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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Un mois après l’application des sanctions
{Bilan} n°25 - Novembre-Décembre 1935
Article mis en ligne le 1er février 2017
dernière modification le 16 janvier 2017

par ArchivesAutonomies
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Cinquante-et-un États en un mouvement concordant ont donc jeté l’anathème contre l’impérialisme italien, l’agresseur, le transgresseur des principes du Covenant de la Société des Nations que jadis Wilson fonda pour porter la paix au monde et que Lénine qualifia de Société des Brigands.
Notre position est connue au sujet des sanctions : ou les conditions existent pour le déclenchement immédiat de la guerre mondiale et alors les sanctions sont les premiers actes de cette conflagration ; ou bien les prémisses pour le conflit international n’existent pas encore et alors les sanctions ne sont que fumisterie, propagation intensive de gaz asphyxiant les cerveaux des ouvriers afin que l’entreprise de Mussolini se poursuive dans les meilleures conditions possibles et sans toutefois se heurter à des mouvements du prolétariat au sein duquel les partis socialistes et centristes font croire que le bastion de la paix est bien la société genevoise édictant la mise hors la loi de l’agresseur italien.
Au sujet de l’appréciation de la nature même de l’entreprise italienne en Abyssinie, deux opinions existent au sein de notre fraction. Les uns insistent sur le caractère particulier de cette guerre qui ne peut être assimilée à une entreprise coloniale. Ils se basent sur le fait que le capitalisme italien qui a été à l’avant-garde dans l’oeuvre d’étranglement du prolétariat (la seule force capable de s’opposer à la guerre) est forcé de prendre la tête au sein des forces impérialistes pour le déclenchement de la guerre et insistent sur la maturation des conditions économiques et politiques dans les autres pays également pour en conclure que le conflit italo-abyssin représente le prologue de la guerre mondiale, cette dernière pouvant suivre dans l’espace de quelques mois ou d’un laps de temps qui peut être plus long sans toutefois qu’il soit possible qu’une solution de continuité intervienne entre la première manifestation de la guerre et celles qui suivront. Les autres opinent que l’entreprise en Abyssinie se déroule alors que les conditions pour la conflagration internationale n’existent pas encore et en retrouvent la source dans la situation italienne et surtout dans les nécessités du fascisme pour en arriver à conclure qu’un compromis interviendra entre les belligérants apparents et réels.
La différence dans l’appréciation de la situation actuelle n’est que d’ordre secondaire : de perspective, alors que l’accord est total pour ce qui concerne les positions politiques à défendre : l’opposition résolue non seulement à la Société des Nations, mais aussi au choix entre l’impérialisme italien et le régime du Négus qui se relie à une solidarisation avec ce dernier et le boycottage de l’Italie. Et c’est bien dans l’aspect politique que se trouve l’essentiel.
Examiner la situation, un mois après l’application des sanctions, signifie non seulement vérifier la situation des classes capitaliste et prolétarienne dans leur expression mondiale, mais aussi constater à quel point sont arrivés les États impérialistes dans la formation des fronts qui s’opposeront dans le carnage mondial.
Pour ce qui est de la situation des classes, nous assistons à l’épanouissement progressif d’une politique qui embrasse les pays sanctionnistes aussi bien qu’anti-sanctionnistes en y comprenant évidemment la Russie Soviétique elle-même. Lors des discussions de Genève, nombreuses furent les divergences mais, à la fin, l’accord se réalisa sur une sorte d’échelle débutant par les mesures les moins graves pour atteindre des formes toujours plus fortes, dans le soi-disant but de priver l’Italie des moyens indispensables à la poursuite de la guerre. En réalité, la graduation dans l’application des sanctions répondait au double but de tâter le pouls de la classe ouvrière aussi bien que de permettre la formation des alliances entre les États capitalistes. Car nous croyons devoir nous dispenser de la nécessité de le démontrer : le bloc des cinquante-et-un États du monde entier se coalisant contre l’Italie fait partie des échafaudages trompeurs de la social-démocratie, mais tout le monde comprend fort bien que le capitalisme italien, que Mussolini, lève la voix uniquement parce qu’il peut se baser sur des appuis solides, qu’il trouve non seulement dans les fissures existant entre les principaux États sanctionnistes (Angleterre, France, Russie) mais aussi et surtout dans l’alliance avec d’autres États se dirigeant, eux aussi, vers la constellation dont fera partie l’Italie, États qui peuvent fort bien se trouver à l’intérieur ou à l’extérieur du front sociétaire et sanctionniste. Le capitalisme italien, tout comme le capitalisme des autres cinquante États, tout comme la Russie Soviétique, sait où il va et ne se jette nullement à la dérive. La situation n’est nullement éclaircie sur le front inter-impérialiste et les premières escarmouches dans cet ordre, en Europe Centrale, ne permettent pas encore d’entrevoir les deux fronts qui s’opposeront demain. Ce qui apparaît d’une façon certaine et décisive c’est la reconstitution des alliances ayant pour but non pas la défense de l’État au sein de l’institution genevoise, non l’établissement d’un traité ouvert à toutes les autres puissances, mais des objectifs se dirigeant nettement contre les visées d’autres États. Les discussions et les positions qui vont être prises au sujet du pétrole vont permettre une délimitation bien plus nette des constellations et fort probablement, à ce moment, le bloc des cinquante-et-un États sanctionnistes s’effritera pour faire place à une coalition autour des deux puissances qui s’affrontent actuellement : de l’Italie et de l’Angleterre.
Pour ce qui concerne plus particulièrement la classe ouvrière, nous pouvons affirmer que le fil s’étend sur le monde entier : les sanctions ont permis au capitalisme mondial de relier solidement autour de lui les ouvriers de tous les pays : ici sous le drapeau de l’antifascisme et en vue de châtier l’agresseur ; en Italie sous le drapeau de la lutte et de la guerre pour la justice, au nom de la nation prolétarienne que serait l’Italie se voyant frappée par ces mêmes puissances à l’aide desquelles elle serait venue en 1915. Les ouvriers italiens, bien qu’ils se trouvent dans l’impossibilité de connaître exactement les positions des partis centriste et socialiste qui sont inexistants en Italie, malgré toute la réclame qu’ils font à l’étranger sur le travail qu’ils développeraient dans la péninsule, sont toutefois au courant de la position "sanctionniste" qu’ils défendent à l’étranger. Les ouvriers italiens sont donc mis devant le choix de l’impérialisme italien ou de celui de l’Angleterre qui essaye de se dissimuler au travers de la Société des Nations. Ce n’est pas un dilemme de classe qui est posé devant le prolétariat italien, dilemme qu’il pourrait enfourcher malgré les terribles difficultés actuelles, mais un dilemme entre deux forces impérialistes et il n’est nullement étonnant qu’empêché du fait de la politique contre-révolutionnaire de ces deux partis d’entrevoir leur chemin propre, forcés de faire un choix, ils se dirigent vers l’impérialisme italien, car dans les défaites de ce dernier, ils voient compromises leurs vies, la vie de leurs familles, aussi bien d’ailleurs qu’ils voient s’accentuer le danger d’une plus forte aggravation de leurs conditions de vie. De plus, une fois forcés d’entrer dans le domaine du "choix", les ouvriers finiront par admettre que la thèse de Mussolini n’est pas fausse quand il affirme que la sanction elle-même est une profonde "injustice" car le pays détenant toutes les matières premières indispensables à la guerre pourrait demain se passer de toutes les décisions genevoises qui s’abattent sur l’Italie à cause de la situation injuste qui lui fut faite à Versailles. Demain peut-être, quand leur oeuvre sera arrivée à maturation et que les conditions pour la guerre mondiale se seront présentées, nous verrons centristes et socialistes consommer l’acte extrême de leur trahison en se basant sur l’opinion qu’affirmeront à ce moment les ouvriers étourdis par la vague chauviniste. Mais alors aussi nous assisterons aux fruits d’une politique qui, au travers des sanctions, de l’approbation et de la revendication des sanctions contre l’agresseur, a commencé par brûler les derniers voiles et à se révéler pour ce qu’elle est : une force de tout premier ordre au service de la cause du capitalisme mondial.




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