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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Le nouveau bond de l’impérialisme japonais dans la Chine du nord
{Bilan} n°25 - Novembre-Décembre 1935
Article mis en ligne le 1er février 2017
dernière modification le 16 janvier 2017

par ArchivesAutonomies
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Après que l’unité de l’Empire chinois fut réalisée sous la dynastie des Tsin ( deux siècles avant Jésus-Christ) pour protéger le noyau des dix-huit provinces "classiques" des attaques des "barbares", de l’Ouest et du Nord qui convoitaient cette riche région des "loess" défrichées, la Grande Muraille fut construite.
Cependant, pour mieux encore se protéger, l’Empire du Milieu réalisa autour de lui une formidable enveloppe, en s’annexant une ceinture de hautes montagnes, de déserts et de steppes que constituent le Tibet, le Turkestan ’Chinois, la Mongolie et la Mandchourie.
Fort de cette sécurité, l’Empire Chinois crut pouvoir laisser aller l’histoire avec cette apathie que symbolisent ces gras bouddhas assis qui se contemplent le nombril.
En dépit de la longueur des frontières maritimes du pays, le Chinois ne fut jamais navigateur - comme le furent au contraire les Malais dans les mers du Sud. Or, ce fut de ce côté de la mer que vint le danger le plus redoutable : le Japon.
À vrai dire, l’intégrité de cette enveloppe protectrice fut entamée au 19e siècle par l’Empire des Tsars et par l’Angleterre.
La Russie, cherchant à compenser par des conquêtes asiatiques l’expansion qui lui était interdite en Europe, vers les Balkans, réussit à établir son protectorat sur la Mongolie extérieure et une zone d’influence en Mandchourie, comme nous l’avons déjà indiqué ici-même précédemment.
Les Anglais, sous prétexte de protéger les Indes avancèrent du côté du Tibet : 1816, protectorat sur le Népal, vassal de la Chine ; 1845, annexion du Ladak, à population tibétaine ; 1865, protectorat sur le Boutan ; 1888, occupation du Sikim, que traversait la route principale des Indes vers le Tibet ; et, finalement, au commencement de ce siècle, main-mise sur le Tibet même. Pendant toute cette période, le Japon ne fut que le brillant "second" de l’Angletèrre, mais par après, son rêve pan-asiatique devait ramener à participer directement à la lutte triangulaire (Russie-Angleterre) pour la possession de la Chine en même temps qu’il se heurtait aux États-Unis non seulement, dans la domination économique en Chine, mais aussi pour la maîtrise du Pacifique.
L’Angleterre représentait autrefois, en Extrême-Orient, le "leading power", c’est-à-dire l’impérialisme qui entraînait les autres à sa suite. Son prestige, son "sterling", sa flotte lui permettaient de mener la danse, bien que l’Allemagne, jusqu’à la guerre mondiale, et la Russie tsariste, étaient parvenus à miner sa suprématie dans certains secteurs
Pour arrêter les progrès de ces deux autres brigands impérialistes, la Grande-Bretagne, mena deux guerres en Extrême-Orient : l’une indirectement, la guerre Russo-Japonaise en 1904-1905 et l’autre, à laquelle elle participa directement, la Guerre mondiale, dont une des conséquences fut la disparition de l’Allemagne de l’Extrême-Orient.
À côté de l’Angleterre qui possédait Hong-Kong, dominait à Shanghai et possédait dans ses coffres le tiers des capitaux étrangers investis en Chine, les États-Unis, de leur côté, avaient réussi à monopoliser le quart des importations en Chine, supplantant l’Angleterre elle-même. L’influence des États-Unis en Chine est également caractérisée par leur contrôle sur les missions protestantes, qui jouent un grand rôle surtout en Chine et en Corée, et par leur monopole de l’éducation des classes dirigeantes chinoises.
Nous avons déjà démontré auparavant les conséquences de l’intervention directe de l’impérialisme japonais qui a réussi à écarter de la Mandchourie l’influence des trois impérialistes concurrents. Les États-Unis, en abandonnant pratiquement les Philippines semblent montrer qu’ils renoncent pour le moment à la lutte pour la maîtrise du Pacifique.
Des statistiques récentes prouvent ce changement des rapports de force des impérialistes rivaux en Chine. Une statistique américaine évaluait, il y a un an, le total des capitaux étrangers investis en Chine (Mandchourie comprise), à 3 milliards et demi de dollars, c’est-à-dire 50 milliards de francs français. Ils se répartissaient de la façon suivante :

Angleterre 36.7 %
États-Unis 6.1 %
Russie 8.4 %
Japon 35.1 %
France 5.9 %

Une autre statistique, nous montre dans quelle proportion interviennent les différents pays dans le commerce total de la Chine.

  1928 1932
États-Unis 15.2 21.1
Japon 25.0 17.0
Grande-Bretagne 7.9 10.0
U.R.S.S. 5.4 2.1

Les États-Unis ont donc profité du boycott chinois contre le Japon pour atteindre le premier rang dans les échanges commerciaux de la Chine, supplantant le Japon qui, depuis 15 ans, détenait cette première place.
Dans les importations chinoises, la part anglaise est tombée à 12 % tandis que celle des Américains est passée, depuis la guerre, de 7 à 26 %.

* * * * *

Quand en 1853, l’escadre américaine de l’amiral Peary obligea à coups de canon le Japon à sortir de son isolement et à entrer dans le concert des nations modernes, ni l’Europe ni les États-Unis ne prévoyaient certainement la soudaine transformation de l’Empire du Soleil-Levant en une grande nation industrielle et impérialiste.
Comme nous l’avons expliqué, autrefois, l’industrie japonaise commença à se développer en 1895 (après sa guerre contre la Chine). Les industries lourde et chimique prennent naissance en 1904, avec la guerre contre la Russie. Mais ce fut lors du tremblement de terre de 1923, quand les capitaux américains affluèrent pour la reconstruction des régions dévastées, que s’opéra, au sein de l’industrie japonaise une véritable révolution (perfectionnement de l’outillage et rationalisation) qui lui permit dès 1930, d’entreprendre la conquête des marchés mondiaux.
On ne doit pas oublier, dans cette question, les conditions de vie et de travail du prolétariat japonais, qui, à rendement égal, touche un salaire bien inférieur. D’après des statistiques économiques japonaises, voici la comparaison entre les salaires des ouvriers japonais et ceux des autres pays :

HOMMES (Industries)

États-Unis 193.0 cts par jour
Angleterre 149.0 cts par jour
Japon 22.5 cts par jour

FEMMES (Textile)

États-Unis 84.0 cts par jour
Angleterre 44.0 cts par jour
Japon 7.0 cts par jour

Ainsi les ouvriers industriels du Japon reçoivent 8 fois moins que les ouvriers américains et une ouvrière du textile, douze fois moins. Et ces salaires, tendent à diminuer : pour l’ensemble des industries, ils ont baissé de 116 % entre 1929 et 1934, dans les usines de filature, de 31 % et dans les tissages, de 25 %.
Ainsi, en dépit des tarifs douaniers, des licences et contingentements, de l’embargo et autres mesures protectionnistes, les produits japonais continuent à se frayer un chemin vers tous les marchés du monde.
Le commerce japonais marque une progression à la fois dans ses importations et dans ses exportations. Le chiffre total est monté de 1 milliard 861 millions de yen en 1933 à 2 milliards 717 millions de yen en 1934. En comparaison, avec 1933, la valeur des importations à augmenté de 365,3 millions de yen ou 19.1 % et les exportations de 310 millions ou 16,7 % Le tiers de cette augmentation des exportations provient des achats faits par le Mandchékouo et le Kuantung. Mais une sensible augmentation se remarque également dans les exportations vers les marchés africains et sud-américains (celles vers le Pérou ont presque doublé, celles vers l’Uruguay et Cuba, triplé et les achats du Chili ont même quintuplé).
Si, en plus de l’excèdent démographique, qui se chiffre annuellement à 1 million et demi d’habitants, on tient compte de l’absence et de la pénurie de certaines matières premières, on a la clef de la politique expansionniste de l’impérialisme nippon.
Manque absolu de coton, ce produit intervient pour 33 % du total des importations japonaises (on essaie aujourd’hui d’acclimater le cotonnier en Mandchourie) ; manque de laine, de caoutchouc, d’aluminium ; insuffisance de la production d’acier (la production nationale n’atteint que 6 % des nécessités de l’industrie), de minerai de fer (20,5 %), de pétrole (35 %), de charbons industriels. La houille blanche (énergie hydraulique) peut, toutefois dans une certaine mesure, compenser le manque de charbon.
Pour les militaristes et industriels japonais, la Mandchourie et le Nord de la Chine, doivent représenter non des concurrents industriels mais des réserves de matières premières, et de produits agricoles échangeables avec les produits de l’industrie japonaise.
Le Japon fournit déjà 66 % des importations mandchous tandis que la Chine n’intervient que pour 2 %. Trois des provinces du Nord de la Chine : Tchang-Si, Tchang-Tun et Hopei - les deux autres de la Mongolie intérieure, n’ont qu’une valeur stratégique - sont riches en coton. Actuellement, le Japon achète aux États-Unis le coton nécessaire non seulement à son industrie métropolitaine, mais aussi aux filatures qu’il possède à Shanghai et à Canton (les Japonais possèdent en effet le tiers des 8 000 000 des broches chinoises). Ces mêmes provinces du Nord sont riches en charbon et en minerai de fer, bases de l’industrie lourde (métallurgie et mécanique) ; c’est là également que se récolte la plus grande quantité de céréales.
Le déroulement des récents événements dans la Chine du Nord, est semblable à la manœuvre pratiquée pour la Mandchourie, en 1931. L’artisan en est également le même : le général japonais Doihara.
Sous prétexte de la récente réforme monétaire - la Chine vient de rompre avec l’étalon-argent (ayant été un des rares pays restés fidèles à ce métal) et de nationaliser tout l’argent-métal - le Japon s’est insurgé du fait qu’il voit là une manœuvre du capitalisme anglais en vue d’une main-mise ultérieure sur les finances de la Chine au travers d’un prêt de Londres à Nankin. Le mouvement autonomiste a donc trouvé sa première réalisation dans la zone "démilitarisée", c’est-à-dire contrôlée par l’armée japonaise où le chef militaire chinois a créé le Conseil Autonome Anti-Communiste du Hopei oriental en faisant un appel aux cinq provinces de la Chine du Nord afin qu’elles suivent son exemple en déclarant que l’autonomie ne signifierait pas la séparation pure et simple du reste de la Chine, mais la non-application de la réforme monétaire et une coopération plus étroite avec Nankin pour la lutte contre le danger communiste.
Au moment où nous écrivons ces lignes, des détachements japonais sont arrivés à Tien-Tsin et Péking. Les autorités nippones précisent à ce sujet qu’il s’agit uniquement de l’inspection annuelle des garnisons, mais l’armée japonaise du Kuang-Tun est concentrée le long de La Grande Muraille, toute prête à la franchir et l’aviation japonaise domine virtuellement toute la région. Nankin, pour le moment, menace de prendre des mesures énergiques contre ce mouvement autonomiste ; mais, il est certain qu’elle finira par accepter les faits accomplis. C’est un problème de forces et la Chine est impuissante militairement à s’opposer à une avance japonaise. Le maréchal Tchang-Kai-Shek et Vang-Shing-Veî (qui a dernièrement échappé à un attentat des éléments extrémistes nationalistes qui l’accusent de faiblesse pour le Japon) l’ont bien compris .
Les derniers pourparlers de Tchang-Kai-Shek avec l’ambassadeur japonais Arioshi montrent qu’un accord interviendra sur là base de l’intérêt commun aux bourgeoisies japonaise et chinoise contre la menace des masses paysannes et ouvrières des deux pays.

* * * * *

On doit bien s’entendre sur ce sujet. Le fait de parler du danger "communiste" (comme du reste on le fait aussi pour l’Amérique latine - voir les derniers événements du Brésil dont nous parlerons la prochaine fois) pourrait nous induire en erreur sur ce que représente aujourd’hui en Chine le communisme et la soi-disant république soviétique chinoise. Les luttes agraires ont toujours constitué le canevas sur lequel s’est tissée l’histoire millénaire de la Chine et elles expliquent les révolutions, de même que la chute de ses différentes dynasties. Déjà, au temps de la légendaire dynastie des Hiu (2 000 ans avant J.-C.), il est question d’un partage de la terre entre les familles des cultivateurs qui obtinrent une parcelle à titre d’usufruit, la récolte étant partagée par moitié à leur profit et à celui de l’empereur. Mais l’inégalité se manifesta bientôt et en l’an 375 avant J.-C. une nouvelle réforme agraire autorisa chaque cultivateur à s’établir définitivement sur les terres et ainsi la propriété privée se substitua à la propriété collective. La grande propriété ne s’accrut qu’au détriment de la petite. Alors apparut le ministre, plus tard empereur "socialiste", Wang-O-Hang, qui décida que la terre serait propriété de l’empereur. Personne ne pourrait posséder plus d’un "tsin" (environ 6 ha) de terre et plus de 8 esclaves. La vente du terrain était défendue, tout l’excédent revenait à la couronne qui le redonnait aux communautés. "Celui qui désavouera cette mesure, sera banni ; celui qui s’y opposera, sera puni de mort".
Mais malgré ces dispositions draconiennes, peu après la grande propriété était de nouveau reconstituée.
Quand, à la fin du XIIe siècle, les Mongols occupèrent la Chine, ils fondèrent une nouvelle féodalité, sur le droit de conquête, mais comme ils étaient des nomades, une grande partie de la terre fut transformée, avec défense de la cultiver, en prairie pour les chevaux.
La dynastie des Mandchous rétablit les "latifunda" avec les fermiers et métayers, à côté de la petite propriété. La lutte agraire continua et nous voyons la lutte des paysans de la Chine méridionale constituer la base sociale du soulèvement des Taî-Ping (1850-1865) qui provoqua la grande intervention européenne en Chine.
Et si la Révolution de 1927 marqua un progrès par l’intervention de la classe ouvrière chinoise, la politique néfaste du centrisme a réduit aujourd’hui à un mouvement presque uniquement paysan le communisme chinois et la république soviétique chinoise qui s’y rattache : ce que nous tâcherons de démontrer la prochaine fois en examinant le rapport que le délégué Van Mine fit au VIIe Congrès mondial de l’Internationale Communiste.

Gatto MAMMONE




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