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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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La situation en Amérique du Sud
{Bilan} n°26 - Janvier 1936
Article mis en ligne le 1er février 2017

par ArchivesAutonomies
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Malgré l’extrême tension de la situation internationale, le développement de l’aventure de l’impérialisme italien en Afrique Orientale et l’avance de l’impérialisme japonais en Extrême-Orient, qui tiennent en alerte l’attention générale, l’Amérique a, elle aussi, récemment occupé l’attention par le soulèvement "communiste" du Brésil, le coup de main manqué de Callés au Mexique, la mort du dictateur Gomès, qui pendant 26 ans a terrorisé le Vénézuela, la brusque rupture des relations diplomatiques entre l’Uruguay et l’U.R.S.S., etc.

LA SITUATION AU MEXIQUE

Au Mexique, les Blancs (créoles espagnols descendant des conquérants espagnols) sont en diminution - 2 000 000 d’après les chiffres officiels, en réalité, un demi-million tout au plus -, les Indiens purs (bien qu’il soit difficile de les distinguer de ceux qui ne le sont plus) se chiffrent à 4 millions et demi et, enfin, les métis qui forment aujourd’hui la grande majorité de la population avec 9 millions. Le Mexique, à l’encontre du Brésil, dont nous parlerons par après, n’est pas un pays de peuplement, mais uniquement d’exploitations. Pour celà, il lui manque l’immigration de la main d’œuvre étrangère. Les Indiens sont bergers, porteurs, mineurs et surtout "peones" dans les plantations ; pour eux, trois siècles de conquête espagnole, un siècle "d’indépendance" n’ont pas apporté de grands changements à leur situation, eux qui dans les civilisations précolombiennes des Mayas, du Yucatan et des Aztèques, travaillaient comme serfs de la glèbe dans les champs d’autrui, ou bien, comme esclaves faisaient office de bêtes de sommes, inconnues à cette époque.
À côté des Blancs, qui forment l’aristocratie des grands propriétaires fonciers, les Métis constituent au Mexique la bourgeoisie et la petite-bourgeoisie (surtout petits propriétaires, fermiers, intellectuels, fonctionnaires et artisans).
Dans notre précédent article, nous avons traité de la lutte entre les impérialismes anglais et américain pour l’hégémonie économique et, par conséquent, politique du pays ; la pénétration américaine qui s’était développée pendant les 34 années de dictature de Porfirio Diaz avait à la veille de la guerre mondiale, atteint le même niveau que les investissements anglais (800 millions de dollars). Maintenant les États-Unis, y ont investi 1 milliard et demi et de cette manière, ce sont eux qui y ont la prédominance, bien que les investissements anglais ne soient pas beaucoup inférieurs à ce chiffre et viennent, en importance, après les capitaux anglais investis en Argentine.
Le Parti Communiste du Mexique - tenu sur les fonds baptismaux par Borodine, qui devait plus tard devenir l’artisan de la politique centriste en Chine - s’est montré digne de son parrain. Il s’est mis à la remorque de la bourgeoisie nationaliste, sous le masque de lutte anti-impérialiste, quoique cette bourgeoisie et surtout petite-bourgeoisie "nationaliste" représentait les intérêts du capitalisme nord-américain. Il soutint inconditionnellement Obregon et Calles, en les faisant passer comme les défenseurs de l’indépendance nationale. Même quand se fut évanouie la démagogie initiale anti-cléricale et favorable à la réforme agraire et que ces derniers ne firent plus figure que d’agents de Wall Street, le Parti Communiste continua à les soutenir, en avalisant leur politique de répression contre le mouvement des travailleurs des champs.
3 millions 600 000 peones - 70 % de la population travailleuse du Mexique - ne possèdent aucune terre ou très peu et sont obligés de travailler dans des conditions d’esclavage, dans les domaines des grands propriétaires (934 latifundistes possèdent plus de la moitié du sol) malgré l’existence de 72 millions d’hectares de prés non utilisés et malgré que l’État possède beaucoup de terres susceptibles d’être partagées.
L’unique et réelle tentative de réforme agraire fut celle des Zapata, en 1911, qui réclamaient la distribution d’un tiers des latifundia aux travailleurs agricoles dépourvus de terre. Les successives réformes agraires de Carranza, en 1915, de la Constitution de 1917 qui proclamait l’État possesseur du sous-sol, celles de Obregon, de Calles surtout, ont bien promis la terre aux paysans, mais cela reste sur le papier ou dans les programmes électoraux (Madeiro qui dirigea la révolution bourgeoise de 1910 et renversa Porfirio Diaz et le régime féodal de dictature, Carranza et Obregon étaient eux-mêmes des Latifundistes).
Les Communistes continuèrent de donner leur appui, en 1928, au Gouvernement provisoire de Portes Gill, en couvrant cette tactique de trahison avec les mots d’ordre : "Gouvernement des Ouvriers et des Paysans". Quand ils furent enfin, contre leur volonté, obligés de cesser cette politique et qu’ils se virent rejetés dans l’illégalité, toute leur mise en scène s’effondra. Et le P. C. qui, tandis qu’il manifestait confondu avec les ouvriers de la Confédération Ouvrière Régionale mexicaine, avait pu donner une impression de force, se trouva réduit au néant.
La C.R.O.M. qui compte, au moins sur le papier, un million d’adhérents, et dont le chef Morones avait été appelé par Calles au Gouvernement, continua sa politique d’appui au Parti National Révolutionnaire, le parti de Calles qui lança, à la fin de 1933, le plan de six ans - similaire au plan quinquennal russe - qui devait être réalisé pendant la période présidentielle de l’actuel président Cardenas. On trouve seulement de la démagogie dans ce plan qui "promettait" aux travailleurs ruraux sans terre un nouveau partage du sol et aux ouvriers la garantie du droit au travail, à la journée des 8 heures, au salaire minimum.
Ce ne sont pas les terres à partager qui manquent : à côté de ce que possède l’État il y a le latifundium à morceler. D’après le recensement agraire de 1930, treize mille cinq cents propriétaires fonciers possèdent plus de mille hectares chacun, c’est-à-dire 83 % de toutes les terres cultivables et parmi eux 1 800 propriétaires possèdent plus de 10 000 hectares, soit du tiers environ de toute la surface du Mexique. Or, sur cet ensemble de terres seulement 11 % est cultivée. Le plan des six ans trace évidemment des limites si étroites au partage que sûrement aucun propriétaire des grands latifundia ne sera touché. Dans les 23 ans de pouvoir du parti national révolutionnaire, seulement une infime quantité de paysans obtint quelques hectares de terrains avec une masse de promesses... Et naturellement cela ne changera pas pour l’avenir. Seul les Zapata avaient montré l’unique voie pour obtenir le partage de la terre.
Récemment au sein du parti national-révolutionnaire, une crise qui couvait depuis longtemps a éclaté avec la rupture ouverte entre les partisans du président Cardenas et ceux de Calles, dictateur politique du parti, et "l’homme fort" du Mexique. Pour tout observateur superficiel il semblerait que Cardenas défend les droits des travailleurs alors que Calles les attaque. En effet, ce dernier a pris position contre la vague des grèves - 1 200 dans la première moitié de l’année passée dont beaucoup dirigées contre le capitalisme étranger et américain surtout, comme par exemple la grève dans la grande compagnie des téléphones et dans les entreprises pétrolifères - en soutenant que les travailleurs devaient éviter de créer des embarras au gouvernement au moment où il travaillait pour les intérêts du prolétariat. Cette attitude permit à la C. R. O. M. d’inviter les paysans et les ouvriers à défendre le gouvernement "socialiste" représenté par Cardenas contre Calles qui représenterait la réaction anti-ouvrière et le fascisme .
Un mouvement fasciste se manifeste depuis quelques temps avec des organisations qui s’appellent chemises "brunes" et "vertes".
Il y a dans ces organisations tous les éléments de la réaction et les couches déclassées : généraux en quantités, parce que après 25 ans de révolutions et contre-révolutions continuelles, il est plus facile de rencontrer un général qu’un caporal ; anciens officiers et fonctionnaires ; petits bourgeois alarmés par la concurrence juive et chinoise ; agents des Impérialismes opposés aux États-Unis et surtout des catholiques qui sont frappés par la politique religieuse du gouvernement. Dans cette situation, il est très difficile de prévoir si les mouvements qui se sont manifestés dernièrement avec l’arrivée subite de Callès au Mexique, signifiaient réellement, le déclenchement d’une nouvelle révolution ou s’il s’agissait uniquement d’un prétexte choisi par le gouvernement pour une défense préventive contre Callès qui quand même groupe autour de lui beaucoup de forces, surtout paysannes et qui a l’appui ouvert des États-Unis.

LA SITUATION AU BRÉSIL

La trahison de la Révolution chinoise, au travers de la politique néfaste pratiquée par l’Internationale Communiste s’alliant au Kuomintang aurait dû pousser ses dirigeants à jeter un voile sur cet épisode. Bien au contraire, la dégénérescence du centrisme est désormais arrivée à un point tel que, au 7e Congrès de l’I. C., le délégué du Brésil, Lacerda, a pu s’exprimer ainsi : "Au Brésil aujourd’hui, le puissant front populaire anti-impérialiste qui s’y est formé, occupe une place centrale, il marche à un rythme accéléré à des actions de masses décisives, vers l’instauration d’un gouvernement national-révolutionnaire. L’alliance de la libération nationale créée à la fin de 1934 est ce qu’était le Kuomintang de Chine en 1925, c’est-à-dire une coalition de plusieurs classes groupées en un front unique contre l’impérialisme, le latifundisme, le fascisme. La différence c’est que dans le Kuomintang une des principales forces du front national, (la seule, ajoutons-nous) était la bourgeoisie nationale, tandis que l’initiative de la création de l’Alliance de Libération nationale appartient au mouvement ouvrier".
Ces affirmations datent du mois d’août 1935. À fin novembre, les garnisons des capitales des États de Rio-Grande, Del-Norte et de Pernambuco se soulevèrent pour instaurer "le gouvernement populaire national-révolutionnaire". À Natal, il subsista quatre jours, à Recife, il ne parvint même pas à s’affirmer.
Le Brésil, on le sait, fut une colonie portugaise, puis un empire indépendant et, finalement, en 1889, une révolte militaire fomentée par les grands propriétaires fonciers à la suite de l’abolition de l’esclavage, le transforma en République.
Par une Bulle du Pape Alexandre VI, en 1493, le partage des contrées à découvrir avait été fait entre les Portugais et les Espagnols, en divisant le monde au moyen du méridien qui passait à 100 lieues à l’Ouest du Cap Vert. Toutes les terres qui se trouveraient à l’Ouest de ce méridien étaient attribuées à l’Espagne, celles situées à l’Orient, au Portugal. En fait, le Portugal n’eut qu’une colonie : le Brésil, mais une colonie de 8 millions et demi de km2, presque aussi grande que l’Europe entière et qui n’est dépassée en surface que par l’U.R.S.S., la Chine et le Canada.
Sur une telle étendue se trouvent seulement 35 millions d’habitants : indiens (peu nombreux et répandus dans les forêts), blancs descendants des anciens conquérants portugais qui sont les propriétaires du sol ; et la masse de la population qui est formée par les métis et les millions d’émigrés européens employés à la mise en valeur des richesses du pays.
Après la défaite du mouvement insurrectionnel toute la presse capitaliste du monde s’est empressée de présenter ces événements comme l’œuvre de Moscou et comme une révolte communiste. En réalité, il s’agit avant tout de la lutte qui a toujours constitué la substance des luttes politiques au Brésil. Les États qui ont pris part à la révolte sont ceux qui ont toujours été en opposition avec le gouvernement fédéral. C’est surtout l’État de San Paolo, le plus riche et le centre des agissements du capitalisme anglais qui a voulu conquérir l’autonomie complète. Louis Carlos Prestes, le chef de l’insurrection et de l’alliance de la libération nationale, est lui-même un ancien officier de San Paolo où il dirigea la révolution de 1924.
Le Président Vargas, après la révolution de 1930, avait été le candidat des politiciens de Minas Geraes. Il fut élu contre le candidat de San Paolo. À cette défaite électorale les politiciens de ce dernier État répondirent par une révolution, qui fut réprimée par Vargas. Celui-ci fit approuver la loi sur la sûreté de l’État qui lui permettait de frapper tous les partis d’opposition. À côté des oppositions de nature politique, la situation de Vargas était aggravée par les difficultés économiques. Le Brésil est un pays typique de la monoculture. Il dépend de l’étranger et notamment de ses exportations de café. La baisse des prix de ce produit a profondément ébranlé l’économie nationale. En outre, les difficultés endémiques du Trésor ont été augmentées par les récentes dépenses des soldes militaires et des constructions urbaines. Un mouvement de réaction populaire qui avait des attaches avec les intellectuels et l’armée : l’alliance nationale de libération, surgit. Prestes chercha l’aide des classes paysannes et ouvrières. Il se rendit à Moscou et en 1930 de l’Argentine où il s’était réfugié il lança un appel au peuple du Brésil où il invitait celui-ci à s’apprêter à la lutte contre "le régime féodal de propriété agraire qui réduit une grande partie de la population dans un état de demi esclavage". Le parti communiste naturellement appuya ce mouvement qui se présentait comme un mouvement d’émancipation nationale et comme "la mouche du coche" il affirma ensuite - comme il ressort des déclarations que nous avons déjà citées du Congrès de Moscou -, que c’était lui qui avait donné naissance à ce mouvement. Il ajoutait, d’autre part, que Prestes jouissait d’une grande autorité dans l’armée et près de quelques gouverneurs d’États, ce qui était indispensable pour le succès de la révolution.
Ce fait pour le centrisme est beaucoup plus intéressant que la constatation que son influence dans les campagnes est presque nulle et que le parti est formé de petits noyaux se trouvant dans quelques villes seulement.
C’est la même situation qu’au Mexique où le parti se réjouit "qu’un des points d’appui de notre parti dans la lutte des masses contre le fascisme c’est l’association des écrivains et des artistes révolutionnaires qui, avec l’aide de la Fédération des étudiants et d’autres organisations d’intellectuels et petits commerçants avait réussi à mettre sur pied un Congrès contre la guerre et le fascisme".

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Dans toute l’Amérique latine, il s’avère donc que les partis communistes sont incapables de promouvoir une politique de classe. Leur activité vise à "exploiter" une soi-disant lutte entre impérialistes à la remorque des partis bourgeois et petits-bourgeois "nationalistes" avec leurs politiciens démagogues qui s’appellent ou s’appelaient Sandino au Nicaragua, Callès au Mexique, Raya de la Torre au Pérou, Grovers au Chili, Prestès au Brésil, etc., etc.
La politique de scission au point de vue syndical, la confusion et le compromis au point de vue politique, voilà le bilan de l’activité centriste dans l’Amérique du Sud.

Gatto MAMMONE




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