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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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À la confusion des problèmes monétaires les ouvriers français opposeront leur front de classe
{Bilan} n°25 - Novembre-Décembre 1935
Article mis en ligne le 1er février 2017
dernière modification le 16 janvier 2017

par ArchivesAutonomies
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S’il fallait un seul indice pour marquer l’extrême état de faiblesse du prolétariat français, il suffirait d’indiquer les "graves" débats parlementaires de ces derniers jours où, avec le sort du cabinet Laval s’est joué le "sort de la France". C’est au Parlement que la grande attaque du Front Populaire s’est déclenchée et c’est sur cette arène de duperie que les "grands" ténors de la politique française ont débattu les thèses de la "déflation", de la "dévaluation", les mirages socialistes et centristes sur l’accroissement du pouvoir d’achat des consommateurs. Voilà donc les objectifs suprêmes du Front Populaire : déplacer l’attention des ouvriers du terrain concret de leurs revendications pour la reporter sur les tréteaux de la foire démocratique où les ouvriers entendront des polémiques savantes dont ils ne comprendront goutte. L’équilibre du budget, "l’humanisation" des décrets-lois de Laval, la déflation, la dévaluation, autant de discours dont l’essentiel se ramène toujours à des attaques de classe contre les travailleurs. Mais cela ne signifie pas que tous ces éléments n’aient pas un caractère particulier : il ne s’agit donc pas de les écarter d’une façon simpliste, mais de les ramener sur le front réel où se joue le sort des classes.
Quel est l’élément fondamental de l’expérience monétaire belge ? Un économiste catholique, M. Baudhuin, l’a mis clairement en évidence. Ou l’on continuait la politique de déflation du gouvernement Theunis jusqu’à réduire encore de 20 à 30 % les conditions de vie des ouvriers, ou l’on effectuait la dévaluation en réduisant l’encaisse métallique dans ces proportions. Ce qui décida la bourgeoisie belge c’est certainement le dilemme devant lequel elle se trouva : anéantir les organisations de classe du prolétariat par une vive attaque ou détruire des capitaux thésaurisés. Elle put atteindre ses objectifs contre le prolétariat tant sur le terrain économique que social par des manoeuvres monétaires dont la social-démocratie servit de couverture. C’est le capital financier, les grandes banques, qui prirent l’initiative de cette mesure de classe afin de maintenir le rendement des capitaux accumulés et contribuer ainsi à incorporer le prolétariat à la classe dont il est le représentant qualifié dans la société capitaliste.
Sans même examiner les autres pays survivants du bloc or (Hollande, Suisse), la situation en France n’est pas identique à celle de la Belgique. La "déflation" de Laval, continuant l’oeuvre de Doumergue et Flandin, a très sérieusement atteint le prolétariat, mais une dévaluation y est cependant encore possible malgré les difficultés considérables qu’elle peut entraîner en France. N’oublions pas qu’il s’agit du pays de l’emprunt public, des petits rentiers, de l’usurier des pays balkaniques.
De toute façon, la situation nous paraît consister dans le dilemme suivant : ou nous vivons une phase qui mène immédiatement vers la guerre et, alors la dévaluation pourrait être remplacée par cette destruction de capitaux et d’ouvriers, ou bien les circonstances de la situation internationale feront passer la France par la phase de la dévaluation monétaire. Ce qui est certain, c’est que la bourgeoisie ne sait pas encore le chemin qu’elle suivra, si c’est Laval ou le Front Populaire qu’elle chargera de défendre ses intérêts, ce qui d’ailleurs est secondaire. Dans notre première chronique, nous posions le problème : sommes-nous à la veille d’une modification de la situation ? Nous le présumions en faisant néanmoins remarquer que la modification essentielle s’était cependant déjà opérée avec les décrets-lois réglementant les manifestations publiques, les premières mesures contre les ligues - en réalité contre le prolétariat - la position du Front appelant les ouvriers à réclamer des mesures aussi bien contre les ligues que contre eux. Les radicaux, dont l’interpellateur de mardi 10 décembre, M. Rucart, sont très précis à ce sujet. Il s’agit d’interdire toutes les organisations de guerre civile, aussi bien de droite que de gauche et ce, qui plus est, d’interdire les réunions privées constituant un danger pour la République. Apparemment tout cela porte sur les organisations des Croix de Feu, mais en réalité il faut y voir des mesures de militarisation de la vie civile, desquelles le Front Populaire est le plus ardent partisan, dirigées contre le prolétariat.
Enfin, il convient encore de mettre en évidence le fait suivant : le front populaire a frappé le prolétariat dans sa volonté de lutte aussi profondément que n’aurait pu le faire la violence fasciste. Les ouvriers acclameront demain les mesures contre les ligues - si éventuellement la Chambre les adoptent - bien qu’elles soient dirigées contre eux et peut-être bien contre les tentatives clandestines d’ouvriers révolutionnaires pendant la période de guerre. Les réunions "privées" portant atteintes à la République seront également frappées, disent les radicaux appuyés par le Front Populaire. Ne retenons donc que la substance des choses et non leur forme : en France le Front Populaire, qui n’est pas le fascisme, en a rempli la fonction de classe. Et que Laval reste au gouvernement ou qu’un gouvernement de "gauche" lui succède, qu’il y ait dévaluation ou la continuation de la déflation. Les cartes sont jouées et le capitalisme marque des points.
Ainsi, au point de vue politique, la situation française est plus avancée que ne l’était la Belgique avant la dévaluation. C’est sous son signe que le prolétariat qui pourtant avait été rassemblé derrière le Plan de Man, mais qui cependant menaçait de déclencher des batailles de classe, se désagrège alors que les socialistes agitaient le mythe de la rénovation nationale. C’est dans la puissance économique même de la France qu’il faut trouver l’explication de cette différence entre les deux pays. Malgré cela nous sommes à un carrefour des situations, le tout est de savoir si c’est la situation internationale qui tranchera l’indécision dans la direction de Laval ou si, après la discussion sur les ligues, s’effectuera une manoeuvre de dévaluation avec toute la parade de gauche nécessaire. Un élément est cependant déjà significatif : lors des discussions parlementaires la majorité des députés radicaux qui, à Wagram, tempêta contre l’oeuvre de Laval, s’est rangée derrière lui, après l’incartade de la commission des Finances, qui n’était qu’un symptôme plutôt passager de leur opposition à la "déflation". Demain, si les intérêts du capitalisme l’exigent, ils paraderont au nom de la défense de la République avec socialistes et centristes pour couvrir de nouvelles manoeuvres.
Ce qui paraît acquis, c’est bien le fait que même si la politique actuelle de Laval, de "baisse du coût de la vie", de compression des salaires et de dégrèvements fiscaux (à l’avantage des capitalistes) se poursuit, ou si c’est l’autre politique de la dévaluation qui débutera, les mesures sont prises, seront renforcées après le débat sur les ligues, pour immobiliser les ouvriers, empêcher des rassemblements vraiment de classe et dirigés contre la bourgeoisie. Et la droite bourgeoise, les gauches, les socialistes, les centristes qui s’affrontent avec tant de sérieux pour brouiller la tête des ouvriers avec des problèmes monétaires qui ne sont que des instruments de manoeuvre de la machine économique de la bourgeoisie, tous se retrouveront derrière les coulisses pour étrangler, au son de la Marseillaise et pour la défense de la République, le prolétariat et ses organisations de classe.
Le capitalisme français évolue vers la guerre impérialiste, telle est la signification des données du dilemme monétaire que l’on pose aujourd’hui en France pour étouffer jusqu’aux traces du front où luttent les classes.




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