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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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La situation en Allemagne : L’exécution de R. Claus
{Bilan} n°26 - Janvier 1936
Article mis en ligne le 1er février 2017

par ArchivesAutonomies
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Le 17 décembre dernier, le centriste Claus était exécuté pour son activité au profit du Secours Rouge. Le fait lui-même caractérise la férocité de la répression contre le prolétariat dans une phase où l’impérialisme allemand retranché sur lui-même se prépare fébrilement pour la guerre alors que c’est l’Italie qui occupe l’attention internationale.
On sait qu’au procès de Neuköln, où 23 communistes ont eu à répondre de leur activité, le procureur a également exigé des têtes. D’autre part, il suffit de parcourir la presse de l’émigration allemande pour constater une recrudescence de la répression contre les militants de toutes tendances.
Nous ne pouvons laisser passer ces faits en nous contentant, comme les socialistes ou les centristes, d’appeler les ouvriers des pays démocratiques et la "conscience universelle" (qui délivra le "héros Dimitrov" dont la gloire vient du cadavre de Van der Lubbe) à faire reculer les bourreaux fascistes. À part notre profond mépris pour cette "conscience" qui se vautre aux pieds de la contre-révolution internationale, qui se tait lorsque des ouvriers vraiment révolutionnaires sont assassinés en Russie, ou qui se rue sur des prolétaires isolés comme Van der Lubbe, nous ne voulons pas nous associer aux spéculations infamantes des agents du capitalisme qui brandissent le cadavre de Claus et de tant d’autres pour mobiliser les ouvriers au nom de la République Française et contre l’Allemagne fasciste. Nous sommes solidaires de tous les ouvriers - socialistes ou centristes - que le fascisme frappe en Italie et en Allemagne. Nous ne voulons pas, en principe, apporter le moindre obstacle à des campagnes susceptibles d’améliorer leur situation matérielle. Mais ici, ce n’est pas le cas. Il faut relever la signification de l’accentuation de la répression en Allemagne afin de transformer la solidarité internationale du prolétariat en une compréhension de la situation, face à tous ceux qui, au nom de cette solidarité lient les ouvriers au capitalisme démocratique en vue de la conflagration. D’autre part, nous tenons à mettre en garde les militants allemands contre une politique aventuriste - que nous avons connue en Italie - et qui consiste à faciliter l’oeuvre des bourreaux fascistes par des entreprises sans lendemain et qui doivent servir à entretenir les officines qui de l’étranger lancent de flamboyantes directives.
De même que l’évolution des situations en Allemagne jusqu’en Mars 1933 (date de l’avènement du fascisme), suivit presque la même courbe qu’en Italie - avec cette différence colossale que le centrisme n’avait pas ici la même puissance, que son cours de dégénérescence n’était pas aussi accentué et que notre courant de gauche se consolida idéologiquement - de même nous verrons surgir dans l’émigration allemande des conceptions identiques à celles que nous avons connues dans l’émigration italienne.
Tous les mois, socialistes, centristes, sapistes (socialistes indépendants constitués d’une tendance détachée du groupe de Brandler (K.P.O.) et de gauchistes de la social-démocratie) et trotskistes verront avec beaucoup de perspicacité la chute imminente du fascisme. Les centristes allemands vendront même "la peau de l’ours avant de l’avoir tué" et très sérieusement ils écriront être prêts à soutenir un gouvernement de front populaire pour autant que les masses ne voudraient encore lutte pour les Soviets. Les socialistes se cramponneront aux catholiques et autres fractions bourgeoises qui se rendraient compte qu’Hitler conduit l’Allemagne à la ruine et dans ce chemin ils seront bientôt dépassé par les centristes qui deviendront plus catholiques que le Pape. Le S.A.P., cet ancien allié de Trotski verra dans l’accentuation de la répression, les difficultés économiques actuelles, les signes certains de la chute prochaine du fascisme et, comme les centristes, examinera sérieusement ce qu’il faudra mettre à la place de ce dernier. Les trotskistes expliqueront gravement que l’échec de la lutte d’Hitler contre l’Église catholique provient du fait qu’il a perdu sa base de masse. Ils feront des allusions voilées et modestes au sujet du bonapartisme, la dictature du sabre, si chère à Trotski et qui si souvent lui fit perdre la tête. En définitive toutes les tendances de l’émigration allemande ne feront que répéter les bavardages que nous connaissons depuis longue date. Tous verront la situation sous cet angle : la répression actuelle est un ultime sursaut de la dictature fasciste. Elle doit crouler soit parce qu’existent des menaces d’inflation soit parce que la situation économique est catastrophique. Tous ces prophètes seront évidemment démentis régulièrement mais ils n’en auront cure. Il faut que la marche de l’histoire se conforme à leurs prévisions sinon ils nient la réalité et un inventent un développement fantaisiste des événements.
Cependant, si la répression actuelle a un sens et si l’on veut examiner même superficiellement l’expérience italienne, il est certain que la seule force qui puisse jeter bas la domination fasciste est l’intervention du prolétariat. En dehors de cette force historique le capitalisme peut toujours trouver une solution à ses difficultés économiques. Quant aux luttes entre fascistes, catholiques, démocrates, elles se relient probablement à des contrastes dans la structure même du capitalisme allemand, mais dans leur conclusion elles servent le renforcement de la domination capitaliste en servant de diversion et en couvrant les antagonismes réels et de classe qui subsistent en Allemagne. Ni les catholiques, ni les démocrates n’appuieront les intérêts de la révolution prolétarienne allemande mais seront solidaires dans l’oeuvre d’écrasement des ouvriers.
De toute façon, le développement du conflit italo-abyssin ne doit pas nous faire perdre de vue l’évolution de la situation en Allemagne où dans la répression actuelle contre le prolétariat se lit la nécessité d’une politique extérieure beaucoup plus active que celle qu’a actuellement la bourgeoisie allemande.
Jusqu’ici chaque aggravation des conditions d’existence du prolétariat a été marquée par des victoires extérieures (sortie de la S.D.N., victoire de la Sarre, réarmement et dénonciation du traité de Versailles) qui ont entraîné les ouvriers allemands dans des mouvements patriotiques. L’intervention de l’Italie au premier plan de la scène a obligé l’Allemagne à se retrancher dans une politique diplomatique de soi-disant neutralité alors qu’il lui fallut pousser à fond son programme de réarmement. En outre, il est vrai que le vaste programme de travaux publics commencé en 1934 touche à sa fin et que cela signifie une aggravation du chômage qu’aucun secours d’hivers ne pourra rendre moins terrible. Enfin, le rationnement de l’alimentation, la pénurie des graisses, indiquent qu’un capitalisme fortement industrialisé, potentiellement puissant mais pauvre en matières premières doit chercher la solution au problème de la préparation du nouveau partage du monde dans un renforcement de l’exploitation des masses. La répression actuelle marque nettement que l’évolution de l’Allemagne vers la guerre va s’accélérer du fait qu’il est impossible au capitalisme de dépasser une certaine limite où la reproduction du prolétaire n’est plus possible et qu’aujourd’hui les difficultés intérieures prouvent que nous approchons de cette limite. Dans une pareille phase, tout geste d’ouvrier sera réprimé férocement alors que l’appareil étatique au lieu de se disloquer resserrera son emprise et sévira impitoyablement. C’est seulement dans des périodes où il mobilise les masses autour des objectifs du capitalisme [...coupure de la seconde moitié de ligne...] et dangereuse toute propagande des militants prolétariens, que le fascisme relâche un peu son étreinte. C’est ce que nous connaissons en Italie avec la guerre africaine.
Il faut donc proclamer fermement que rien ne permet de supposer que nous allons vers un affaiblissement du fascisme en Allemagne et qu’au contraire sa répression indique un renforcement considérable de sa dictature en liaison avec des difficultés réelles qu’il ne pourra surmonter sans le déclenchement de la guerre mondiale. Le prolétariat allemand, quant à lui, n’a rien de commun avec les élucubrations des groupes contre-révolutionnaires de l’étranger qui ne sont en définitive que des pions que le capitalisme jettera sur la scène politique en cas d’attaque révolutionnaire. C’est en Allemagne même que les ouvriers avancés apprennent la politique de l’avenir, celle qui doit les conduire vers la dictature du prolétariat. Et, à ce propos, il est criminel de monter des entreprises "illégales" qui permettront à tel ou tel courant de se revendiquer de procès intentés par le fascisme contre des prolétaires socialistes ou communistes. Nous vivons une période en Allemagne où actuellement le geste du militant ne peut pas remplacer le développement de la situation, mais où ce geste ne peut être toléré par le fascisme qui ne peut encore diriger l’attention du prolétariat vers de grands mouvements nationalistes. Ne pas comprendre cela c’est jeter des ouvriers entre les mains de leurs assassins. Il est vrai que socialistes et centristes en sont les complices et que sapistes et trotskistes les compléments idéologiques de ces derniers.
Nous saluons donc en Claus tous les ouvriers qui tombent sous les coups des fascistes allemands, mais nous mettons le prolétariat en garde contre toutes les tendances qui l’empêchent de retirer de ses défaites ses enseignements et qui doivent lui permettre de un parti de classe - qui se fera en dehors et contre sapistes et trotskistes qui, démagogiquement, s’en revendiquent - alors que ces tendances font le jeu du fascisme par leur aventurisme et leur légèreté politique.
Enfin, il nous semble que ces éléments peuvent nous permettre de conclure que l’heure est venue en Allemagne de reprendre une politique extérieure active : l’effort de réarmement ayant atteint ses limites de classe compatibles avec la situation économique de l’Allemagne.
Le prolétariat des différents pays saluera les victimes allemandes en se donnant des bases pour affronter dans la conflagration que plus rien en peut empêcher, les problèmes de l’insurrection et en accentuant sa lutte contre ceux qui ont une responsabilité terrible dans l’assassinat de centaines d’ouvriers en Italie, en Allemagne.




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