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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Qui a peur du surhomme ?
Articolo pubblicato online il 6 luglio 2013

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Texte paru dans le numéro 1 du journal bolognais 11 marzo.
Publié par Favrizio Calvi dans Italie 77, le "Mouvement", les intellectuels, Paris, Seuil, 1977, p. 61-63.
Les notes sont de Fabrizio Calvi.

Éventualité du gendarme qui - casuellement - tire en l’air ou éventualité de l’"inconnu" qui - causalement - vise, tire et tue.
Si l’on s’en tient à la première hypothèse, l’institution présente un de ses hommes donnant libre cours à l’irrationalité : la peur est plus forte que le self-control et la discipline, mais pas au point de supprimer le dernier atome de lucidité. Il tire, mais en l’air. Il rate "volontairement" la cible; le jeune gendarme est là, monument digne d’exemple pour la maîtrise de ses nerfs, malgré la terreur qu’il éprouve. Sa confession publique, télécommandée par ses supérieurs, prouvera combien sa réaction et sa sensibi­lité sont humaines, par opposition avec la prédétermination de la violence subversive.
La subversion/révolution devient ainsi synonyme de cynisme, inhumanité, de but froidement calculé dans les moindres détails; les pages de la chronique nationale expliquent complaisamment les causes de tels faits: c’est le mythe du P. 38 et la pathologie du désespoir; à partir de maintenant, Bologne, connue pour sa mortadelle, ses bordels et ses deux tours, l’est aussi pour son centre historique écrasé sous les pavés et pour ses vitrines volant en éclats.
Les rédacteurs des deux journaux de la ville trouvent même des analogies macabres entre les saucissons chapardés au Cantunzein [1], et la poitrine déchirée de Francesco [2]. C’est vrai qu’il s’agit de crimes, dans les deux cas, et comment! Encore, pour Francesco, peut-on invoquer son concours moral avec les auteurs de violences; mais pour les saucissons, que dire? il s’agit bel et bien d’un flagrant délit.
Mais passons à la deuxième des hypothèses institutionnelles, celle qui est décisive, bien entendu: jour après jour, l’"inconnu" se rapproche de plus en plus de la cible; en une semaine d’enquête, il a parcouru au moins 50 mètres depuis le carrefour de Via Mascarelle, il a rampé comme un ver, jusqu’à se trouver face à face avec sa victime; mais comment a-t-il fait?
C’est simple, il n’y a rien là d’étonnant, il s’agit d’un surhomme; pensez tout de suite à la "salle d’accouchement" de ces individus stupéfiants : aux services de sécurité, au ministère, à la préfecture de police; et allez donc: les enquêteurs mesurent des trajectoires, des douilles, des trous et des distances; puis ce qu’ils proclament va en sens opposé.
De la balistique, on remonte à la provocation: les témoins ont vu un ·gendarme, et la mathématique d’État, un subversif de la Via dei Volsci [3].
A la préfecture de police, on apprend à compter : les sciences exactes triomphent sur l’œil. Il n’y a pas de doutes, le surhomme est un "provocateur", et par définition, un provocateur n’est pas un policier.
Si la progression des enquêtes se montre cohérente jusqu’au bout, on découvrira enfin la vérité : Francesco s’est suicidé. Alors, le surhomme, et le "provocateur" avec lui, cesseront d’exister; remplacés après des années par l’absence d’interpréta­tions, la fin des hypothèses, et l’inutilité de toute recherche.
C’est ce que ces messieurs espèrent, évidemment : les dix dernières années de notre histoire se sont déjà passées à ce jeu-là. Seulement nous, nous ne croyons pas au surhomme. Au contraire, nous sommes de plus en plus convaincus que quelqu’un a disséminé une armée de robots dans nos villes. Vous les avez vus? Ils ressemblent en tout point au Bibendum Michelin, enveloppés de pneus-éponges et d’acier, transformés en échafau­dages semi-mobiles, qui tiennent du cavalier teuton et du plongeur sous-marin : derrière leurs gilets pare-balles, on ne reconnaît plus une physionomie humaine et un cerveau, mais seulement l’intelligence homicide qui les aligne, prêts à tirer, en rangées symétriques, sur le périmètre des places.
Mais à quoi bon continuer? De toute façon, tout est de notre faute : cela va de soi.

Notes :

[1Charcuterie chic de Bologne.

[2Francesco Lo Russo, militant du mouvement d’extrême gauche "Lotta conti­nua", tué le 11 mars 1977 par un agent de police.

[3Le siége des "Comités autonomes ouvriers romains", situé Via dei Volsci à Rome, a été dénoncé dès le mois d’avril, et par le ministre de l’Intérieur et par un diri­geant du PCI (U go Pecchioli), comme un repaire de subversifs.




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