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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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L’unité syndicale et les fractions
{Bilan} n°25 - Novembre-Décembre 1935
Article mis en ligne le 1er février 2017
dernière modification le 16 janvier 2017

par ArchivesAutonomies
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L’analyse de la situation doit, évidemment, partir de ce qui est et non d’hypothèses ou de conjectures politiques. Dans la résolution publiée dans le n° 9 de "Bilan" sur la France, notre fraction s’est inspirée de cette considération : sans vouloir se lier les mains soit par une perspective de fascisme imminent, soit par une perspective du maintien de la démocratie bourgeoise amendée bien que, déjà, cette seconde éventualité parusse la plus probable, nous voulions enregistrer, politiquement l’évolution des événements en France et surtout marquer les positions autour desquelles le prolétariat devait se rassembler pour poursuivre sa lutte dans l’un et dans l’autre des cas.
Aujourd’hui, le problème se présente tout autrement. Il ne s’agit plus de perspectives, mais d’éléments de faits ; il n’est plus question de rassembler les ouvriers contre l’une ou l’autre manœuvre capitaliste, mais d’examiner l’action prolétarienne, ses formes, sa substance dans une période qui a mis à nu la fonction définitive de certaines forces sociales qui agissent au nom des intérêts bourgeois. Après les répercussions de la déclaration de Staline en France, les manifestations du 14 juillet, la constitution d’un front populaire avec les radicaux et, enfin, l’unité syndicale pour l’étranglement du prolétariat, on ne peut vraiment plus se permettre une seule hésitation quant à la signification profonde de ces événements sous peine de devenir un pion de manœuvre des confusionnistes, agents de la bourgeoisie. Il faut donc partir d’un point acquis et compléter dans ce sens la résolution de la C. E.
La France, après l’Angleterre, prouve que l’avènement du fascisme n’est pas le fait d’une fatalité mystérieuse, mais la conclusion capitaliste à des rapports donnés entre les classes, rapports qui n’expriment eux-mêmes que l’état d’évolution des contrastes économiques et sociaux qui sont à la base du régime capitaliste. Les grandes puissances métropolitaines, vieilles démocraties bourgeoises arrivées les premières au pouvoir, ont traversé l’après-guerre sans secousses de classes, grâce à leur position prédominante à Versailles, à leurs vastes empires coloniaux, amortisseurs de l’économie métropolitaine. Même la crise économique n’a pas apporté, dans ces pays, des troubles graves nécessitant des manœuvres capitalistes d’envergure. Il est vrai que, la première, l’Angleterre s’est engagée dans le chemin des manœuvres monétaires et, qu’en France, eut lieu la secousse du 6 février 1934. Mais ce sont là, plutôt, des éléments qui caractérisent la force impérialiste de ces pays où les nécessités de la crise économique, de la phase de dépression permanente d’un système condamné, peuvent s’exprimer par des manipulations monétaires qui renforceront le capitalisme anglais par l’aggravation de l’exploitation de millions d’indigènes et le morcellement d’un prolétariat métropolitain corrompu jusqu’à la moelle ; ou, au travers de scandales financiers qui permettront au capitalisme français de concentrer l’attention des ouvriers autour de ceux-ci, alors qu’il passera à la constitution d’un gouvernement d’Union Nationale pour éliminer les travailleurs de leur chemin spécifique de classe. Il est faux de considérer le fascisme comme le fruit d’une situation économique donnée. Mais même en acceptant ce critère, il faudrait quand même admettre que les capitalismes anglais et français possèdent, sur ce terrain, infiniment plus de possibilités de manœuvres que n’en possédât l’Italie ou l’Allemagne, ce qui rend toute possibilité d’analogie vaine. Mais ce critère, nous ne l’acceptons pas, parce qu’il s’agit d’une notion unilatérale et, de ce fait, non-marxiste. Certes, les explosions sociales sont le fait de rapports économiques donnés, mais il faut qu’elles puissent s’exprimer dans une direction donnée, conforme aux buts historiques du prolétariat et non qu’elles soient dévoyées et étouffées - ce qui est le cas en France - pour être finalement reconduites vers la consolidation du régime capitaliste. C’est la rupture du front des classes, en Italie, en Allemagne, l’impossibilité de donner aux explosions manifestement révolutionnaires des ouvriers un débouché capitaliste, du fait du dénuement économique de ces impérialismes, qui a motivé l’intervention des bandes armées du fascisme. Et pour nous occuper de la France, ce sont là des éléments que nous ne retrouverons à aucun moment de son évolution. Ni dans l’immédiat après-guerre, ni surtout le 6 février, dont la résolution de la C. E. a marqué suffisamment la signification pour que nous n’ayons pas à y revenir longuement ici.
Par contre, nous verrons le centrisme passer la barricade après la déclaration de Staline, la constitution d’un large front populaire pour la défense de la république démocratique et, enfin, toutes les attaques frontales de Laval contre le prolétariat immobilisées par socialistes et centristes. La période de Flandin et Laval en France, la persistance du gouvernement national Baldwin en Angleterre, qui sont les périodes où le prolétariat s’est vu balayé du terrain politique et où il s’est dissout au sein de la "Nation", nous permettent de formuler, d’une façon catégorique, que ces pays entreront dans la guerre sans connaître le fascisme.
Il s’agit maintenant de voir comment on aborde l’évolution de la situation française et comment elle se déroula réellement. Si le 6 février signifie quelque chose, c’est exactement le contraire de ce que l’on veut y voir. Il n’eut pas pour conséquence le développement de bandes fascistes, mais fut à l’origine de la formation du front commun qui se développa progressivement jusqu’à entraîner de forts contingents d’anciens combattants pendant que la droite, portée au pouvoir brusquement, pratiquait le chantage fasciste pour faire passer dans le calme ses mesures économiques. Dès lors, il s’agissait, non de rivaliser de zèle avec les antifascistes socialistes et centristes, formant comités sur comités ou de se lancer dans de profondes digressions sur les milices syndicales, mais bien d’appeler les masses à lutter contre la seule réalité présente - sans préjuger, évidemment, de l’avenir - : les mesures du gouvernement démocratique de Doumergue d’abord, de Flandin ensuite, et enfin, de Laval.

Aucun groupement français n’a posé justement les problèmes fondamentaux du mouvement prolétarien, parce que même ceux qui prétendaient vouloir aller de l’avant, restèrent prisonniers de vieilles formules creuses. Au sujet du problème du fascisme, ce fut une erreur que d’inventer une opposition de principe entre lui et la démocratie bourgeoise en rejetant a priori que cette dernière puisse évoluer jusqu’à remplacer la nécessité du fascisme. Certes, il ne s’agit pas ici d’un problème de volonté, d’actes que la bourgeoisie française pouvait ou non réaliser, mais de toute une structure sociale non travaillée par des éruptions et qui enfanta irrésistiblement cette manœuvre démocratique. Il était juste de dire que, dans la phase contre-signée par l’écrasement du prolétariat allemand et de l’entrée de la Russie dans la S.D.N., la période d’un écrasement mondial du prolétariat s’ouvrait et que le capitalisme allait frapper en France. Mais il était faux de faire d’une forme de domination capitaliste un épouvantail mondial, alors que c’était la substance de ces nouvelles situations qu’il fallait retenir : une attaque mondiale du capitalisme en vue de l’écrasement des ouvriers dans tous les pays.
Pour la question syndicale, notre résolution disait : "l’importance qu’il faut attribuer actuellement à la question syndicale, en France, découle de la situation qui ne pose pas momentanément le problème du pouvoir devant la classe ouvrière". Il fallait donc rassembler les masses autour de leurs revendications immédiates, attaquées non par le fascisme, mais par les gouvernements démocratiques et ainsi préparer la voie pour des batailles plus générales. Nous partions de la situation qui voyait se déclencher l’attaque capitaliste et le reflux prolétarien et c’est dans ce sens que nous préconisions la C.G.T. unique, la fusion entre C.G.T. et C.G.T.U. : mais sur la base d’un programme de luttes grévistes. Nous disions : "le mot d’ordre de l’unité syndicale est donc inséparable de la lutte pour la grève générale. Une unité se réalisant par le simple passage des syndicats de la C.G.T.U. dans ceux de la C.G.T., sans que cette poussée unitaire se rencontre avec une évolution des mouvements grévistes, représenterait un nouveau facteur de la démobilisation du prolétariat à l’avantage du capitalisme". Aujourd’hui, l’unité syndicale est presque réalisée, à part certaines frictions entre les couches dirigeantes et appointées de la C.G.T.U. et C.G.T., mais elle parachève la plus grande défaite des ouvriers français. Depuis la Commune de Paris, la bourgeoisie démocratique a appris à vaincre les prolétaires plus surement qu’avec des fusils et des canons. Ce fut d’abord août 1914, aujourd’hui le 14 juillet, le 11 novembre et une unité syndicale toute à l’avantage des traîtres, où l’on veut étrangler la moindre tentative de lutte des travailleurs.

L’IMPORTANCE DE LA QUESTION SYNDICALE EN FRANCE

Il est certain que l’application du schéma des événements russes à la France conduit à la politique du 14 juillet, à l’alliance avec les radicaux, à l’appui à la république - avec les réserves de principe d’usage - bref, à la politique du front populaire. Cela prouve, non pas que ce schéma, appliqué par les bolcheviks, fut faux, mais bien que les conditions historiques sont de loin différentes. D’ailleurs, il y a bien des distinctions et d’oppositions entre les hypothèses, positions et proclamations que Lénine signa et tout le galimatias confusionniste des traîtres. Mais ce qui est évident, c’est que les perspectives politiques des groupes qui se réclament du prolétariat français s’inspirent, en grande partie, du schéma russe et des réminiscences de la grande révolution de 1789. Nous repoussons ces schémas parce qu’ils ne répondent pas à la phase mondiale de la lutte du prolétariat contre la bourgeoisie. La révolution Russe vit la révolution prolétarienne dépasser et triompher des phénomènes propres à la révolution bourgeoise. Mais, incontestablement, dans ce milieu social arriéré, les bolcheviks triomphèrent, parce qu’ils furent les porte-voix de la conscience avancée du prolétariat mondial. La période de février à octobre 1917 appartient au passé et n’est que le choc de la révolution bourgeoise et prolétarienne. Il n’y a rien là, qui puisse servir comme élément progressif dans la lutte des prolétariats des pays démocratiques où la révolution bourgeoise est chose faite depuis de nombreuses, décades. Que l’on ne vienne pas avec des "Korniloviades" ou des théories d’appui à l’une force bourgeoise progressiste contre l’autre réactionnaire, a des fronts uniques avec la social-démocratie contre le fascisme en démontrant qu’en Russie, Lénine fit un compromis avec Kérenski contre Kornilov, etc. Il faut apprécier la lutte des prolétariat dans les pays capitalistes selon d’autres critères et considérer la phase mondiale où règne partout l’impérialisme bourgeois qui se dresse solidairement, de la droite à la gauche, contre le prolétariat. La Russie est vraiment le dernier pays où les circonstances de la révolution bourgeoise ont pu être exploitées palr et au profit du prolétariat. Les événements chinois de 1927, déjà, ont prouvé que dans des secteurs économiquement et socialement arriérés, l’impérialisme mondial intervenait de concert avec la bourgeoisie nationale contre le prolétariat. Et en 1923, le décalque du schéma russe en Allemagne, dans un pays de démocratie bourgeoise hautement avancée, aboutit à une magistrale défaite prolétarienne. Aucune force sociale qui agit au sein de la société bourgeoise ne peut désormais être appuyée, soit même temporairement, par le prolétariat. Il se doit, conformément aux enseignements de l’après-guerre, d’agir sur des bases spécifiques de classe, contre toutes les forces capitalistes, qu’elles soient fascistes ou social-démocrates, ou centristes, en vue de porter atteinte au mécanisme de la société capitaliste, démocratique ou fasciste.
Historiquement, ce n’est pas le fait du hasard si en France, en Angleterre, ces pays classiques de la démocratie bourgeoise, se soient développées de puissantes organisations syndicales. C’est qu’après 1848, en France, avec Blanqui, les ouvriers français se sont dressés comme une force indépendante de classe contre laquelle libéraux, progressistes et réactionnaires bourgeois devaient s’unir. C’est qu’il y eut la Commune de Paris.
En Angleterre, c’est le puissant mouvement Chartiste, où la séparation avec les progressistes bourgeois se fit rapidement. Puisque vivant dans des sociétés bourgeoises, en opposition directe avec la bourgeoisie, dès lors que la question du pouvoir ne se posait pas, le prolétariat devait se regrouper sur un terrain de classe en vue de porter ses coups à la source du profit bourgeois, en vue de défendre ses conditions d’existence. C’est dans les Trades-Unions, les organisations syndicales de masses de France, d’Allemagne, que la bourgeoisie porta sa corruption afin de faire du rassemblement des ouvriers un pilier de la machine parlementaire bourgeoise. La signification de classe de l’apparition des syndicats de masse à l’époque de la IIe Internationale fut donnée par Luxemburg qui, sous l’influence de la révolution russe de 1905 d’abord, des grèves générales en Belgique ensuite, réagit contre l’opportunisme des chefs réformistes corrompus par la bourgeoisie et entrevit dans les syndicats des bastions du prolétariat desquels, sous le choc des événements ultérieurs, il aurait pu déchaîner de foudroyantes attaques contre le capitalisme. Mais l’opportunisme vint à bout du rassemblement des ouvriers dans leurs organisations syndicales et ce fut la débâcle de 1914. En France, l’anarcho-syndicalisme exprima cette poussée voulant s’opposer au parlementarisme pourri, à la prison démocratique, en faisant des syndicats, instruments de classe, les seules armes du prolétariat. Mais l’anarcho-syndicalisme n’exprimera qu’une poussée et non une tendance scientifique ne pouvant se constituer qu’au feu des luttes de classes, par l’analyse et la confrontation de tout le patrimoine prolétarien. Il ne sera donc pas un organisme politique agissant dans l’ambiance où s’effectuait, dans un sens ou dans l’autre, ce travail : la IIe Internationale. C’est pourquoi l’anarcho-syndicalisme sombrera dans la guerre et l’ après-guerre n’en verra que des débris.
Après les IIIe et IVe Congrès de l’I.C. la France se verra appliquer le même schéma que celui qui conduisit au 1923 allemand. Entretemps, la scission syndicale survint sous la pression des réformistes qui exprimaient ici la nécessité pour la bourgeoisie de diviser le prolétariat dans un moment où des rassemblements unitaires des ouvriers auraient pu compromettre sa reconstruction nationale. Ce fut une colossale erreur que d’accepter la scission alors que ne s’ouvrait pas, en France, une période de luttes révolutionnaires décisives : c’était mettre à la disposition de la bourgeoisie une organisation permanente de sabotage. Les communistes auraient dû accepter les plus durs sacrifices pour maintenir ou reconstituer l’unité ou lutter pour un front unique syndical. Mais l’I.C. partait à la conquête des masses avec le front unique inter-partis...
Au lieu de considérer que, dans l’après-guerre, la tactique communiste en France devait consister à sonner le ralliement autour d’organisations syndicales unifiées, autour d’un programme de revendications immédiates, nous eûmes la "bolchevisation", le soutien du Cartel et un peu de cache-cache entre C.G.T. et C.G.T.U. Certes, la constitution de l’économie française, sa force, ses amortisseurs coloniaux, contribuèrent pour beaucoup à la faiblesse d’un prolétariat non secoué par des secousses économiques comme en Allemagne, en Italie. Mais malgré ces éléments, au cours de la période qui se clôture avec la stabilisation monétaire de Poincaré, dont les ouvriers firent les frais, des possibilités de lutte s’ouvraient pour un P.C. qui aurait appelé les masses à se regrouper autour des syndicats, qui aurait combattu avec acharnement le Cartel, qui aurait déployé une tactique s’inspirant des idées essentielles qui guidèrent le P.C., alors dirigé par notre courant - en Italie avec la fondation de l’Alliance du Travail. L’expérience italienne compte quand même pour quelque chose. Et, à ce sujet, il est certain que le front unique syndical entre syndicats réformistes, anarchistes et le syndicat indépendant des cheminots, constitué sous la pression communiste, permit non seulement une sérieuse résistance aux attaques capitalistes, mais réalisa en même temps qu’une position ferme du prolétariat devant le fascisme, un terrain où les travailleurs pouvaient évoluer vers les positions de la lutte communiste. Mais le parti italien s’était armé des thèses de Rome qui balayèrent le terrain du prolétariat, dénonçaient tous les rouages de la machine démocratique par une réfutation de principe de ses institutions, de ses forces sociales. Il délimitait cette vérité essentielle, entrevue d’ailleurs par Gorter, que le prolétariat, dans la société démocratique bourgeoise, ne pouvait compter que sur ses propres forces de classe et que la direction de ses efforts devait porter vers l’opposition irréductible à toutes les expressions de cette société. Là était l’élément progressif des nouvelles révolutions prolétariennes que les thèses des 3e et 4e Congrès étouffèrent.
C’est de cette considération que découle l’importance des syndicats quand n’existent pas de dispositions des masses vers des luttes révolutionnaires. Nous n’examinerons pas les conclusions - fausses à notre avis - que les Hollandais tirèrent de cet élément : la sortie des syndicats réformistes et la constitution de nouvelles unions basées sur les entreprises. Même aux mains des réformistes, les syndicats restent, pour nous, les endroits où les ouvriers doivent se rassembler et d’où peuvent surgir des élans de conscience prolétarienne balayant toute la pourriture actuelle. De toute façon, prôner le rassemblement des masses autour des syndicats signifie aussi leur indiquer que, momentanément, ils doivent frapper sur le clou des revendications immédiates afin de désarticuler l’étau oppresseur du capitalisme et riposter à son bourrage de crâne "populaire". Si des mouvements se produisaient en dehors des syndicats, il faudrait, évidemment, les soutenir, mais en les dirigeants vers les obstacles qui font des syndicats des instruments de la bourgeoisie : la constitution de nouveaux organismes prolétariens ne pouvant être que le fait d’une phase ascendante du mouvement prolétarien.
Pour ce qui est de la France, l’axe de la situation est la question syndicale, pour peu que l’on pose justement le problème. Il s’agit de concentrer les masses dans des organisations syndicales uniques ayant un programme de résistance aux attaques capitalistes. Mais l’unité s’est faite sur la base du front populaire, antichambre de l’Union Sacrée et certainement dans un sens qui répond aux intérêts de la bourgeoisie. Lorsque nous préconisions l’unité syndicale, nous mettions à l’avant-plan un système de mots d’ordre pour les revendications partielles, en proclamant que son rejet ferait de l’unité une victoire de l’ennemi à laquelle, vu le rapport des forces, les communistes se soumettraient nécessairement sans préconiser : tel l’Union Communiste, hier le Congrès de Fusion, puis la fusion de fédérations, ou l’entrée sans conditions dans la C.G.T. Puisque nous partions d’une position, qui nous paraît correcte, quant aux relations entre partis et syndicats, nous plier à un état de faits dont nous rejetions toute responsabilité, revenait à vérifier les organes d’action des communistes au sein des syndicats, auxquels revenait le grand rôle de brandir le drapeau des luttes immédiates dans les assemblées syndicales. Mais, en France, on veut résoudre la question syndicale avant même de savoir ce que l’on veut politiquement. Au lieu de se délimiter politiquement et de tenter de formuler les éléments de la conscience de classe que le prolétariat français peut retirer de ses expériences et, sur cette base, d’intervenir de l’extérieur, au sein des syndicats, on renverse le problème : il faut résoudre la question syndicale, constituer des "gauches" et puis former le parti de demain. Mais le problème du rassemblement des masses dans des organismes unitaires, pose un problème de programme, et ce programme c’est un organisme restreint qui doit le formuler : un noyau communiste. Il faut donc épauler les revendications d’unité syndicale, de celui d’un programme de luttes et formuler en même temps la revendication centrale qui doit permettre aux syndicats d’enregistrer l’évolution de la conscience des masses : le droit des fractions.

PARTI, FRACTIONS COMMUNISTES ET SYNDICATS

En réalité, voilà comment auraient dû être abordés les problèmes de la lutte du prolétariat français. Le problème du parti est, en somme, celui de la formation d’un courant communiste qui résulterait des expériences effectuées par les ouvriers français au sein de la société démocratique et des luttes mondiales du prolétariat. Aujourd’hui, cela aurait signifié une disposition particulière d’un groupe communiste à délimiter, d’une façon principielle, les forces qui agissent sur l’arène politique, à se présenter comme un organisme agissant sur tous les terrains où vit le prolétariat, avec des positions indépendantes résultant de cette analyse d’ensemble. En considérant le parti comme seul organe pouvant embrasser tous les intérêts du prolétariat pour les fondre dans un objectif historique : l’érection d’une société nouvelle, on affirme aussi que le cerveau de la classe se trouve en lui, alors que les contrastes de la société capitaliste permettent l’élaboration idéologique des matériaux pour la lutte. En France, comme en Belgique, en Angleterre, l’endroit où ces contrastes qui frappent le prolétariat sont étouffés, se trouvent être les syndicats. C’est donc en leur sein que les communistes veulent agir - abstraction faite des éventualités d’éruptions spontanées des ouvriers en dehors et contre les syndicats - mais agir en tant qu’organisme historique qui sait et qui proclame que le syndicat ne peut être qu’un rassemblement organique des masses dont la substance est donnée par la période où agissent les ouvriers, mais qui ne peut leur donner le programme de leur libération. Le parti, sans fractions syndicales, signifie donner aux syndicats une fonction qu’il n’a et ne peut avoir sous peine de perdre sa nature et devenir une institution du type du parti. Par contre, l’intervention des fractions syndicales des divers partis au sein des syndicats, signifie permettre l’évolution de la conscience des ouvriers selon les événements, sans qu’existent les possibilités d’incorporation étatique des syndicats, tel que le danger apparaît aujourd’hui en France. Jeter les fondements d’un véritable groupe communiste en France, c’est donc donner au syndicat sa fonction réelle. Et, à ce sujet, nous repoussons catégoriquement toutes les conceptions syndicalistes qui veulent, par une modification structurelle des syndicats, en en faisant des syndicats d’action directe : les transformer en des organes spécifiques de la l’évolution communiste.
Le seul endroit où se forment les cadres de la révolution ne peut être qu’un groupe communiste qui, par un travail de dissection des expériences passées, de la phase actuelle que traverse la société capitaliste, acquiert la capacité d’intervenir dans les syndicats pour diriger l’évolution de la conscience de classe des ouvriers, qui se manifestera certainement dans une phase de flux prolétarien. En revendiquant le droit à ’existence des fraction au sein des organisations de classe, nous sanctionnons l’incapacité des syndicats à élaborer le programme de la révolution et nous sanctionnons sa capacité il exprimer la vie de la classe, ses réactions aux contrastes capitalistes à devenir des bastions de la lutte prolétarienne pour la direction desquels luttent courants communistes et agents de la bourgeoisie. C’est pourquoi nous n’accepterons pas des fractions "secrètes", nous refuserons de considérer chaque ouvrier comme "un syndiqué" qui, selon les normes de la démocratie, s’oriente dans la confusion des assemblées syndicales et surtout nous refuserons de participer à des entreprises de "gauche syndicale", ramassis d’individualités ou de groupes.
Le programme d’une opposition syndicale ne peut être qu’anti-réformiste ou anti-centriste, mais non le programme d’un groupe qui vise à élever les luttes partielles des syndicats en des mouvements généraux où la direction échoit, vu l’ampleur de la lutte, entre les mains du parti. Or, l’anti-réformisme et ses variétés est bien plus une officine de scissions et de confusions que de réalisations positives. Une "gauche syndicale" se confine nécessairement au syndicat ; en fait, tout l’horizon politique des ouvriers, alors que les groupes politiques qui y adhèrent abdiquent leur rôle spécifique. Aux ouvriers il sera dit : l’essentiel c’est de regrouper les forces opposées aux réformistes et aux centristes de la C.G.T. unifiée. Mais ce bloc que résoudra-t-il ? La moindre action fera surgir des divergences entre membres de l’Enseignement unitaire, syndicalistes, trotskistes, communistes de l’Union. Bien sûr, il y aura un programme commun. Cependant, ce programme est, en lui-même, un avortement, car il veut résoudre le problème syndical au sein des syndicats, par des appels à la lutte, alors que, seuls, des groupes intervenant dans les syndicats, de l’extérieur, sous leur propre drapeau, permettraient aux ouvriers de sortir de la confusion qui veut que tous les problèmes soient résolus dès que l’unité syndicale est réalisée et qu’existe un semblant de démocratie. Le grave danger de ces Oppositions, c’est qu’elles créent des divisions parmi les syndicats (à ce sujet, l’O.S.R. centriste est concluante) alors que les fractions syndicales rappellent aux ouvriers syndiqués l’existence des partis qui agissent pour ou contre leurs intérêts historiques, la liaison entre leurs intérêts contingents et finaux, la liaison réelle entre partis et syndicats.
Le grand malheur c’est, qu’en France, lors des pourparlers entre C.G.T. et C.G.T.U., au sujet des fractions, l’on n’ait vu que la capitulation du P.C. acceptant l’interdiction des fractions sans songer à rappeler la position communiste à ce sujet. Pourtant, toutes ces tractations avaient en vue de lier indissolublement les syndicats à la bourgeoisie et d’essayer d’empêcher que des groupements communistes puissent intervenir pour donner une direction aux sursauts de classe des ouvriers.
Actuellement que toute cette comédie est consommée, il ne s’agit certes pas de créer des "gauches", mais de lutter pour le droit des fractions dans la C.G.T. unique, en reliant cette revendication à la situation actuelle.

N. B. - Manquant provisoirement de documentation sur l’activité de la Fédération Unitaire de l’Enseignement au sujet de laquelle nous voulons prendre positon, nous n’en avons pas parlé. Nous ferons en sorte de pouvoir réparer cette lacune dans un article spécial.




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