagir avec l’Unité de 1899, qui fut rompue à son tour lors du "cas Millerand", qui ouvrit la série des ministres socialistes dans les gouvernements bourgeois et par celle de 1905, qui réussit à se maintenir malgré les nouveaux "cas" (Briand, Viviani, etc).
Le mouvement français fut dominé par la personnalité de Jaurès, mort à temps, car son illusion de la démocratie illimitée et son pacifisme petit-bourgeois - qui admettait la défense nationale - l’auraient conduit aux côtés de ses antagonistes Guesde et Vaillant dans les rangs de l’Union sacrée. À remarquer que déjà Lénine avait pris position contre le réformisme jauressien, qu’il appelait "une trahison inconsciente des intérêts prolétariens".
La France ne connut pas, dans la période d’avant-guerre, d’opposition de gauche : les dissensions ne reposaient que sur la tactique électorale de coalition et les mesures disciplinaires contre les élus socialistes qui ne manquaient jamais de voter pour le Gouvernement.
Hervé, avec son antimilitarisme purement négatif, resta sans écho. Comme on le sait, Hervé, au début de la guerre, devint un des plus enragés jusqu’au-boutistes. Sorel, avec ses conceptions syndicalistes, n’eut prise dans les rangs du parti politique.
En ce qui concerne le mouvement syndical, la France fut l’unique pays où le mouvement ouvrier, dans son ensemble, échappa à l’influence du parti socialiste. Ce mouvement qualifié de "révolutionnaire" parce qu’il était apolitique, couvait en réalité, dès le début, les germes du syndicalisme réformiste de la C. G. T. d’aujourd’hui.

ITALIE. - Les courants qui se manifestèrent après 1900 ne prirent aucune forme d’organisation mais prenaient corps seulement aux veilles de congrès et pendant les discussions de ceux-ci.

1) le courant réformiste (Turati et la Revue "La Critica Sociale") qui obtint la majorité au Congrès d’Imola en 1902 ;

2) le courant soi-disant révolutionnaire (Ferri et la Revue "Il Socialismo") dont l’extrême gauche était représentée par "L’Avanguardia Socialista" de Milan. Le désaccord n’était motivé que par l’intransigeance plus ou moins rigide du parti au sujet des élections parlementaires et municipales.

Par après, la discussion se fit sur l’appui à donner aux gouvernements bourgeois et même à la participation, qu’envisageait l’aile réformiste de Bissolati. Ce courant qui poussait "le réformisme" à ses extrêmes et logiques conséquences, fut exclu au congrès de Reggio Emilia, en 1912.
La réaction contre la politique opportuniste du parti, (Giolitti se vanta avec raison d’avoir corrompu le groupe parlementaire grâce aux faveurs accordées aux députés et aux coopératives) fut représentée par le syndicalisme. Sorel eut en Italie une plus grande influence qu’en France. D’autre part, les syndicalistes italiens qui s’appuyaient sur la Fédération de la Jeunesse socialiste et qui absorbèrent les éléments de l’"Avanguardia Socialista", firent bloc au Congrès de Bologne, en 1904, avec Ferri, qui obtint ainsi la majorité.
Mais l’accord dura peu. D’un côté, le "ferrisme" - après l’abandon de son chef - se désagrégea et se transforma en "intégralisme" unitaire à tout prix de Morgari ; de l’autre côté, le réformisme, au Congrès de Florence, 1906, reprit le contrôle du parti et de l’organe central "L’Avanti" qui fut confié à Trèves.
Le syndicalisme politique ne participait plus au Congrès de Florence, et après son détachement du parti, ce mouvement disparut sans laisser aucune trace.
Les manifestations littéraires ("La Lupa" de Orano et "Le Pagine Libere" de Olivetti) contiennent déjà les germes d’un syndicalisme national, précurseur du fascisme, - vers lequel confluèrent presque tous les anciens syndicalistes (Orano, Olivetti, Lanzillo : traducteur de Sorel, etc.).
Le syndicalisme ouvrier influença davantage le mouvement ouvrier : l’Union Syndicale qui surgit, en opposition à la Confédération Générale du Travail dominée par la bureaucratie réformiste, fut l’œuvre d’éléments syndicalistes et anarchistes.
Le Congrès de Reggio Emilia, en 1912, donna la majorité à l’aile "intransigeante révolutionnaire" sur une plate-forme d’intransigeance électorale et de lutte contre la Franc-maçonnerie. Cette victoire ne fut possible que grâce à l’organisation de la gauche - en 1911 - en fraction. Elle publiait un journal "La Soffitta" (Le Grenier, où d’après Giolitti les socialistes auraient mis Marx).
Cette fraction est l’un des rares exemples de fractions organisées au sein des partis d’avant-guerre.
Pour mémoire : en Italie, dans les partis socialistes, on enregistra également quelques cas de scissions, mais qui conservèrent un caractère purement local : Turati, à deux reprises, constitua à Milan des groupes autonomes. Mussolini, avec toute la Fédération de Forli, était sorti du Parti au moment du Congrès de Reggio Emilia ; Bordiga fit une scission à Naples en 1914 contre la majorité de sa section qui était entré dans un bloc électoral aux élections municipales.

AUTRES PAYS. - Nous ne parlerons pas de l’Angleterre, qui nécessiterait une étude particulière, mais dont on peut dire, toutefois, qu’elle ne connut pas de courants de gauche bien qu’elle fut, d’autre part, le pays de la confusion idéologique.
La Belgique, elle, en 1912, publia une Revue "La Lutte des Classes", rédigée par de Brouckère et quelques éléments jeune garde socialiste et qui s’inspirait des idées exprimées à cette époque en France par le "Socialiste" de Jules Guesde.

PAYS OU S’EFFECTUA UNE SCISSION

Dans les quelques pays où la gauche se donna une forme d’organisation, eut lieu par après, une scission qui détermina la création d’un nouveau parti.
Il ne faut pas oublier qu’au cours de son histoire, la IIe Internationale n’est jamais intervenue auprès des partis nationaux pour leur faire exclure des courants qu’elle considérait comme "étrangers" à son programme.
Tout au contraire, elle a toujours cherché à sauvegarder à tout prix l’unité des sections nationales en s’efforçant d’éliminer le plus possible de dissensions et de pousser à l’unification, dans les pays où comme en Pologne, en Russie, en Bulgarie, en Angleterre et aux États-Unis, existaient des organisations antagonistes.
Les quelques partis (grec, portugais, de certains pays de l’Amérique latine) qui, avant-guerre, n’adhéraient pas à la IIe Internationale, restèrent en dehors non pour des raisons politiques, mais surtout pour des raisons financières.
En dépit du principe suivant lequel il ne pouvait exister qu’une seule section nationale par État - État pris dans le sens de Gouvernement - on fit des dérogations pour la Pologne, la Finlande, la Lettonie (Russie) ; pour la Croatie et la Bosnie (Autriche-Hongrie) et pour l’Arménie (sous-section de la Turquie). De plus, il arriva que plusieurs organisations d’un même pays adhérèrent séparément à la IIe Internationale : les bolcheviks, les mencheviks, les socialistes-révolutionnaires et les organisations nationales pour la Russie ; la social-démocratie, le parti socialiste polonais (Pilsudsky), pour la Pologne ; la Fédération, par après parti social-démocrate, le Parti Ouvrier indépendant et la société fabienne, pour l’Angleterre ; le parti ouvrier social-démocrate et le parti social-démocrate, pour les Pays-Bas ; le Parti socialiste et le Parti Ouvrier socialiste, aux États-Unis.
Il suffisait que les sections nationales soient d’accord pour les admettre. En Russie, par exemple, les socialistes révolutionnaires - aux idées plus larges sur la question nationale - créèrent des sous-sections pour toutes les organisations qui en firent la demande. Au contraire, les social-démocrates refusèrent l’adhésion des social-démocrates ukrainiens et de plusieurs organisations socialistes juives.

* * * * *

La Bulgarie et les Pays-Bas furent les deux seuls pays où on arriva à une scission de la gauche.
En Bulgarie, le Parti Ouvrier Socialiste Bulgare - les "Étroits" - avait déjà été créé en 1903. Suite à une séparation d’avec le parti officiel - les "Larges" - qui l’avaient transformé en une organisation petite-bourgeoise électoraliste en proclamant la nécessité d’une interprétation "plus large" du socialisme.
En Hollande, l’opposition qui s’était manifestée surtout après la grève générale de 1903 - étranglée par la bureaucratie syndicale d’accord avec les chefs parlementaires du parti - fit paraître, dès 1905, un journal "La Tribune". Après plusieurs années de luttes fractionnelles au sein du parti, cette opposition fut - en grande partie - expulsée. En 1910, elle se regroupa dans un parti distinct : le Parti Social-démocrate. Sur cette école marxiste hollandaise de Gorter et Pannekoek, "Bilan" a publié, d’ailleurs, une étude du camarade Soep.
Ce furent les socialistes "étroits" bulgares et les "tribunistes" hollandais, qui formèrent après guerre les noyaux des partis communistes de ces deux pays.
Aux États-Unis, à côté du parti socialiste (Debs) fondé en 1901, existait le Parti Ouvrier Socialiste (De Leon), d’origine plus ancienne. Ce dernier parti mena une politique scissionniste dans le domaine syndical. De Leon sympathisa avec les I.W.W., mais il ne réussit à acquérir une certaine influence parmi les masses.
Il faut également mentionner qu’en Suède, la Jeunesse socialiste, en opposition avec le Parti sur les questions parlementaire, religieuse et anti-alcoolique, forma le noyau d’un parti distinct : le Parti des Jeunes.
En Norvège et au Danemark, un mouvement d’opposition à l’opportunisme des partis socialistes se polarisa autour des jeunesses socialistes, en prenant surtout un caractère syndicaliste.

* * * * *

Nous nous arrêterons maintenant un peu plus longtemps à la Russie.
Comme on le sait, la première tentative de créer un parti social-démocrate, au Congrès de Minsk en 1898, avorta par suite des arrestations en masse qui suivirent ce Congrès.
Le second Congrès, ne put se réunir qu’en 1903. Ce fut alors que se manifestèrent les tendances "majoritaire" - les bolcheviks (Lénine, Plékhanov) et "minoritaire" - les mencheviks (Martov, l’organe de presse).
On a dit qu’on s’y était disputé pour une question de virgule. Mais si, superficiellement, la dispute parut futile, en réalité, il s’agissait de la juste notion du parti de classe.
Les bolcheviks - après que Plékhanov se fut séparé d’eux et qu’ils devinrent minorité - constituèrent leur fraction et firent paraître leur organe de lutte. En 1905, sous la pression des masses, l’Unité fut reconstituée et les bolcheviks restèrent au Parti, même après le Congrès d’unification de Stokholm, en 1906, où cependant ils furent en minorité. Ils continuèrent à maintenir leur fraction qui disposait d’un centre directeur et d’un organe de presse.
Ils conservèrent leur appareil de fraction, même quand, au Congrès suivant, qui se tint à Londres, en 1907, ils eurent de nouveau la majorité. À tel point, que les mencheviks reprochèrent au centre fractionnel d’être la véritable direction du Parti, de même que la parution régulière de l’organe de la fraction, alors que le journal central du parti ne paraissait que très irrégulièrement.
Ce ne fut qu’en 1912, à la Conférence de Prague, alors que le mouvement ouvrier russe commençait à se remettre des coups que lui avait portés la contre-révolution, que les bolcheviks effectuèrent la scission. On doit noter que Trotsky - dans toutes les questions relatives à la Révolution de 1905 comme pendant toute la période qui suivit - fut généralement avec les bolcheviks pour toutes les questions de principe et avec les mencheviks pour toutes les questions d’organisation.
Son incompréhension de la juste notion du Parti, au cours de cette période, détermina sa position "hors fraction" en faveur de l’unité à tout prix.
Sa pitoyable position actuelle - qui le pousse dans les bras de la social-démocratie - nous prouve que Trotsky n’a, à ce sujet, rien appris des événements.
Ce travail fractionnel de Lénine s’effectua uniquement au sein du parti russe, sans qu’il essayât de le porter à l’échelle internationale. Il suffit, pour s’en convaincre, de lire ses interventions aux différents Congrès et l’on peut affirmer que ce travail resta complètement inconnu en dehors des sphères russes.

* * * * *

Le déclenchement de la guerre impérialiste disloqua la IIe Internationale.
Pendant la première période, aucune opposition ne se montra dans les empires centraux (Allemagne et Autriche). Liebknecht, même, n’a pas rompu avec la discipline pour voter contre les crédits de guerre. La France étant "attaquée" et la Belgique "envahie", il fut facile de trouver, même dans les décisions de Stuttgart et de Bâle, la justification de l’adhésion à la guerre.
On vit alors en France, Guesde et Vaillant - les intransigeants - et en Belgique, Vandervelde, entrer dans les gouvernements d’Union Sacrée. En Angleterre, le chef du parti social-démocrate Hyndemann - devint un des plus enragés chauvinistes. Et même l’opposition à la guerre, qui se manifesta au sein de ce parti et de celui de l’Independant Labour Party, revêtit un caractère de pacifisme petit-bourgeois. En Italie, le parti s’enferma dans la formule "ni favoriser ni saboter la guerre". Au premier aspect, cette formule peut satisfaire mais, en réalité, dans la pratique, toute guerre qui n’est pas sabotée est favorisée...
Les partis balkaniques furent plus ou moins opposés à la guerre (Serbie, "étroits" de Bulgarie et Roumanie).
Quand les États-Unis entrèrent en guerre, les intellectuels américains se trouvèrent, en grande majorité, en faveur de l’intervention et l’opposition se cantonna parmi les émigrés, dans les fédérations de "langues".
En Russie, enfin, le passage de Plekhanov de l’autre côté de la barricade, ne fut suivie que par quelques imitateurs.
Mais, s’il est vrai que Martov et le Comité d’organisation menchevik, ainsi qu’une aile des socialistes révolutionnaires (Tchernov), se déclarèrent contre la guerre, ce fut seulement le Comité Central du Parti Bolchevik qui sut - comme nous le verrons dans un prochain article sur les tentatives de regroupement international au cours de la guerre - donner dès le 1er septembre 1914, la réponse de classe au conflit mondial, c’est-à-dire la transformation de la guerre impérialiste en révolution prolétarienne pour la conquête du pouvoir.

Gatto MAMMONE.


N. - Je profite de l’occasion pour élever une protestation véhémente contre le vol que la Russie Soviétique a fait en confisquant une grande partie de mon manuscrit sur le mouvement ouvrier, résultat d’un travail d’une trentaine d’années. Ce manuscrit, muni du permis régulier de sortie du "Glavit" et consigné en deux paquets recommandés au bureau postal de Moscou a été, par ce dernier bureau, malgré des engagements dérivant de l’adhésion de la Russie à l’Union Internationale Postale, soustrait et consigné à l’autorité soviétique qui se refuse actuellement à le remettre à l’expéditeur en affirmant "qu’en Russie on fait ce que l’on veut". Je ne me fais pas d’illusion sur le résultat de ma protestation, c’est un problème de force, et restant dans le domaine de la légalité à l’égard de l’illégalité soviétique, je suis évidemment le plus faible. Mais j’élève cette protestation pour les intellectuels qui dans les différents pays flirtent avec l’État Soviétique et pour la Deuxième Internationale qui fait aujourd’hui sa lune de miel avec l’Internationale Communiste, et dont de nombreux éléments de premier plan ont, pendant des décades travaillé à la compilation de ce travail qui vient d’être détruit par l’État Soviétique qui se met aux ordres des bandits qui dirigent le parti communiste italien et des mamelouks dirigeants l’Internationale Communiste.

G. M. 




Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.87.53