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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Comment, dans la Russie des Soviets, on assassine la camarade Mariottini
{Bilan} n°27 - Janvier-Février 1936
Article mis en ligne le 24 février 2017
dernière modification le 16 février 2017

par ArchivesAutonomies
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J’ai hésité, jusqu’à ce jour, à rendre public le cas de ma compagne Emilia Mariottini, du fait de ma crainte, surtout parce-que je pensais qu’une pareille publicité aurait aggravé la situation de "l’otage" des gangsters de Moscou.
Mais si, aujourd’hui, je me suis résolu à cela, c’est parce-qu’un retard ultérieur signifierait me rendre complice de la suppression physique qui est perpétrée contre elle, que l’on frappe uniquement pour être ma compagne, c’est-à-dire la compagne d’un "contre-révolutionnaire".
Mariottini - adhérant au P.S. après la guerre et une des premières à la fraction abstentionniste, celle qui fonda le parti communiste en Italie - persécutée par le fascisme, fut contrainte d’abandonner son poste d’institutrice et de me rejoindre en 1925 en Russie, où je me trouvais alors comme réfugié politique, et où elle fut affectée comme professeur et traductrice-dactylo à l’école du Parti. On ne put jamais lui reprocher la moindre activité fractionnelle, si bien que, lors de l’épuration de 1930, pour pouvoir lui infliger un simple blâme "pour faiblesse envers l’activité fractionniste de son compagnon", on dut déterrer une histoire où on lui reprocha de ne pas avoir dénoncé à la Guépéou une prétendue réunion illégale, qui aurait eu lieu lors de l’Exécutif Élargi de 1926 dans ma chambre au Lux, où je me trouvais d’ailleurs malade et où Bordiga, alors membre de cet Exécutif, fit une brève relation sur la situation italienne.
En 1931, après mon expulsion du parti russe - sous l’instigation du parti italien prenant prétexte de ma solidarisation avec le trotskisme - je réussis à quitter la Russie avec les propres moyens techniques, malgré la défense formelle du Commintern. Mais ne disposant que de 17 dollars je ne puis conduire vers l’inconnu ma compagne qui attendait la naissance d’un enfant à brève échéance.
C’est ici que commence la tragédie pour Mariottini. Comment me frapper dans mon activité de militant, puisque ni les flatteries, ni les moyens de corruption, ni les menaces n’avaient donné d’effets ?
Tous les moyens sont bons. De la main-mise frauduleuse sur un de mes manuscrits concernant le mouvement ouvrier international, fruit de trente années de travail - ce fut là l’oeuvre de Glavlit avec la complicité de l’Office Postal de Moscou qui le remit au P.C. d’Italie - à la tentative de me poignarder en extorquant une déclaration de repentir public à ma compagne.
On posa à cette dernière un dilemme monstrueux : ou donner une déclaration contenant l’engagement de rompre tous les rapports avec le "contre-révolutionnaire" ou autrement la faim pour elle et son enfant. Mariottini refusa ce marché infâme : elle fut expulsée du parti, on la renvoya au travail, on lui enleva sa carte de pain. Le syndicat refusa d’intervenir : le MOPR (Secours Rouge International) également. Devant ces nouveaux soucis, Mariottini contracta des troubles sanguins. Elle tomba malade. Son enfant également. Ils restèrent trois jours dans la complète impossibilité de se procurer de la nourriture.
Seul, devant cette situation extrême, le groupe d’émigrés politiques intervint avec un petit secours. Et Mariottini, en m’informant de cela, s’excusait presque d’avoir accepté ce secours pouvant prêter à une éventuelle spéculation. Après cinq mois de chômage forcé, elle trouva, "par hasard", du travail dans une fabrique. Elle n’y gagna que 70 roubles par mois. Et pour maintenir l’enfant - né dans de telles conditions faible et débile - dans un asile, elle devait payer mensuellement 80 roubles. Il fallut qu’elle travaillât encore la nuit pour faire face aux dépenses.
Et quand quelque chose transperce, qu’en Italie arrive l’écho de ces faits parmi les camarades qui, dans la prison et la déportation, ne peuvent être gangrenés par la pourriture centriste, le parti ment et affirme que c’est lui qui subvient aux besoins du fils du "contre-révolutionnaire". Bien au contraire, une mère qui s’exténue, s’épuise, n’arrive même pas à procurer le nécessaire pour elle et son fils.
On la condamne à la mort "civile", on l’évite, on l’isole comme une lépreuse. Pendant que les autres femmes du Lux, la prostitution internationale, se vautrent dans l’abondance parce que leurs compères, les eunuques du Comintern, ont trahi la cause du communisme et acclament le pilote Staline, ma compagne manquait de tout, souffrait la famine, elle et son petit, parce qu’elle avait voulu maintenir fidélité à son camarade qui n’a pas voulu renier la cause de la révolution.
Le calvaire de la mère s’accomplit. Le petit mourut il y a un an. Mariottini insista pour pouvoir partir d’un pays qui ne lui rappelait désormais que douleurs et souffrances. Les possibilités techniques pour le départ lui furent refusées : qu’elle aille donc au Consulat italien ! Même si cette proposition n’était pas un piège, la mauvaise foi est certaine : à son retour en Italie, le gouvernement fasciste devrait la mettre en prison, mais puisqu’il est plus probable que le fascisme - dans un but de spéculation - ne le fera pas, on pourra démuseler tous les chiens qui hurleront contre elle et naturellement contre son compagnon.
Qu’il y aurait eu piège, nous ne pouvons le prouver. Récemment, Baldini prenant des attitudes de bonze mécontent, a développé un sale travail de provocation dans l’émigration politique italienne en Russie et surtout parmi celle suspectée d’opposition. Et Baldini lui conseillait justement de demander au Consulat italien d’être rapatriée. Ceux qui se sont laissés prendre au piège, payent actuellement en Sibérie le prix de leur naïveté. Précisément, au même moment le représentant italien au Comintern rassurait la camarade Mariottini en lui disant qu’en s’adressant au Consulat fasciste elle ne se rendait responsable "d’aucune indignité politique ou morale".
Le provocateur Balbini, venu à l’étranger et immédiatement "brûlé" par nous est passé ensuite au service de l’Ovvra en Italie.
Après les cas de Vicchi, Massimo, Baldini, nous pouvons légitimement demander : en plus de l’échange d’experts aéronautiques et militaires, existe-t-il, entre le gouvernement de Staline et celui de Mussolini, une entente pour l’échange, entre la Guépéou et l’Ovvra, des outils nécessaires contre l’ennemi commun : le prolétariat qui est resté révolutionnaire ?
Mariottini ne s’est pas laissée prendre au piège. Et elle continue à résister, cherchant en sa foi la force pour poursuivre cette lutte inégale. Jusqu’à quand ?
Les 100 roubles par mois, c’est la famine. Son moral et surtout son physique ont désormais atteint leur limite extrême. Veut-on la conduire jusqu’à la folie ? Veut-on l’assassiner ? Ces interrogations terribles réclament une intervention immédiate si l’on veut sauver une camarade qui, isolée, malade, est en train de sacrifier sa vie dans le "pays du socialisme"...

Nous publions ci-dessous quelques extraits de lettres envoyées par Mariottini à son camarade. Et ceci pour une double raison. Parce que l’exemple d’une camarade qui se voue au sacrifice, avec un naturel qui est le propre de l’héroïsme, ne peut être qu’un réconfort et un stimulant en ces moments où la lâcheté, l’abjuration, les capitulations sont à l’ordre du jour.
Mais essentiellement parce que le centrisme est capable de tout, depuis les faux jusqu’à une contrainte qui pourrait arriver jusqu’à affaiblir la résistance de Mariottini et provoquer un collapse. Mais quoiqu’il arrive par la suite, l’exactitude inattaquable et implacable de ces lignes écrites spontanément sous le fouet de l’oppression et de la douleur, représentent une condamnation sans appel pour les bourreaux coalisés de Moscou.

* * * * *

1er novembre 1933 :
Aujourd’hui même on m’a communiqué mon expulsion du parti et, par conséquent, du travail : Motif : "parce que j’ai maintenu ma liaison avec toi", qui es considéré comme un "contre-révolutionnaire"... Je me trouve donc sans travail, avec le petit, sans la carte d’alimentation. Le problème le plus grave est : comment me débrouiller, où trouver du travail ? Et le petit ? Comment payer l’asile "qui représente pour lui la vie" ? A toutes ces interrogations, maintenant, sous le coup de l’impression immédiate, je ne sais comment répondre.

26 décembre 1933 :
Pour comble de malheur, je suis tombée malade. Je devrai subir une opération. Qui sait comment ça finira. J’éprouve une peur terrible de devoir laisser la peau dans ce pays. Sans compter que je suis encore chômeuse, "puisque dans ma situation d’exclue du parti personne n’a la courage de m’embaucher". En outre suivant la loi de "qui ne travaille pas ne mange pas", je suis depuis plus d’un mois sans la carte de pain. Le syndicat ne me donne aucun subside et la MPORE se refuse de me considérer comme émigrée politique.
Conclusion : tu dois mourir de faim toi et tes enfants si tu en as. Voilà où aboutissent toutes les phrases sur la protection de la femme travailleuse. Le pire est que je ne sais pas comment je m’en tirerai avec ma maladie et ensuite si j’aurai le moyen de partir. J’ai redemandé à nouveau un passeport, mais il semble très difficile qu’il me soit accordé, surtout maintenant, après tout ce qu’il y a eu. "Le petit est menacé d’être chassé de l’asile". Je me suis adressée au syndicat, mais sans résultat ; je serai certainement forcée de mourir de faim, moi et l’enfant. "Toi, tu ne dois rien dire parce que cela pourrait aller encore plus mal".

28 avril 1934 :
Après cinq mois de chômage, j’ai trouvé, "par hasard", du travail en un laboratoire. Mon travail consiste à coudre à la machine ; les conditions : 700 pièces d’une longueur de 40 centimètres pour 5 kopecks. Naturellement, je fais déjà un grand effort pour arriver à en faire à peine la moitié. Mais même si j’arrivais à atteindre la limite, comment ferais-je pour vivre ? Pourrais-je payer l’asile, la chambre, et acheter à manger ? Il est clair que je dois encore travailler à la maison et "après avoir cousu sept heures à la machine, travailler 4 ou 5 heures" (à la machine à écrire) pour arrondir mon salaire. Même en ne tenant pas compte du fait qu’il me manque toujours du temps pour faire toutes les choses : laver, songer aux effets de l’enfant ; après le travail, je suis tellement épuisée que je ne puis m’appliquer à rien. "C’est une vie de bête et non d’être humain" : travailler, travailler, toujours et toujours travailler pour un simple morceau de pain et "ne pas même pouvoir satisfaire les besoins élémentaires de la vie". Non ce n’est pas une vie. Je suis tellement fatiguée que si je n’avais pas le petit je ferais quelque folie...

30 mai 1934 :
Pour avoir déclaré aux Commissions (de contrôle) et au représentant (du parti italien) que je ne te considère pas comme un contre-révolutionnaire, "uniquement pour cette déclaration", j’ai été exclue du parti.
Ma résistance morale et physique, dans ce domaine, est inépuisable. Comme je n’ai pas plié devant la situation dans laquelle je me suis trouvée pendant les cinq mois de chômage, pendant ma maladie et celle de l’enfant, ainsi je ne plierai pas en une toute autre situation, fût-elle infiniment pire.

28 octobre 1934 :
_ Ainsi qu’il était à prévoir, j’ai à nouveau reçu une réponse négative à ma demande (de partir). La raison dépend du but de mon départ. "Je te prie à nouveau de ne pas rendre la chose publique".

8 janvier 1935 :
Il y a aujourd’hui un mois que nous avons perdu notre cher petit, si gentil que je ne finirai jamais de le pleurer. Je pleure encore maintenant en t’écrivant, car il est si pénible de penser que nous sommes si éloignés justement maintenant que nous aurions le plus besoin d’être ensemble. "Depuis que je n’ai plus de livret" (la carte du parti), "le peu de connaissances que j’avais se sont éloignées". Le malheur a fait impression ; d’aucuns sont venus me trouver (je ne sais si c’est par simple courtoisie), ces jours-ci, "puis se sont éloignés à nouveau". Le groupe m’a envoyé un subside, mais j’ai pensé bien faire en ne l’acceptant pas pour ne pas me créer des engagements moraux.
Le physique aussi se ressent des conséquences : cette fois-ci, le mal m’a pris aux yeux. Je devrais peut-être faire une cure générale. Je pense que la meilleure solution serait de se tirer une balle et je suis si lasse, à quoi sert encore la vie ?

23 juin 1935 :
Quant au départ, on m’a dit définitivement "que je dois aller au Consulat, en m’assurant que je ne commettrai pas en cela un acte indigne au point de vue moral et politique", bien qu’on ait dit le contraire à tous les autres. Je n’en suis nullement persuadée et, malgré tout, j’ai encore la pudeur de ne pas passer ce seuil...

28 juin 1935 :
Quand, qui sait quand, je pourrai te rejoindre ! J’analyse souvent les dix ans de vie gaspillés, dix années négatives, pendant lesquelles je n’ai rien donné et rien reçu, surtout ces dernières années. J’ai seulement appris à haïr pour toutes les humiliations que j’ai dû subir afin d’assurer "une meilleure existence à mon enfant, humiliations que je n’aurais pas senties si j’avais dû les supporter en un autre pays". Et maintenant, comme couronnement de tout cela, je ne puis serrer contre le coeur qu’un amas de cendres : une petite urne. Et à toi que t’ont-ils donné ? Une vie de luttes, de souffrances continuelles, de privations de toutes sortes. Et pourquoi ? Pour que toi aussi tu serres à la fin cet amas de cendres. Le meilleur souhait que je puisse te faire, c’est "que tu puisses garder la foi même si le but devient inaccessible, même s’il devient irréel".

19 octobre 1935 :
Pour le reste, tout comme avant : je n’arrive pas, avec mes maigres entrées, à satisfaire, fut-ce au stricte nécessaire. "C’est la misère, je peux employer cette parole, que je suis forcée d’émettre". Tu sais que je ne suis pas exigeante, mais "avec 100 roubles par mois il n’y a qu’à mourir de faim".

5 janvier 1936 :
Donc, après dix ans, on m’a chassée de l’habitation aussi. Ceci depuis le 15 décembre et c’est seulement aujourd’hui que je suis à même de t’écrire, car je suis, entre autres choses, retombée malade. L’an nouveau m’a trouvée au lit...

* * * * *

Aux chantres du "socialisme", paradis seulement pour les profiteurs, indigènes et étrangers, au pays qui fut celui de la Révolution d’Octobre, nous dédions ceci, qui marque d’infamie les flibustiers du centrisme italien et l’État dit prolétarien qui les valide et pratique l’ignoble persécution contre la camarade Mariottini.




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