Bandeau
Fragments d’Histoire de la gauche radicale
Slogan du site
Descriptif du site
Parti - Internationale - État / VII - 4e partie : l’État soviétique
{Bilan} n°25 - Novembre-Décembre 1935
Article mis en ligne le 1er février 2017
dernière modification le 16 janvier 2017

par ArchivesAutonomies
logo imprimer

Dans la troisième partie de notre étude destinée à traiter de l’État soviétique, nous avons essayé de mettre en évidence la nécessité de réaliser une condition économique préjudicielle sans quoi toute l’évolution de l’État prolétarien était viciée dans ses fondements mêmes et il s’y serait vérifiée une défiguration progressive de l’État malgré les fonctions monopolistes que les formes spécifiques de la domination prolétarienne eussent conservées dans l’ordre économique aussi bien que politique. L’expérience est là pour nous prouver que l’inversion de la fonction politique de l’État russe, dans le domaine de la lutte ouvrière en Russie et dans le monde entier, de révolutionnaire en contre-révolutionnaire, a pu se réaliser sans que soient ébranlés ni le principe économique de la socialisation des moyens de production, ni le principe politique de la dictature du parti communiste. L’expérience nous prouve qu’il est parfaitement possible que les deux bastions de la dictature du prolétariat (socialisation et exclusivité monopoliste du parti communiste) puissent fort bien s’accompagner d’une altération profonde dans le mécanisme économique et politique lesquels ne changeront pas dans leur assiette basilaire mais se trouveront bouleversés quant à leur fonction politique et deviendront des facteurs de tout premier ordre aux mains du capitalisme international. Dans la mesure même où s’accentuaient les succès industriels, c’est-à-dire les prémisses mêmes d’une économie socialiste, et où le parti lui-même parvenait à évincer les formes économiques capitalistes (koulaks et capital privé) jusqu’à pouvoir affirmer une exclusivité totale dans l’ordre politique, nous avons vu ce parti devenir un organisme totalitaire mais dans la direction opposée à celle qu’il aurait été possible d’inférer à première vue des succès industriels : la conservation du régime capitaliste mondial. Le parti bolchevik a donc pu réaliser ce qui semblait absurde et est parvenu à expulser, à la fois, les institutions économiques capitalistes, féodales et patriarcales, et le virus communiste du sein du prolétariat russe.
A plusieurs reprises nous avons réfuté la théorie soi-disant marxiste consistant à faire dépendre mécaniquement et automatiquement toute l’évolution sociale du "deus ex machina" que serait le mécanisme économique et que dès lors il ne nous resterait - suivant l’expression d’Antonio Labriola - qu’à identifier ce mécanisme, pour repérer les fils le reliant à toute l’évolution sociale et à toutes les manifestations idéologiques au sein des classes ou de la société dans son ensemble. Dans les limites de cette étude, nous devons nous borner à répéter les conclusions auxquelles nous étions arrivés en suivant d’ailleurs les traces de nos maîtres, de Marx, Engels, Lénine, et surtout d’Engels qui a le plus complètement traité ce problème. La théorie marxiste conduit à une synthèse de trois éléments : déterminisme économique, matérialisme historique et doctrine de la lutte des classes ; les trois domaines, économique, historique et politique sont analysés non en fonction d’un seul instrument (le déterminisme économique) qui permettrait au prolétariat d’agir sur le terrain social, mais en fonction des trois critères essentiels, reliés intimement entre eux. Le déterminisme économique ne peut valoir, par exemple, pour guider le prolétariat révolutionnaire lequel du moment qu’il aurait fondé son État n’aurait qu’à étendre ses conquêtes industrielles pour emprunter la voie de la révolution mondiale. Pour en arriver à cette conclusion arbitraire, il faudrait supprimer, dans le domaine historique et politique, les substantifs "matérialisme" et "lutte de classe" et y substituer celui de "déterminisme", ce qui nous conduirait directement au fatalisme économique. Par contre, l’essentiel de la théorie marxiste dans les trois domaines c’est leur interférence et nous devons porter notre attention exclusive sur le processus et non sur la forme du mécanisme social pour en entrevoir la tendance, et y placer la lutte du prolétariat. Aussi, le cours imprimé aux événements historiques et politiques ne dépend pas de la forme, de l’assiette économique de l’État prolétarien, mais de la nature de ce mécanisme lui-même. Les succès industriels de l’État soviétique, par exemple puisqu’ils se réalisent (ainsi que nous l’avons vu dans la troisième partie de ce chapitre) sur la base de la loi de l’accumulation capitaliste, d’une tendance qui est donc opposée aux lois d’une économie socialiste, peuvent parvenir à étendre les fondements de la socialisation des moyens de production (de la base d’une économie prolétarienne) mais cela en altérant la fonction prolétarienne de cet État dans le domaine historique et politique. Pour nous servir d’une image qui permette de mieux définir le problème, nous dirons que le marxisme, à l’encontre de toutes les autres théories sociales, dépasse les limites de la physique sociale tenant aux formes de l’organisation des sociétés, et entre dans le domaine de la chimie politique, pour reconnaître les actions et réactions sociales déterminées par l’intervention de forces qui peuvent ne pas altérer la forme du régime social mais n’en altèrent pas moins toute la nature et son poids dans l’évolution historique.
Nous avions déjà posé le problème : l’introduction de la NEP a-t-elle porté nécessairement une altération profonde à la politique de l’Internationale Communiste ? Pannekoek [1] avait mis en évidence, dès 1921, que le problème essentiel, aux conséquences inévitables, consistait beaucoup plus dans ce qu’il appelait le changement intervenu dans le mécanisme interne de fonctionnement des partis communistes et de l’Internationale, que dans la modification qui se vérifiait en Russie au travers de l’installation de la NEP. Il s’agit maintenant de voir s’il est possible d’établir un lien d’inébranlable nécessité entre le renoncement au communisme de guerre et la politique décidée aux 3ème et 4ème Congrès de l’Internationale (conquête des masses et gouvernement ouvrier) où la théorie de la conquête des masses devait miner les bases mêmes de la construction des partis communistes, où les bolcheviks défendront un procédé en opposition brutale avec celui qu’ils avaient appliqué en Russie et qui avait conduit à la formation du parti non au travers d’adjonction des tronçons d’autres organisations agissant au sein des masses, mais au travers du procédé sélectif de la lutte de fraction. A notre avis, ce problème sera d’autant mieux résolu si, au lieu de retirer des expériences des hypothèses historiques dont la valeur nous semble être fort discutable, nous essayions d’établir les bases mêmes du problème. Les considérations exposées et expliquées nous permettent d’affirmer tout d’abord que s’il est faux de vouloir inférer une politique révolutionnaire des succès économiques et industriels de l’État prolétarien, il en est de même pour ce qui concerne cette position prétendant faire découler l’action communiste de l’établissement d’un rapport juridique entre les classes et l’appareil productif, d’établir la source de cette politique dans l’instauration, le maintien et l’extension progressive du droit de la classe ouvrière à disposer de l’appareil économique et de l’exclusion rigide des formes de la propriété privée. Les camarades hollandais (voir à ce sujet le résumé qu’a fait le camarade Hennaut de leurs positions et que "Bilan" a publié dans les numéros 19-20-21) soutiennent cette thèse centrale que l’instauration de la dictature du prolétariat ne peut se dissocier de la réalisation d’une possession réelle de la part des ouvriers des instruments de la production et de leur emploi successif. Or, bien que cette thèse puisse s’appuyer sur de nombreuses citations d’Engels surtout, il est certain que le fondement de la théorie marxiste ne se trouve nullement dans le domaine juridique (établissement d’un droit de disposition), mais dans le domaine du fonctionnement même du mécanisme économique. A tel point que s’il est parfaitement concevable que la classe ouvrière de Russie puisse se grouper enthousiaste autour de Staline pour défendre et étendre les bases du régime économique, il est tout aussi concevable que le droit de disposition s’affirme réellement, de la part des ouvriers, en une direction nullement révolutionnaire, mais contre-révolutionnaire. Car, dans ce cas l’éventuel sacrifice, même volontaire, des ouvriers abandonnant une partie toujours plus élevée de la valeur de leur travail ne cesserait pas de se manifester, dans le mécanisme économique, dans la direction de l’attribution à l’accumulation d’une partie dépassant la capacité contributive de la société et comportant, par cela même, une baisse des conditions de vie des travailleurs alors que le principe d’une économie socialiste consiste justement dans l’élévation croissante et continuelle du standard of life des ouvriers ; bref, en une loi qui est l’opposée de celle qui régit l’économie capitaliste et qui peut fonctionner même au sein d’un État ouvrier sans en altérer les bases de la socialisation des moyens de production. Il est évident que l’on pourrait objecter qu’une manifestation d’enthousiasme des ouvriers autour de la politique du centrisme ne serait que le résultat final de toute une œuvre qui a désarticulé profondément le prolétariat russe à tel point que l’on ne pourrait s’y fier. Mais notre considération porte non sur des éléments d’une contingence politique mais tend à établir que le fondement d’une économie ne réside point en un rapport juridique de libre disposition par les ouvriers des instruments de production, mais dans le mécanisme interne de fonctionnement de la production où intervient un critère de direction remplaçant celui de l’accumulation capitaliste. Ce n’est pas en faisant intervenir dans le domaine économique un critère d’ordre juridique que nous pourrons résoudre le problème, mais c’est uniquement en assainissant le domaine économique lui-même que nous pourrons sauvegarder la fonction révolutionnaire de l’État ouvrier. Ainsi nous aurons réalisé une prémisse qui permettra au prolétariat vainqueur de confier la défense de la conquête de l’État non à ses forces propres, mais au prolétariat international lui-même et cela au travers de l’Internationale.
Par rapport au communisme de guerre, la NEP se différencie par un changement qui va intervenir non dans le domaine politique (reconstitution des droits des classes dépossédées) mais dans le domaine juridique des rapports qui vont désormais s’établir entre ces classes et les moyens de production. La position critique envers la NEP, et suivant laquelle les concessions dans l’ordre économique ne pouvaient avoir pour conséquence que la reconquête des droits politiques par les classes reconstituées au travers de la NEP est pleinement controuvée par l’expérience qui a vu l’évincement presque total des droits des éléments capitalistes en Russie. Nous avons déjà dit qu’au point de vue politique tout cela n’a pas empêché un transfert : le parti communiste monopolisant l’appareil économique et politique, de sa position initiale révolutionnaire évoluant vers une position réactionnaire. Le changement qu’apporte la NEP se vérifie-t-il dans les fondements mêmes de la politique prolétarienne ? Et, dans ce cas, le choix se pose-t-il au parti communiste de ne pas abandonner le communisme de guerre et d’aller directement à l’encontre d’une faillite d’un régime qui ne peut plus subsister sans faire appel à ces changements dans l’ordre juridique et économique ? A notre avis, non seulement la NEP n’apporte pas une modification dans le mécanisme interne de fonctionnement et de développement de l’action communiste de la classe ouvrière, mais son apparition est parfaitement normale et peut très bien s’accompagner avec le cours d’une politique révolutionnaire de l’État prolétarien.
En effet, la thèse qui ressort des travaux du Deuxième Congrès de l’Internationale, surtout dans les questions agraire et coloniale, tout en constatant l’impossibilité de fonder une économie socialiste en dehors d’une haute expansion industrielle de la production, n’en arrive nullement à conclure que le prolétariat soit forcé d’en arriver à un partage du pouvoir avec les classes ennemies ou bien à un mélange de sa politique avec celle de ces classes adverses afin de pouvoir établir la cohabitation entre les différentes formes économiques. Le rétablissement de la petite production et de la petite propriété agraire sont la rançon de l’inachèvement de l’industrialisation, mais l’État prolétarien qui est désarmé en face de ce problème et ne peut arriver à industrialiser l’économie agraire qu’en fonction de la marche victorieuse de la révolution mondiale n’est nullement forcé d’édulcorer sa politique et d’y admettre les revendications des classes moyennes qui sont en définitive les chacals du grand impérialisme capitaliste. Tout le problème consiste à établir si les frontières territoriales d’un État prolétarien peuvent suffire à déterminer sa politique ou si par contre il faut dépasser ces frontières et établir cette politique en une toute autre ambiance qui sera celle de la lutte entre le prolétariat et le capitalisme dans leur expression internationale : non celle de la possibilité ou de l’impossibilité de construire le socialisme en un seul pays. A ce sujet, il faudra bien remarquer qu’entre les nouvelles positions de Staline et les toutes premières qui furent affirmées à ce sujet, et cela même du temps de Lénine (discours de Trotsky au 4ème Congrès de l’Internationale), il existe un lien de dépendance qu’il serait vain de dissimuler aussi bien qu’il serait stupide de le réduire à un problème de responsabilités personnelles. Nous, qui avons intégralement défendu les positions de Lénine et de Trotsky, lors du 4ème Congrès et lors de la NEP, nous sommes bien qualifiés pour affirmer nettement que, surtout dans des domaines aussi complexes, ce qui conditionne la capacité de compréhension des problèmes historiques, c’est le degré de maturité de la classe prolétarienne et non les qualités intellectuelles de ses chefs. En 1921, le prolétariat mondial n’avait pas mûri les conditions lui permettant de clarifier ces problèmes et cela parce qu’il lui manquait une expérience d’où aurait pu partir l’effort de son parti de classe : de l’Internationale Communiste. Aujourd’hui, ce sont uniquement les expériences vécues qui permettent à des militants d’une force intellectuelle dérisoire en face de celle de Lénine et de Trotsky, d’effectuer les efforts que nous osons faire dans cette direction. Le tout c’est de ne pas négliger cet effort quand les conditions mûrissent pour son éclaircissement et nullement de s’aventurer en une recherche de responsabilités individuelles ni, au surplus, de se cantonner en une protestation véhémente contre Staline, en qui l’on voudrait retrouver l’auteur de tout le bouleversement qui s’est accompli dans le domaine de la lutte de classe en Russie et dans le monde entier. Que les situations révolutionnaires poussent à l’apparition des génies prolétariens qui prendront la direction du mouvement ouvrier, alors que les situations réactionnaires portent à la tête des partis ouvriers les militants les moins qualifiés au point de vue intellectuel et moral, cela ne doit pas nous faire oublier que c’est seulement sur le terrain de la lutte des classes qu’il sera possible de retrouver les causes de la dégénérescence actuelle, et, par conséquent, c’est ici seulement - et non dans des problèmes de personnes - que nous pourrons reconstituer les conditions permettant la reprise de la lutte ouvrière ou si celle-ci s’avère impossible dans les situations actuelles, la victoire du prolétariat dans la nouvelle situation que créeront les contrastes qui minent les bases mêmes du régime capitaliste mondial.
C’est lors de l’introduction de la NEP que le problème théorique fut soulevé au sujet de la gestion économique de l’État prolétarien et la thèse centrale qui fut alors affirmée et défendue par l’unanimité de l’Internationale Communiste consistait à affirmer l’existence de deux fronts : capitaliste et socialiste au sein de l’économie russe, tout en prévoyant la possibilité de la victoire du secteur socialiste pendant le laps de temps qui nous séparait de la victoire prolétarienne dans les autres pays. L’on commençait par considérer socialistes les institutions contrôlées par l’État, et l’on confiait à celles-ci la possibilité de lutter pour le socialisme au cours d’une lutte dont le terme aurait été l’évincement de toutes les autres formes économiques existant en URSS. A un certain point de vue, cet objectif a été pleinement réalisé actuellement en Russie et pourtant nous sommes bien loin du compte, ainsi que nous l’avons déjà dit. Nous basant sur les considérations économiques que nous avons expliquées dans la troisième partie de ce chapitre, nous ne pouvons souscrire à la qualification de socialiste donnée aux institutions étatiques, et sur le plan où ce problème fut soulevé en 1921-22, nous le pouvons d’autant moins que la condition indispensable pour permettre à ces organismes de sortir victorieux du duel avec les formations économiques privées consistait justement en un rythme de l’accumulation plus intense que dans le secteur privé, ce qui signifie aussi que les industries socialistes devaient réaliser une plus-value supérieure aux autres industries. Or, à notre avis, le caractère de diversification entre l’économie socialiste et bourgeoise consiste justement dans ce fait que la première sacrifie les intérêts de l’accumulation aux conditions de vie des ouvriers et que les salaires y seront plus élevés déterminant ainsi une accumulation et une industrialisation beaucoup moins intense. Au fond, dès le début, le problème de la NEP fut posé en considérant que les fonctions économiques de l’État prolétarien pouvaient jouer un rôle révolutionnaire dans le domaine de la lutte en URSS aussi bien pour ce qui concerne la lutte du prolétariat des autres pays.
Mais dans le domaine économique, il n’existe aucune possibilité de réalisation du socialisme ni au sein du secteur socialiste, ni au sein d’un pays tout entier, ainsi que l’a prouvé une expérience arrivée au terme du double processus d’une industrialisation effrénée et du monopolisme économique de l’État. Dans le domaine économique, l’État prolétarien ne peut avoir d’autre objectif que d’être un instrument aux mains des ouvriers pour la lutte révolutionnaire suprême (la révolution mondiale) aussi bien que d’appuyer les syndicats posant leurs revendications immédiates portant sur l’amélioration de leurs conditions de vie. Les fondements mêmes du problème tel qu’il fut considéré en 1921 doivent à notre avis être réexaminés dans le sens que toute possibilité de victoire socialiste doit être écartée en dehors de la victoire de la révolution dans les autres pays et qu’il faudra parler plus modestement non d’une économie socialiste mais simplement d’une économie prolétarienne. D’une économie donc qui exclut la possibilité d’arriver à la suppression des classes, qui affirme ne pas pouvoir considérer comme socialistes les institutions étatiques, et qui s’assigne un but bien plus limité, celui de l’élévation des conditions de vie des travailleurs. Au cours de son développement, ainsi que nous l’avons dit, cette économie parviendra à rester dans le chemin prolétarien en réalisant cette élévation des salaires qui se trouve justement à l’encontre de ce que l’on considéra en 1921 comme une victoire socialiste, à savoir l’extension en progression et en profondeur de l’industrialisation économique.
De ce qui précède, il résulte que le problème de savoir si l’introduction de la NEP ne pouvait avoir d’autres conséquences que la dégénérescence progressive de l’État russe ne se pose pas en réalité car les bases mêmes de l’État prolétarien ne résident nullement dans la réalisation d’une économie socialiste mais se trouvent bien au delà et dans des considérations d’un tout autre ordre : des considérations ayant trait à la lutte de classe internationale où la première condition à réaliser pour une solution correcte du problème consiste justement que ni avec la NEP, ni avec le communisme de guerre, les conditions n’étaient remplies pour assurer une gestion et une politique prolétarienne de l’État et que, dans le domaine économique, la règle d’action ne peut viser sur l’établissement du socialisme, alors que, dans le domaine politique, ce sont uniquement les notions de la lutte de classe mondiale qui peuvent régir l’activité de cet État.
Ainsi que nous l’avons dit, l’État est l’instrument spécifique pour la lutte prolétarienne arrivée à sa phase supérieure de la lutte pour la révolution mondiale. Lorsque la résorption de la vague révolutionnaire mondiale, au cours de laquelle la victoire d’un prolétariat avait été possible, enlève provisoirement les conditions spécifiques à l’existence de l’État prolétarien, il ne s’ensuit nullement qu’il faille envisager l’inévitabilité d’une victoire de l’ennemi qui enlèverait cet État au prolétariat. Il en a été ainsi pour la Commune de Paris car cette expérience de gouvernement prolétarien se vérifiait en une situation historique où les prémisses n’existaient pas encore pour l’instauration de la dictature du prolétariat. Mais il n’en était nullement de même pour la Russie soviétique qui s’est trouvée en face d’une situation contenant les conditions pour la victoire du prolétariat et forcée de surpasser une étape intermédiaire où provisoirement se raffermissait le pouvoir de l’ennemi capitaliste. En effet, en 1923, en Allemagne, aussi bien qu’en 1927, en Chine, de formidables batailles révolutionnaires ouvraient à nouveau une phase contenant les éléments spécifiques pour l’épanchement de l’action de cette institution propre aux batailles décisives du prolétariat : pour l’État prolétarien.
Il s’agissait donc, en 1921, d’opérer une retraite d’ordre provisoire. Dans le domaine économique, le passage du communisme de guerre à la NEP ne contresigna pas, en ses termes réels, cette retraite, car il est presque certain que même au cas d’une victoire du prolétariat en un autre pays et de la persistance d’une effervescence révolutionnaire dans le monde entier, en Russie le prolétariat aurait été forcé de consacrer, au point de vue légal, la persistance de ces forces économiques dont la destruction n’est possible qu’au travers d’une profonde et longue transformation économique. Mais cette retraite ne devait nullement en arriver à porter atteinte à la nature même de la politique de l’Internationale où, par contre, nous assistâmes au profond changement (par rapport au Deuxième Congrès, mais surtout par rapport à toute l’histoire du parti bolchévique) sur deux éléments capitaux de la vie et de l’action du prolétariat : dans le domaine de la formation des partis communistes et de la lutte pour la conquête du pouvoir, l’Internationale, sous la direction des bolcheviks, opéra une révision radicale qui devait conduire ceux-ci à préconiser pour les autres pays des positions principielles de droite contre lesquelles ils avaient lutté au sein de leur mouvement propre en Russie. Au sujet de la formation des partis communistes et pour la bataille suprême, en Allemagne surtout, les bolcheviks soutinrent des positions analogues à celles qu’ils avaient balayées en 1903 contre les mencheviks et en 1917 contre Zinoviev.
Pour conclure à ce propos, il nous semble donc que le problème même de l’inévitabilité d’une interférence entre l’introduction de la NEP et la modification de la politique de l’Internationale ne peut pas se poser car les termes mêmes du problème ne le permettent pas. En effet, loin de pouvoir envisager la possibilité de la gestion socialiste de l’économie dans un pays donné et la lutte de l’Internationale, nous devons commencer par proclamer l’impossibilité même de cette gestion socialiste et la nécessité de relier l’État prolétarien à des objectifs bien plus limités dans l’ordre économique, alors que dans l’ordre politique l’État ne peut être considéré que comme un instrument de la lutte ouvrière et jamais, ainsi que nous le fîmes tous lors de la victoire du prolétariat russe, comme pouvant polariser la lutte du prolétariat mondial.

* * * * *

Notre exposé, dans le domaine économique, nous a permis de réfuter la thèse consistant à croire que la réalisation d’une prémisse juridique, la suppression de la propriété privée et la socialisation des moyens de production, pouvait sauvegarder le caractère prolétarien de la politique de l’État ouvrier. Pour ce qui concerne les questions politiques de la constitution de l’État prolétarien, nous nous trouverons en face d’un problème analogue, au moins dans la présentation initiale du problème. Ici l’expérience nous permettra d’être beaucoup plus bref, du moins pour ce qui est de la formule que Boukharine a exprimée le plus nettement dans le domaine théorique. Ce dernier disait, dès 1924, que l’apparition et les conséquences de phénomènes pourtant analogues, si ce n’est pas identiques, dans un régime capitaliste et un régime prolétarien, changeaient profondément et définitivement parce que les bases économiques et sociales des deux régimes étaient profondément et irrémédiablement opposées. Du fait que le prolétariat possédait l’État, toutes les mesures que son État décidait auraient eu une conséquence inévitablement prolétarienne. Le cachet d’origine aurait assuré l’écoulement correct de la production économique et politique de l’État régi par la dictature prolétarienne. Il est évident que Boukharine essayait d’appuyer sa théorie du "paysans, enrichissez-vous" sur les considérations étalées par Lénine, surtout dans « l’Impôt Alimentaire". Ce dernier disait que la possession de l’État aurait laissé le prolétariat dans la possibilité de juger quand le moment serait venu de s’arrêter dans le chemin des concessions et de reprendre le chemin opposé de la lutte pour enrayer les progrès économiques des classes adverses. Au sujet des considérations mêmes de Lénine, nous nous sommes déjà expliqués dans la troisième partie de ce chapitre, où nous avons démontré qu’une fois le mécanisme économique établi, une tendance fondamentale se serait affirmée et il aurait été impossible au parti, aussi bien qu’au prolétariat, d’arrêter leur course pour emprunter un chemin opposé. Alors que cette tendance économique s’est déjà manifestée, les possibilités de changement ne se présentent pas autrement que sous forme d’interventions brusques comportant des bouleversements sociaux. Mais lorsque Boukharine essaye de s’appuyer sur Lénine pour nous présenter la théorie de la dictature du prolétariat sous la forme qui a servi à Staline pour accrocher l’État soviétique à la Société des Nations et au service de la conservation du capitalisme mondial, il ne fait pas autre chose que répéter la manœuvre des réformistes de la Deuxième Internationale à l’égard des fondateurs du communisme scientifique. En effet, Lénine nous a appris à considérer, dans la conquête de la dictature du prolétariat, dans la fondation de l’État ouvrier, les conditions nouvelles à l’avantage du prolétariat mondial et nullement une sorte de talisman nous assurant contre toute entreprise de dégénération et de victoire de l’opportunisme.
Ce point précisé, à savoir que l’existence de l’État prolétarien ne nous préserve nullement de l’éventualité d’une déformation de sa politique et que nous pourrons seulement constater un changement radical par rapport aux régimes capitalistes que lorsque les phénomènes se modifieront profondément dans leur nature, sans se rapporter - comme à une planche de salut - à la nature prolétarienne de l’État, il nous reste à traiter du problème capital de la signification même de la dictature du prolétariat. Dans la plate-forme de notre fraction qui, dans ses parties politiques, est plutôt un exposé critique, se trouve au point de vue théorique une considération d’ordre principiel : l’affirmation que rien ne s’oppose à qualifier la dictature du prolétariat comme étant la dictature du parti du prolétariat. Cette précision acquerra toute sa signification seulement après que nous aurons traité de tout le problème en insistant particulièrement sur ce que nous entendons par dictature du parti communiste et comment nous entendons qu’elle puisse s’épanouir.
A d’autres moments, nous avons montré qu’aucune contradiction n’existait entre deux affirmations centrales du Manifeste où l’on dit que l’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes et que la formation du prolétariat en classe n’est possible qu’au travers de la formation du parti politique. Nous avons aussi mis en évidence que c’était une bien grossière déformation de la réalité que de nous présenter le bolchevik moderne comme un agent super démoniaque, capable de susciter des mouvements de classe, de miner, par un travail continu de conspiration les institutions économiques, politiques et militaires de la classe ennemie. Pour nous, la naissance, l’évolution et la victoire du parti de classe du prolétariat ne sont qu’autant de manifestations de la maturation de la conscience de classe du prolétariat, à tel point qu’il nous est inconcevable que l’élaboration idéologique du parti puisse s’effectuer en dehors de la lutte des classes elle-même. Tout le problème consiste à établir comment cette conscience des ouvriers peut se manifester et, à ce propos, l’opinion de notre fraction est strictement limitée : elle ne peut se manifester qu’au travers de la construction et de l’élévation du parti de classe en fonction même de l’état que traverse la lutte des classes. Aucune possibilité n’existe donc, à notre avis, de parvenir, au travers d’un noyautage habile, par les membres du parti ou de ses cellules, aussi bien qu’au travers de manœuvres dans le champ ennemi, à substituer ces entreprises au cours qui accompagne l’évolution de la classe ouvrière elle-même. Demain, des possibilités d’expansion existeront pour le parti du prolétariat et nous y verrons la manifestation de l’élévation de la conscience de classe des travailleurs dans leur ensemble, la maturation de ce processus qui conduit les travailleurs à réaliser leur propre émancipation. Ce qui nous distingue à l’égard de presque toutes les autres tendances agissant dans le prolétariat, c’est bien cet exclusivisme qui nous porte à considérer que c’est uniquement au travers du parti que peut se manifester l’évolution de la conscience de classe des travailleurs. Mais cela ne signifie nullement que nous croyons que cela est possible au travers d’un parti qui pourrait s’extraire des conditions traversées par la classe ouvrière et dicter à cette dernière des règles d’action bénévoles.
Cette considération première nous permet d’affirmer que quand nous parlons de dictature du parti communiste, nous ne voulons nullement entendre, par là, que nous considérons cette formulation comme une imposition de quelque nature qu’elle soit au prolétariat. Nous pas plus que quiconque ne possédons une investiture d’ordre "marxiste" nous immunisant au point de vue prolétarien. Bien au contraire, nous avons toujours soutenu la nécessité de confronter continuellement la valeur des notions théoriques et politiques que le parti défend, et cela par une confrontation des expériences où la participation des masses sera d’autant plus possible et utile que les succès contre l’ennemi auront permis de lui faire conquérir des positions de lutte capables d’éclairer sa conscience et de permettre le fonctionnement de ses organes de classe. Dictature du parti du prolétariat, en lieu et place de dictature du prolétariat, permet, d’un côté, de rendre plus nette la dénomination d’une situation qui, pourtant, s’exprime au travers de l’existence du seul parti communiste, mais aussi de réaliser une vision complète des tâches incombant au parti et des dangers qui apparaissent devant lui.
Dictature du parti du prolétariat signifie, pour nous, que, désormais, après la fondation de l’État, le prolétariat a besoin de dresser un bastion (qui sera le complément de celui réalisé dans l’ordre économique) au travers duquel devra s’effectuer tout le mouvement idéologique et politique de la nouvelle société prolétarienne. Et il ne s’agit pas ici d’une obligation d’ordre abstraite, mais d’une condition "sine qua non" pour la vie et l’existence même de la dictature du prolétariat. Le problème extrêmement complexe à résoudre, c’est justement de ne pas faire un problème de contrainte se manifestant au travers des organes administratifs et policiers de l’État ouvrier, de ce qui est et doit être un problème essentiellement politique et qui consiste à élever la conscience de classe des ouvriers : ce qui comporte l’élévation de la capacité idéologique et politique du parti de classe du prolétariat. Et cela, non seulement pour ce qui concerne les mouvements des tendances ou des fractions au sein du prolétariat lui-même, mais aussi à l’égard des courants agissant au sein du prolétariat (socialistes, anarchistes, etc.) et auxquels il serait parfaitement vain d’enlever toute possibilité d’expression ou de vie en se basant sur la considération soi-disant marxiste que puisqu’il s’agit de mouvements contre-révolutionnaires, toutes les mesures de contrainte ou de rigueur et de répression doivent être saluées comme autant de victoires révolutionnaires.
La théorie que nous revendiquons, celle de permettre l’existence du parti communiste seulement, tient à cette considération : que dans la phase transitoire de la dictature du prolétariat, la classe ouvrière a besoin d’interdire, par la violence aussi, toute possibilité d’intervention de la classe ennemie au travers d’institutions qui en ont permis aujourd’hui le pouvoir et qui en assurent la domination dans les autres pays. Mais, ainsi que nous l’avons dit, cette interdiction ne peut s’étendre aux tendances mêmes de la classe ouvrière, qu’elles soient social-démocrates ou anarchistes. Ce problème extrêmement complexe, nous le traiterons dans la dernière partie de ce chapitre.

Notes :

[1Page 613 de "Bilan", nous avions écrit ce qui suit : "La limitation de l’horizon politique de Pannekoek peut expliquer sa chute actuelle dans la social-démocratie". Nous nous étions basés, en affirmant cela, sur la participation de Pannekoek à des manifestations culturelles de la social-démocratie, la seule forme d’activité qui nous était connue de ce militant qui, pourtant, dans le passé, avait fortement contribué au travail communiste dans son pays aussi bien qu’au point de vue international. Le camarade Hennaut, après avoir pris des renseignements exacts, nous a dit que Pannekoek n’est nullement tombé dans la social-démocratie et qu’il reste parfaitement cohérent avec son passé. Notre erreur n’est nullement incidentelle mais politique, car nous avions inféré de ses positions de 1921 une continuité qui l’aurait conduit jusqu’à la social-démocratie. La rectification d’ordre personnel ayant été faite, il nous reste à traiter de l’autre problème de la position que défendirent, en 1921, les camarades hollandais au sujet du parti de classe et de la position qu’ils occupent actuellement sur ce même problème. A ce sujet, nous maintenons que l’heureuse vision qu’eut Pannekoek en 1921, au sujet de la NEP, n’a pas conduit à une aussi heureuse position des problèmes communistes dans la situation actuelle. En 1921, tout comme en 1935, la position des camarades hollandais au sujet du problème central de la révolution prolétarienne - le parti de classe - se ressent du fait que leur vision n’a pas pu atteindre les problèmes de la tactique communiste, ceux qui, à notre avis, représentent la tâche essentielle que nous ont légué les bolcheviks.




Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.87.53