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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Les réfugiés italiens dans la Russie Soviétique
{Bilan} n°25 - Novembre-Décembre 1935
Article mis en ligne le 1er février 2017
dernière modification le 16 janvier 2017

par ArchivesAutonomies
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Nos lecteurs connaissent le cas Calligaris dont nous résumons ici les termes essentiels, en faisant un vif appel aux groupes communistes des autres pays pour qu’ils s’efforcent d’en soulever l’importance auprès des ouvriers. Après cinq années de déportation en Italie, il s’évade et aussitôt arrivé à l’étranger, il accepte la proposition qui lui est faite par les dirigeants centristes italiens de se rendre en Russie, afin de constater de visu la réalité dans ce pays et en retirer des conclusions politiques pour la lutte prolétarienne à laquelle Calligaris a dédié sa vie. Ce qui était un besoin de connaître chez Calligaris représentait en même temps, pour les centristes, une tentative de bonne affaire. Ces derniers, connaissant les opinions de Calligaris, qui a toujours milité dans la gauche du parti italien, escomptaient pouvoir indirectement miner sa conscience politique et l’attirer dans un guet-apens : après une série ininterrompue de souffrances Calligaris se serait sans doute laissé emporter par le besoin de repos et de tranquillité, dont la satisfaction n’aurait été possible qu’au travers d’une capitulation politique. Le marché ne réussit pas et Calligaris, à l’encontre de bien d’autres militants, resta fidèle à ses conceptions. Alors, sous l’instigation du centrisme italien, les autorités soviétiques commencent leur œuvre de persécution. C’est d’abord un ex-anarchiste acheté par le centrisme et récemment acheté par le fascisme, Baldini, qui amorce une campagne de diffamation, c’est ensuite - à l’occasion du meurtre de Kirov - l’arrestation se terminant par une condamnation à quatre années de déportation en Sibérie.
Les centristes italiens, dans une de leurs réponses à la campagne menée par notre fraction, ont produit une lettre de Calligaris où celui-ci rétracte ses affirmations politiques antérieures et - avec un cynisme qui le dispute au bourreau fasciste - ont affirmé qu’enfin le tout se réduisait à ceci : Calligaris avait été envoyé travailler en Sibérie, où, bien évidemment, il vivait en des conditions parfaitement "socialistes". Mais s’il était vrai que Calligaris avait abandonné réellement ses conceptions politiques pourquoi donc ne le libérait-on pas ? Pourquoi ne pas lui permettre d’aller travailler en une autre localité où au moins ses conditions de santé n’auraient pas été mises en grave danger ? Mais les marchands d’hommes que sont les centristes connaissent leur métier et savent qu’il est possible de faire parler, pour un instant, les souffrances d’un homme que les persécutions ont doté d’une maladie terrible ; ils savent bien qu’on peut amener Caligaris à une déclaration politique qui semble être une planche de salut, mais qu’il est absolument impossible de tuer en un militant cette force inébranlable qui est la dévotion à la cause prolétarienne et que, demain, Calligaris aurait repris sa place parmi les militants communistes. Voilà pourquoi, malgré la lettre du mois de mars dernier, Calligaris n’a pas été libéré. Voilà pourquoi sa situation en Sibérie devient de plus en plus meurtrière.
Mais le cas Calligaris n’est nullement un cas individuel et d’autres réfugiés politiques italiens se trouvent en une situation analogue en Russie (en majeure partie il s’agit d’anarchistes). L’un deux, Petrini, qui fut condamné à 22 ans de prison en 1924 en Italie, à bout de souffrances, vient de demander aux autorités italiennes d’être ramené en Italie afin de comparaître à son procès tout en sachant que ce dernier pourra se conclure par une forte condamnation. Petrini s’est donc retrouvé devant ce choix : ou bien continuer à vivre en Russie, dans l’impossibilité absolue de lutter pour ses idées, ou bien réintégrer les prisons italiennes ou du moins il aura la possibilité de parler avec ses camarades de cellule, de s’entretenir avec eux des problèmes politiques qui lui sont chers. Les anarchistes ont justement qualifié d’extradition le départ de Petrini de la Russie. En effet, si les conditions juridiques de cette extradition ne sont pas remplies, par contre, au point de vue politique, il s’agit bien d’une extradition, car "le pays du socialisme" a mis Petrini devant la nécessité de lui préférer les prisons fascistes. Les centristes italiens ont attendu quelque temps avant de répondre et, enfin, ils se sont décidés à répéter un vieux cliché : les anarchistes préfèrent lutter pour Petrini même si cela devait porter atteinte au Front Populaire ; ergo, ils sont des supports du fascisme. D’autre part, Petrini est un espion fasciste comme cela aurait été prouvé depuis des années à cause de ses visites au Consulat Italien de Moscou. À quoi nous répondons : si le Front Populaire peut être menacé quand est présenté le cas d’un réfugié politique en Russie, cela prouve que ce soi-disant organisme d’action antifasciste est, en effet, un instrument de la contre-révolution capitaliste. Secondement. Si Petrini était un espion, eh bien ! Pourquoi se serait-on dépêché de le consigner à l’Italie au lieu de le châtier dans "le pays du socialisme" ?
Aujourd’hui Petrini est dans les prisons fascistes et Mussolini peut se servi du cas de cet anarchiste pour dire aux ouvriers que le régime fasciste n’est tout de même paas l’enfer que l’on croît, puisqu’il y a des ouvriers qui arrivent à préférer ses prisons au pays du socialisme. Il n’est pas exclu que la manœuvre de Mussolini arrive jusqu’à sa dernière limite et que Petrini ne soit même pas condamné à des peines très fortes. Et par après, nous entendrons, à coup sûr, les centristes crier : voilà, la preuve est faite qu’en dehors de nous, il n’y a que fascisme. Et le jeu macabre se poursuivra alors dans les meilleures conditions : d’un côté les centristes, qui persécutent les militants prolétariens, de l’autre les fascistes qui aident cette manœuvre en ne se déchaînant pas contre des prolétaires qui ne représentent pas un danger immédiat. Entre temps, les ouvriers marcheront de défaites en défaites et en Russie, l’Armée verra introduire le nouveau grade de maréchal alors que le rétablissement du change du rouble avec les monnaies des autres pays, donnera le coup de grâce au monopole du commerce extérieur.
Le cas de Petrini, celui de Calligaris, les cas d’autres réfugiés (dont il ne nous est pas encore possible d’indiquer les noms), puisqu’il s’agit d’émigrés politiques d’une cause à laquelle les ouvriers sont particulièrement sensibles, ces cas peuvent fournir une occasion favorable pour soulever devant le prolétariat le problème bien plus étendu des autres victimes de la répression centriste en Russie. Au surplus, dans le domaine politique, leur signification acquiert une importance exceptionnelle et c’est pour cela que nous croyons devoir engager les autres groupes communistes à soulever cette question parmi les prolétaires qu’ils influencent au sein des organismes syndicaux. Il ne s’agit évidemment pas d’opposer à toutes les initiatives prises en faveur des victimes de la répression capitaliste, les noms de Calligaris, Petrini et des autres persécutés en Russie, en courant ainsi le risque de déterminer l’effondrement de toutes les campagnes entreprises avec la participation des centristes. Le devoir des communistes est de ne jamais compromettre la moindre action dans ce domaine, mais le devoir des communistes consiste aussi à soulever la nécessité de lutter contre la persécution en Russie à d’autres occasions que celles destinées à des manifestations en faveur des victimes en Italie, Allemagne, etc.
Faire apparaître au travers du fracas des différents Fronts Populaires les noms des victimes de la répression centriste signifie réaliser une des conditions indispensables pour la reprise de la lutte prolétarienne : nous ne devons pas faillir à ce devoir impérieux.




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