La situation actuelle en Italie, pivot de la situation internationale

{Bilan} n°26 - Janvier 1936
mercredi 1er février 2017
par  ArchivesAutonomies

Dans le numéro précédent nous avons indiqué au sujet de l’appréciation de l’entreprise italienne en Abyssinie qu’il y avait deux points de vue au sein de notre fraction. Cependant aucune divergence principielle et politique n’existe quant aux positions autour desquelles le prolétariat italien et international aussi bien que les exploités nègres pourront se regrouper en vue de la défense et de la victoire de leurs intérêts et de leur lutte contre la guerre : les uns et les autres nous revendiquons comme seule base de rassemblement des ouvriers, celui de leurs intérêts de classe et une opposition simultanée contre le fascisme italien et les autres forces impérialistes qui l’épaulent ouvertement ou indirectement, aussi bien contre le Négus et les puissances impérialistes qui en défendent la cause. Pour ce qui est de la perspective elle-même, aucune question de principe ne divise les membres de notre organisation car ceux qui prévoient l’éventualité d’un compromis entre l’Italie et les autres impérialismes considèrent néanmoins qu’à la base de ce compromis se trouve une manifestation nécessaire de solidarité entre tous les impérialismes autour du fascisme italien forcé de recourir à la guerre en Éthiopie afin de déverser dans cette direction la fermentation politique plus élevée et plus intense en Italie qu’ailleurs du fait de la situation d’infériorité de cet impérialisme par rapport aux autres.
Aucune des considérations qui inspirent la politique social-centriste au sujet des forces de paix n’entre donc ici en ligne de compte puisque loin d’attribuer à l’impérialisme anglais une position de défense de la paix et de la démocratie contre la dictature, les camarades qui soutiennent que l’issue de la situation actuelle sera un compromis, voient ce compromis comme un produit non de la lutte, mais de la solidarité de l’Angleterre avec le fascisme italien. En définitive, la divergence au sein de la fraction n’atteint pas, ou ne peut pas encore atteindre la hauteur d’une divergence principielle et le tout se réduit à cette opposition secondaire : la guerre en Éthiopie est-elle le prologue direct de la conflagration internationale ou est-elle simplement une nouvelle occasion pour en hâter la préparation ? Répétons enfin que quant aux questions politiques qui peuvent surgir au répit plus ou moins étendu qui s’offrirait au capitalisme italien pour dépasser la phase extrêmement critique qu’il traverse, l’accord est unanime : demain ou plus tard, c’est seulement par une lutte sur les deux fronts : contre le fasciste et l’antifasciste que le prolétariat italien pourra remporter sa victoire ou faire fructifier une éventuelle défaite temporaire vers un triomphe ultérieur.
Mais il en est tout autrement pour ce qui concerne les positions que défend notre fraction et celles qui sont défendues par les autres courants politiques agissant au sein de l’émigration italienne et qui n’apparaissent pas en Italie malgré la clameur soulevée à l’étranger par les parasites centristes de la tragédie du prolétarien italien ; les socialistes et aucune organisation n’existent actuellement en Italie. Ici nous verrons apparaître des problèmes d’une importance exceptionnelle qui dépassent de loin les frontières politiques italiennes et qui intéressent au premier chef le mouvement ouvrier mondial. Nous nous efforcerons, dans les limites de cet article, d’en indiquer les contours essentiels d’autant plus que la C. E. de notre fraction vient de décider de fixer et de préciser en une résolution les positions politiques qu’elle défend et la critique des positions affirmées par les différents courants politiques.
Marx nous a donné l’arme qui permet de gratter l’écorce des affirmations idéalistes, des buts affichés, pour rechercher la véritable fonction des forces de classe agissant dans l’évolution historique. Aussi quand nous entendons aujourd’hui Hoare, Eden ou Roosevelt prêcher la croisade de la démocratie contre les régimes de dictature, nous savons fort bien qu’il ne s’agit point là d’une déclamation purement vaine et inconsistante, destinée simplement à leurrer les exploités du monde entier, mais nous y voyons aussi l’expression d’une tendance politique réelle, ou du moins une tentative d’agir dans la direction de cette tendance, en même temps que l’indication de certaines prémisses politiques permettant aux vampires impérialistes de dissimuler les intérêts de leur classe sous l’enveloppe des déclamations anti-dictatoriales. Il en est de même pour ce qui concerne les appels enflammés de Hitler ou de Mussolini au sujet des intérêts de "la patrie prolétarienne" contre les puissances impérialistes repues et accaparant le monde entier. Déjà, en 1926, immédiatement après la proclamation des lois exceptionnelles en Italie, notre fraction précisait en un document politique (Plateforme de la gauche) introduit par le canal du P. C. français que le remplacement du dilemme "dictature démocratique ou bourgeoise du capitalisme - dictature du prolétariat", par celui de "démocratie-dictature" recélait les idées qui auraient accompagné l’orchestre du capitalisme mondial pour la mobilisation des masses envers la guerre. Déjà alors, dans ce document, nous indiquions la manœuvre fasciste reprenant à son compte des formulations de classe pour appeler les ouvriers à défendre la "nation prolétarienne".
Plus donc que de simples affirmations d’imposteurs nous voyons dans les déclarations anti-dictatoriales ou anti-impérialistes qui occupent actuellement les matches oratoires des Hoare, Staline, Laval, Hitler, Roosevelt, Mussolini, etc., la révélation des forces de classe, et en définitive les mailles du filet qui devra emprisonner le prolétariat dans le régime capitaliste, anéantir toute capacité de lutte pour sa libération. Démocratie d’un côté, nation prolétarienne de l’autre nous apparaissent ainsi sous ce double angle : ou bien la substance de cette politique peut jeter les uns contre les autres les prolétariats des différents pays, ou bien la substance de cette politique accompagne les derniers sursauts du prolétariat révolutionnaire mondial en vue de l’ouverture d’une nouvelle phase historique de reprise du capitalisme dans les différents pays ce qui nous obligerait à remettre dans sa gaîne le sabre de l’insurrection pour la phase historique que nous vivons actuellement. Le capitalisme international joue dans son secteur italien cette carte d’une importance exceptionnelle. Ainsi que nous l’avons dit nous ne pouvons nous borner dans cet article, qu’à indiquer les éléments primitifs de cette analyse.
Tout d’abord, une remarque. Il est parfaitement évident que le capitalisme agit dans la direction d’une résorption de la crise qu’il traverse en essayant de faire l’économie de la guerre ; le tout est de voir si au point de vue historique des possibilités s’ouvrent à lui dans cette direction ou bien si ces conditions n’existant pas, la guerre viendra malgré tous les efforts qu’il fait pour la conjurer.
Nous croyons ne pas devoir approfondir l’analyse de la nature même de la guerre en Éthiopie et tenons pour établi (nous avons examiné ce problème dans les numéros précédents de "Bilan") qu’il ne s’agit pas ici d’une banale entreprise coloniale pouvant se développer sans mettre aux prises les différents impérialismes, mais de l’éclosion de leurs contrastes et de la rupture de l’équilibre capitaliste mondial existant précédemment. Que nous allions directement à la conflagration mondiale ou que le capitalisme parvienne à mettre debout un nouvel équilibre, il n’en reste pas moins vrai que la guerre en Éthiopie a bouleversé profondément tous les rapports sur l’échiquier mondial en même temps qu’elle a profondément aggravé la situation en Italie, ou mieux qu’elle en a révélé la gravité extrême. Au cas d’une guerre mondiale, aussi bien d’ailleurs qu’au cas d’une guerre se bornant à l’Italie et à l’Angleterre agissant par le truchement de l’Éthiopie, des bouleversements sociaux de grande importance sont connexes a l’éclosion des contrastes s’exprimant primitivement par la guerre. Là-dessus Marx d’abord et Rosa ensuite nous ont expliqué que la chaîne qui conduit à la guerre conduit aussi au déclenchement des mouvements révolutionnaires. Une rapide analyse historique nous permettra de confirmer cette thèse.
Tous les mouvements au cours desquels le prolétariat est parvenu à poser le problème du pouvoir et à lutter pour sa conquête, sont redevables d’une situation internationale ayant abouti à la maturation des contrastes sur lesquels est assis le régime capitaliste. Ici se pose un problème que l’état actuel de nos connaissances. ne permet pas encore de trancher d’une façon définitive : à savoir si la guerre est une manifestation directe des nécessités expansionnistes des États impérialistes, ou bien si la guerre n’est en définitive qu’une expression, sous d’autres formes, de la lutte de classe, alors que son enjeu ne consisterait pas dans la victoire d’un groupe impérialiste contre l’autre, mais dans la destruction par les deux constellations impérialistes solidaires du prolétariat international et de ses secteurs dans les pays "ennemis" comme dans leur propre pays. Nous basant sur l’idée maîtresse de la lutte des classes, que nous voyons confirmée par l’expérience historique, nous croyons que l’éclosion des contrastes entre les différents impérialismes n’est que facteur secondaire et que l’essentiel réside uniquement dans la lutte du capitalisme mondial contre le prolétariat. Cela nous semble être confirmé non seulement par le souci que prendra Bismarck d’aider son "ennemi" à écraser la Commune, mais aussi par le Traité de Versailles qui se préoccupera d’armer l’Allemagne et l’Autriche en vue de permettre à ces capitalismes de vaincre le mouvement révolutionnaire.
C’est donc en fonction de considérations exclusivement internationales que nous pourrons comprendre la signification de la guerre, et c’est également en fonction des mêmes considérations internationalistes que nous pourrons saisir la signification réelle des mouvements révolutionnaires d’un prolétariat donné, que nous pourrons émettre des perspectives dans cette direction. Enfin il nous faudra remarquer, pour ce qui concerne le duel des classes sur l’arène historique, que si les victoires du capitalisme pour façonner le monde à l’image de ses intérêts et pour évincer le pouvoir féodal, ont pu suivre le chemin des guerres, il n’en est nullement de même pour le prolétariat qui devant arriver à supprimer les classes dans chaque pays et dans le monde entier, ne peut confier cette mission qu’à la classe ouvrière de chaque pays dirigeant son effort vers la fondation d’une Internationale dont le mot lui-même signifie éruption des mouvements émancipateurs dans chaque pays en vue de l’abolition des frontières et non d’un élargissement des frontières de tel ou tel autre État. Ces considérations générales nous semblent pleinement confirmées par l’analyse historique. C’est en 1848, que les prolétariats français, allemand et autrichien se posent pour la première fois (en des formes très confuses déterminées par la faiblesse de la classe ouvrière de l’époque) le problème du pouvoir. Les prémisses historiques pour ces luttes existaient dans l’évolution victorieuse des révolutions bourgeoises, alors que l’économie mondiale était profondément bouleversée par l’essor de la production industrielle. La Commune de Paris se fonde sur l’horizon historique qui est dominé par la conclusion du cycle des révolutions bourgeoises et l’écrasement définitif du pouvoir féodal, pris dans son expression mondiale. Enfin, la révolution de 1905, en Russie, annonce les profondes transformations provoquées par l’apparition de l’impérialisme alors qu’en Asie va se construire un maillon du capitalisme mondial de tout premier ordre : le Japon. C’est donc surtout dans ce domaine que les bouleversements dans les différents pays trouvent leur cause fondamentale, mais il faut les considérer comme des parties d’un tout unitaire et mondial et non comme des membres épars et non reliés que seraient les différents États capitalistes. La révolution russe de 1917 a été possible parce qu’elle exprimait les intérêts et les revendications historiques de la classe ouvrière mondiale, une expérience ayant une valeur directement internationale. Si l’artère capitaliste s’est brisée en Russie, c’est que ce pays en fonction des nécessités de l’économie mondiale présentait la moindre capacité de résistance à l’attaque combinée du prolétariat et des forces historiques se frayant un chemin pour la transformation du régime social dans tous les pays. Ceci explique pourquoi le prolétariat international a fait sienne la revendication des ouvriers russes et a monté la garde autour de cette victoire prolétarienne. Ceci nous permet aussi de comprendre que ce sont seulement les défaites allemande, chinoise et celles des différents pays qui ont progressivement lié l’État soviétique en le jetant à la fin, sous la direction du centrisme, dans les bras du capitalisme mondial.
Il est évident que tout le processus de la vie du régime capitaliste est hérissé de contradictions. Il ne pourrait en être autrement pour un régime basé sur la division en classes, l’opposition et l’exploitation de classe. Mais le tout est de ne pas en arriver à conclure que puisque le cours historique est accidenté et contradictoire la solution l’est aussi et que le capitalisme serait condamné à être la victime fatale des contrastes qui accompagnent sa naissance et son développement. Le capitalisme aussi incapable qu’il puisse être d’expulser la force qui, dans le prolétariat, détruira son régime, peut toujours s’armer et il s’armera jusqu’aux dents au travers de la violence et de la corruption pour briser la force historique qui est appelée à fonder la nouvelle société. Le cours contradictoire peut donc se résoudre sur une ligne qui conduit à la survivance du régime capitaliste. La contradiction historique : bourgeoisie-prolétariat ne peut s’affirmer qu’à la condition que ce dernier parvienne à se donner l’organisme de sa victoire : son parti de classe. Si, au cours de la guerre qui est la manifestation la plus violente des contrastes inter-capitalistes, le prolétariat ne parvient pas à réaliser sa victoire, cette manifestation sanglante des contradictions se résoudra par le raffermissement de la bourgeoisie des différents pays.
Depuis 1917, il est clair que toutes les manifestations politiques doivent être reconduites au duel fondamental entre les deux classes protagonistes : la bourgeoisie et le prolétariat. Ce point de vue nous permet de comprendre pourquoi en réponse aux mouvements de 1919-20 le capitalisme italien eut recours au fascisme ; pourquoi le cours de la contre-révolution en Allemagne rejoignit la même issue en 1933 ; pourquoi, dans les autres pays l’évolution du capitalisme se soit dirigée vers une altération profonde des organisations ouvrières en les expurgeant de toute substance de classe. Depuis 1917 l’enjeu de la lutte de classe consiste dans l’attaque qu’a déchaîné le prolétariat pour la prise du pouvoir. La défaite de 1927 en Chine et sa suite immédiate : la conclusion du cours opportuniste de l’Internationale accouchant, avec le centrisme, une force de tout premier ordre pour la conservation du capitalisme, accompagnent - au point de vue économique - la courbe qui après avoir atteint le point culminant de la reconstruction de l’appareil productif que la guerre avait bouleversé, se précipite vers l’éclosion de la crise mondiale.
Nous avons toujours considéré cette crise, et nous continuons de la considérer, non selon le point de vue classique de la rotation des périodes de prospérité et de crises cycliques permettant la réadaptation du mécanisme productif à la phase plus élevée déterminée par la technique de production, mais comme une crise dont l’issue ne pourra que se déverser dans la guerre, une fois que le prolétariat a été brisé en tant que force historique de la révolution mondiale. Ce n’est pas seulement au point de vue économique que nous trouverons la confirmation de cette appréciation de la crise de 1929, mais nous pourrons aussi établir la contre-épreuve politique et historique. En effet, le caractère de cette crise ne consiste pas en une liquidation de toutes les entreprises incapables de s’adapter aux nouvelles nécessités de la production, mais elle entame l’appareil économique dans son entier. Partout l’on devra recourir aux opérations chirurgicales, non seulement au travers de la destruction de masses énormes de produits dont l’écoulement devient impossible, mais aussi au travers de l’amputation de la valeur or des monnaies (au travers de la dévaluation) qui n’est en somme que la destruction d’une masse de plus-value dépassant la capacité d’expansion de la production dans les limites qui lui sont fixées par le régime capitaliste. En définitive, ces manœuvres monétaires ne feront que traduire, au point de vue économique, l’écrasement du prolétariat qui se vérifie dans le domaine politique. La crise qui s’est ouverte en 1929 a donc envahi le mécanisme économique dans son ensemble et aucune des améliorations qui se sont manifestées en tel ou tel pays n’est due à un assainissement de la situation économique, sinon à l’intervention de manœuvres qui prouvent par elles-mêmes l’incapacité du régime capitaliste de permettre l’expansion nouvelle des forces de production. Même au terme de ces manipulations nous assisterons à la tentative de réglementer la production dans les limites établies entre les différents trusts. Au point de vue politique, les événements les plus importants qui ont marqué les années que nous venons de vivre sont d’abord les tentatives des ouvriers de déchaîner leurs mouvements de défense, en Amérique aussi bien qu’en Europe ; ensuite les mouvements de février 1934 en Autriche et d’octobre de la même année en Espagne. Leur caractère désespéré, qui rend ces épisodes d’autant plus glorieux qu’ils ont demandé des sacrifices immenses aux ouvriers insurgés, l’incapacité où s’est trouvé le prolétariat des autres pays d’en saisir la signification ; la résignation de ce prolétariat laissant aux sociaux-centristes prêchant déjà la politique de la réconciliation nationale, reprendre à leur compte les suites de ces formidables mouvements, nous semblent prouver suffisamment que loin de pouvoir représenter une phase de reprise de l’offensive du prolétariat mondial, ils représentent les derniers sursauts de vie d’une classe ouvrière devenue provisoirement incapable de jouer son rôle historique.
La crise économique qui s’est ouverte en 1929, les événements politiques que nous avons rapidement rappelés accompagnent la chute de l’État ouvrier faisant enfin son entrée dans la Société des Nations. Il y prend une bonne place parmi les États capitalistes auxquels il fournira une justification bruyante de leur politique, par la déclaration que Staline fera à Laval, lequel (par hasard évidemment) se rendra en Russie le 1er mai. Comme on sait, cette déclaration consiste à proclamer que la force réelle de la paix est une armée de fer aussi bien d’ailleurs que le salut du prolétariat d’un pays donné consiste dans la force et l’expansion de son capitalisme respectif. La partie décisive, l’enjeu de la lutte de classes dans les situations de l’après guerre, la conquête du pouvoir, en un mot le sort de l’État prolétarien qui a été définitivement joué au point de vue politique pas l’expulsion des gauches marxistes en 1927, a-t-il été joué également au point de vue historique ? Pouvons-nous assister à la réconciliation définitive entre des régimes basés sur la propriété privée des moyens de production et le régime basé sur la socialisation de ces moyens ? En un mot, le fait d’avoir renversé le rôle politique de l’État ouvrier jusqu’à en faire un chaînon de la contre-révolution, peut-il suffire à la reconstruction du régime capitaliste bouleversé par la guerre de 1914 et par les mouvements révolutionnaires de l’après-guerre ? Et, ce qui est plus, la situation économique mondiale peut-elle évoluer dans la direction d’un assainissement qui laissera s’épanouir une nouvelle phase du capitalisme ?
Ces interrogations vont recevoir leur réponse dans les événements actuels et dans la situation italienne en particulier. C’est donc une partie historique de tout premier ordre qui se joue actuellement. Aucun parallèle n’est possible entre l’Espagne et l’Italie car aucun point de contact n’existe au fond entre la dictature de Primo de Rivera et la dictature fasciste ; entre les conditions économiques et politiques qui produisirent les deux types de dictature en Espagne et en Italie. En prouvant l’impossibilité d’établir ce parallèle politique il n’y a pas seulement le fait qu’en Espagne la dictature a pu s’accommoder avec la persistance d’organismes syndicaux et même politiques agissant au sein de la classe ouvrière, comme d’ailleurs de formations politiques d’opposition bourgeoise, mais aussi le fait qu’à l’heure actuelle, en Italie, loin d’assister à une dislocation du bloc bourgeois autour de la dictature (ainsi que nous l’avons vu en Espagne) nous constatons un resserrement des liens autour du fascisme de tous les courants bourgeois (pour la première fois depuis sa victoire l’unanimité s’est faite au Sénat italien autour du gouvernement fasciste). Si en Espagne nous pouvions donc assister à une bataille qui ne jetait pas dans la lutte les classes capitaliste et ouvrière en une compétition à portée directement internationale, il en sera tout autrement en Italie où le fascisme qui avait été la rançon imposée au prolétariat pour avoir osé lever le drapeau de la bataille révolutionnaire, ne sera détruit que par une classe ouvrière reprenant le drapeau que la violence a provisoirement brisé.
La première phase de la guerre où nous assistons inévitablement à la possibilité pour le capitalisme de mobiliser en bloc les masses autour de la nécessite de la guerre et de la conquête de la victoire, ne doit pas nous amener à exclure l’éventualité des mouvements ouvriers. Bien qu’actuellement, malgré les fanfaronnades sociaux-centristes, aucun mouvement ne se fait encore jour en Italie, il est absolument certain que dans la phase ultérieure de la situation actuelle, nous verrons à nouveaux se déclencher de puissants mouvements prolétariens. La grande inconnue qui plane sur la situation en Italie est celle qui dérive de la nature même de la crise qui s’est ouverte en 1929. Au cas où en réalité s’ouvrait une nouvelle phase d’expansion du régime capitaliste, il s’avérerait que la prévision qui a dominé tout le mouvement communiste se trouverait controuvée et nous assisterions à un processus de la révolution mondiale s’échelonnant sur plusieurs dizaines d’années. Nous qui sommes fort loin de partager une telle prévision, nous ne serions nullement en difficulté pour maintenir intégralement les positions marxistes qui ne souffriraient aucun démenti du fait que le cours de la révolution devrait s’étendre pendant une période qui ne serait certainement pas si étendue que celle qu’a requis le cycle des révolutions bourgeoises. Rien ne serait changé dans l’inévitabilité de la révolution du prolétariat. Tout l’enseignement résultant des terribles expériences vécues consisterait à armer le prolétariat des notions idéologiques qui lui permettront de garder à sa cause l’État qu’il fondera au nom de la révolution mondiale, d’empêcher que le capitalisme puisse s’en servir pour en faire un instrument du sauvetage de son régime, au point de vue politique aussi bien qu’économique. Car, à ce dernier sujet, il faut considérer l’importance qu’acquiert le marché soviétique pour l’économie capitaliste mondiale : un secteur immense qui, du fait qu’il ne sera pas ouvert aux convoitises compétitives des différents capitalismes ; du fait qu’il ne représentera pas non plus un secteur industriel pouvant désarticuler par son industrialisation le mécanisme de l’économie mondiale ; du fait donc qu’il n’est pas non plus une colonie, peut constituer un marché immense où pourront s’estomper les manifestations contradictoires de l’économie capitaliste mondiale.
Les considérations qui précèdent nous permettent de voir ce que voudraient exprimer au point de vue politique les chansons anti-dictatoriales, ou celles de la défense de "la patrie prolétarienne" contre l’impérialisme. Dans la mesure où la situation économique permettrait un assainissement de l’économie mondiale elles représenteraient le chant funèbre entonné sur les funérailles du prolétariat international, provisoirement évincé de la scène historique ; et les centristes pourraient revendiquer une place de premier ordre pour le sauvetage du régime capitaliste. Au cas où, par contre, la situation économique ne permettait pas une telle reprise de l’économie mondiale, alors les deux chansons qui nous assourdissent aujourd’hui ne seraient pas autre chose que les hymnes consacrant l’accouplement du prolétariat avec le capitalisme pour le déclenchement de la guerre. À part ces deux hypothèses fondamentales qui planent sur la situation italienne actuelle et qui en font le pivot de la situation internationale, il reste encore la double perspective dérivant du succès ou de l’insuccès des mouvements du prolétariat italien se trouvant en butte à un ennemi fasciste formidablement organisé et qui peut se prévaloir de la solidarité active de toutes les forces politiques existantes, alors que le prolétariat des autres pays a été anéanti. Les sociaux-centristes ont fait l’impossible, avec la politique des sanctions, pour empêcher que le prolétariat italien retrouve son chemin de classe, mais nous persistons à croire que les fondements du parti de la révolution communiste ont été jetés dans les prisons, les îles de déportation, les foyers ouvriers meurtris par les assassinats fascistes. Ce parti est de taille à se battre contre le monde d’ennemis qui, du fasciste au centriste, s’oppose à lui, et même si le capitalisme pouvait au travers d’une orgie de sang répondre à son premier effort libérateur, ce serait là non point sa défaite, mais le premier pas de sa victoire au nom et pour le compte du prolétariat mondial.


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