Bandeau
Fragments d’Histoire de la gauche radicale
Slogan du site
Descriptif du site
Parti - Internationale - État / VII - 5e partie : l’État soviétique
{Bilan} n°26 - Janvier 1936
Article mis en ligne le 1er février 2017

par ArchivesAutonomies
logo imprimer

La partie conclusive de notre étude doit, à notre avis, fixer la tendance historique où peut évoluer la doctrine de la dictature du prolétariat jaillissant de l’expérience de la Révolution russe et de sa critique.
"L’État et la Révolution" de Lénine remet sur le tapis le problème de la dictature du prolétariat en se basant sur la seule expérience historique existant à cette époque, la Commune de Paris, en l’analysant également sur la base des écrits de Marx et Engels précédant et succédant à cette expérience de dictature du prolétariat. Mais les conclusions auxquelles arriva Lénine étaient fonction d’une position du problème qui ne dépassait pas et ne pouvait pas dépasser les contours de l’État, à tel point que nous pouvons affirmer que la révolution russe triomphe alors que la formule de la dictature du prolétariat s’identifie avec celle de la dictature de l’État prolétarien : Lénine n’ayant pu retirer de la critique de la Commune que des enseignements ayant trait essentiellement à la position, à la fonction et à la lutte de l’État prolétarien contre les classes contre-révolutionnaires. La Commune, au surplus, ne se prêtait nullement à une analyse portant sur la question du parti car en 1871, à sa tête ne se trouvait aucunement un parti pouvant prétendre représenter la classe prolétarienne, mais un bloc de trois tendances : les blanquistes, les démocrates et les proudhoniens. Et la confusion au sujet du parti était telle que, ainsi qu’Engels le mit en lumière, nous assistâmes à cette époque à un renversement brusque des positions précédemment défendues par les deux courants spécifiquement ouvriers amenant, au sein de la Commune, les proudhoniens qui s’étaient toujours opposés à la constitution des grandes associations productives à en défendre la fondation, les centralistes blanquistes à prêcher le fédéralisme et la dissolution immédiate de tous les instruments de défense de l’État contre le capitalisme.
Dans l’état tout à fait primaire de l’expérience historique où, à quelques jours de la chute de la Commune, Marx écrivit la "Guerre Civile en France", et où, 20 ans plus tard, Engels rédigea sa préface, le problème du parti n’est même pas effleuré et Lénine, reprenant la doctrine de la dictature du prolétariat, devait diriger sa critique sur le problème central issu de la Commune : la faiblesse extrême de la lutte contre le capitalisme et ses institutions. Dans le cadre de la "dictature de l’État", Lénine en arrivait à concevoir le dépérissement de l’État comme devant se vérifier par la dissociation de ce qu’Engels avait considéré être les deux branches essentielles de l’État, à savoir : la bureaucratie et l’armée. Au surplus, Lénine, suivant en cela Marx et plus particulièrement Engels, considérait que les mesures édictées par la Commune au sujet de l’éligibilité et l’amovibilité des fonctionnaires représentaient les prémisses nécessaires à la sauvegarde de la nature prolétarienne de l’État conquis par les travailleurs.
Nous croyons attribuer le fait que Lénine se soit fait, par la suite, le partisan le plus résolu d’un renforcement des pouvoirs de l’État soviétique dans tous les domaines, au stade rudimentaire où se trouvait la théorie de la dictature du prolétariat au moment même où la classe ouvrière mondiale était portée, par les situations, à affirmer sa victoire dans le secteur russe de l’économie mondiale.
Dictature de l’État, voilà en quels termes fut réellement posé le problème de la dictature du prolétariat lors de la victoire de la révolution russe. Il est indiscutable que la thèse centrale qui ressort de l’expérience russe, prise dans son entièreté, est bien celle de la dictature de l’État ouvrier. Le problème de la fonction du parti est foncièrement faussé par le fait que sa liaison intime avec l’État conduisait progressivement à intervertir radicalement les rôles, le parti devenant un rouage de l’État qui lui fournissait les organismes répressifs permettant le triomphe du centrisme.
La confusion entre ces deux notions de parti et d’État est d’autant plus préjudiciable qu’il n’existe aucune possibilité de concilier ces deux organes, alors qu’une opposition inconciliable existe entre la nature, la fonction et les objectifs de l’État et du parti. L’adjectif de prolétarien ne change pas la nature de l’État qui reste un organe de contrainte économique et politique, alors que le parti est l’organe dont le rôle est, par excellence, celui d’arriver non par la contrainte, mais par l’éducation politique à l’émancipation des travailleurs. Si les communistes revendiquent la nécessité de l’État dans la phase transitoire, c’est parce qu’en se basant sur une analyse historique portant sur tous les domaines, en fonction de l’évolution productive, ils constatent que l’heure de la victoire du prolétariat n’arrive pas quand les prémisses ont mûri pour la fonction de la société communiste, mais que cette heure arrive bien avant et cela en conséquence du délabrement du régime capitaliste dans son expression mondiale. Les communistes n’ont aucune peine pour expliquer scientifiquement que les conditions pour la victoire se réalisent auparavant dans les pays à économie retardataire et qui présentent, par cela même, les conditions les moins favorables à l’établissement de la société communiste. En marxistes, ils peuvent fort bien expliquer que le déroulement de la vie d’une société divisée en classes permettra aux bourgeoisies, disposant de l’appareil industriel le plus riche, de manœuvrer au sein de la classe ouvrière pour corrompre son effort destiné à créer un parti de classe, alors que dans les autres pays désavantagés sur l’échiquier mondial, ces possibilités sont infiniment moindres, si ce n’est inexistantes et le seul moyen s’offrant au capitalisme sera celui de la dictature ayant pour contrepartie la possibilité d’une sélection des cadres formant l’ossature du parti de la victoire prolétarienne. Enfin, leur vision internationale des situations permet aux marxistes de comprendre que le régime capitaliste s’effondre dans ses parties qui, étant les plus retardataires, sont aussi les plus faibles, et ne peuvent absorber les progrès techniques (s’étant vérifiés ailleurs sur un rythme plus ou moins graduel) qu’au prix de bouleversements sociaux et de révolutions. La loi de la révolution prolétarienne n’est donc pas régie par l’automatisme économique, mais par l’éclosion des contradictions qui briseront le mécanisme du régime capitaliste mondial en ses chaînons les plus faibles.
Ce contraste entre maturation des conditions économiques pour la société communiste et victoire du prolétariat est à la base de la nécessité de la période transitoire et impose aux communistes de supporter l’existence de l’État. Parallèlement à cette nécessité d’ordre économique, il en surgit une autre - d’une importance analogue au point de vue historique - et qui fait que les ouvriers arrivent à devoir conquérir le pouvoir politique alors qu’ils ne disposent pas encore d’une conscience communiste s’étendant à l’ensemble de toute leur classe. En un mot, le prolétariat, qui doit hériter d’un organisme - l’État - qui n’est nullement conforme à la poursuite et à la réalisation de ses buts historiques, hérite aussi d’un état idéologique sortant des entrailles de la société bourgeoise, où de puissantes organisations culturelles, de presse, de religion, etc., ont fait de l’esclave économique un esclave politique et idéologique. La tâche du parti est loin de s’éteindre avec la prise du pouvoir, car les ouvriers ne peuvent pas acquérir d’un coup une conscience complète de classe et s’ils sont parvenus à abattre le pouvoir de la bourgeoisie, ce n’est nullement parce que, précédemment, ils ont pu réaliser des conditions politiques de capacité nécessaires (nous répétons que le capitalisme est là pour les en empêcher et briser, par tous les moyens, l’habilitation des minorités ouvrières qui se donnent pour but de construire le parti de classe), mais c’est parce que l’évolution productive mondiale a brisé, en un ou plusieurs endroits, le mécanisme de domination du capitalisme. Certes, en fonction même des situations révolutionnaires, les ouvriers parviennent à acquérir une conscience lucide de leurs intérêts de classe (et à ce moment les traîtres seront là pour mettre tout en œuvre et briser l’élan prolétarien), mais il s’agit d’éclaircies idéologiques ne durant que provisoirement. Les ouvriers ont donc un intérêt primordial à l’existence et au développement du parti de classe, seul instrument capable de les conduire à la victoire mondiale.
Ce contraste entre prise du pouvoir et immaturité des conditions économiques, idéologiques et politiques pour l’exercice du pouvoir de la classe ouvrière dans l’intérêt du triomphe de la révolution mondiale, nous fait rejeter les positions défendues par les camarades hollandais aussi bien que la thèse centrale du camarade Hennaut. Suivant ces derniers camarades, le dilemme serait le suivant : ou bien la classe ouvrière en est capable et alors la révolution se justifie et, dans ce cas, il faut réaliser une pleine disposition de l’appareil de production de la part des ouvriers, ou bien cette classe n’est pas capable d’exercer le pouvoir et alors la dégénérescence devient inévitable et la seule condition pour l’arrêter ou la conjurer consiste toujours dans cette libre disposition des ouvriers qui pourront au moins enrayer la formation d’une nouvelle classe exploiteuse s’établissant sur les fondements mêmes de l’État ouvrier. A notre avis, l’immaturité de la classe ouvrière ne lui est nullement imputable, mais est l’héritage de siècles d’exploitation économique et politique. Toutefois, puisqu’elle résulte du processus contradictoire de l’évolution de la société divisée en classes, aucune possibilité n’existera pour faire adhérer l’appareil productif et politique aux vertèbres de la masse des travailleurs dont l’histoire ne verra jamais la formation définitive d’une réelle classe car, au moment où la maturité économique et politique se sera faite pour l’achèvement de la conscience de classe des ouvriers, à ce moment l’heure aura sonné pour la disparition même des classes et la fondation de la société communiste.
Pour conclure à ce sujet, il s’agit d’un processus contradictoire de la chute du régime capitaliste mondial et d’un processus contradictoire de la fondation de la société communiste devant traverser une phase transitoire au cours de laquelle la seule planche de salut ne consiste pas en des victoires militaires, économiques et politiques de l’État ouvrier sur l’échiquier mondial, ne réside pas non plus dans l’impossible réalisation des conditions socialistes à l’intérieur du pays où le prolétariat a vaincu, mais uniquement dans l’œuvre victorieuse de fondation du parti international du prolétariat, ce qui n’est que la conclusion de la victoire mondiale de la classe ouvrière.
Dans le domaine économique, nous avons longuement expliqué, en reprenant le "Capital", que la socialisation des moyens de production n’est pas une condition suffisante pour sauvegarder au prolétariat la victoire qu’il a conquise. Nous avons aussi expliqué pourquoi nous devons revoir la thèse centrale du 4ème Congrès de l’Internationale qui, après avoir considéré comme "socialistes" les industries étatiques et "non-socialistes" toutes les autres, en arrivaient à cette conclusion : la condition de la victoire du socialisme se trouvait dans l’extension croissante du "secteur socialiste" évinçant les formations économiques du "secteur privé". L’expérience russe est là pour nous prouver qu’au terme d’une socialisation monopolisant toute l’économie soviétique, nous ne verrons nullement une extension de la conscience de classe du prolétariat russe et de son rôle, mais la conclusion d’un processus de dégénérescence amenant l’État soviétique à s’intégrer au monde capitaliste qui a pu avoir raison de lui - au point de vue politique et révolutionnaire - justement dans la mesure où s’accroissaient les pouvoirs monopolistes de l’État dans le domaine économique et politique.
Nous avons mis à l’avant-plan, non une notion de structure et d’organisation de la société prolétarienne, dans sa phase de transition, mais une notion de vie intérieure du mécanisme économique, tout en soulignant que l’État, même prolétarien, loin de se diriger vers la sauvegarde des intérêts ouvriers, tend à enfreindre ce qui nous semble être le fondement d’une économie prolétarienne. A ce dernier propos, nous préférerions l’expression beaucoup moins prétentieuse d’économie prolétarienne en lieu et place d’économie socialiste. Marx avait trouvé l’explication de toute l’économie capitaliste et la source du privilège de classe dans l’existence et le développement progressif absolu ou relatif de la plus-value. Nous reportant à la même base, nous avons indiqué la source primaire de l’économie prolétarienne en opposant au taux de l’accumulation capitaliste s’accompagnant, dans son évolution, avec la croissance du taux de l’exploitation ouvrière, le taux de la croissance des salaires absolue et relative, aux dépens inévitables du taux de l’accumulation. Pour nous, il s’agit donc, ainsi que nous l’avons dit, d’un problème interne du mécanisme économique, les questions de la socialisation ne pouvant être considérées que comme des conditions initiales auxquelles doit suivre un changement radical dans toute la vie productive. A l’opposé du 4ème Congrès de l’Internationale, qui voyait un problème formel de croissance de l’industrie étatique, nous avons opposé un problème de tendance et avons aussi expliqué que l’industrie étatique n’est nullement prolétarienne d’elle-même et surtout qu’elle ne le deviendra jamais si on lui assigne comme but celui d’un taux d’accumulation qui, étant plus élevé que celui du secteur privé, permettrait d’évincer ce dernier, dans le duel entre les deux formes de la vie économique. A la conception courante d’une industrialisation progressive attribuant aux ouvriers, dans le futur, ce qui leur serait enlevé immédiatement pour renforcer militairement et économiquement le prolétariat, nous avons opposé l’autre thèse de l’inévitabilité d’une croissante extraction de plus-value aux ouvriers du moment que l’on s’est placé sur le chemin de l’augmentation continuelle du taux de l’accumulation. Il nous semble donc que l’on ne peut rester marxistes qu’à la seule condition de considérer que la faculté de poser tel ou tel geste demain est conditionné par ce que nous faisons aujourd’hui. D’autre part, ainsi nous serons inévitablement entraînés à la suite de ces mêmes tendances économiques, politiques et historiques que, loin d’avoir combattues, nous aurons validées par une décision programmatique du parti. Sur le même plan, nous avons expliqué pourquoi, au sujet de l’État soviétique, le dilemme ne se pose pas en réalité entre communisme de guerre et NEP car, dans l’une aussi bien que dans l’autre des deux politiques économiques, les germes pouvaient se glisser (et ils s’y sont glissés) pour fausser le mécanisme économique en le faisant rouler au désavantage des intérêts immédiats et historiques du prolétariat.
Pour terminer ce bref rappel des notions centrales que nous avons développées précédemment, nous marquerons que la nécessité de préciser la formule générale de "dictature du prolétariat" est une condition de tout premier ordre pour clarifier le problème, si complexe, de l’État prolétarien, puisque l’expérience russe nous prouve qu’elle ne s’est épanouie qu’au travers d’une dictature de l’État et cela après que les travaux théoriques de Lénine eussent révélé les erreurs de la Commune, l’insuffisance de cette fermeté nécessaire à la vie de l’État ouvrier dans ses différentes manifestations, sans que ses travaux puissent entamer le problème essentiel - à notre avis - celui du parti, de son action, des bases mêmes où il doit s’asseoir pour s’acquitter de son rôle dans l’intérêt de la révolution mondiale.
S’il est vrai que le syndicat est menacé dès sa fondation de devenir l’instrument des courants opportunistes, cela est d’autant plus vrai pour l’État dont la nature même est d’enrayer les intérêts des masses travailleuses pour permettre la sauvegarde d’un régime d’exploitation de classe, ou pour menacer, après la victoire du prolétariat, de donner vie à des stratifications sociales s’opposant toujours davantage à la mission libératrice du prolétariat. Toutefois, il ne peut être question de se passer de cet instrument avant que la technique de production n’aura permis, avec la possibilité de la pleine satisfaction des producteurs, de passer à la destruction définitive des classes. Si, au cours de la vague révolutionnaire mondiale qui a permis au prolétariat d’un certain pays de prendre le pouvoir, l’État ouvrier se trouve, par la force même des situations révolutionnaires, devoir mettre au second plan les questions économiques pour apparaître comme un instrument donné de la lutte du prolétariat qui marche à l’écrasement du capitalisme mondial, il n’en est nullement de même pour la seconde phase où l’assaut de la classe ouvrière mondiale ayant été brisé momentanément par le capitalisme, une période s’ouvre où il faudra non se jeter à l’aventure et livrer bataille à l’ennemi dans des conditions devenues provisoirement défavorables, mais résoudre tous les problèmes économiques et politiques propres à cette phase d’attente d’une nouvelle poussée révolutionnaire de la classe ouvrière mondiale. Les problèmes de la vie de la dictature du prolétariat, déjà très importants au début de la révolution, deviendront extrêmement plus compliqués du fait de la modification de la conjoncture de la lutte de classe internationale.
Vouloir préciser en "dictature du parti communiste" la formule générale de la dictature du prolétariat, c’est tout d’abord reconnaître qu’au travers de l’État et de ses institutions de répression, aucune possibilité n’existe de maintenir le prolétariat vainqueur dans les rails de la révolution mondiale. Si c’est du fait de considérations économiques que nous devons inévitablement supporter la nécessité de l’État, c’est surtout dans ce domaine que nous devrons concevoir l’activité de l’État, sans pour cela estomper toutes les considérations déjà émises sur le taux de l’accumulation, sur la nécessité d’un correctif prolétarien aux tendances inévitables de l’État de s’écarter des règles d’une économie prolétarienne pour entrer dans le domaine compétitif de l’économie internationale en vue d’obtenir une plus haute et rentable production industrielle. Au point de vue politique, la thèse centrale que l’État sert à la lutte contre les velléités réactionnaires des classes vaincues ne nous paraît nullement suffisante en face d’une expérience qui prouve la possibilité d’arriver à un monopole essentiel de la domination de l’État et du parti dans l’État, à l’évincement total des anciennes classes exploiteuses tout en aboutissant à un renversement absolu de la fonction de cet État devenu un instrument de la contre-révolution mondiale. A ce sujet aussi, il nous faudra un correctif prolétarien et il s’agit d’en établir non seulement les fondements, mais aussi les possibilités réelles.
Considérant - suivant Engels - l’État comme un fléau dont hérite le prolétariat, nous garderons, à son égard, une méfiance presqu’instinctive et c’est du côté du parti que nous dirigerons notre vision en posant comme condition primaire que la direction de l’action générale du prolétariat vainqueur ne peut appartenir qu’à l’Internationale politique, seul organe capable de conduire la classe ouvrière des différents pays à la victoire. Mais cette considération générale ne nous dispense pas de la solution des problèmes tenant à l’organisation même de la dictature du prolétariat, à l’exercice de la dictature du parti communiste. Il nous faut tout d’abord donner la justification de cette dernière notion, tout en tenant compte de l’impossibilité d’arriver, en une phase qui s’appelle de transition à des notions fixes, complètes, ne souffrant aucune contradiction logique et exemptes de toute idée de transition. A notre avis, de multiples contrastes donnant vie à la victoire du prolétariat en une partie seule du monde ne peuvent avoir d’autre résultat que de faire apparaître les solutions politiques concernant l’organisation de la dictature du prolétariat sous leur angle réel et nullement comme un processus logique où chaque partie se relie au tout. Nous devrons, par contre, reconnaître dès l’abord que des contradictions se présenteront et leur solution ne peut jamais être trouvée dans les limites territoriales de l’État prolétarien, mais au-delà, dans des considérations internationales de la lutte ouvrière et sous les auspices de l’Internationale prolétarienne.
Dictature du parti ne peut devenir, par souci d’un schéma logique, imposition à la classe ouvrière des solutions arrêtées par le parti, ne peut surtout pas signifier que le parti puisse s’appuyer sur les organes répressifs de l’État pour éteindre toute voix discordante en se basant sur l’axiome que toute critique, toute position provenant d’autres courants ouvriers est, par cela même, contre-révolutionnaire, ou, en germe, un attentat au pouvoir prolétarien, ou bien enfin une possibilité qui s’ouvre pour l’ennemi de se frayer un chemin au travers de la division de la classe ouvrière résultant d’une lutte de tendance, ou de fractions. Dictature du parti communiste ne peut signifier autre chose qu’affirmation claire d’un effort, d’une tentative historique que va faire le parti de la classe ouvrière. Ce parti ne posera pas comme un axiome que tout ce qu’il fera est juste pour le prolétariat, ou que c’est seulement de son sein que surgiront les solutions valables pour la cause révolutionnaire. Par contre, ce parti proclamera sa candidature pour représenter l’ensemble de la classe ouvrière dans le cours compliqué de son évolution en vue d’atteindre - sous la direction de l’Internationale - le but final de la révolution mondiale. Encore faut-il que les supports de classe existent et puissent agir dans leur pleine ampleur, sans le moindre obstacle venant des organes répressifs de l’État. Ainsi, le chemin spécifique où peut s’effectuer et s’épancher ensuite la conscience de classe des ouvriers est celui de la lutte pour les revendications immédiates qui constituent, d’autre part, un correctif indispensable pour retenir l’État dans les rails de la révolution prolétarienne. Les organisations syndicales représentent donc, à notre avis, un des supports essentiels pour l’œuvre du parti. En leur sein, les prémisses nécessaires pour faire confluer l’activité déterminée autour de la sauvegarde des intérêts immédiats des ouvriers vers les intérêts historiques et finaux du prolétariat consistent dans la construction des fractions politiques qui doivent être reconnues non seulement pour le parti communiste, mais aussi pour tous les autres courants agissant au sein de la masse, qu’ils soient anarchistes ou socialistes.
Ici nous voulons rencontrer de suite une réponse polémique qui semblerait devoir détruire toute notre argumentation. Si l’on reconnaît la faculté aux anarchistes ou aux socialistes de construire leurs fractions au sein des syndicats, d’avoir, à cet effet, une presse, un réseau d’organisation, pourquoi ne leur donne-t-on pas la possibilité de former des partis ? Et, dans ce cas, où va donc la théorie de la dictature du prolétariat ? Ou bien encore, pourrait-on nous dire : les fractions au sein des syndicats sont en même temps des organismes politiques et même, si on ne leur donne pas la possibilité de former d’autres partis hors le parti communiste, nous ne serions plus dans la période de la dictature du parti communiste, puisqu’il existerait déjà des organisations au sein des syndicats, expressions médiates ou immédiates des partis politiques. Nous avons déjà dit que l’idée même de la période de transition ne permet pas d’arriver à des notions toutes finies et que nous devrons admettre que les contradictions existant à la base même de l’expérience que va faire le prolétariat se reflètent dans la constitution de l’État ouvrier. Si le syndicat est reconnu comme un instrument nécessaire, même en période de transition, il est évident que ce syndicat ne peut vivre qu’à la condition qu’y soit tolérée la plus ample liberté de discussion entre tous ses membres et aussi la construction des seuls organismes pouvant refléter les idées des ouvriers, à savoir les fractions syndicales. Et dans le domaine des fractions syndicales, le parti ne devrait pas avoir, dans la Constitution, plus de droits que n’importe quel autre courant agissant au sein des ouvriers. Si l’on posait le problème en fonction du fait que les communistes ont l’État dans leurs mains, il s’ensuivrait inévitablement que leur position au sein des syndicats deviendrait en réalité monopoliste et qu’il serait puéril d’affirmer dans la Constitution que les organes de la répression de l’État ne peuvent intervenir en aucune des questions surgissant dans les syndicats. Ainsi l’on en arriverait non pas seulement à détruire notre argumentation, mais à anéantir toute possibilité de déterminer, dans n’importe quelle direction, des sauvegardes politiques : tout devant finir en une inévitable dégénérescence de l’action du prolétariat ou de son parti.
Le maintien des fractions au sein des syndicats se justifie donc par la nécessité de ces organisations dans la période transitoire et l’interdiction à ces fractions d’arriver au rang d’un parti politique - aussi bien, d’ailleurs, que la signification politique de ces fractions - font partie de la phase transitoire elle-même dont nous allons préciser plus encore les contours. La direction de l’État prolétarien par l’Internationale étant acquise, nous devons en arriver à déterminer plus exactement ce qu’est, en réalité, la dictature du parti communiste. Ce parti soulève, quant à la gestion économique et politique, un programme donné qui est soumis à la double critique et de la classe ouvrière et des événements. Il ne peut toutefois être soumis à la critique d’autres tendances politiques qui, à cette fin, mobiliseraient les ressorts de ce qu’on appelle généralement la démocratie. Cela pour des considérations principielles. Au sujet de la démocratie, reprenant les positions principielles de Marx, d’Engels, de Lénine surtout, nous avons déjà expliqué que le jour où les conditions existeront pour l’exercice réel de la démocratie, dans son acception courante de possibilité de faire agir les majorités en même temps que de permettre aux minorités d’agir en vue de devenir majorités, ce jour-là aucune nécessité n’existera plus d’établir la société sur des bases "démocratiques", la disparition des classes permettant la libre expansion des besoins humains. Et tant qu’il y aura des classes (et elles ne disparaîtront nullement du fait du renversement de la bourgeoisie), la démocratie est plus que fiction, manifestation bruyante non de contrastes se vérifiant entre les idées des uns ou des autres, mais de contrastes de classes se vérifiant en fonction des intérêts fondamentaux de ces classes ; la démocratie, dans sa version restreinte ou élargie, représente donc un mécanisme social de domination de classe.
La thèse de Rosa contre les bolcheviks affirmant que même les institutions parlementaires reflètent, aux moments révolutionnaires, les intérêts du prolétariat et peuvent même servir ce dernier, est pleinement controuvée par les événements que Rosa n’eut malheureusement pas la possibilité de vivre (pour le grand bien de ses détracteurs actuels qui auraient ainsi perdu la possibilité de lutter contre le "léninisme" en vue d’ébaucher le "luxembourgisme", nouveau canal pour la corruption de la classe ouvrière). En effet, dans l’immédiat après-guerre, nous avons vu que la seule voie qui restait au capitalisme pour briser l’attaque révolutionnaire des ouvriers, c’était justement d’étendre à l’impossible la peau de sa domination parlementaire pour y attirer les ouvriers, lesquels, étourdis par les concerts des Assemblées Constituantes, furent ainsi détournés de leur chemin, qui ne pouvait aboutir qu’à la condition de briser ces institutions bourgeoises. Au surplus, en Hongrie, même après la victoire sur la bourgeoisie, c’est bien le recours aux procédés parlementaires du partage du pouvoir avec la social-démocratie qui est à la base de la victoire de la contre-révolution capitaliste. Les Parlements et les Constituantes pouvaient être utiles pour les révolutions bourgeoises devant construire leur édifice de classe et devant dissimuler aux masses la réalité de la lutte des classes pour leur faire croire que leurs intérêts et leurs volontés allaient enfin triompher. Il en est tout autrement pour le prolétariat qui n’a rien à dissimuler, qui peut ouvertement affirmer que c’est seulement une minorité (son parti) qui l’a guidé à la victoire et que c’est seulement dans la longue voie du progrès de la révolution mondiale qu’il sera possible d’habiliter la majorité et l’entièreté des masses à s’acquitter de la mission historique qui leur incombe.
L’État prolétarien ne peut reprendre à son compte la structure parlementaire en la portant à sa perfection en se basant sur le fait que l’obstacle représenté par les intérêts du capitalisme aurait disparu après son renversement. Ce qui empêche la structure parlementaire de guider l’évolution historique, c’est la considération fondamentale que la classe ne se configure nullement à l’image des volontés s’exprimant par le vote à n’importe quel degré, mais dans le domaine productif.
Lorsque nous avons traité de la théorie de la classe et de l’État, dans leurs fondements primaires, nous avons expliqué que la classe d’abord, l’État ensuite, trouvent leur source dans la différence existant entre un degré donné de la technique de production, la masse des produits y correspondant d’une part et, d’autre part, l’ensemble des besoins de tous les membres de la société. L’insuffisante évolution de l’instrument de production ne permettant que la satisfaction des besoins d’une minorité, conduit à l’inévitabilité de la classe et de l’État. Et le fait que la bourgeoisie recoure à l’État parlementaire ne dépend nullement de l’idéal démocratique du capitalisme, mais de la nature socialiste de l’instrument de production. En effet, le divorce qui s’est effectué entre le travailleur et l’instrument de production oblige celle-ci à chercher ailleurs que dans le régime du servage (qui garantit la continuité de la vie économique par la liaison personnelle et physique du travailleur à la terre, à l’outil industriel, continuité détruite par la nouvelle phase de la technique de production devenue collective) un système de fonctionnement de son régime, de sa société. Le parlement, le système électif interviendra et le vote remplacera, en définitive, la chaîne de l’esclave au maître, le lien personnel du serf envers le seigneur. Toutefois, il n’existe pas d’incompatibilité de principe entre capitalisme et parlement, ce qui est d’ailleurs prouvé par le fascisme dans la phase de déclin définitif du capitalisme, alors que l’effort du prolétariat révolutionnaire a été brisé. Le capitalisme se passera du système électif ; mais cela ne veut nullement dire que le principe démocratique puisse se hausser en un facteur de principe commandant l’évolution historique, d’autant plus que l’explication du fascisme nous ne la trouvons nullement dans le péché anti-parlementaire qu’aurait commis le capitalisme, mais dans le fait que la phase des révolutions s’étant ouverte, les organismes prolétariens dépassant les cadres du régime doivent être violemment anéantis. Et c’est ici que nous trouvons les bases du fascisme et nullement en une prétendue crise de la démocratie. A ce sujet, le rôle d’accoucheuses du fascisme qu’ont joué les forces démocratiques est un élément définitif pour repousser toutes les jérémiades social-centristes autour des libertés démocratiques. Enfin, l’analyse historique nous permet de bien nous rendre compte qu’à la base de l’utilisation du système électif de la part du capitalisme, il y a le fait essentiel qu’il fallait avoir recours à un procédé qui parvienne à combler le vide existant entre la masse de la production et les besoins de la société considérée comme un ensemble de membres ; par un procédé qui donna une justification juridique et idéaliste à la formation, la consolidation et la défense du privilège conquis par la bourgeoisie, après avoir substitué au lien personnel du servage médiéval un autre lien de sujétion des ouvriers.
Après la victoire du prolétariat, cette situation s’est-elle modifiée de fond en comble, assistons-nous à la possibilité d’assouvir les besoins de l’ensemble de la société ? Si cela était le cas, faudrait-il traverser une phase transitoire ? Mais nous savons qu’après la victoire de l’insurrection, la situation sera telle que, loin de penser à la possibilité de l’épanchement libre des besoins, nous devrons constater jusqu’à l’impossibilité d’établir une position d’égalité parmi tous les membres de la société quant aux besoins eux-mêmes ; l’héritage séculaire des régimes de domination de classe fait que du paysan à l’ouvrier manuel, jusqu’à l’ouvrier spécialisé, toute une gamme existe et les parties des travailleurs qui ont toujours été les plus exploitées ne peuvent même pas parvenir à percevoir l’horizon des besoins plus étendus que connaissent les parties les plus élevées, alors qu’elles se trouvent dans l’impossibilité morale, intellectuelle et physique de pouvoir en jouir. Enfin, la thèse que nous avons déjà rappelée sur l’inexistence des possibilités d’une égalité dans le vote tant que l’évolution productive ne nous aura pas permis de détruire les classes, et sur le caractère superfétatoire des élections dans la société communiste, doit être toujours considérée comme valable, même après la victoire du prolétariat. Ce dernier se devra de ne pas leurrer les travailleurs et de ne pas se leurrer lui-même ; s’il fait recours au système électif dans ses organisations, c’est parce qu’aucun autre procédé ne lui est offert et que, au surplus, quant au fonctionnement définitif de ses organes de défense et de lutte, c’est le mécanisme des cadres faisant apparaître et agir des minorités qui peuvent en être capables qui assurera le fonctionnement, la vie et la victoire de sa classe et nullement le principe démocratique et électif.
En face de l’ennemi, le prolétariat trouvera une justification historique pour l’institution de sa dictature et, tout en étant majorité de la société, il expulse la minorité capitaliste, parce que c’est uniquement par l’exercice de la violence qu’il pourra briser l’échine d’une éducation séculaire d’esclave faussant, à la base, toute possibilité de vie et d’épanchement automatique des possibilités historiques que recèle la masse des travailleurs. Pour ce qui concerne maintenant la classe ouvrière, nous devons insister sur le fait que le parti étant une expression de cette dernière, et tout en ne pouvant qu’encadrer une minorité de travailleurs, ne peut se hausser au niveau de son rôle que dans la mesure où il exprime une croissance continuelle de la conscience des travailleurs se dirigeant vers la voie de leur dissolution en tant que classe, simultanément aux progrès de la technique de production amenant la disparition des classes et la fondation de la société communiste. Si donc il ne pourra pas instituer sa dictature sur la base des soviets fonctionnant avec un système électif parfait, puisque ce n’est pas sur la base du principe démocratique qu’il pourra organiser sa dictature, le prolétariat devra toutefois instituer et faire vivre réellement sa classe, en frayant les chemins à son élévation continuelle au niveau de la fonction historique qu’il doit accomplir.
C’est ici que se place la thèse de la dictature du parti du prolétariat, qui sauvegarde au syndicat, non seulement l’entière possibilité d’action pour la défense des intérêts immédiats des travailleurs, mais aussi la possibilité de fonder des fractions en son sein. Dictature du parti, parce qu’il est impossible de se baser sur le système électif, parce qu’il est impossible de reprendre à son compte le système de la rotation des partis (même de ceux s’intitulant ouvriers), dictature du parti qui est, au fond, un engagement en face de la classe ouvrière, un engagement en bloc sur tout un programme historique qui ne pourra être réalisé que par la classe ouvrière elle-même. Enfin, la possibilité de fondation de fractions au sein du parti ne doit nullement être exclue, mais il faut voir en ces fractions une voie de sauvegarde du parti aux intérêts de la classe ouvrière.
Au fond, nous voyons la voie de la sauvegarde de la dictature du prolétariat non dans la direction électoraliste, mais dans la voie d’un fonctionnement complet des organismes de classe des ouvriers, et de leur assainissement au travers de la reconnaissance de la constitution des fractions en leur sein. D’un autre côté, à la thèse qui fait ressortir l’expérience russe conduisant à l’identification de la dictature de l’État prolétarien, en la dictature du prolétariat, et de la dictature du prolétariat en la dictature de l’État prolétarien, nous voyons la nécessité d’opposer la dictature du parti du prolétariat. En même temps, nous considérerons le fait que le parti est au gouvernement sous l’angle plus limité d’une délégation de celui-ci dans l’État. Nous confions aux instruments effectifs de lutte des ouvriers, les syndicats, et non à de simples affirmations programmatiques et statutaires, le soin de surveiller l’État, de le maintenir dans la voie de la révolution mondiale et sous la direction de l’Internationale prolétarienne.
Il nous reste maintenant à réfuter un argument qui semble avoir une grande importance et qui consiste à s’interdire tout effort d’élaboration idéologique puisqu’au fond, du moment que l’État a été fondé et que celui-ci se trouve aux mains du parti dont on a justifié la dictature, il serait inévitable que ce parti, ou sa direction, aient recours à tous les moyens de la répression pour garder le pouvoir, et cela en se situant progressivement dans le cours qui mène non au triomphe de la révolution mondiale, mais à la consolidation du régime capitaliste. Nous avons déjà expliqué que l’affirmation : tout le mal vient de la fondation de l’État, rien ne sera fait tant qu’on n’aura pas supprimé l’État ; ou celle-ci : tout le mal vient de ce qu’on ne permet pas aux travailleurs de disposer des moyens de production, que ces deux affirmations reposent sur une équivoque historique, puisque les conditions fondamentales pour l’anéantissement de l’État et de l’habilitation des travailleurs à gérer la société ne se présentent pas au travers de la victoire insurrectionnelle en un pays, mais qu’elles se trouvent au terme du processus du triomphe de la révolution mondiale, ce qui est l’expression politique d’une élévation de la technique de production capable de jeter les bases réelles de la société communiste.
Le prolétariat ne peut évidemment pas inventer les conditions historiques qui lui permettraient de passer immédiatement à la destruction de l’État ou de laisser s’épancher une conscience historique des ouvriers s’étendant à toute leur classe et non seulement à une minorité d’entre eux. Par contre, le prolétariat, conscient de la nature contradictoire du processus de la révolution mondiale, peut ériger des bastions idéologiques, politiques, capables de ne pas le rendre prisonnier de l’État et de l’ennemi capitaliste, mais de jalonner la route de la victoire internationale pour la fondation de la société communiste. Tout autant qu’il a été capable de construire, au sein même de la société capitaliste, les organes qui l’ont conduit à la victoire insurrectionnelle, il pourra construire les organes qui lui permettront de ne pas être la proie de l’État qu’il est forcé de supporter, de ne pas être vaincu par le capitalisme mondial. Pas de fatalisme ou d’optimisme (l’État prolétarien conférerait un cachet communiste à n’importe quel geste), ni pessimisme (le prolétariat ne pouvant être que ligoté par le mécanisme de l’État). Sur la base de l’expérience de la révolution bourgeoise de 1789-93, Marx et Engels ont dressé les premières idées de la dictature du prolétariat. Sur la base de la Commune, Marx et Engels, Lénine ensuite - se basant aussi sur 1905 - purent établir une première critique de l’expérience de 1871 pour en arriver à la conclusion de la nécessité de la destruction de tout l’appareil de domination de l’ennemi capitaliste. Sur le brasier des événements que constitue la révolution russe, il faut arriver à des conclusions capables de guider l’action du prolétariat vainqueur de demain. Notre effort critique, même s’il n’aboutit pas à une solution définitive de ce problème extrêmement compliqué, aura quand même servi à dépasser les limites qui ont toujours été assignées à ce sujet jusqu’à maintenant et qui voulaient réduire à une question d’hommes le plus formidable problème de notre époque.
La précision que nous croyons devoir apporter à la formule de la dictature du prolétariat, et l’appellation de dictature du parti communiste procèdent, ainsi que nous l’avons démontré, d’une position du problème située au-delà des limites de ce qui nous a été légué par les communards et les bolcheviks. Notre étude, ainsi que nos conclusions, tiennent à indiquer, dans le domaine économique aussi bien que politique, les tendances historiques auxquelles le prolétariat doit se relier, les notions politiques fondamentales pouvant représenter la charnière de l’organisation de son pouvoir.
Nous basant sur les principes marxistes, nous avons repoussé toute solution se trouvant dans la direction d’un élargissement du mécanisme de la démocratie, en tenant compte de la considération fondamentale que le vote ne peut représenter que l’expression d’un lien, d’une sujétion tant que les classes existent. C’est dans une toute autre orientation que nous avons cherché la solution et indiqué des solutions. C’est dans l’établissement de garanties pour la vie et le développement des organismes de classe du prolétariat, ceux inhérents à la défense des intérêts immédiats (les syndicats) aussi bien que les intérêts finaux de la classe ouvrière : le parti. Si nous sommes pour la constitution des fractions syndicales des différents courants politiques et non pour l’élévation de ces courants jusqu’au rang du parti, c’est parce que cette dernière idée procède de l’institution d’un régime démocratique et que nous estimons ce dernier foncièrement hostile au développement de la mission historique du prolétariat ; si nous revendiquons la liberté de la constitution des fractions syndicales, c’est parce que ces dernières se rapportent à un organisme que nous considérons indispensable à la mission du prolétariat, aussi bien qu’à freiner les tendances de l’État à s’échapper des mains du prolétariat tout en ne bouleversant pas les bases d’un régime qui peut continuer de se prévaloir des principes de la socialisation des moyens de production tout en s’insérant dans le mécanisme du capitalisme mondial. Admettre la nécessité du syndicat, c’est aussi admettre la nécessité de la fraction syndicale et la mise sur un pied d’égalité, en leur sein, du parti communiste et des autres courants agissant au sein des masses.
Quant aux soviets, nous n’hésitons pas à affirmer, pour les considérations déjà données au sujet du mécanisme démocratique, que s’ils ont une importance énorme dans la première phase de la révolution, celle de la guerre civile pour abattre le régime capitaliste, par la suite ils perdront beaucoup de leur importance primitive, le prolétariat ne pouvant pas trouver en eux des organes capables d’accompagner sa mission pour le triomphe de la révolution mondiale (cette tâche revenant au parti et à l’Internationale prolétarienne), ni la tâche de la défense de ses intérêts immédiats (cela ne pouvant être réalisé qu’au travers des syndicats dont il ne s’agit nullement de fausser la nature en en faisant des chaînons de l’État). Dans la deuxième phase de la révolution, les soviets pourront toutefois représenter un élément de contrôle de l’action du parti qui a tout intérêt à se voir entouré de la surveillance active de l’ensemble de la masse qui se trouve regroupée en ces institutions.
Quant au parti lui-même, qu’il nous suffise d’insister que notre considération fondamentale, qui voit en lui le pilier de la dictature du prolétariat, ne nous empêche nullement de revendiquer la possibilité - sanctionnée au point de vue programmatique - de constituer des fractions en son sein. Il est évident que le fait même de la constitution d’une fraction au sein du parti représente un danger quant à l’achèvement de la mission du prolétariat. Mais nous persistons à penser que, même sans la constitution de la fraction, ce danger se présenterait et que, par contre, la fondation de cet organisme représente la seule voie pouvant permettre, en définitive, le salut du parti et peut exprimer les tendances historiques du prolétariat qui réagit contre les déviations de l’organisation du parti ou de sa majorité.
Nous sommes arrivés au bout de notre effort avec la pleine conscience de notre infériorité en face de l’étendue du problème qui était devant nous. Nous osons toutefois affirmer qu’une cohérence ferme existe entre toutes les considérations théoriques et politiques que nous avons traitées dans les différents chapitres. Peut-être cette cohérence pourra-t-elle représenter une condition favorable à l’établissement d’une polémique internationale qui, prenant pour base notre étude, ou l’étude d’autres courants communistes, en arrive enfin à provoquer un échange de vues, une polémique serrée, une tentative d’élaboration du programme de la dictature du prolétariat de demain qui, tout en étant incapable d’atteindre la hauteur que les gigantesques sacrifices du prolétariat de tous les pays ont effectué, tout en ne pouvant pas se mesurer avec les tâches grandioses de l’avenir de la classe ouvrière, en arrive tout de même à représenter un pas vers cette direction ; un pas nécessaire, un pas qui, si nous ne le franchissions pas, nous mettrait demain devant les pires responsabilités, dans l’incapacité de donner une théorie révolutionnaire aux ouvriers reprenant à nouveau les armes pour leur victoire contre l’ennemi.




Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.87.53